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mardi 15 février 2022

Mon cœur verglacé

 Et JB doit traduire la phrase :

– Det er glatt, sa Melissa. – Det er sånn underkjølt regn.

Du coup il s'y colle (hö !) :

— Il y a du verglas. 

Hum… Il hésite pour la suite (ça rime, dirait Mathea dans le livre de Kjersti). C'est quoi de la underkjølt regn ? Littéralement : de la pluie refroidie ? Il voit la note d'Ingvild – car Ingvild a annoté son texte pour ses traducteurs·trices. En quasi vingt-cinq ans de métier, JB n'avait jamais vu ça : un auteur ou une autrice qui prend le soin (et le temps !) de tout expliquer ce qui paraîtrait compliqué à un·e non-norvégianophone de naissance. Ingvild indique donc :
 

Mais oui, c'est bien sûr ! C'est de la pluie verglaçante. Comme Ingvild l'explique. Et elle précise également que le syntagme est "très adulte" pour la jeune fille de seize ans qu'est Melissa. Elle ajoute que Melissa "est fière de la [l'expression] connaître". Ce qui signifie in fine qu'il faut absolument conserver dans la deuxième partie de la phrase cette fameuse pluie verglaçante. Ok. JB continue :

— Il y a du verglas. C'est de la pluie verglassante.

Mais ! Il y a une faute hénaurme !!! Pourquoi JB fait la faute, lui qui a une orthographe pourtant pas dégueu ? Il a sans doute été aveuglé, lui qui a toutes les tares oculaires de la planète (au moins !), par la désinence -as du mort (!) mot verglas… Pour qui sonne le glas mais pour qui tonne le verglas ! Bref.

Et puis d'abord pourquoi on dit verglas, avec un S, et verglacé, avec un C ? C'est quoi, encore, cette distinction chichiteuse typique de la langue française ?!?
JB n'est pas le premier à s'interroger. Dix ans avant lui, le journaliste Bruno Dewaele, dans La Voix du Nord, a tiqué sur la différence orthographique – il a d'ailleurs fait dans le titre de son article la même mauvaise blague, ou presque, que JB :


Pour répondre à la question posée par Bruno, JB lit dans le tome 3 de la toujours impeccable Grammaire historique de la langue française de Poul Nyrop (elle date de… 1909 !) que matelas est un emprunt à l'italien : materasso. Mais Popoul explique également qu'il s'agit d'une "formation analogique" ou le -as "s'est substitué à d'autres terminaisons, surtout à -at, et à l'italien -accio, -asso". Et s'il ne glose pas sur échalas (ou dans le tome 1, mais rapport à un 
rhotacisme où le L du mot a remplacé un ancien R – bref, JB ne va pas non plus y passer des plombes, question phonétique et morphologie linguistique !), il explique cependant que le substantif verglas s'écrivait autrefois verglaz et est "tiré de l'ancien verbe verglacier". C'est ce qu'on appelle un déverbal, un substantif tiré d'un verbe, tout comme combat est le déverbal de combattre

Car, de fait, JB et son nouveau poteau Bruno n'étaient pas loin d'une certaine vérité avec leur blague à deux balles sur le glas et le verglas. Une vérité certes pas étymologique (glas vient du latin classum, où le C est devenu G par assimilation [comme pour le mot glaire qui vient de clarusglaire, JB adore !], alors que le glas de verglas est tiré de glace comme on l'a vu plus haut et qu'il vient du latin glacia), mais bel et bien orthographique, la vérité. Jusqu'en moyen français, les deux mots s'écrivaient pareil, ainsi que le dévoile le Dictionnaire de l'ancienne langue française (du moyen français, en fait) de Frédéric Godefroy :


Donc le glas et le verglas, même combas – oui, JB a encore osé, mais il a bouclé une boucle !
Mais il n'ose pas glais et glaire – si, trop tard.
 
N'empêche, JB n'est pas tout à fait convaincu par ce verglas qui donner verglacer. Il se dit qu'il irait bien jeter un œil dans Le bon usage, la certes inamissible mais imbitable (en ce qu'il faut un quart d'heure avant de trouver ce qu'on cherche, plus un autre quart d'heure pour comprendre ce qu'on lit) grammaire des Belges Grevisse et Goosse. Et il trouve cette précision :


Et JB est bien content que ce soit "bien glissant", car il a du même coup trouvé la bonne traduction à sa phrase :

— Ça glisse dehors. La pluie est verglaçante.

