Affichage des articles dont le libellé est Linguistique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Linguistique. Afficher tous les articles

mardi 29 janvier 2013

Ah, la chameau! (et la dromadaire aussi)

Et JB, qui a presque fini le quatrième tome des aventures d'Elling, traduisait ce matin la phrase suivante, dans le chapitre 11 (et à chaque fois c'est lui qui souligne):
Et force m’a été de constater qu’elle était sobre comme un chameau (…)
Or, quelques jours plus tôt, il traduisait également, dans le chapitre 10:
Oh, la chameau!
Et, en cherchant dans sa traduction en vue de la rédaction de ce post, il découvre à sa grande joie que, au chapitre 4, figure le proverbe, extrait du Nouveau Testament, de l'Évangile selon Luc (Luc 18:25) (et non Mathieu comme le prétendent certains dictionnaires), dont l'amorce a donné son titre au film de la merveilleuse Valeria Bruni-Tedeschi:
Il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d'entrer au royaume des cieux.

Et, à ce sujet biblique, JB s'autorise une digression (après tout, c'est son blog (tatoué et fumeur), il y fait ce qu'il veut).
La littérature scandinave, bien plus que sa cousine française, regorge de citations de la Bible, ou d'allusions à celle-ci. Comme chacun le sait, les Scandinaves sont luthériens, donc protestants. En conséquence de quoi le traducteur se doit, face à ces fragments, de recourir à la Bible Segond (du nom de son traducteur), eu égard à la situation religieuse française qui est, d'un point de vue textuel et lexical, compliquée — et ce sans parler des animosités historiques entre les deux religions chrétiennes.

Primo, le lexique religieux et liturgique diffère d'une foi à l'autre. Comme chacun sait, les catholiques vont à l'église, les protestants vont au temple. Ou du moins… "Protestants", c'est vite dit. Car, en français, le vocabulaire religieux diffère selon qu'on est calviniste ou luthérien. Ainsi, les calvinistes vont donc au temple, mais les luthériens vont… à l'église! Traduire des termes religieux (et JB, qui a traduit La Pasteure sait de quoi il parle) est toujours un casse-tête.
Secundo, et c'est ce qui nous intéresse ici, les protestants français n'emploient pas la même Bible que les catholiques — même si la vendeuse de La Procure avait assuré à JB (et il y était allé à reculons, nom de Dieu, pour acheter cette Bible! ça lui avait coûté, à JB, de donner du fric aux cathos!) que les catholiques utilisent aussi la Bible Segond. Laquelle diffère de l'autre en ce qu'elle est traduite de l'hébreu (et du grec), donc plus proche du texte original, en vertu de ce principe protestant qui veut que chaque peuple ait accès aux textes sacrés dans sa langue (et non plus en latin comme les catholiques) et que la traduction soit proche de l'original hébreu. Voilà pourquoi un traducteur du scandinave aura recours à la Bible du Suisse Louis Segond.
Or la traduction du proverbe supra par Louis Segond est:
Il est plus facile, en effet, à un chameau de passer par un trou d’aiguille à coudre qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu.
Et, cerise sur le gâteau, JB n'utilise pas cette traduction!

Alors, bien sûr, les petits amis de JB ne manqueront pas de lui lancer:
Ben, pourquoi pas? Attends, tu nous bassines avec ta Bible suisse machin truc, et comme quoi le traducteur doit absolument l'utiliser et tout! Et tu le fais même pas?!!
Bonne question, merci de l'avoir posée!
JB n'a pas eu recours à la traduction de Louis Segond parce que, en l'espèce, il ne s'agit plus d'une citation, mais d'un proverbe, passé dans le langage courant (confer le film Il est plus facile pour un chameau…). Le lecteur se serait dit sinon: c'est bizarre, ce n'est pas la phrase que je connais… Et comme ce n'est pas un roman sur ni autour du proverbe, mais une phrase "anecdotique" dans la narration, mieux vaut s'éloigner du principe traductionnel et se coller à la réalité linguistique immédiate.

Ceci expliqué, JB peut donc revenir au chameau, un mot ancien en français puisque apparu en 1080 et "issu du latin camelus, un emprunt au grec kamelos, lui-meme emprunté à une langue sémitique occidentale", explique le Robert historique de la langue française. Oui, revenons au chameau et à ses analogies.
La locution La/le chameau! signifie, pour le Larousse:
Familier. Personne autoritaire, méchante, acariâtre, désagréable.
Et le Petit Robert de préciser que le substantif peut aussi s'employer comme adjectif:
Ce qu'il (elle) est chameau!

Toujours est-il que, d'un point de vue grammatical, tant dans sa nature substantivale qu'adjectivale, et comme on le voit, le terme demeure au masculin: on ne dit ni "Oh, la chamelle!", ni "Ce qu'elle est chamelle!". Voire, même désignant une femme, et bien qu'on emploie l'article la, le substantif demeure au masculin.
Le Grevisse nous explique ce phénomène:
Dans divers noms employés pour des humains par métaphore ou métonymie, le sens et le genre primitifs continuent à exercer leur influence.
Et de citer "les petits rats de l'Opéra", "un dragon", "un âne", "un perroquet". Si on ajoute à cela, donc, le chameau, on voit donc qu'il ne s'agit, à de rares exceptions près (en plus de "le rossignol milanais", aka La Castafiore chez Hergé), que d'emplois analogiques dont les significations donnent une image négative de la femme. Un énième exemple de machisme linguistique?

La question mérite doublement d'être posée. Car, en l'espèce, pour l'évolution sémantique du terme chameau, on ne peut pas en faire l'économie. Pour savoir comment on passe du mammifère à deux bosses (le dromadaire, qui n'a qu'une bosse, fait lui aussi partie des camélidés) à la "personne méchante", il faut s'appesantir un peu sur une étape lexicale manquante.

Car avant de désigner une femme méchante, la (pour le coup) chameau est, nous indique le TLF:
b) Arg. Terme injurieux désignant une femme de mœurs légères. Tu viens de la retape, chameau! (ZolaL'Assommoir, 1877, p. 792).
Et encore, là, c'est la version soft.
Regardons par exemple dans… au hasard… euh… oui! Dans Le petit citateur, de 1881, autrement intitulé Curiosités érotiques et pornographiques. Qu'est-ce qu'on trouve comme définition?