Il ne traduit pas c'est glissant, parce que ça ferait deux gérondifs l'un à côté de l'autre, ce n'est pas très heureux. Quoique… Ou si ? Non. Ingvild a bien précisé que Melissa était fière d'employer un mot d'adulte. Donc on va la faire bien parler (JB est encore au début de sa traduction, il ânonne un peu dans les voix, c'est normal). Contrairement à sa petite sœur, la narratrice de l'histoire, qui a un langage dit plus enfantin, un registre légèrement plus relâché, un langage parlé, quoi.

Bon, ceci fait, JB retourne à son verglas et aux preuves qu'il ne trouve pas convaincantes. Mais d'abord pourquoi verglas ? D'où vient ce mot ? Alain Rey (RIP †) et ses camarades expliquent dans le Dictionnaire historique de la langue française :


La revoilà, la fameuse glace qui explique le C de verglacer. Bon, compris. Adjugé, vendu. Ceci dit, ils se trompent : Popoul nous a expliqué que verglas était un déverbal, alors que Linlin nous soutient l'inverse. Hum. Non, JB, tu ne vas te lancer dans une énième recherche étymo-lexico-grammaticale !!!

N'empêche, quelle belle étymologie… Verglas parce que la glace à l'apparence du verre. JB a un orgasme étymologique ! Et doublement quand il pense que, dans les langues germaniques, glas signifie verre. C'est génial !
Et Frédo Gode le lui confirme, non pas l'orgasme, mais la magnifique origine du mot. En moyen français, verglacer, à l'époque verglacier comme on l'a vu, s'écrivait plutôt comme ça :
 

Verreglaz et verreglacier. Comme c'est beau. Bohbohbohbohbohbohboh…


Seulement voilà, JB n'est pas au bout de ses surprises, ni de son orgasme. Car quand il consulte le TLF, il voit dans la rubrique étymologique la remarque suivante (c'est lui qui souligne) :

Étymol. et Hist. 1. 1193-97 « tomber par l'effet du verglas » verreglacier (HélinantVers de la Mort, éd. Fr. Wulff et E. Walberg, V, 3, p. 5); 2. 1381 « faire du verglas » avoit... verglacié (Lit. remiss. in Reg. 119, Chartoph. reg., ch. 58 ds DuCanges.v. Gelicidium); cf. 1530 il verglace (Palsgr., p. 559); Besch. 1845 le considère comme ,,vieilli``; 3. 1521 verglacé « couvert de verglas » ici fig. cœur verglacé (Marguerite d'AngoulêmeLettres à G. Briçonnet, éd. Chr. Martineau, M. Veissière, t. I, p. 33); 1580 Decembre. Gelé... verglacé (La PorteEpith., 106 vods Hug.).

De quoi ? Un cœur verglacé… Gloups. Comme c'est beau. Comme si Marguerite disait: "L'amour me transit, j'ai le cœur verglacé." Pauvre Marguerite d'Angoulême (1492 – 1539) qui deviendra la grande Marguerite de Navarre, la grande écrivaine.
Cette précision étymologique est de taille dans la mesure où elle nous apprend que Marguerite crée ainsi un néologisme à travers son image poétique – et ça, seul·e·s les grand·e·s y arrivent. En utilisant une analogie, elle donne à la langue française un nouveau sens du verbe verglacer, en l'espèce du participe passé adjectivé. Ce n'est pas rien. Et doublement pas dans la mesure où ce néologisme est le fait d'une écrivaine : on se regorge toujours (JB le premier) de ceux inventés par Balzac, un mec, mais pas assez de ceux inventés par les autrices. Ça va être le prochain combas combat de JB, tiens.
Mais qu'a-t-elle écrit très exactement à ce Guillaume Briçonnet, évêque et confident, notre Marguerite chérie ?


JB a fait exprès de trouver une traduction anglaise dans le livre que Kathryn Banks consacre à la littérature française de cette époque. Parce qu'il comprend que Kathryn a été émue comme lui par cette portion de phrase, que JB traduit en français moderne :

(…) afin que le pauvre cœur verglacé et mort de froid puisse sentir quelque étincelle de l'amour en lequel je désire le consumer et le brûler en cendres.

Oh, Marguerite… Marguerite et son "pauvre cœur verglacé"
Marguerite et JB dans le verglas, même combas !

lundi 21 janvier 2013

Des soutiens-gorge bonnet F, couleur chair, banals

Et JB se voit traduire cette phrase d'Ingvar Ambjørnsen, qu'il écrit ainsi dans un premier temps:
Inutile de s’empêtrer plus longtemps dans des bavardages banaux.
Hum, se dit-il in petto. Y a un truc, comme disait Gérard Majax en son temps:



Banaux? s'écrie-t-il dans son palais socialiste. On n'est pas au four! Ni au moulin d'ailleurs. Car, pour autant que JB sache, banal devient banaux au pluriel quand il désigne une réalité du moyen âge, mais sinon? Quand il s'agit du quotidien, des choses banales, comment s'accorde l'adjectif au masculin pluriel? Banals ou banaux? Hum.
Dira-t-on?
Ginette a fait les soldes en jupe-culotte, elle s'est acheté deux cache-cœur banaux pour aller avec.
Ou dira-t-on plutôt?
Patrice s'est fendu de commentaires banals à propos du ball-trap de dimanche dernier.
Hum.
Raoul a fait l'acquisition de deux godemichets banaux voire grotesques — ce n'étaient pas des Jeff Stryker.
Luce a commandé un couple de soutiens-gorge bonnet F, couleur chair, assez banals en somme.
Hum et triple hum.

De prime abord, le TLF donne dans la pluralité non discriminatoire:



Les auteurs belges du Grevisse tout aussi belge expliquent d'emblée:
Banal, comme terme de féodalité, fait au masculin pluriel banaux: fours, moulins BANAUX. — Quand il signifie "sans originalité", il fait banals ou, un peu moins souvent, banaux.
Alors ça, peste JB dans son palais socialiste, c'est bien une réponse à la Grevisse, toujours à ménager la chèvre et le chou! Grrr!

Banal, dans un contexte médiéval, renvoie au ban et à la banalité:
I.− DR. FÉOD. Droit que le seigneur avait d'imposer l'usage de son four, de son moulin, de son pressoir et autres objets lui appartenant, à ses sujets et de percevoir une redevance sur cet usage.
Le Robert historique de la langue française poursuit l'explication, et JB fera des sauts de puce du substantif à l'adjectif, d'origine germanique, et d'un dictionnaire à l'autre:
BAN n. m. est emprunté (vers 1130) au francique °ban "loi dont la non-observance entraîne une peine", restitué par l'ancien haut allemand ban "commandement sous menace de peine, défense, juridiction" et par l'ancien norrois ban "défense".
Ainsi, poursuit le TLF, le suzerain faisait annoncer publiquement l'étendue de son ban: il "proclamait le ban". D'où l'expression convoquer le ban et l'arrière-ban qui, précise le Robert, "a pris le sens figuré de "s'adresser à tous ceux dont on peut attendre aide et secours". Il poursuit son explication de l'évolution sémantique de l'adjectif (et c'est JB qui souligne):
BANAL (…) Après la disparition du régime féodal, le mot s'est maintenu comme synonyme de "communal", surtout dans four, moulin banal (pluriel: banaux) jusqu'au XIXe siècle. ◊ Par extension, et par l'intermédiaire d'un sens non marqué qualifiant une personne qui se met à la disposition de tout le monde (1688), l'adjectif est passé au sens figuré actuel, "sans originalité, sans personnalité, à force d'être utilisé, vécu, regardé" (1798).

Bon, voilà pour l'approche diachronique sémantique, donc l'évolution du terme, qui nous permet de comprendre notamment pourquoi il y a un hic, un truc grammatical. À ce sujet, le Grevisse liste un nombre égal d'auteurs ayant recours à banals et banaux, dont Romain Rolland qui, le comble, utilise les deux d'une œuvre à l'autre.

Que faire, dès lors? Hum.
JB pourrait contourner le piège et écrire:
Inutile de s’empêtrer plus longtemps dans des bavardages d'une banalité confondante.
L'affaire serait faite et bouclée — et c'est marre.
Mais Dupré, dans sa toujours aussi impeccable Encyclopédie du bon français dans l'usage du français contemporain (1972) vient rappeler JB à l'ordre:
Beaucoup de Français, gênés par ces hésitations, évitent d'employer le masculin pluriel de banal, soit en remplaçant le nom masculin par un nom féminin, soit en disant: "d'une grande banalité". Il faut avoir plus de courage.

Fichtre et bigre!
JB, un peu parano sur les bords et les côtés, se sent visé, lui qui est pourtant d'une vaillance à toute épreuve.
Et Dupré poursuivait sa diatribe en ces termes, attention ça vole:
Suivons la règle absurde de l'Académie, pour ne pas être mal jugés par les demi-savants qui prennent les académiciens pour des législateurs; mais souhaitons qu'une normalisation intervienne bientôt et impose l'un des deux pluriels pour tous les cas.

Il faut dire, à la décharge de Dupré, que la 8e édition (1932-1935) du Dictionnaire de l'Académie n'était pas catégorique sur ce point et, par conséquent, laisse flotter un doute fâcheux. Sa 9e édition (en cours de rédaction depuis 1990) est désormais plus claire et ne porte plus à ambiguïté:
1. (Pl. Banaux, -ales). FÉOD. Qui était mis à la disposition de tous moyennant le paiement d'une redevance au seigneur. Un four, un pressoir banal. Des moulins banaux. Par ext. Accessible à tous. Forêt banale. Pâture banale. 
2. (Pl. Banals, -ales). Courant, ordinaire. Une affaire, une situation banale. Voilà un cas peu banal ! Par ext. Qui manque d'originalité, commun. Un visage banal. Son mobilier est banal. Une expression, des phrases banales. Des compliments banals. Subst. Évitez avant tout le banal.