Champêtre et classe.
Ce sens, jugé "populaire et très bas" par le Littré (1872-1877), serait attesté en 1828 selon le Robert historique de la langue française (qui ne cite aucune source, JB y revient) et:
s'emploie (ainsi que dromadaire) comme terme d'insulte à l'égard d'une femme, d'abord au sens de "putain" (métaphore de la "monture"), puis de "personne hargneuse", par oubli du premier emploi (cf. l'évolution de vache).
800 ans (c'est énorme) séparent donc le sens initial introduit en français et cet emploi apporté par le langage de ce qu'on appelait "le bas-peuple". Autrement dit l'argot, pour faire vite. Le Robert des expressions et des locutions (1993) explique:
Le mot est ancien mais, comme la plupart des termes désignant les animaux exotiques, il n'a donné lieu à des effets de sens que récemment.
Toujours est-il que cet argot, en ce XIXe siècle, n'enrichit pas le substantif de cette seule signification." Prenons par exemple l'explication que fournit du mot chameau le Dictionnaire argot-français & français-argot (1896), de Georges Delesalle:


Oui, un chameau peut aussi, à l'époque, désigner un "exploiteur", un voleur, un contrebandier, dans tous les cas un homme. Et si ce sens est tombé en obsolescence aujourd'hui, il est attesté dans tous les dictionnaires d'argot. Ce qui intéresse particulièrement JB ici, rapport au machisme linguistique, c'est le déséquilibre opéré par les lexicographes entre les deux définitions selon que le mot renvoie à l'homme ou à la femme.
Comparons à cet égard les termes et le ton employés par Delvau dans son Dictionnaire de la langue verte (1866). La première entrée concerne la femme, donc la prostituée, la seconde l'homme, donc le contrebandier:


La définition qui porte sur la femme est uniquement négative. Non seulement cette dernière n'est plus digne de "respect", mais ce "depuis longtemps". Non seulement on ne peut ni ne pourra plus lui faire confiance, mais c'est tellement ancré en elle que cela en devient irrémédiable.
L'homme, lui, s'en sort nettement mieux. Tout chapardeur et profiteur qu'il soit, il demeure un "compagnon", dont le qualificatif "rusé" souligne la bonhomie. Il n'est pas matois ni roublard (synonymes négatifs de l'adjectif), il est futé (synonyme positif). Quand bien même le lexicographe décrit avec force détails la nature de sa malignité.
Pour lui, ce n'est pas si grave. Pour elle, c'est sans espoir. C'est DSK en France ou Rainer Brüderle en Allemagne avant l'heure. Et c'est tellement sans espoir que, d'un point de vue lexical, l'image propre au masculin est tombée en obsolescence (le sens n'est plus repris par aucun dictionnaire contemporain, même le Robert historique ne le cite pas — c'est dire!). L'image propre au féminin est restée: mieux (ou, en l'espèce, pire), elle a continue d'évoluer sur le plan sémantique (et qu'elle s'applique aujourd'hui tant aux hommes qu'aux femmes n'arrange rien à l'affaire!).
Pour les plus sceptiques, il suffit de lire la définition du mot appliqué à l'homme par Lorédan Larchey, ajoutée dans la 8e édition, datant de 1880, de son Dictionnaire historique d'argot, initialement intitulé Excentricités du langage et publié en 1860, rehaussé pour l'occasion de la mention "mis à la hauteur des révolutions du jour" (en l'espèce: sic!). Elle fournit un résumé parfait, par le biais d'une équation lexicographique confondante, à ce que JB vient d'expliquer:


JB en reste coi.

Les lexicographes ou les auteurs d'ouvrages spécialisés n'en reviennent pas eux-mêmes. Ainsi de Jean Hyacinthe Adonis Galoppe (sic!), signant sous le nom Galoppe d'Onquaire, qui s'en émeut dans son ouvrage de 1862 Hommes et betes: physiologies, anthropozoologiques mais amusantes:


L'incompréhension est telle que même les locuteurs s'interrogent. Ainsi de cette question posée dans le mensuel L'Intermédiaire, dans son édition du 20 novembre 1893:


Lequel Dictionnaire de l'Académie, dans sa 8e édition (1932-1935), n'a toujours pas intégré cette acception, quel qu'en soit le degré injurieux, qui figure cependant dans la 9e édition (en cours d'élaboration depuis les années 1990) dans son sens contemporain:
2. Fig. et fam. Personne désagréable, méchante. Quel chameau !
Déjà, en 1856, elle était écornée pour son incurie par un ouvrage anonyme, intitulé Encyclopédiana, et portant le sous-titre recueil d'anecdotes anciennes, modernes et contemporaines. Sous ses abords triviaux, le le livre n'en reste pas moins une mine pour les étymologies restées obscures des mots d'argot.


Alors justement, si on tente à présent de se demander comment ces significations sont nées, par le biais de la sémiologie linguistique, on a déjà quelques éléments de réponse. C'est l'analogie, la comparaison, qui donne le sens. C'est l'image que le sujet parlant a de l'animal quand il l'associe à l'un ou l'une de ses semblables qui crée l'expression. Et ce principe vaut pour les deux exemples liminaires. Dans son ouvrage mentionné supra datant de 1860, Lorédan Larchey citait L'Encyclopédiana sorti quatre ans avant:


Parce que le chameau "est sobre et laborieux", la locution être sobre comme un chameau a vu le jour. Bien que le tour n'apparaisse pas dans les dictionnaires généraux du XIXe siècle et ne soit pas daté par leurs équivalents contemporains, il est en tout cas employé par Balzac (et JB a assez montré dans le blog tatoué et fumeur à quel point Balzac avait enrichi la langue française par des analogies passées depuis dans le langage courant) dès 1832 dans Modeste Mignon, puis en 1836 dans La Messe de l'athée, etc. L'explication de Larchey avec la Campagne d'Égypte par Napoléon (1798-1801) est donc plausible. JB y revient dans quelques instants.