Donc JB dira: des bavardages banals.
Mais il ne l'écrira pas. Non.
Entre-temps, il s'est dit que bavardages banals, en plus de créer une cacaphonie (oooh!) cacophonie avec ce retour de graphie en ba, induit une redondance pléonastique: un bavardage est, en soi, banal. Il va donc opter pour un autre adjectif et préférer:
Inutile de s’empêtrer plus longtemps dans des bavardages oiseux.


Or, si JB revient à Dupré et à ses commentaires au sujet de l'Académie, il remarque la phrase suivante:
Beaucoup de grammairiens sont de cet avis: Cayrou, Lanusse et Yvon, Martinon, Sudre…
Quoi? Un grammairien s'appelait Lanusse? Eh oui. Et il a surtout rédigé des grammaires scolaires, tant pour les enseignants que pour les élèves:



Lanusse, Ça ne devait pas être facile à porter tous les jours… Pourtant, c'est un nom bien courant, gascon, dont la répartition géographique est concentrée dans le Sud-Ouest:


En cherchant des informations sur le grammairien dont le nom complet était Jean Marie Maximilien Lanusse, qu'il avait lui-même réduit à Maxime Lanusse, JB est tombé sur ce curieux panneau indicateur:


Non content d'être un patronyme, Lanusse est aussi un toponyme. Et cela fait repenser à JB, rapport à la grammaire, rapport au curieux, qu'il a appris ce week-end les pluriels des mots allemands Anus et Phallus. Il ne les connaissait pas et est quasiment tombé à la renverse en lisant qu'ils donnaient respectivement, au pluriel, les formes Ani et Phalli. Du coup, JB imaginait le dialogue suivant, entre un proctologue et son collègue dermatologue:
— J'ai ausculté aujourd'hui trente ani, j'en peux plus!
— Et moi vingt-trois phalli, quelle plaie!

Sur ces mots banals et oiseux, JB retourne au travail. Babaille!

dimanche 16 décembre 2012

Nous sommes gay et cool et smart et sexy

Et, tandis qu'à Berlin il fait nuit noire, à Paris, dans la Rance, ça défile pour la reconnaissance du mariage pour tous, de la PMA pour toutes et contre l'homophobie de tout poil et l'obscurantisme notamment religieux.

JB, qui hier regardait les infos dans El Mundo, a vu ce tract reproduit:


Beh! s'est alors écrié JB dans son palais socialiste. Y a une faute! Y a une hénaurme faute d'orthographe!! L'adjectif gay ne prend pas de S!!! On dit: Nous sommes gay.

Du coup, JB s'est dit: "Le doute m'habite." JB s'est dit: "Il faut vérifier." Selon lui, les adjectifs étrangers employés en français ne s'accordent ni en genre ni en nombre et demeurent donc invariables.
Alors?

Alors le Grevisse est formel:
Beaucoup d’adjectifs empruntés tels quels ont tendance à rester invariables, — surtout en genre, notamment quand leur finale se prête assez mal à recevoir la désinence du féminin.

Ah, quand même! a chuchoté JB dans sa barbe inexistante. JB est peut-être nigaud, mais question grammaire et orthographe, il l'est moins.
Toutefois, sachant que le Grevisse n'est pas non plus le parangon de la modernité et a tendance à proposer des réponses de Normand sur les points litigieux et/ou compliqués, à ménager la chèvre et le chou dès qu'il y a contestation, JB a tenté de chercher ailleurs. Il dit bien tenté parce qu'il n'a quasiment rien trouvé.

Il s'est d'abord emparé de son Jouette, sachant pertinemment que les chances de trouver une réponse claire étaient minimes — parfois, le Jouette élude carrément les difficultés, voire se trompe.
Pas loupé. Aucune mention précise dans l'article 7 intitulé "Adjectifs invariables". Ou plutôt si, le paragraphe d) aborde indirectement la question:
Les adjectifs du langage populaire ou argotique (dont la vie est généralement brève).
Pincez-moi, je rêve! s'est exclamé JB dans son palais socialiste.
Depuis quand, JB cite, riquiqui, popote, sado-maso (!), gnangnan, gaga, zinzin ont une "vie (…) brève"?? Mais qu'est-ce que c'est que c'est (oh!!!) ces sornettes?!
Dans la liste non exhaustive, JB en trouvait quelques-uns auxquels il pensait tels que in et sexy. Pour les autres, il fallait se reporter aux entrées respectives. Ainsi, cool et smart sont déclarés invariables. Mais sélect s'accorde. Black et gay figurent mais sans mention d'accord (ni d'exemples) pour l'adjectif.
JB avait prévenu ses petits amis, le Jouette n'est pas fiable.

Du coup, il a cherché sur la toujours impeccable Banque de dépannage linguistique québécoise. Sans se faire d'illusions. Les Québécois étant partisans de la traduction systématique des anglicismes, JB voyait mal comment ils proposeraient d'accorder des adjectifs anglo-saxons adoptés tels quels en français. Et, de fait, rien. Tout au plus a-t-il appris que chic (emprunté à l'allemand) est invariable en genre, mais en nombre:

L’adjectif chic est invariable en genre. Chic a eu autrefois un féminin, chique, mais il est tombé en désuétude. On dira donc aussi bien une femme chic qu’un homme chic.

Exemples :
- Quelle chic fille!
- C’est la rue la plus chic du quartier.
  
Pour ce qui est de l’accord en nombre, l’usage a varié au fil du temps. Au XIXe siècle, chic ne s’accordait pas en nombre, mais depuis l’accord tend à se généraliser. Ainsi, aujourd’hui les lexicographes ne sont pas unanimes : les uns donnent toujours chic comme invariable, les autres comme un adjectif variable.


Ce que confirmait d'ailleurs le TLF:
Prononc. et Orth. : [ʃik]. 1. Ds Ac. 1932. 2. Var. chique. La docum. montre que la graph. chique a eu une certaine vitalité au xixes. a) Comme graph. du subst. masc. : Si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre «chique », vous l'auriez empêché de courailler (Balzac, La Cousine Bette, 1846, p. 348). b) Comme graph. de l'adj. au fém. : Est-elle jolie ta mère? S'il faut juger sur l'échantillon de ta bouche, elle doit être un peu chique! (Balzac, La Rabouilleuse, 1842, p. 372). Except., on trouve cette graph. au xxes. : Je frissonnais en entendant taxer de « chiques représailles » un bombardement de Karlsruhe (Gide, Journal, 1938, p. 1320).


Sinon, le seul document qu'ait trouvé JB est une étude lexicographique datant de… 1995, par John Humbley et Liselotte Bidermann-Pasques, consacrée à l'utilisation des mots anglais dans la presse, plus précisément dans le dais excellent Libération. Pour ce qui nous concerne, voici leurs résultats:


Ils confirment a priori la règle indiquée par le Grevisse. Mais indiquent que l'usage est plus souple. Que gay, comme dans l'exemple liminaire, s'accorde en nombre peut se comprendre du fait de sa proximité avec gai dont il est par ailleurs l'homophone. À constater que black s'accorde également, faut-il en déduire que les adjectifs qui vont qualifier des traits identitaires de l'individu auront tendance à s'accorder? Mouais… Ou bien parce qu'ils sont passés dans le langage, à l'instar de chic ou sélect, tous deux introduits grosso modo au début du XIXe siècle? Leur présence ancienne dans la langue française faciliterait l'accord? Autrement dit: plus un adjectif est employé dans le langage courant, plus les locuteurs le traitent comme les autres adjectifs.
Objection votre honneur: sexy et cool ont connu la même richesse et, pourtant, ils ne s'accordent pas. Leur importation date respectivement de 1925 et 1952. Et, second bémol, pourquoi jamais d'accord au féminin? Pourquoi les locuteurs accordent très facilement en nombre mais jamais en genre? On demande un ethno-linguistique à la 2!


JB récapitule les accords des adjectifs empruntés en prenant des exemples de la vie quotidienne.
Bien qu'elle ait arrêté tous les buts et soit restée zen, Nadine est sortie du match groggy.
(spéciale dédicace à G!!!)
Raymond, tu as une pince à seins très sexy!
JB n'apprécie pas la musique techno mais adore les sons reggae.
Grâce aux reflets auburn de sa nouvelle teinture, Raoul a séduit Lucien.
(Lequel Lucien était quant à lui très aux burnes de nature.)
Décidément in, Léone se pavanait dans une soirée sado-maso lancée, vêtue d'une cape kaki.
Patrice et Jacky, deux députés gay(s), fréquentaient des charcuteries sélect(es).
Maryse, relax, a pour animal de compagnie Grisette, une chatte mastoc.
Ulrike était très smart avec sa veste en cuir hyper cool.
(re spéciale dédicace à G!!!)
Ces garçons sensibles black(s) n'étaient pas adeptes des poupées vaudou.
Josy et Luce, mes chéries, vous ne faites pas vraiment snob(s) avec votre blouse en nylon carrément out.
La droite n'est pas open et les homophobes sont kapout.