Il en va de même pour l'origine du sens métaphorique de chameau quand il s'applique à l'homme. Francisque Michel, dans son ouvrage Études de philologie comparée sur l'argot et sur les idiomes analogues parlés en Europe et en Asie (1856), outre qu'il donne les différents synonymes en usage, explique le sémantisme par l'utilisation que font les hommes du camélidé. Parce que celui-ci devient un animal de trait, qui porte les marchandises sur leur dos, l'image se forge du voleur qui emporte son larcin en le plaçant lui aussi dans son dos:


Pour le sens qui se rapporte à la femme, Larchey, on l'a vu à l'instant, évoque les seins qui rappelleraient donc les bosses du chameau pour expliquer l'association sémantique du second à la première. JB ne revient pas sur les explications grivoises exposées plus haut dans et par Le petit citateur. Il y a en tout cas un imaginaire sexuel à la base de la connotation érotique. Or, à ce niveau, il apparaît que l'imagination des lexicographes, tous des hommes soit en dit en passant, et donc des sujets parlants de sexe masculin, soit en l'ocurrence sans limite. Le même Francisque Michel en a, lui, une autre:


Et, question sémiologie, la palme du machisme et de la vulgarité revient au même Alfred Delvau qui, dans un autre ouvrage intitulé Dictionnaire érotique moderne (1864) croit savoir que:


Pour information, le terme gourgandine, avant de désigner la sotte, a été synonyme de prostituée. De même, donc, que chameau a fini par renvoyer à une femme méchante. On pourrait, on devrait effectuer une sémiologie des termes désignant la prostituée, ce qu'a d'ailleurs fait sommairement Pierre Guiraud dans son Dictionnaire érotique (1978), recensant "près de 500 mots", et encore, insiste-t-il, "ils ne constituent qu'une partie de ce lexique". Et d'ajouter, p. 98 — et JB recopie in extenso le passage tant il illustre d'une part ce qu'il souhaite montrer dans ce post en insistant sur le mot chameau, d'autre part le machisme linguistique viscéral et historique à l'œuvre dans, notamment, la langue française.
On aura été frappé par l'extrême mépris qui entoure la "prostituée". On peut admettre qu'il soit en partie justifié, encore qu'il ne soit pas commun à toutes les cultures — mais de là à assimiler une femme à la gadoue, à une vesse sous prétexte qu'elle a la jambe un peu légère!
Mais ce qu'il y a de plus surprenant c'est que la plupart de ces mots sont couramment appliqués aux "femmes", aux femmes en général, en dehors de toute connotation érotique. Or ils sont quasiment tous dépréciatifs: la femme est une carne, une fumelle, une pouffiasse, une roulure. Certes il s'agit de mots populaires et argotiques, mais on entend aujourd'hui, dans tous les milieux, des mots tels que bonne femme, nana, souris, rombière, etc., tous mots qui ont désigné à l'origine une "prostituée".
À travers ce langage, il apparaît que toute femme est une putain en puissance et à ce titre marquée des stigmates de la prostitution: laideur, puanteur, méchanceté, etc. (…)

JB n'insistait pas pour rien sur l'emploi par Delvau de "depuis longtemps". À en croire le lexique, la femme a toujours été une prostituée avec toutes les connotations que le terme implique, et le demeurera irrémédiablement, comme l'actualité nous le confirme (cf. supra) très trop régulièrement. Autrement dit, la femme est vouée à être qualifiée, dénommée, représentée par des termes dépréciatifs et injurieux. Et que les lâches ne viennent pas nous dire qu'il s'agit d'un discours politiquement correct propre au XXIe et de surcroît féministe (so what?), l'exemple trouvé par JB plus haut dans L'Intermédiaire montre que les locuteurs du XIXe siècle trouvaient eux aussi qu'il s'agissait d'une "injure" que d'employer le terme chameau pour désigner la femme. Le décidément bien-nommé Galoppe d'Onquaire ne faisait pas d'autre constat dans son analyse, que JB poursuit ici; même s'il convient de moduler le propos de sa dernièe phrase, confer ce que disait Pierre Guiraud:


À cet égard, et pour terminer la partie sémiologique, JB décernera cette fois la palme de la mauvaise foi. L'heureux gagnant est le Robert des expressions et des locutions (1993), cité supra et donc voici l'article en entier. Les auteurs, Alain Rey et Sophie Chantreau, nous expliquent en effet — et c'est JB qui souligne:
CHAMEAU n. m. Le mot est ancien mais, comme la plupart des termes désignant les animaux exotiques, il n'a donné lieu à des effets de sens que récemment. Alors que l'âne symbolise la sottise depuis l'Antiquité, le chameau n'évoque la méchanceté que depuis le XIXe siècle environ. Il semble que ce soit d'abord une injure adressée aux femmes (le chameau étant à la fois un animal difforme, selon les critères familiers, et une monture, par un jeu de mots constant), peut-être par suite d'une confusion avec un autre terme injurieux (XVIIIe siècle) grande gamelle, proche la forme ancienne cameil, camel.

Pardon? "Il semble"? Il ne semble pas, il est attesté! Un peu léger pour des lexicographes, quand même. Et si, certes, le mot gamelle (donc, encore un mot pour désigner la prostituée, ici plus particulièrement, explique Pierre Guiraud, "la fille à soldat") est phonétiquement proche de chamelle, leur explication ne tient pas une seconde.
Primo, du point de vue de la linguistique morphologique, on disait certes en moyen français chamoil pour désigner le chameau, ainsi que de multiples variantes, que nous confirme le Godefroy (dictionnaire du moyen français): camoil, cameil, camil. Mais d'une part la chamelle a été désignée par le substantif chamoille. Et d'autre part le terme chameau, tel que nous le connaissons dans sa forme contemporaine, est fixé dès le XVIe siècle. Pour preuve, tant le Cotgrave (1611) que le Thrésor de la langue française de Jean Nicot (1606) le recensent ainsi.
Secundo, d'un point de vue lexical, la thèse ne tient pas non plus. JB l'a expliqué dans la partie grammaticale: le terme n'apparaît jamais sous sa forme féminine, chamelle, pour désigner la femme, quel que soit le sens que chameau prenne au fil des décennies, ainsi qu'on va le voir ci-dessous.