Et voilààà. Babaaaille!

vendredi 14 décembre 2012

La fantasme de fantôme(tte)

Et JB, qui cherche dans le Godefroy (un des dictionnaires du moyen français) le mot fanon, qu'il a employé pour la première fois de sa vie dans une traduction et il n'en est pas peu fier, retombe sans le savoir sur ce mot:


C'était presque il y a deux ans et, à l'époque, JB ne s'intéressait pas aux spectres mais au syntagme nominal (c'est lui qui souligne):
 Spéc., PATHOL. Membre(-)fantôme. Perception illusoire et parfois douloureuse d'un membre amputé ou privé de sensibilité :
5. L'anesthésie par la cocaïne ne supprime pas le membre fantôme, il y a des membres fantômes sans aucune amputation et à la suite de lésions cérébrales. Enfin le membre fantôme garde souvent la position même que le bras réel occupait au moment de la blessure : un blessé de guerre sent encore dans son bras fantôme les éclats d'obus qui ont lacéré son bras réel. Merleau-PontyPhénoménol. perception,1945, p. 90.

Et Wikipédia expliquait (et l'explique toujours, d'ailleurs):


De fait, JB trouvait étonnante cette composition : membre fantôme ou douleur fantôme. Il se demandait: pourquoi fantôme?
Pourquoi? Parce qu'elle n'existe pas (la douleur). Le TLF explique que le substantif est ici utilisé en tant qu'adjectif:
c) En appos. à valeur adj. Qui n'existe pas vraiment, qui n'est qu'en apparence ce qu'il devrait être.
L'évolution sémantique est claire: de spectre, revenant, donc d'un être qui n'existe pas, une apparition comme le précise plus haut le Godefroy, on aboutit à cette valeur-là.

Dans le domaine de la lexicographie, on parle même de "mots fantômes". Ce sont des mots qui, en réalité, n'existent pas. Ou plutôt: ils ont été mal recopiés (les lexicographes disent mal "lemmatisés"). Le lexicographe n'a pas remarqué qu'il était face à une faute d'orthographe et a cru avoir affaire à un mot autonome, donc nouveau. Les mots-fantômes, ghost words en anglais, fantasmas lexicográficos en espagnol (c'est JB qui souligne, on verra pourquoi après), sont le cauchemar des lexicographes, leur hantise. Pour celles et ceux que ça intéresse, ils peuvent lire ici un exemple de découverte, compréhension puis suppression d'un mot fantôme, au départ "faisnieurs", en réalité saisineurs.


Non, ce qui aujourd'hui abasourdissait JB (qui, ses petits amis le voient, n'a jamais peur des mots), qu'il n'avait pas vu à l'époque, c'est le genre du mot fantosme en moyen français. Ou plutôt LES genres. JB cite:
s. m. ou f.
Donc: substantif masculin ou féminin.

Quoi? s'écriait JB dans son palais socialiste. On a dit autrefois une fantôme? Nan?!?!
Le TLF ne propose aucune remarque en ce sens. Ni aucun dictionnaire. Rien dans le Robert historique de la langue française. Même le Cotgrave de 1611 le donnait masculin:


JB adore ces fantômeries, donc des illusions, des châteaux en Espagne (encore l'Espagne…), et que le Godefroy définit quant à lui comme magie, sorcellerie. Bref.

Dans son dictionnaire français > anglais, Cotgrave donne fantosme et fantasme comme synonymes. Et Jean Nicot (oui, la nicotine, c'est lui aussi), dans son Thrésor de la langue française de 1606, le tout premier dictionnaire de français made in la Rance, recense le mot à fantasme dont il donne fantosme comme équivalent. Mais alors? Ça veut dire que fantôme et fantasme sont, à l'origine, un seul et même mot? Bingo!
Ce sont ce qu'on appelle en linguistique des doublets et ils viennent tous deux du grec phantasma, que le latin a ensuite importé.

Le Robert historique de la langue française, bien qu'il accorde aux deux termes des entrées respectives, qui signifient tous deux lors de leur introduction en français "illusion trompeuse" et donc "fantôme", précise cependant:
Il [fantasme] devient un terme médical, avec le sens d'"image hallucinatoire" (1832); son emploi s'est restreint au sens de "production de l'imaginaire qui permet au moi d'échapper à la réalité" (1866, Amiel); le développement de la psychanalyse, où le mot marque l'opposition entre imagination et perception réelle, a rendu cette valeur courante au XXe siècle (il traduit chez Freud l'allemand Phantasie).
Lequel Phantasie allemand (tout comme les équivalents scandinaves par le terme commun fantasi) signifie à la fois imagination et fantasme en français — ce qui, en traduction, suscite toujours un léger trouble: il faut toujours réfléchir une seconde pour savoir lequel est sous-entendu pour nous,lecteurs francophones.