Parce que, justement, et c'est le dernier point, quand apparaît-il, ce sens? Celui de chameau signifiant prostituée?
JB l'a indiqué au début de ce post, les lexicographes avancent la date de 1828, sans toutefois citer de source. En outre, Delvau ajoutait la phrase suivante dans sa définition que JB publie à présent entièrement:


Le Dictionnaire de la langue verte ayant été publié en 1866, cela fait un usage depuis 1816, donc depuis la fin des guerres napoléoniennes (1814), ce qui renforce l'hypothèse avancée par Larchey d'une propagation de la métaphore par les soldats, après la Campagne d'Égypte. Pour l'Encyclopédiana, tout à la fois truculente et lassante à force d'être prosaïque, le rapport de cause à effet ne fait pas un pli:


JB passe sur le fait que Larchey a plus que copié allègrement sa source sans la citer avec certitude. Quoi qu'il en soit, et d'autant plus parce que le Dictionnaire de bas langage de d'Hautel, publié en 1808, ne comporte pas d'entrée au mot chameau, on peut conclure que la métaphore animalière pour désigner la prostituée, et donc la femme, provient de l'argot des soldats et se répand dans le langage de la rue au cours de la décennie 1810.

Une autre piste à suivre concerne la mention, par les lexicographes contemporains, de l'ouvrage écrit par Gaston Esnault, Dictionnaire des argots (1965). Ce dernier, dans la partie étymologique du terme, propose non seulement une explication sémiologique, mais fournit des informations étymologiques précieuses:
ETYM. Équivalent comique, et voté non péjoratif, de monture. Dès 1842 a cours le dicton populaire: "Cette vie est un désert avec le chameau pour le voyage." Mais, au XVIIe siècle, à Rouen, écamelle, féminin d'écamel, chameau, est une injure; en 1828, une Parisienne qui en a appelé une autre chameau! dromadaire! passe en correctionnelle.

Pardon? En correctionnelle? Nan!
Bon. Résumons.
JB ne voudrait pas froisser Gaston Esnault († RIP), mais il n'a trouvé aucune trace de cet écamel(le). Ni dans la base Gallica de la BNF, ni dans gougueule, ni dans aucun des dictionnaires de patois normand existants. Le peu qu'il ait déniché n'a rien à voir avec le chameau, comme l'expliquent Édélestand & Duméril dans leur Dictionnaire du patois normand (Basse Normandie) (1849), qui reste en la matière une référence:


Le seul terme approchant se trouve dans le livre de Camille Maze, Étude sur le langage de la banlieue du Havre (1903), et qui correspond à la prononciation normande de chameau:


Mais d'écamel(le), rien nulle part. Et quand bien même, le même argument que JB opposait au Robert vaudrait ici.

Ce qui intéresse JB plus et tout particulièrement, c'est cette date de 1828 et cette prise de bec ayant fini au tribunal.
JB s'emploie donc à tenter de remettre la main dessus. Il se dit dans un premier temps qu'il doit bien y avoir un compte-rendu du procès quelque part. Mais où? Il consulte tout un tas de revues juridiques publiées à l'époque. Avant et après. Rien. Aucune qui n'inclue la date de 1828. Finalement, il apprend que ce ne peut être que la Gazette des Tribunaux, également intitulée Journal de jurisprudence et des débats judiciaires, journal quotidien (!) qui paraît à partir de 1825. Bon. Problème: où la trouver? Rien dans la base Gallica, rien dans le site américain archive. Rien rien rien.

Or si. Il existe des versions numérisées sur le site de la bibliothèque de l'École nationale de l'administration pénitentiaire. La numérisation a été effectuée en partenariat avec l'Énap, la BNF et l'École Nationale de la Magistrature. Et, effectivement, ils y sont tous! De 1825 à 1849. Mais pourquoi peut-on faire simple quand on peut faire compliqué? Puisqu'il n'y a non seulement pas de recherche possible par mot, mais il faut à chaque fois faire mille et une manipulations pour revenir à chaque numéro. Oj! se dit JB, j'en ai pour un an. Très vite, il comprend que chaque numéro donne son nom à l'adresse internet. Ça lui évite à chaque 5 retours et rechargements — c'est énorme quand on sait que JB doit consulter 365 numéros sans savoir à quel moment de cette fichue année 1828 le compte-rendu est censé se trouver, si tant est qu'il s'y trouve.
Et donc il cherche. Il exclut d'emblée janvier. Février: rien. Mars: rien. À chaque fois, il tape chameau dans l'option rechercher de Safari, qui lui répond un invariable "introuvable", et jette toutefois un œil rapide au journal, pour s'assurer qu'il ne passerait pas ainsi à côté d'une éventuelle coquille.
Avril 1828 touche presque à sa fin, quand, le dernier jour du mois, ce désormais fameux 30 avril 1828, Safari répond à JB: "1 élément". Dans son palais socialiste, JB s'écrie: "Ouais!" Et il jubile doublement puisque 1) il a trouvé, 2) le compte-rendu est sa-vou-reux. C'est d'ailleurs une notice plus qu'un compte-rendu (parfois, ils font 2 pages!): une "chronique judiciaire". La voici, sachant que le procès a eu lieu la veille, le 29 avril 1828:


Pardon? Une "faiseuse de mouron pour les oiseaux"???
JB ne jubile plus: il exulte.
Il connaît bien le substantif mouron qui a donné la locution:
2. Loc. verb. Se faire du mouron. Se faire du souci, s'inquiéter.
Mais le TLF nous explique aussi qu'il s'agit ici d'une plante:
A.− BOTANIQUE
1. Mouron des champs; mouron rouge ou mouron bleu. Plante herbacée annuelle (de la famille des Primulacées) très commune dans les jardins et les champs, aux fleurs solitaires donnant naissance à une capsule qui contient de nombreuses graines toxiques. Le Mouron rouge est une très petite herbe à fleurs rouges, bleues, ou parfois blanches; il ne faut pas la confondre, dans ce dernier cas, avec le Mouron des oiseaux, car ses graines, au contraire, les font périr; son fruit est un pyxide (F. Faideau, A. RobinBot. élém.,classe de 5e, Paris, Larousse, 1902, p. 42).
2. Mouron blanc ou mouron des oiseaux. Synon. usuel de alsine; synon. morgeline.

Et le Wiktionnaire nous le confirme:
(Botanique) Petite plante annuelle, à fleurs blanches, (Stellaria media (L.) Vill., 1789), de la famille des caryophyllacées, envahissante dans les cultures, et qui peut servir à la nourriture des oiseaux en cage.
Voilà quoi ressemble le mouron des oiseaux. Voilà ce que cultive "la dame Michout, dite Lanoue":


Mais revenons à notre chronique judiciaire, en entier cette fois:


JB adooore! Tout est merveilleux:
• La faiseuse de mouron des oiseaux.
• Les injures, puisque la femme Gaudron s'estime "injuriée" en se faisant traiter de "Chameau!" — confer ce que disait JB sur le ressenti, déjà au XIXe siècle et, donc, dans le document attestant l'apparition du terme chameau avec ce sens.
• Les injures qui s'enchaînent et sont un trésor pour tout lexicographe et linguiste et amateur de mots — la dame Michout dite Lanoue utilise en tous points ce que JB décrivait sur le principe analogique, mais elle fait mieux: elle part d'un sémantisme (celui de l'animal exotique) et le décline en autant de mots qui lui viennent à l'esprit et, de surcroît, ajoute l'insulte chameau (le dromadaire, lui, le pauvre, ne connaîtra pas la même richesse lexicale que son cousin à deux bosses). Ce faisant, et sans le savoir, la dame Michout dit Lanoue ne sait pas qu'elle entre dans la postérité lexicographique.
• Les fautes de français, ce "agonisée d'injures" devenu un classique, et aussi l'erreur dans la conjugaison du verbe pronominal.


Car enfin, pour boucler la boucle, ce témoignage de 1828 est une perle traductionnelle pour JB qui, comme il l'a dit en amorce, laquelle a précipité cette recherche et ce post, travaille sur le 4e tome des histoires d'Elling. Le comparse de ce dernier, Kjell Bjarne, parle en dialecte d'Oslo et en faisant des fautes. Pour cela, l'auteur a également recours à une graphie non normée.
JB a très longtemps hésité sur la meilleure manière de restituer ce norvégien. Puis il a décidé d'y aller carrément, ça donne, en trois exemples (et c'est lui qui souligne):
— T’es complètement à côté de la planque! Nan, j’t’assure, t’es un cas. Et t’es craspouète aussi… T’as vu ton front? T’as l’air malade, hein. 
— Mais nan! J’aide aussi Arnstad à entasser les marchandises dans la réserve. Pi je plie les cartons pour les foutre à la poubelle. Y a du pain sur la branche, hein. (…) Ce boulot, Elling, c’est qui m’est arrivé de mieux. Reidun, la gosse, et ce boulot. Ch’rais dev’nu zinzin, sinon. Comme toi. J’aurais fait des conneries.
— C’est que, euh… les murs, y z’étaient p’us vraiment blancs, a fait observer Kjell Bjarne, en détournant le regard.

Si JB a réussi à franchir la barrière mentale (puisque c'en est avant tout une), c'est grâce à la lecture de l'ouvrage de Gilles Philippe et Julien Piat, La langue littéraire (2009). Il en avait déjà parlé il y a trois ans.
Les auteurs expliquent que, à partir de 1850 environ (donc pile pendant la dissémination dans le langage du terme chameau dans sa signification de prostituée), la prose romanesque française a tenté de s'éloigner de la poésie et de la langue littéraire pour se rapprocher de la langue parlée, donc la langue du peuple. Elle a essayé de restituer ce décalage qui existe de tout temps entre l'écrit français et l'oral français. Les écrivains l'ont fait de deux manières: en insufflant soit de l'oralité, en composant les dialogues tels que ceux-ci se disent quand ils sont parlés (donc y compris avec les fautes d'orthographe et les réductions syllabiques), soit ce que Philippe & Piat nomment la vocalité, c'est-à-dire le fait de prolonger le principe d'oralité sur et dans la narration, sans le limiter aux seuls dialogues (Céline en est l'exemple), en racontant l'histoire à proprement parler avec le langage de la rue, dans un registre dit relâché ou populaire.
JB a appliqué ce principe de l'oralité pour les dialogues de Kjell Bjarne. C'est un choix de traduction. Et toute traduction de qualité est un travail littéraire où le traducteur a fait un choix franc, détermine (que ce dernier fonctionne ou pas est une autre question).
JB a fait un choix. Ah, le chameau!

vendredi 18 janvier 2013

L'histoire du oui (très mouillé) en français (moins mouillé)

Et, l'autre jour, après avoir glosé en allemand sur la très énervante "patalalisation de la consonne fricative alvéolaire" S comme dans, au hasard, sexe (notée en phonétique internationale [s]), que certains locuteurs prononcent ch, le fameux ch allemand [ç] si difficilement prononçable pour les Français, comme dans Milch — ou d'autres encore, tel le ministre de l'Économie Philipp Rösler, lequel prononce également ch = [ç] le son sch [ʃ] comme dans, toujours au hasard, chibre; après ça, donc, JB recevait de A le mail suivant:


Autrement dit, A, après avoir souhaité à JB ses vœux de bonne année, s'interrogeait sur un autre point de phonétique, du français en l'occurrence: selon lui, certains locuteurs prononceraient parfois, à la fin du mot oui, le son [ʎ], ce qu'on appelle vulgairement en linguistique le L mouillé (et ce n'est pas un pétard… mouillé — hö!). Les petits amis de JB se posent immédiatement la question: il correspond à quoi, ce son? A donne un exemple, lui qui est italophone: le mot aglio en italien, [aʎʎo] en écriture phonétique internationale, ail en français, [aj] en écriture phonétique.