Dans toutes les langues romanes principales (putine, si un lecteur sarde ou romanche ou frioul ou corse (aïe aïe aïe! corse!) lit ça, JB est mort!) — dans toutes les langues latines les plus parlées en terme de locuteurs (ouf!), fantôme et fantasme ne sont qu'un seul et même mot: fantasma. En italien, espagnol, portugais, catalan, c'est le même combat au niveau de l'imagination, de l'illusion, du spectre et de la vision: fantasma. Point barre. Quant au provençal, JB a vérifié, le mot ne semble toujours pas y être arrivé… Mais sinon, fantasma.
Sauf en français. Et sauf en roumain (on oublie trop le roumain, JB le premier, c'est un mini-scandale en soi):


Pourquoi en français et pourquoi en roumain? Pourquoi pas dans les autres? La question, JB la pose à ses petits amis en espérant qu'ils vont lui répondre. Et, en attendant il reposera l'autre question, la liminaire:
La fantôme, donc?

En roumain, oui, sans l'ombre d'un doute:
FANTÁSMĂ, fantasme, s. f. 1. Stafie, nălucă, arătare, fantomă. 2. Fig. Imagine, priveliște neclară, ireală. ♦ Închipuire fără o bază reală, produs al imaginației; iluzie, himeră. – Din ngr. fándasma.
FANTÓMĂ, fantome, s. f. Ființă ireală pe care cred (sau pretind) că o văd unii oameni cu imaginația tulburată sau pe care o creează fantezia scriitorilor; nălucă, stafie, strigoi, fantasmă, arătare. ♦ Fig. Ceea ce are o existență incertă, fictivă, ceea ce (nici) nu există în realitate. ◊ (Adjectival) Guvern fantomă. – Din fr. fantôme.

Les Roumains (et les Moldaves avec eux) disent donc la fantôme et la fantasme. Mais chez tous les autres, lusophones, hispanophones, francophones, Italiens, Catalans, c'est masculin: le fantôme/fantasme.

Mais pourquoi les Roumains ne peuvent pas faire comme les autres, bon sang de bois?
On peut poser la question à l'envers: pourquoi nous ne pouvons pas faire comme les Roumains? Et si la logique était chez les Roumains?

JB est allé chercher une explication dans les grammaires, puisque les explications étymologiques ne donnaient rien.
Il est revenu bredouille.
Rien chez Ménage, rien chez Beauzée, rien chez Brunot, (presque) rien chez Dupré, rien chez Grevisse. Mique alors! Seul Kristoffer Nyrop, dans le 3e tome de sa Grammaire historique langue française de 1909 explique que les mots latins en -a sont régulièrement féminins en français (ex: terra < la terre). Puis il ajoute:


Frédérique Biville tempère quelque peu cette assertion étymologique dans son ouvrage Les emprunts du latin au grec (1990) puisqu'elle explique:


Quoi?! Le fantasme est lesbien maintenant? C'est pas assez compliqué comme ça, faut en plus que les gouines nous fassent perdre les pédales? (OK, elle est fastoche.) Même si JB a pas mal de petites amies qui branleront du chef en apprenant ça, que le fantasme est donc lesbien, il n'empêche que, oui, le lesbien est une variété du grec ancien:


Bon, ce qui est sûr, c'est que la difficulté vient… de la Grèce. En tout cas en linguistique et en grammaire, mais aussi dans la finance et pas dans l'orientation sexuelle (donc).
Si on revient à ce que Kris(toffer, danois de nationalité) nous disait sur les neutres en -a en grec ancien, à savoir qu'ils sont devenus masculins. Dans sa Grammaire de l'espagnol (1996) Georges Lebouc nous explique la même chose, sauf qu'il se plante en beauté sur anagramme et épigramme (la teu-hon!):


Les Italiens sont encore plus systématiques et plus logiques, comme l'indique cette grammaire de 1820:



Mais dans ce que disait Kris, si on relit très exactement ce qu'il explique, on se souvient que, JB recite:
Les neutres grecs en -a ont pour une grande partie adopté le genre de leur désinence et sont devenus féminins en français comme dans les autres langues romanes.

Et si c'est ce qui était arrivé à notre fantôme/fantasme? Et s'il avait été d'abord féminin puis masculin, pour des questions de logiques grammaticales. Après tout, le roumain l'a bien gardé féminin…
Parce que, là, attention, les petits amis de JB doivent être bien accrochés, sans quoi ils risquent de tomber de leur méridienne et se faire une commotion cérébrale, car JB va faire une révélation:

Ta-dah ! (roulements de tambour)

Toutes les romanes ont connu un fantôme/fantasme féminin. SI !!!