Le corps enseignant déclare souvent aux élèves apprenant l'italien que ce L mouillé, représenté en italien par le phonème gli se prononcerait comme notre, par exemple, aille français (ou eille, ou ille, ou ouille, etc.). Mais l'écriture phonétique nous montre le contraire. En fait, non, il s'agit de deux consonnes distinctes, certes proches l'une de l'autre, mais bel et différentes. La première est un L mouillé, donc; la seconde ce qu'on appelle un yod, comme l'allemand ja ou l'anglais yes (= oui, fort justement). Écoutons, grâce à Wikipédia, les deux sons, pour bien entendre de quoi il s'agit — puisque c'est aussi, on le verra plus tard, le cœur du problème.
Voici le son "yod" = [j]:


Et voici le fameux L mouillé = [ʎ]:



Ainsi, selon A, oui se transformerait en une espèce de ou-ille ou oui-lle. C'est du moins ce que croit entendre A, qui en demande l'origine à JB et dit que cette prononciation le "rend dingue, dans le sens positif du terme".

Hum.
De prime abord, JB n'a pas l'impression d'entendre ce son. En y réfléchissant, en s'exerçant tout seul dans son palais socialiste (il y revient, sur l'exercice, pas sur le palais socialiste), il peut à la limite entendre quelque chose de cet ordre. Puis en cherchant dans ses documents et dans internénette, il trouve tout un tas d'informations qui vont dans le sens du ressenti de A.

Mais d'abord, pour comprendre le pourquoi du comment, il faut s'atteler à deux domaines spécifiques de la linguistique: la phonétique articulatoire et la phonétique historique. Ça a l'air hypercompliqué posé comme ça, voire ça ressemble à des pathologies graves; mais, primo, ça n'en est pas, secundo, JB va tenter de l'expliquer simplement à ses petits amis.
La phonétique articulatoire étudie comment l'être humain prononce non seulement les sons, mais chaque lettre, voyelles et consonnes notamment. La phonétique historique étudie comment un son évolue dans l'histoire de la langue. Exemple: comment on passe du latin cōda, à la forme cauda, puis à cue en ancien français, à coue en moyen français, pour arriver enfin à queue en français moderne. On n'étudie donc pas la sémantique, le sens du mot, mais sa morphologie.

Pour prononcer des mots et des lettres, nous n'avons pas seulement besoin de la voix et des cordes vocales. Mais aussi de la bouche et de ses différents organes: la langue, le palais, les dents, les lèvres et, plus bas, la luette, parfois la gorge. Mais aussi le nez, surtout en français. Outre qu'il nous sert à former les consonnes M [m] et N [n], comme dans respectivement minou et nœud, c'est grâce à lui que les voyelles nasales peuvent exister: "an" = [ã] comme dans bander, "in" = [ɛ̃ ] comme dans sein et "on" = [õ] comme dans nichon.
Bon.
Selon que chaque région de la bouche est mobilisée, la consonne (puisqu'il est d'abord question de consonne) porte d'une part le nom de ladite région (ici buccale), d'autre part la façon de prononcer cette consonne: sourde (on retrouve le sexe = [s]) ou sonore (on a par exemple zézette = [z]). JB a déniché une coupe sagittale de la bouche qui montre bien le phénomène:


Et JB a déniché un autre joli tableau qui explique à ses petits amis comment les consonnes utilisées en français sont ordonnées en fonction de ces paramètres articutoires:


Comme on le voit, le son cité par A, le fameux L mouillé [ʎ] ne s'y trouve pas. Et pour cause, il n'existe pas en français. Il existe dans l'écrasante majorité des langues romanes mais pas en français, donc — JB expliquera pourquoi après. Wikipédia nous indique sa graphie dans les différentes langues où il apparaît (et JB a souligné particulièrement le cas de l'italien puisque A est italophone de naissance):
Plusieurs langues prononcent ce son: le serbe (écrit љ en alphabet cyrillique et lj en alphabet latin), le croate (écrit lj), le breton (écrit ilh), le letton (écrit ļ), le féroïen (écrit l quand il précède une affriquée/occlusive palatale, exemple : fylgja [fɪʎʤa]/[fɪʎɟa]), l'italien (écrit gli), le portugais (écrit lh), le catalan (écrit ll), l'espagnol (écrit ll), l'occitan (écrit "lh") etc.

Si on prend le tableau complet de toutes les consonnes existantes, on voit que le L mouillé [ʎ] est une consonne spirante latérale palatale voisée, c'est-à-dire qu'elle est prononcée grâce notamment à l'action du palais (d'où palatal) — et il faut sans doute cliquer sur l'illustration pour bien lire:


Bon.
Ceci posé, on peut maintenant revenir à la question liminaire qui est donc de savoir si certains locuteurs du français prononcent de nos jours un L mouillé à la fin du mot oui. JB a eu beau chercher et chercher, il n'a hélas trouvé (désolé, A) aucune information absolument affirmative en ce sens.
Mais.
Car il y a un mais.
Ce pourrait être possible. Pour des raisons tant de phonétique articulatoire que de phonétique historique. Puisque, et JB espère que ses petits amis sont bien assis car ils risquent de faire une infarctus linguistique, il n'est pas tout à fait juste d'affirmer que le L mouillé = [ʎ] n'existe pas en français. Il a existé en français.
Si!
Et il y a mieux.
Non seulement le son [ʎ] a existé en français, mais il ponctuait le mot oui!!!
Ça alors! C'est dingue!!

Pour comprendre, il faut d'abord en passer par la phonétique historique, donc voir comment le mot a évolué au fil des siècles. JB répond d'emblée à la première et fracassante révélation: l'existence passée du L mouillé [ʎ], par conséquent tombé en obsolescence en français. Le latin ne connaissait pas plus ce son, apparu au tout début du développement des langues romanes, ainsi que nous l'explique Kristoffer Nyrop, dans sa Grammaire historique de la langue française (1909):


Oui vient du latin hoc ille, qui signifie celui-ci. Ce hoc ille a donné oïl en ancien français, puis ouïl, ouil et ouy en moyen français. En fait, et c'est en cela que réside le caractère génial de la question posée par A par JB, l'adverbe oui offre un petit concentré de l'histoire de la langue française.

JB vient de lâcher le mot oïl, et chaque francophone subodorera qu'il est question de langue d'oïl. La langue d'oïl, parlée dans le nord de la France, versus la langue d'oc, parlée dans le sud de la France. Mais ça veut dire quoi, exactement? Cette distinction, et c'est une fois de plus en cela que réside le côté génial de la question posée par A, qui est italophone (JB tient à le rappeler), on la doit à… Dante (1265 - 1321) — un Italien lui aussi, donc. Dante est le premier à consigner cette différence qu'il décline en trois aires linguistiques. C'est encore à Kristoffer Nyrop que JB fait appel pour comprendre de quoi il retourne:


Dante a donc dit:
En effet, les uns disent Oc, les autres Si, et même encore d'autres disent Oil [= Oui]. [L'Italie est] le beau pays où sonne le si."
Et, si on regarde la répartition géographique de ces langues du oc/oui/si, cela donne:


Plus exactement, cela donne:


L'histoire du français se caractérise par l'extension de la langue d'oïl, et plus particulièrement du français parlé dans ce qu'on désigne aujourd'hui l'Île-de-France (Paris et sa région), au détriment d'abord des dialectes de la langue d'oïl, puis de la langue d'oc, qu'on a donc rebaptisée au XIXe siècle occitan. Et le philologue Henri Estienne, dans son ouvrage de 1579 La précellence du langage français liste toutes les façons de dire oui dans les régions francophones:


Si on en revient ainsi à l'histoire du oui en tant que descendant de oïl, lui-même descendant du latin hoc ille, l'histoire se décompose comme suit, et c'est cette Ferdinand Brunot, dans son Histoire de la langue française (1905), qui nous la raconte:


Est-ce que les petits amis de JB suivent?
Hoc ille a donné o, qui donné o il lequel, par agglutination, est devenu oïl, pour aboutir à oui. Maintenant que nous avons vu l'évolution morphologique, voyons l'histoire phonétique de l'adverbe. Car comment était prononcé ce oïl? Tantôt [ɔi], tantôt [ɔil], croit savoir Wikipédia. Mario Rossi, dans son Dictionnaire étymologique et ethnologique des parlers brionnais (donc de la Bourgogne, ce qui permet à JB de saluer son cher ami É) publié en 2004, est quant à lui plus catégorique:


Ha! s'exclame JB dans palais socialiste, ainsi donc les Français du moyen âge étaient des skinheads avant l'heure puisqu'ils disaient "oï"! Ha!
Mais nan, c'est une blague que JB était obligé de faire puisque le fameux oi oi! anglais des skinheads signifie en fait bonjour et non oui.
Trêve de bêtises et revenons à la prononciation.

Le pronom personnel ille, qui a donné notre il moderne, se prononçait en ancien et moyen français [iʎ]. Jean Hindret (ou Hindert) dans son ouvrage L'art de bien prononcer et de bien parler la langue françoise (1687) nous l'explique:


Les deux L étaient "mouillés de même", dit-il, donc des L mouillés. Jusqu'au XVIIe siècle, cette prononciation à partir de du pronom personnel latin était même paradigmatique — c'est-à-dire qu'on expliquait comme articuler le son, a priori déjà difficile à prononcer, à partir de ille et ses dérivés:


Ainsi, on prononçait autrefois ail [aʎ] comme l'italien moderne aglio [aʎʎo], paille, dérivé du latin paglia se prononçait [paʎ], etc.
JB l'a expliqué, ce ille a donné il, qui a constitué le L de oïl, lequel a donné oui. Et, à en croire certains grammairiens et philologues, oïl s'est prononcé [ɔi] ou [ɔil]. Or non. Avant cette évolution, il s'est bel et bien prononcé [ɔiʎ] et s'est orthographié oilh, le lh étant une des manières de retranscrire le L mouillé (graphie conservée en portugais moderne), mais les variantes li et ll existaient aussi, comme nous le verrons un peu plus bas.

Pour en avoir la confirmation, il faut vraiment se décarcasser (3 jours de recherche!!!) et aller dénicher l'étude écrite en allemand du professeur (américain!) de français John E. Matzke au Bodwoin College de Brunswick dans l'État du Maine, intitulée Dialektische Eigenthümlichkeiten in der Entwicklung des mouillierten l im Altfranzösischen, publiée en 1890 dans la revue Modern Language Association of America. Matzke a compulsé tous les texte écrits en ancien français pour rédiger son travail: Caractéristiques dialectiques de l'évolution du L mouillé en vieux français (ouf!). À partir des poèmes, et donc à partir des rimes, il a pu déduire d'une grande quantité de prononciations de sons, parfois obscures pour un œil moderne. Et, pour notre histoire du L mouillé, il a à chaque fois indiqué s'il était accentué (betont) ou non accentué (unbetont).
Il note d'abord, et c'est JB qui souligne:
Il convient en wallon de prêter attention aux formes du pronon ilh (= ils et il), de même que cilh, icilh et oilh (= oui).


Ce qui confirme donc ce que JB posait plus haut. Autre exemple d'un oilh, icilh (si JB peut dire):


On remarquera également le filh qui correspond à notre fille moderne, équivalent au figlia italien, lequel a conservé le L mouillé — sachant que fille s'est lui-même longtemps prononcé [fiʎ]. Avec cette graphie en -lh, la prononciation devient assez évidente, même pour un lecteur de 2013. Mais Matzke donne d'autres occurrences, où notre oui moderne adopte déjà en ancien français sa graphie du moyen français, à savoir, comme ci-dessous oil puis ouy, et que tous deux sont également "betont", c'est-à-dire accentués:


On peut donc en conclure que le latin ille prononcé ['iʎe] est devenu ilh prononcé [iʎ], s'est agglutiné au o, lui-même vestige de hoc, pour donner oilh prononcé [ɔiʎ] en ancien français. De deux mots o + ilh, ils n'ont plus fait qu'un. Ilh se prononçant avec un L mouillé, il est normal que oilh se prononce également avec un L mouillé. En moyen français, l'adverbe prend la graphie oïl prononcé [ɔil], bien que subsistent des vestiges parlés du [ɔiʎ]. Le mot voit sa graphie évoluer vers ouïl/ouil/ouy/oüy et se stabilise enfin à oui prononcé [wi] — ce [w] étant quant à lui ce qu'on appelle une semi-voyelle.

Par conséquent, le son [ʎ] était tout à fait vivant en ancien et en moyen français, a commencé à décliner dès le début du français classique, mais il est mort de sa belle mort au XIXe siècle, malgré les efforts acharnés par certains de le conserver. Au premier rang desquels Émile Littré, oui, lui, l'homme du dictionnaire homonyme. Dans son Traité de prononciation française (1900), Auguste André se gausse:


Et le grammairien Kristoffer Nyrop de lui donner raison, tout autant ironique et portant sa critique sur les chanteurs, après les acteurs chez André:


Enfin, pour quiconque en douterait encore, le yod [j] est considéré définitivement, en 1913, comme un synonyme du L mouillé pour le grammaire Philippe Martinon, dans sa méthode Comment on prononce le français. Il n'accorde pas un mot à une éventuelle prononciation en [ʎ]. Seul existe le [j]:



Si JB reprend la supposition de A qui croit entendre un L mouillé final à l'adverbe oui, nous pourrons tous en cœur lui répondre: désolé, A, tu te trompes, puisque le [ʎ] n'est plus prononcé par les francophones, voire plus prononçable par eux.
Mais peut-être A entend-il vraiment quelque chose. Oui, peut-être ne se trompe-t-il pas d'un point de vue auditif, mais confond la consonne entendue. JB doit revenir sur l'évolution du oui, au regard de la disparition du L mouillé.

Car JB a affirmé de façon un peu péremptoire que celui-ci avait disparu. C'est inexact. Il s'est en réalité transformé. De [ʎ], il est passé à un yod, au son [j]. En linguistique, c'est ce qu'on appelle, la yodisation de la consonne palatale. La consonne spirante latérale palatale voisée [ʎ] est devenue la consonne spirante palatale voisée [j]. L'articulation sur le côté du palais a peu à peu disparu. Manuel Bruña Cuevas, de l'université de Séville, résume le procédé par la citation infra, puisée dans un article publié en 2003 et intitulé Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français:


Ceci dit, objecteront les petits amis de JB, il n'y a jamais eu de [j] en final du mot oui. C'est tout à fait exact. Là où JB veut en venir, c'est que: si A entend un son à la fin du oui, c'est nécessairement un yod et non un L mouillé. À force de recherches, il a trouvé deux occurrences. Un internénetteur de Wallonie propose le témoignage suivant sur un forum:


Et le Glossaire acadien de Pascal Poirier précise à son article sur l'adverbe oui:


Dans les deux cas, nous constatons la présence de cette yodisation dont JB parlait plus haut. Comme les gens qui ont été enlevés par les extraterrestres, A n'est donc pas seul dans son ressenti et sa conviction. Cette prononciation résulte peut-être d'une survivance de ce très ancien L mouillé, yodisé ensuite. Peut-être s'est-elle conservée en vertu d'un régionalisme, qui fait prononcer oui non plus [wi] mais [wij], oui-lle en quelque sorte.
En outre on peut cerner dans quelle mesure ce mot yodisé intervient. Il n'est pas prononcé dans le cadre d'un oui franc, affirmatif et souvent bref. Il ne l'est pas non plus lorsque le I final est allongé, que l'on dit dès lors ouiii, en sous-entendant un très ironique "en effet", "c'est cela". Mais il l'est à coup sûr lors d'un oui jubilatoire, qui marque la grande joie, l'énorme satisfaction.

Une dernière explication, justement.
JB ne s'est pas esquinté le popotin pour rien à expliquer la phonétique articulatoire. Car si on se penche sur la dernière voyelle de l'adverbe, le I, donc, il s'agit en linguistique d'une voyelle fermée (ou haute) antérieure non arrondie. Si elle est "antérieure", elle est prononcée à l'avant de la bouche, comme nous le montre cette deuxième et merveilleuse coupe sagittale:


Et qu'est-ce qu'on voit sur le schéma? Où se situe notre [i]? Bingo: sous le palais, sous la région palatale, à l'endroit même où tant le son [ʎ] que le [j] sont eux-mêmes formés. De plus, et on est là de plain-pied (hö! la blague) dans la phonétique articulatoire, si on prononce un I non plus bref mais long, très long, en français, le son [i] se transforme [j]: la voyelle devient en finale un yod, on entend une sorte de illlle, ce que le Wallon de tout à l'heure suggérait, et ce que JB a pu constater in vivo dans son palais socialiste en s'exerçant. Tant d'un point de vue phonologique que morphologique, le son produit a lieu dans la même région et fait par conséquent appel, en l'espèce, à une consonne formée par ces organes.
On peut confirmer cette analyse avec l'onomatopée Argh! Tant le A que R sont formés à l'arrière de la bouche. L'étouffement signifié par le mot est confirmé par le processus articulatoire de ce même mot: en passant de A à R, on va de plus en plus vers la partie postérieure de la bouche, vers la gorge, vers l'étranglement induit.

Mais JB ne saurait terminer ce looong post (oui, bon, d'accord, il fait toujours trop long, il sait) sur le L mouillé que savent prononcer les italophones, donc A, et que les francophones, donc JB, sont infichus ne serait-ce que d'articuler. Toutefois, toujours aussi débordant de perspicacité, JB a trouvé la description parfaite pour briller en société, que ce soit autour d'une bacalhão portugaise, d'une tortilla espagnole ou de pâtes italiennes à l'aglio (= à l'ail). Et c'est notre nouveau copain Henri Estienne († RIP), qu'on a pu lire ici à plusieurs reprises, qui, déjà en 1579, nous donnait un truc, un tuyau, le moyen le plus idéal pour y parvenir. La méthode est simplissime. Et surtout hypersimplissime à comprendre. Sur ce, JB souhaite un bon entraînement à ses petits amis!!!


JB répète:
Elle se fait par un autre mouvement de la langue, tout contraire à celui qu'elle fait lorsqu'elle veut former le son de l'L sèche: car au lieu de se redresser par le bout vers le palais, elle se recourbe vers les dents d'en bas et s'élargit par le bout et vers le milieu, comme si elle voulait former un I, qui se trouve interrompu dans sa formation par le battement de la langue vers les dents d'en bas.
Wouah! Bon courage, hein!