À commencer par les Italiens. Si on regarde dans le Vocabolario della Crusca,  l'encyclopédie de l'Académie éponyme, on remarque certes que les éditions de 3 à 5 (respectivement de 1691, 1728/1739 et 1809) indiquent toutes un genre masculin à fantasma. Mais tant la 1ère (1612) que la 2nde (1623) précisent:


En première instance le masculin et, pour les cas plus poétiques, le féminin.
En espagnol, idem. Le Diccionario de la Lengua Española, éditée par la tout aussi chic et sérieuse Real Academia Española explique que "en espagnol médiéval et classique, on utilisait majoritairement le féminin (dont on garde des réminiscences dans le parler populaire et, parfois, littéraire); en espagnol contemporain, le mot est de genre masculin":


Le Diccionari de la llengua catalana de 1900 donne également le terme au féminin:


Et même dans le dictionnaire moderne de catalan, deux sens peuvent être mis au féminin: le second, qui renvoie aux spectres et aux revenants; le quatrième, qui définit un individu bluffeur.
Les Portugais? Pas mieux que les autres. Un simple coup d'œil dans le Novo Diccionario da lingua portugueza (1852), d'Eduardo de Faria, montre qu'il y a là aussi une ambiguïté sur le genre:



Chronologiquement, les Français ont été les premiers à céder sur le genre. Sont venus les Italiens. Puis les Portugais. Puis les Espagnols. Et enfin les Catalans. Les Roumains, eux, se sont drapés dans leur dignité linguistique et grammaticale en lâchant, à l'instar de la reine des Pays-Bas: "Je maintiendrai!" La Roumanie, douze points.
Le fantôme est en fait une Fantômette, comme l'héroïne de Georges Chaulet (mort pas plus tard que cette année 2012), ici aux prises dans un combat sinon en lesbien, en tout cas crypto-lesbien:



Mais JB ne saurait terminer son post fantomatique sans le rendre également fantasmatique (ce qu'il vient de commencer à faire) et ainsi revenir à ce qu'il avait, déjà à cette époque, voulu montrer à ses petits amis à propos des fantômes/douleurs fantômes/fantasmes. Et il n'a pas fini sur le portugais pour rien car il pense évidemment au film troublant de João Pedro Rodrigues, O Fantasma (2000), dans lequel réalisateur portugais (qui épate toujours par ces longs plans panoramiques horizontaux et non plus verticaux comme c'est le cas traditionnellement) cristallisait dans son personnage les deux sens du substantif fantasma.


Sergio (joué par Ricardo Meneses, ici de dos, mains ligotées) est un jeune garçon qui travaille en tant qu'éboueur à Lisbonne. Homosexuel, il a une attirance particulière pour les rapports S/M. De temps à autre, il revêt une combinaison intégrale en latex et hante les rues de la capitale ainsi habillé, en quête d'hommes. La fin du film le voit justement dans une décharge publique, où visiblement il veut vivre. La séquence est longue, sans dialogues, hallucinatoire, fantomatique, comme l'étymologie première du mot fantasma.


Ainsi vêtu, avec une allure de fantôme prompt à susciter (chez certains garçons sensibles) des fantasmes, Sergio essaie vraiment de subvenir à ses besoins, dans cette décharge. Il fouille les poubelles en quête de nourriture; aperçoit un lapin, qu'il course et attrape et tue; boit de l'eau croupie, finit par vomir.


Est-ce que, ce faisant, il réalise son fantasme de fantôme? On ne lui souhaite pas autre chose.



PS, samedi 15.12.2012 -
JB est nigaud. Si si. Il a oublié cette fameuse phrase du Marquis (de Sade) que Guibert (Hervé) a inscrite au firmament littéraire en l'utilisant comme titre de roman. On la trouve dans une lettre de 1783, écrite par Sade à sa femme, alors qu'il est emprisonné depuis 1777 au Donjon de Vincennes (il sera transféré à la Bastille l'année suivante, en 1784, sera libéré en juillet 1790 et aura ainsi passé treize ans en prison):
Vous avez imaginé faire merveille en me réduisant à une abstinence atroce sur le péché de la chair. Eh bien, vous vous êtes trompés : vous avez échauffé ma tête, vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise.

La moitié de phrase soulignée devient donc le titre du roman que publie Hervé Guibert en 1987.
JB a trouvé à propos de cette phrase de Sade un commentaire intéressant, où on constate comment les doublets fantôme et fantasme se rejoignent: