Affichage des articles dont le libellé est Freud. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Freud. Afficher tous les articles

vendredi 14 décembre 2012

La fantasme de fantôme(tte)

Et JB, qui cherche dans le Godefroy (un des dictionnaires du moyen français) le mot fanon, qu'il a employé pour la première fois de sa vie dans une traduction et il n'en est pas peu fier, retombe sans le savoir sur ce mot:


C'était presque il y a deux ans et, à l'époque, JB ne s'intéressait pas aux spectres mais au syntagme nominal (c'est lui qui souligne):
− Spéc., PATHOL. Membre(-)fantôme. Perception illusoire et parfois douloureuse d'un membre amputé ou privé de sensibilité :
5. L'anesthésie par la cocaïne ne supprime pas le membre fantôme, il y a des membres fantômes sans aucune amputation et à la suite de lésions cérébrales. Enfin le membre fantôme garde souvent la position même que le bras réel occupait au moment de la blessure : un blessé de guerre sent encore dans son bras fantôme les éclats d'obus qui ont lacéré son bras réel. Merleau-Ponty, Phénoménol. perception,1945, p. 90.

Et Wikipédia expliquait (et l'explique toujours, d'ailleurs):


De fait, JB trouvait étonnante cette composition : membre fantôme ou douleur fantôme. Il se demandait: pourquoi fantôme?
Pourquoi? Parce qu'elle n'existe pas (la douleur). Le TLF explique que le substantif est ici utilisé en tant qu'adjectif:
c) En appos. à valeur adj. Qui n'existe pas vraiment, qui n'est qu'en apparence ce qu'il devrait être.
L'évolution sémantique est claire: de spectre, revenant, donc d'un être qui n'existe pas, une apparition comme le précise plus haut le Godefroy, on aboutit à cette valeur-là.

Dans le domaine de la lexicographie, on parle même de "mots fantômes". Ce sont des mots qui, en réalité, n'existent pas. Ou plutôt: ils ont été mal recopiés (les lexicographes disent mal "lemmatisés"). Le lexicographe n'a pas remarqué qu'il était face à une faute d'orthographe et a cru avoir affaire à un mot autonome, donc nouveau. Les mots-fantômes, ghost words en anglais, fantasmas lexicográficos en espagnol (c'est JB qui souligne, on verra pourquoi après), sont le cauchemar des lexicographes, leur hantise. Pour celles et ceux que ça intéresse, ils peuvent lire ici un exemple de découverte, compréhension puis suppression d'un mot fantôme, au départ "faisnieurs", en réalité saisineurs.


Non, ce qui aujourd'hui abasourdissait JB (qui, ses petits amis le voient, n'a jamais peur des mots), qu'il n'avait pas vu à l'époque, c'est le genre du mot fantosme en moyen français. Ou plutôt LES genres. JB cite:
s. m. ou f.
Donc: substantif masculin ou féminin.

Quoi? s'écriait JB dans son palais socialiste. On a dit autrefois une fantôme? Nan?!?!
Le TLF ne propose aucune remarque en ce sens. Ni aucun dictionnaire. Rien dans le Robert historique de la langue française. Même le Cotgrave de 1611 le donnait masculin:


JB adore ces fantômeries, donc des illusions, des châteaux en Espagne (encore l'Espagne…), et que le Godefroy définit quant à lui comme magie, sorcellerie. Bref.

Dans son dictionnaire français > anglais, Cotgrave donne fantosme et fantasme comme synonymes. Et Jean Nicot (oui, la nicotine, c'est lui aussi), dans son Thrésor de la langue française de 1606, le tout premier dictionnaire de français made in la Rance, recense le mot à fantasme dont il donne fantosme comme équivalent. Mais alors? Ça veut dire que fantôme et fantasme sont, à l'origine, un seul et même mot? Bingo!
Ce sont ce qu'on appelle en linguistique des doublets et ils viennent tous deux du grec phantasma, que le latin a ensuite importé.

Le Robert historique de la langue française, bien qu'il accorde aux deux termes des entrées respectives, qui signifient tous deux lors de leur introduction en français "illusion trompeuse" et donc "fantôme", précise cependant:
Il [fantasme] devient un terme médical, avec le sens d'"image hallucinatoire" (1832); son emploi s'est restreint au sens de "production de l'imaginaire qui permet au moi d'échapper à la réalité" (1866, Amiel); le développement de la psychanalyse, où le mot marque l'opposition entre imagination et perception réelle, a rendu cette valeur courante au XXe siècle (il traduit chez Freud l'allemand Phantasie).
Lequel Phantasie allemand (tout comme les équivalents scandinaves par le terme commun fantasi) signifie à la fois imagination et fantasme en français — ce qui, en traduction, suscite toujours un léger trouble: il faut toujours réfléchir une seconde pour savoir lequel est sous-entendu pour nous,lecteurs francophones.

Dans toutes les langues romanes principales (putine, si un lecteur sarde ou romanche ou frioul ou corse (aïe aïe aïe! corse!) lit ça, JB est mort!) — dans toutes les langues latines les plus parlées en terme de locuteurs (ouf!), fantôme et fantasme ne sont qu'un seul et même mot: fantasma. En italien, espagnol, portugais, catalan, c'est le même combat au niveau de l'imagination, de l'illusion, du spectre et de la vision: fantasma. Point barre. Quant au provençal, JB a vérifié, le mot ne semble toujours pas y être arrivé… Mais sinon, fantasma.
Sauf en français. Et sauf en roumain (on oublie trop le roumain, JB le premier, c'est un mini-scandale en soi):


Pourquoi en français et pourquoi en roumain? Pourquoi pas dans les autres? La question, JB la pose à ses petits amis en espérant qu'ils vont lui répondre. Et, en attendant il reposera l'autre question, la liminaire:
La fantôme, donc?

En roumain, oui, sans l'ombre d'un doute:
FANTÁSMĂ, fantasme, s. f. 1. Stafie, nălucă, arătare, fantomă. 2. Fig. Imagine, priveliște neclară, ireală. ♦ Închipuire fără o bază reală, produs al imaginației; iluzie, himeră. – Din ngr. fándasma.
FANTÓMĂ, fantome, s. f. Ființă ireală pe care cred (sau pretind) că o văd unii oameni cu imaginația tulburată sau pe care o creează fantezia scriitorilor; nălucă, stafie, strigoi, fantasmă, arătare. ♦ Fig. Ceea ce are o existență incertă, fictivă, ceea ce (nici) nu există în realitate. ◊ (Adjectival) Guvern fantomă. – Din fr. fantôme.

Les Roumains (et les Moldaves avec eux) disent donc la fantôme et la fantasme. Mais chez tous les autres, lusophones, hispanophones, francophones, Italiens, Catalans, c'est masculin: le fantôme/fantasme.

Mais pourquoi les Roumains ne peuvent pas faire comme les autres, bon sang de bois?
On peut poser la question à l'envers: pourquoi nous ne pouvons pas faire comme les Roumains? Et si la logique était chez les Roumains?

JB est allé chercher une explication dans les grammaires, puisque les explications étymologiques ne donnaient rien.
Il est revenu bredouille.
Rien chez Ménage, rien chez Beauzée, rien chez Brunot, (presque) rien chez Dupré, rien chez Grevisse. Mique alors! Seul Kristoffer Nyrop, dans le 3e tome de sa Grammaire historique langue française de 1909 explique que les mots latins en -a sont régulièrement féminins en français (ex: terra < la terre). Puis il ajoute:


Frédérique Biville tempère quelque peu cette assertion étymologique dans son ouvrage Les emprunts du latin au grec (1990) puisqu'elle explique:


Quoi?! Le fantasme est lesbien maintenant? C'est pas assez compliqué comme ça, faut en plus que les gouines nous fassent perdre les pédales? (OK, elle est fastoche.) Même si JB a pas mal de petites amies qui branleront du chef en apprenant ça, que le fantasme est donc lesbien, il n'empêche que, oui, le lesbien est une variété du grec ancien:


Bon, ce qui est sûr, c'est que la difficulté vient… de la Grèce. En tout cas en linguistique et en grammaire, mais aussi dans la finance et pas dans l'orientation sexuelle (donc).
Si on revient à ce que Kris(toffer, danois de nationalité) nous disait sur les neutres en -a en grec ancien, à savoir qu'ils sont devenus masculins. Dans sa Grammaire de l'espagnol (1996) Georges Lebouc nous explique la même chose, sauf qu'il se plante en beauté sur anagramme et épigramme (la teu-hon!):


Les Italiens sont encore plus systématiques et plus logiques, comme l'indique cette grammaire de 1820:



Mais dans ce que disait Kris, si on relit très exactement ce qu'il explique, on se souvient que, JB recite:
Les neutres grecs en -a ont pour une grande partie adopté le genre de leur désinence et sont devenus féminins en français comme dans les autres langues romanes.

Et si c'est ce qui était arrivé à notre fantôme/fantasme? Et s'il avait été d'abord féminin puis masculin, pour des questions de logiques grammaticales. Après tout, le roumain l'a bien gardé féminin…
Parce que, là, attention, les petits amis de JB doivent être bien accrochés, sans quoi ils risquent de tomber de leur méridienne et se faire une commotion cérébrale, car JB va faire une révélation:

Ta-dah ! (roulements de tambour)

Toutes les romanes ont connu un fantôme/fantasme féminin. SI !!!

À commencer par les Italiens. Si on regarde dans le Vocabolario della Crusca,  l'encyclopédie de l'Académie éponyme, on remarque certes que les éditions de 3 à 5 (respectivement de 1691, 1728/1739 et 1809) indiquent toutes un genre masculin à fantasma. Mais tant la 1ère (1612) que la 2nde (1623) précisent:


En première instance le masculin et, pour les cas plus poétiques, le féminin.
En espagnol, idem. Le Diccionario de la Lengua Española, éditée par la tout aussi chic et sérieuse Real Academia Española explique que "en espagnol médiéval et classique, on utilisait majoritairement le féminin (dont on garde des réminiscences dans le parler populaire et, parfois, littéraire); en espagnol contemporain, le mot est de genre masculin":


Le Diccionari de la llengua catalana de 1900 donne également le terme au féminin:


Et même dans le dictionnaire moderne de catalan, deux sens peuvent être mis au féminin: le second, qui renvoie aux spectres et aux revenants; le quatrième, qui définit un individu bluffeur.
Les Portugais? Pas mieux que les autres. Un simple coup d'œil dans le Novo Diccionario da lingua portugueza (1852), d'Eduardo de Faria, montre qu'il y a là aussi une ambiguïté sur le genre:



Chronologiquement, les Français ont été les premiers à céder sur le genre. Sont venus les Italiens. Puis les Portugais. Puis les Espagnols. Et enfin les Catalans. Les Roumains, eux, se sont drapés dans leur dignité linguistique et grammaticale en lâchant, à l'instar de la reine des Pays-Bas: "Je maintiendrai!" La Roumanie, douze points.
Le fantôme est en fait une Fantômette, comme l'héroïne de Georges Chaulet (mort pas plus tard que cette année 2012), ici aux prises dans un combat sinon en lesbien, en tout cas crypto-lesbien:



Mais JB ne saurait terminer son post fantomatique sans le rendre également fantasmatique (ce qu'il vient de commencer à faire) et ainsi revenir à ce qu'il avait, déjà à cette époque, voulu montrer à ses petits amis à propos des fantômes/douleurs fantômes/fantasmes. Et il n'a pas fini sur le portugais pour rien car il pense évidemment au film troublant de João Pedro Rodrigues, O Fantasma (2000), dans lequel réalisateur portugais (qui épate toujours par ces longs plans panoramiques horizontaux et non plus verticaux comme c'est le cas traditionnellement) cristallisait dans son personnage les deux sens du substantif fantasma.


Sergio (joué par Ricardo Meneses, ici de dos, mains ligotées) est un jeune garçon qui travaille en tant qu'éboueur à Lisbonne. Homosexuel, il a une attirance particulière pour les rapports S/M. De temps à autre, il revêt une combinaison intégrale en latex et hante les rues de la capitale ainsi habillé, en quête d'hommes. La fin du film le voit justement dans une décharge publique, où visiblement il veut vivre. La séquence est longue, sans dialogues, hallucinatoire, fantomatique, comme l'étymologie première du mot fantasma.


Ainsi vêtu, avec une allure de fantôme prompt à susciter (chez certains garçons sensibles) des fantasmes, Sergio essaie vraiment de subvenir à ses besoins, dans cette décharge. Il fouille les poubelles en quête de nourriture; aperçoit un lapin, qu'il course et attrape et tue; boit de l'eau croupie, finit par vomir.


Est-ce que, ce faisant, il réalise son fantasme de fantôme? On ne lui souhaite pas autre chose.



PS, samedi 15.12.2012 -
JB est nigaud. Si si. Il a oublié cette fameuse phrase du Marquis (de Sade) que Guibert (Hervé) a inscrite au firmament littéraire en l'utilisant comme titre de roman. On la trouve dans une lettre de 1783, écrite par Sade à sa femme, alors qu'il est emprisonné depuis 1777 au Donjon de Vincennes (il sera transféré à la Bastille l'année suivante, en 1784, sera libéré en juillet 1790 et aura ainsi passé treize ans en prison):
Vous avez imaginé faire merveille en me réduisant à une abstinence atroce sur le péché de la chair. Eh bien, vous vous êtes trompés : vous avez échauffé ma tête, vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise.

La moitié de phrase soulignée devient donc le titre du roman que publie Hervé Guibert en 1987.
JB a trouvé à propos de cette phrase de Sade un commentaire intéressant, où on constate comment les doublets fantôme et fantasme se rejoignent:

lundi 2 janvier 2012

L'oubli, la mémoire, l'amour (1)

Et JB, qui, au propre comme au figuré, s'est fait remonter les bretelles (qu'il a forcément rouges) parce qu'il a oublié son blog tatoué et fumeur (mais disons plutôt qu'il a négligé), est, en ce début d'année, en cette année commençante, face à ce mot:
minneløs.
JB traduit:
amnésique.
Or problème.
Cette composition n'est pas référencée dans le dictionnaire norvégien:


Le dictionnaire propose donc le verbe minnes = se souvenir et le substantif minnelse = séquelle.
Et, visiblement, la langue norvégienne n'a pas de mot pour désigner l'adjectif amnésique:


Autrement dit, la langue norvégienne a adopté la terminologie médicale (elle-même adoptée en français en 1771) pour le substantif, dont elle possède par ailleurs une composition qu'on peut traduire littéralement par perte (= tap) de (= s) mémoire (= hukommelse). Un petit rappel pour les personnes qui pèchent avec les compositions germaniques (anglais, allemand, norvégien, etc.): c'est toujours le second mot qui devient le mort de départ en français.

Donc JB recommence et décompose le mot norvégien:
sans mémoire.
Puisque cet adjectif, minneløs, est également une composition qui assemble le substantif minne (= mémoire) et le suffixe privatif -løs (= sans). Mais attention, comme on le voit, le norvégien a deux mots pour mémoire: hukommelse, qui désigne la faculté de se souvenir; et minne, qui l'objet de cette action, c'est-à-dire le souvenir en tant que tel.

Alors que faire?
La clé se trouve dans le texte, comme souvent. L'histoire, dans ce roman de Lars Saabye Christensen, est celle d'un homme qui se réveille le 4 janvier 2001 et qui a perdu la mémoire. Or le récit est raconté par un narrateur extérieur, qui interpelle régulièrement le lecteur, qui connaît le personnage, affirme ne l'avoir jamais quitté des yeux. Ce narrateur est une instance immatérielle dont JB ne dévoilera pas l'identité au risque de tout révéler aux futurs lecteurs de ce roman. Premier pré-requis traductionnel.
Le second se situe dans l'écriture de l'auteur, toute en allitérations et en images poétiques ou lexicographiques. JB va donc conserver cette forme périphrastique sans mémoire, mais va lui préférer sans souvenirs puisque, dans les faits, c'est ce qui se passe et qui est important: Kim Karlsen n'a plus de souvenirs, mais il voudrait se souvenir. La traduction donne donc:
Ainsi que je l’ai souligné tout à l’heure, Kim Karlsen était encerclé par l’instant car l’instant constitue la seule histoire de la personne sans souvenirs. Oui, la personne sans souvenirs est toujours pour l’instant, comme le dit la locution; le pas suivant reste le premier, en même temps qu’il est le dernier.

JB a par ailleurs choisit le substantif la personne à cause justement du double sens du terme en français. Personne, c'est à la fois quelqu'un ET personne! Et Kim Karlsen est, lorsqu'il se réveille, lui aussi à la fois quelqu'un et personne. Pourquoi, en quoi? Hélas, JB ne peut le révéler, mais si ses petits amis sont perspicaces, ils auront compris…

Freud, dans un article de 1910 intitulé Sur le sens opposé des mots originaires, s'était déjà étonné de cette dualité du signifié basé sur un contraire morphologique. Citant une brochure du linguiste Karl Abel, datant de 1884 (donc aux balbutiements de la linguistique), Freud relève quelques exemples: without en anglais, "c'est-à-dire “avec-sans”". Il cite aussi le latin "sicus sec — succus suc". Il poursuit: "En allemand, Boden signifie aujourd'hui encore la partie la plus haute aussi bien que la partie la plus basse de la maison." Etc.
Pour le psychanalyste, c'est la preuve que le langage du rêve, qui pratique aussi l'inversement en termes de signification, où ce qui est montré et/ou dit signifie en réalité le contraire, est un prolongement d'une forme du langage humain. Il conclut:
(…) nous sommes autorisé à apercevoir une confirmation de notre conception du caractère régressif et archaïque de l'expression de la pensée dans le rêve.

Or, au risque de décevoir certains (à commencer par JB), Freud s'est trompé. Il s'est trompé non pas dans son raisonnement, mais dans son analyse. Et c'est un autre chouchou de JB, Émile Benveniste, qui l'a montré dans un article de 1956 intitulé Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne.
Benveniste explique que "le propre du langage est de n'exprimer que ce qu'il est possible d'exprimer". Et il ajoute tout de suite après: "Ceci n'est pas une tautologie."
Autrement dit, pour peu que le principe de contradiction régisse la formation lexicale, encore faut-il que que la pensée des locuteurs ne distingue pas de contraire entre deux réalités. Or, insiste Benveniste, le langage ne peut pas exprimer le rien. Toute réalité restituée par un mot signifie quelque chose. Là où le linguiste rejoint le psychanalyste, c'est au niveau de la fonction. Et peut-être Benveniste aurait-il dû employer le terme langue et non langage. La langue, c'est ce qui nous est donné, c'est un peu comme un dictionnaire, disait Ferdinand de Saussure: tel mot désigne telle chose, telle réalité. Après, le locuteur s'empare de ce dictionnaire et de ces mots et, grâce à la pensée, leur attribue ce sens ou un autre d'ailleurs, choisit d'utiliser ou pas tel mot et en préfère un autre: c'est le langage.
Autrement dit, pour revenir à Freud et Benveniste, le rêve et la langue ont tous deux un langage particulier qui fonctionne par refoulements, par non-dits, par contraires, par contradictions — que ceux-ci soient voulus ou non, apparents ou non, et qu'ils le soient pour le locuteur et le colocuteur. C'est là-dessus que Benveniste termine son article (et c'est JB qui souligne):
On peut, au niveau du langage, préciser: il s'agit des procédés stylistiques du discours. Car c'est dans le style, plutôt que dans la langue que nous verrions un terme de comparaison avec les propriétés que Freud a décelées comme signalétiques du “langage” onirique. On est frappé des analogies qui s'esquissent ici. L'inconscient use d'une véritable “rhétorique” qui, comme le style, a ses “figures”, et le vieux catalogue de tropes fournirait un inventaire approprié aux deux registres de l'expression. On y trouve de part et d'autre tous les procédés de substitution engendrés par le tabou: l'euphémisme, l'allusion, l'antiphrase, la prétérition, la litote.

Là, JB a un petit orgasme traductionnel.
Puisque c'est exactement le raisonnement qu'il a suivi pour résoudre son problème de traduction. Il est certes parti de la langue, de la morphologie du mot minneløs, mais il a suivi le langage, le style de l'auteur. C'est l'écriture fictionnelle telle que la pratique Lars Saabye Christensen qui a apporté une solution à ce qui était compliqué à traduire, pour des raisons linguistiques, lexicographiques, stylistiques, et surtout narratives.

Mais JB aimerait citer la toute fin de l'article de Benveniste en ce qu'il nous aide à être mieux nous-même:
Ce qu'il y a d'intentionnel dans la motivation gouverne obscurément la manière dont l'inventeur d'un style façonne la matière commune, et, à sa manière, s'y délivre. Car ce qu'on appelle inconscient est responsable de la manière dont l'individu construit sa personne, de ce qu'il y affirme et de ce qu'il rejette ou ignore, ceci motivant cela.
Benveniste nous dit ici deux choses.
Primo: le style façonne une identité, l'affaire est entendue, et il est le prolongement d'un inconscient, donc de choses refoulées.
Secundo, et c'est le plus important: nous sommes libres. Libres dans la pensée, libres dans le langage. Libres de dire ou de ne pas dire. Et donc libres de refouler.
Le (la) psychanalyste rétorquera certes au linguiste que le refoulement empêche aussi de se libérer. Mais il permet aussi de survivre. Pour combien de temps? Benveniste s'arrête aux portes de sa spécialité, la linguistique, et n'empiète pas sur celle de la psychanalyse. Il ne répond donc pas à cette question, et JB va suivre son exemple (le lâche!).

Il montrera plutôt, demain ou une autre jour, comment l'oubli et la mémoire sont en fait, dans la langue, liés par l'amour. Reste à savoir s'ils sont aussi liés par l'amour dans le langage…

lundi 7 février 2011

Sara, Anna, Sarah, Valie (et Sigmund)

Et ce matin, JB traduisait donc cette phrase de Sara (Stridsberg) dans laquelle il était déclaré que "le ciel est au-delà du langage et de la mémoire", une affirmation qui laissait JB absolument sans voix.

Plus tard, JB a avancé dans sa traduction et le personnage fouille les bibliothèques et chope un passage qu'elle copie et fourre dans sa poche où il est question de "Maresfield Garden", d'"animal empaillé", de "crânes dénudés".
Le sang (de l'abbé) JB ne fait qu'un tour.
Car évidemment il pense à Sigmund.
Puisque c'est à cette adresse londonienne que s'est installé Freud en 1938 avec toute sa famille après avoir fui l'Autriche consécutivement à l'Anschluss. À cette adresse qu'il mourra d'un cancer du… palais (tout de même, pour un psychanalyste! enfin bon).
JB se dit: "Sara joue un tour à ses lecteurs et fait une citation de…" Non, pas de Freud. Car si JB se souvient pour avoir vu des photos de son bureau et de sa maison transformée aujourd'hui en musée; s'il se souvient que le bureau londonien était la copie conforme du bureau viennois, avec ses statuettes antiques et sa quantité d'objets, JB ne se souvient pas qu'y aient figuré un "animal empaillé". Se tromperait-il?
Il va sur le site du Freud Museum, consulte les photos et… non, décidément:


Non, pas d'animal empaillé dans le bureau ou à côté du divan de Freud.
Hum.
JB revient à sa première intuition:
Et si c'était une phrase d'Anna Freud? Anna, la fille de Sigmund.
JB cherche. En vain. Il ne trouve rien. Rien qui s'y rapproche de près ou de loin.
Mais il trouve autre chose.
Une toute petite minute où Anna présente un film dans lequel on voit ses parents dans le jardin de leur résidence secondaire en périphérie de Vienne. Et JB trouve absolument touchante l'instance d'Anna à rappeler qu'il s'agit bel et bien d'un "film de famille", qui n'est pas destiné à une "diffusion publique". JB trouve absolument émouvante la voix d'Anna, presque monocorde, qui raconte simplement, sans pathos, sans passion.
On regarde.


Sigmund Freud: Films de famille

Puis JB se souvient que, en 2000, une exposition a été organisée au Freud Museum, comme c'est désormais régulièrement le cas. L'idée pour la conservatrice est en quelque sorte de confier les clés de la maison à un(e) artiste contemporain(e) qui va proposer un travail en rapport avec les lieux. Et donc, en 2000, c'est Sarah Lucas l'invitée.
Et JB, qui tient un blog tatoué et fumeur, se souvient forcément de l'autoportrait de Sarah Lucas, la clope au bec et l'œil frondeur, apposé au portrait de Sigmund Freud, le cigare à la main et le regard scrutateur:


Pour JB, qui traduit Sara, c'est une mine, cette photo.
C'est une mine car Freud occupe évidemment une place (présente et absente, consciente et inconsciente) dans les romans de Sara (par exemple: "Elle s’allume une cigarette et se renfonce dans la banquette."). Et, de la même manière, la cigarette est toujours là: tous ses personnages féminins fument. Alors que disait à l'époque Sarah, avec un H puisqu'il s'agit de Lucas et non plus de Stridsberg sans le H au prénom, de cette cigarette qu'on retrouve si souvent dans son œuvre?
C'est James Putnam, un curateur (non pas au ventre comme on disait jadis, mais aux expos comme serait tenté de dire JB non sans malice puisque c'est comme ça qu'on appelle désormais au français moderne anglicisé un commissaire d'exposition) qui l'interroge sur la même page du musée:


Puis Sarah répond ça à JP:


JB et non plus JP, qui a toujours considéré la cigarette comme un objet hautement sexuel, boit du petit lait.
Il boit du petit lait personnel, artistique et littéraire — voire traductionnel, si ses petits amis l'autorisent cet néologisme admis dans le langage technique de ses consœurs et confrères.

Mais qu'apprend-il au détour de sa visite du Freud Museum?
Que VALIE EXPORT a elle aussi été invitée au musée en question. En 2004. Ça alors!
Car comment est-elle plus ou moins entrée dans l'art contemporain, l'artiste autrichienne dont Vienne propose en ce moment une rétrospective que JB adorerait voir? En proposant cet autoportrait, réalisé entre 1967 et 1970, où elle détourne une marque de cigarettes autrichiennes très en vogue à l'époque, Smart Export (en revanche le patronyme de son pseudonyme n'a rien à voir avec la marque):


Allez, rien que pour le plaisir, on reregarde Sarah, cette fois sans Sigmund, pour comparer ces deux images qui s'attaquent à la masculinité:


Quant à la citation, JB va être obligé de demander à Sarah.

samedi 21 août 2010

La cosmogonie personnelle de JB

JB vous l'avait déjà dit le 11 août dernier: les Indo-Européens avaient des noms que l'on sait reconstruire pour désigner telle ou telle maladie.
Car JB vous ressasse les oreilles avec ça depuis plus d'un mois maintenant et il se doute qu'il en agace un peu certains avec ces histoires de linguistique et d'indo-européen.
N'empêche.

Il a continué sa lecture de l'Introduction to Proto-Indo-European de ses nouveaux copains Mallory & Adams. Et il a fait des découvertes sensationnelles.
Des découvertes auxquelles il pense sans interruption depuis une semaine.

Le point de départ de JB concernait donc les maladies. À cet égard, il a appris que les Indo-Européens possédaient nombre de mots pour désigner les maladies externes, mais pas internes - à de très rares exceptions près. Ils avaient certes des termes pour désigner la douleur, la souffrance, la maladie, mais aucun que l'on ait pu reconstruire et qui renvoie directement à des pathologies endogènes, internes au corps. Ou plutôt: des termes que l'on ait pu reconstruire.
Car, il faut le préciser, cette langue proto-indo-européenne est reconstruite, d'où tous les petits signes ° qui précèdent chaque mot et indiquent que le mot en question est reconstruit, qu'il n'a pas été trouvé sous une forme écrite, mais qu'on suppose qu'il s'écrivait ainsi. De plus, nous possédons très peu de textes dans le corpus indo-européen qui détaille le corps, ses membres et ses maladies. Et Mallory et Adams d'insister sur ce point:
The reconstructed vocabulary concerning terms for diesease is probably extremely partial. A study of folk taxonomy of disease among the Eastern Subanum of the Southern Philippines uncovered 132 single-word labels for disease (and over a thousand words for plants) and discussion of diseases among the Subanum was regarded as the tird most topic after litigation and botany.
Pour ce qui est de la guérison, on sait que les traditions indo-européennes étaient de trois types: 1) celles utilisant les sortilèges, et effectuées uniquement par les prêtres; 2) celles nécessitant la chirurgie et l'emploi d'un couteau (blessures, fractures) et dont bénéficiaient la classe des guerriers; 3) celles pouvant êtres contenues par les herbes (fièvres, amaigrissement) et qui concerne toute la population dont la fonction est la préparation de la nourriture.
On pourrait encore développer, mais il faudrait alors s'appesantir sur les mythologies indo-européennes et ce n'est pas tant le propos de ce petit développement.

Bon.
Vous suivez, mes petits amis?
Car ce qui a passionné JB, c'est ce qui suit. Ça l'a tellement passionné que, lundi dernier, en allant à son rendez-vous de vampirisation hebdomadaire, il a raté l'arrêt de train. Ça ne lui est jamais arrivé. JB était abasourdi, ébahi. Il avait l'impression qu'une explication fondamentale sur une question qui le taraude depuis des décennies venait brusquement de lui être fournie. Comme si un profond et vieux mystère trouvait soudain une réponse toute simple.

Cela commence avec l'anatomie.
Pour décrire certains membres, les Indo-Européens possèdent un mot que l'on va retrouver à l'identique en traduction dans 10 grandes familles de langues. C'est par exemple le cas des mots suivants: front, œil, nez, bouche. Et ça, c'est exceptionnel. C'est exceptionnel car, souvent, en analyse diachronique des langues, on remarque que tel mot dans telle langue peut être rapproché de tel mot dans telle autre langue, ils ont la même origine mais ne signifient pas tout à fait la même chose. Un exemple: le corps. Il se dit °kréps en indo-européen et a donné notamment cri en ancien irlandais, qui signifie chair et corps; corpus en latin < corps; hrif en ancien anglais < ventre; krp en sanskrit qui signifie également corps. Vous voyez? Dans ces cas-là, le sens change, fluctue, dérive. Alors que pour certains membres, non. Et non seulement ça, mais ces termes sont restés quasi inchangés dans une même langue au fil des siècles; ce qui, en linguistique, est très rare. Prenons notre français tête. Autrefois, on utilisait le latin caput qui a donné par exemple la peine capitale. Mais en français, c'est tête qui est resté, de testa.
Pourquoi cette invariabilité diachronqiue?
En fait, on sait que les premiers mots qu'apprennent les petits enfants ont trait au corps. Donc non seulement les termes ne vont ni changer ni permuter mais, de surcroît, puisqu'ils sont les premiers inculqués dans et par l'apprentissage du langage, ils vont continuer de vivre à l'identique. Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de changement phonétique ou morphologique, mais le terme en tant que tel demeurera. Ce qui signifie qu'une des premières choses qu'apprend l'être humain, c'est son corps. Une des premières choses dont il a conscience, c'est son rapport au corps. Ce n'est pas son rapport à l'autre, à l'environnement, mais bel et bien sa relation avec lui-même et, mieux encore, la façon dont il envisage sa chair, sa peau, ses membres, son enveloppe.
La pédopsychiatrie, a entre-temps appris JB, nous le confirme: la conscience de soi s'élabore par la perception de son propre corps. Après quoi le petit enfant prend conscience de l'autre. L'équilibre mental passe par ce cycle de perception(s).

Mais la linguistique nous apprend d'autres choses, plus passionnantes encore.
Si on passe dans le domaine de la lexicographie, on se rend que, et je cite Mallory et Adams:
(…) les termes pour désigner le corps et les fonctions corporelles constituent la plus vaste catégorique sémantique en proto-indo-européen, et les mots ayant trait à la santé et la maladie la deuxième plus vaste (la troisième concernant les termes en lien avec le langage, puis avec la parenté).
Ça signifie quoi, pour faire un pont entre la linguistique et la pédopsychiatrie, voire la psychanalyse comme on l'a vu ce matin chez Freud?
Ça veut dire que le petit enfant se développe, tant en conscience de soi qu'à travers la langage, en fonction d'un cycle bien déterminé qui fait se succéder 1) le corps < le moi; 2) la santé/la maladie < la survie; 3) la parole < la communication; 4) la famille < l'altérité. On pourrait presque dire que ce cycle correspond peu ou prou à ces phrases:
Je dois survivre avant de vivre avec les autres.
Je dois m'envisager si je veux parler et vivre avec les autres.
Et quelle était la célèbre phrase de Freud?
Wo Es war, soll Ich werden.
Le plus littéralement possible:
Là où était le Ça, le Moi doit devenir.
Freud distinguait trois instances de la personnalité: le ça, le moi et le surmoi. Si on prend ce système à l'envers, on peut expliquer les choses ainsi. Le surmoi concerne la morale, la notion de bien et de mal. Le Moi concerne l'ego, le soi en propre, la personnalité, la conscience de soi. Le ça se rapporte aux pulsions inconscientes et refoulées ainsi qu'aux instincts primaires et héréditaires.
La traduction de cette phrase de Freud est tellement problématique qu'on pourrait constituer une bibliothèque entière composée de la littérature scientifique s'y rapportant. Un article disponible sur le net, bien fichu et accessible, se trouve ici. Et pour un traducteur comme JB, c'est une belle leçon de traductologie.
En gros, pour revenir à notre sujet, ce que Freud disait, ce que: 1) on doit avant tout devenir soi-même et contrôler ses pulsions; mais, mieux, 2) ces pulsions doivent s'intégrer à l'identité, à la conscience. Il faut avoir conscience de ses pulsions, les inclure dans sa vie, pour être mieux soi-même. Freud souhaite implicitement rétablir le cycle initial du développement de l'enfant, tel que la linguistique nous l'a montré ci-dessus. Il faut redevenir le sujet. Le sujet qui dit je.

Mais ce n'est pas tout. Ce n'est pas tout ce qu'apprenait JB ce fameux lundi, en ce jour de vampirisation hebdomadaire.
L'universitaire américain Bruce Lincoln, indiquait Mallory & Adams à JB, a analysé les différents mythes indo-européens. Dans de très nombreuses de ces cosmogonies, la création de l'univers et de l'humanité s'opère par le démembrement d'un géant (que celui-ci soit humain ou bovin). De ce démembrement originel, les différentes parties du corps sont associés à telles ou telles réalités, en fonction des équations suivantes:
La chair = la terre; les os = la pierre; les cheveux = les plantes; le sang = l'eau; les yeux = le soleil; l'âme = la lune; le cerveau = les nuages; la tête = le ciel; la respiration = le vent.
Et c'est ça qui a fait rater son arrêt de train à JB.
C'est ça qui l'a laissé abasourdi.
Car qu'est-ce qu'on dit en français?
Pleurer des larmes de sang.
Être lunaire.
Avoir la tête en l'air
Être dans les nuages.
Pousser son dernier souffle.
Etc., etc., etc.
Dans cette analyse comparée de la cosmogonie et son interprétation, JB voyait subitement le reflet de son travail de traducteur. Il comprenait brusquement que les problèmes de traduction tout comme les images littéraires, leur compréhension tout comme leur résolution, sont profondément ancrées dans une certaine connaissance de la linguistique. Mais comme cette connaissance de la linguistique touchait (et JB n'emploie pas ce mot au hasard) au domaine de la psychanalyse et de l'anthropologie, JB comprenait brusquement qu'il n'était pas un simple agent, une simple machine à traduire - pour parler vulgairement. Il comprenait brusquement que la traduction a également un surmoi, le fameux surmoi de Freud. Il comprenait que ce qu'il appelait l'oblication sémantique il y a plusieurs semaines, donc ce devoir moral du traducteur qui va choisir tel mot aux dépens tel autre et par là même oblique le sens initial, se retrouvait là, dans les sources du langage, dans les sources de l'humanité. De la même manière que JB essaie de rendre une langue lisible dans une autre langue, de la même manière qu'il essaie de restituer une réalité étrangère à ses colocuteurs, l'anthropologie et la psychanalyse essaient de traduire l'origine, de comprendre les fondements pour expliquer et traduire une réalité, un comportement. Pour JB: un langage, une expression littéraire, une réalité, une vision du monde quand bien même celle-ci n'est que fictionnelle.

Et JB comprenait mille autres choses privées. Mais celles-ci, il les garde pour lui.

Beauty sleep

Et encore aujourd'hui le ciel est d'azur au-dessus de Berlin. Notre monsieur météo préféré, celui à la voix tapettisante, nous a promis 29° et une chaude journée. À cette heure-ci, un samedi, la ville dort plus que jamais. JB est déjà réveillé, il est un peu perdu sans son ordinimi et sans son iTunes où il a ses petits trésors musicaux. Il a envie d'aller réveiller son ordimini mais celui-ci dort du sommeil du juste et d'un sommeil surtout réparateur que JB ne voudrait pas interrompre.

Et du coup JB pense à ce mot norvégien, skjønnhetssøvn, littéralement, un sommeil de beauté, un sommeil grâce auquel on retrouve sa beauté - une construction qu'on a identiquement en allemand, Schönheitsschlaf, ou en anglais, beauty sleep. Alors qu'en français, la beauté ne compte plus, en français, on parle de façon hyperpragmatique de sommeil réparateur. Et c'est un double paradoxe. La France qui attache tellement d'importance à l'apparence (ce n'est pas pour rien que c'est le pays de la mode) et s'acharne depuis des siècles à parfaire la beauté, ne la prend ici pas en compte. De plus, le français s'illustre dans ses constructions sémantiques plutôt poétiques, alors que là, non. Pourquoi? Qu'est-ce que ça nous dit en termes d'ethnolinguistique?
JB va tout de même vérifier sur ordnett, il veut être sûr de la traduction dite officielle - et il constate qu'il ne s'est pas trompé:


Consciencieux, JB fait quand même une vérification sur gougueule et, à sa grande surprise, le moteur de recherche lui recrache 432 résultats. Certes, ce n'est pas beaucoup, mais tout de même. Et non seulement ça, mais le dictionnaire en ligne sensagent relève même la locution:


JB ignorait complètement que la locution avait cours en français. Du coup, il va vérifier dans le TLF: rien. Dans le Robert en 6 volumes: rien. Dans le Littré: rien. La langue française fait une sieste ou un somme, elle dort comme un loir ou comme une marmotte, elle roupille ou elle pionce, elle a un sommeil de plomb ou hanté de rêves, mais elle n'a pas de sommeil de beauté: elle a un sommeil réparateur. JB est intrigué. Il va vérifier ce qu'en pensent et en disent les anglophones, et voici ce que le Etymology Online Dictionary  lui répond:


Aha. Donc un beauty sleep, c'est un somme que l'on fait "avant minuit", comme pour mieux passer la nuit, pour mieux faire la fête la nuit. Et, double surprise, la locution est relativement tardive, 1850 - étonnant qu'elle ait pris autant dans la langue quotidienne. JB en veut pour preuve les occurrences des termes. 22 300 pour l'équivalent allemand, 10 200 pour le norvégien et… 298 000 pour l'anglais! Presque 300 000 quand le français n'en recense que 432. Quant à la locution française sommeil réparateur, elle revient dans 44 500 occurrences - c'est donc bel et bien la traduction correcte et l'usage courant.
Allemands et Norvégiens ont-ils importé la locution de l'anglais? Les anglophones sont-ils plus enclins au somme(il)? Ont-ils besoin de se sentir plus beaux? Font-ils plus la fête la nuit, et plus longtemps, et par conséquent ont absolument besoin d'un petite sieste pour maximiser leurs forces?

Et puis JB finit par trouver une piste. Sur un site un peu fantaisiste qui associe linguistique, médecine et pharmacopée.


Alors là…
Ainsi donc, la morphine doit son nom au dieu Morphée?! Ça alors…
Et qu'a Wikipédia à nous dire sur Morphée?


Et, pour le coup, ce qui est étonnant, c'est que les francophones aient fixé dans leur langue l'expression être/tomber dans les bras de Morphée et non sommeil de beauté. Pourquoi? Pourquoi tel peuple, telle culture, (se) reconnaît-il dans telle expression et pas dans une autre? Pourquoi les anglophones semblent voir dans le sommeil une activité qui va leur permettre de réhabiliter la beauté, alors que les francophones semblent y voir pour leur part une activité qui va leur permettre de rêver? Par extension, les rêves permettent-ils de réhabiliter la beauté?
Le Robert des expressions et locutions nous indique simplement:
Être dans les bras de Morphée “dormir profondément”. Allusion mythologique au dieu du sommeil. Le rapprochement entre le sommeil et les corps enlacés est un thème littéraire et culturel vénérable, au moins dans la tradition gréco-latine.
Les Métamorphoses  d'Ovide nous apporteraient-elles une réponse? On va voir, et puis de toute façon la langue d'Ovide est toujours d'une incomparable… beauté (et il faut cliquer sur l'image pour bien lire, ou aller voir dans le lien supra):


Dans cette demeure du sommeil poussent des pavots, une plante narcotique comme on le sait, tout comme la morphine est un puissant narcotique. Et Ovide de nous décrire les vertus du sommeil: le sommeil est effectivement réparateur, comme l'exprime la langue française et il vient "rafraîchir le corps fatigué", partant, lui redonner sa beauté, comme l'exprime la langue anglaise. Mais le sommeil, nous explique également Ovide, est intrinséquement lié au rêve: Morphée prend une apparence humaine pour, la nuit, dans leur sommeil, visiter les Hommes. De fait, nous indiquaient le site américain et Wikipédia ci-dessus, Morphée est le fils du dieu du sommeil Hypnos et de la déesse Nyx, la nuit. Hypnos est quant à lui le frère jumeau de Thanatos, la mort. La mort, la nuit, le sommeil et le rêve sont donc de la même famille.

Mais il y a mieux. Car ce mythe grec n'est en fait que le reflet d'une réalité linguistique.
Nos amis Mallory et Adams, dans leur Introduction to Proto-Indo-European, nous précisent qu'il existe plusieurs mots en indo-européen pour décrire le sommeil. L'un de deux-ci n'est autre que l'étymon °swep- qui a donné °swépti lequel signifie à la fois dort et rêve. La présence du Thanatos grec dans le sommeil se retrouve dans les dérivés de l'étymon indo-européen. Endormir quelqu'un, le bercer pour qu'il dorme, se retrouve à l'identique en latin, en sanscrit, mais aussi en ancien anglais où le verbe signifie aussi: tuer. Donc la mort, donc Thanatos.
De même, la forme subsantivée °swópnos/swépnos signifie tant le sommeil que le rêve. Le terme a donné notamment somnus en latin (< sommeil); sãpnas en lituanien qui signifie le rêve; swefn en ancien anglais = le sommeil; húpnos en grec, également le sommeil (d'où notre hypnotique, et on retrouve ici la valeur narcotique dont il était question plus haut). Et les auteurs de conclure (et c'est JB qui souligne):
When we add to this mix Latin sopor “overpowering sleep”, Greek húpar “true dream, vision; walking reverie”, Hittite supparyia- “dream”, it would appear that early Proto-Indo-European had a noun °swópr-/°swépor (genitive °supnós) that was morphologically rebuilt in various ways to give all of these various reflexes. The two concepts of “sleep” and “dream” regularly fall together in many Indo-European languages and there does not seem to be a set of different roots to distinguish the two activities in Proto-Indo-European. The closest we can come to a Proto-Indo-European “dream” ist °swópniyom seen in Latine somnium “dream”, Baltic (Lithuanian sapnys “sleep, dream”), perhaps Greek enúpnion “dream”, Sanskrit svápnyam “vision in a dream”; similar is the °supn(iy)on of Slavic sunije “dream”, Tocharian sänmetse “in a trance”, and perhaps Greek enúpnion “dream”, but the different groups may have independently created these words from °swep-.

Vous avez compris, mes petits amis? Car c'est de l'or en barre linguistique qu'on a là. De l'or en barre linguistique mais aussi anthropologique.
En conclusion, les Indo-Européens ne font pas de distinction entre le sommeil et le rêve. Pour eux, les deux activités vont de pair. Elles ont lieu en même temps. Si les Indo-Européens rêvaient, s'ils avaient fixé dans leur langue un mot pour qualifier le rêve, c'est donc qu'ils avaient un inconscient. Si la conscience est la propre de l'humanité, l'inconscient, son corollaire, l'est tout autant, et la linguistqiue vient nous le confirmer. La linguistique nous confirme que l'inconscient est aussi ancien que le langage. Mieux! Et c'est là le fameux or en barre dont il était hystériquement question plus haut: puisque la langue fixe la réalité et l'activité du rêve, donc valide la réalité et l'activité de l'inconscient, cela signifie que l'inconscient précède le langage. Le rêve, mais surtout l'inconscient, ont une existence préalable au langage, à la parole, à l'expression, à la restitution de la pensée par les mots. Le rêve, cette activité insonore et immobile dans le monde conscient mais sonore et mobile dans le monde inconscient, se voit et s'entend à un moment où l'Homme est sans langage (puisqu'il dort - même s'il peut parler dans son sommeil), mais aussi à un moment où l'Homme n'a pas encore de langage. Forcément, il ne peut faire que des lapsus, serait-on enclin à penser.

Justement.
Freud s'est intéressé au lien entre linguistique et "le travail du rêve", comme il le théorise, dans un essai intitulé Sur le sens opposé des mots originaires et publié en 1910. Partant de son analyse sur l'absence de “non” dans l'activité onirique, puisqu'on retrouve dans un rêve tout et son contraire, puisque dans un rêve le contraire est le premier signifiant. Et Freud de citer ses propres propos et ce qu'il avait noté dans son ouvrage L'Interprétation du rêve:
Mieux, le rêve prend également la liberté de représenter n'importe quel élément par le désir de son opposé, de sorte qu'au premier abord, on ne sait d'aucun élément admettant un contraire s'il est contenu dans les pensées du rêve de manière positive et négative.
Bon.
Freud a lu avec un grand intérêt les travaux du linguiste Karl Abel qui, dans ses Essais de linguistique (1884), expliquait que la langue des anciens Égyptiens comportaient des mots qui signifiaient à la fois, par exemple, fort et faible, vieux et jeune, etc. Et Freud de poursuivre l'analyse en relevant que, en anglais, avec se dit with et sans without (donc: avec-sans); que le latin donne siccus = sec et succus = suc; que, en allemand, muet se dit stumm, mais la voix se dit aussi Stimme. Voilà pour Freud l'explication de ce “non” qui est sinon à la base du rêve, en tout cas à l'œuvre dans le rêve. Si le langage conscient exprime un contraire dans sa morphologie, dans sa formation lexicographique, alors on ne voit (ni n'entend!) pas pourquoi le rêve ne reproduirait pas ce processus.
Freud en conclut deux choses:
1) Rapport à ce que nous disions un peu plus haut:
On est également tenté de supposer que le sens opposé originaire des mots représente le mécanisme préformé qui est mis à profit par le lapsus par énonciation du contraire au service de tendances variées.
Ça c'est un peu difficile. Ce que veut dire Freud, c'est que le lapsus n'est à son tour qu'une expression, une extériorisation par la parole de ce contraire fixé dans le langage, de ce “non” non seulement présent dans la formation du langage mais consubstantiel à l'activité du rêve.
2) Freud invite les psychiatres et psychanalystes à s'intéresser à la linguistique:
Dans la concordance, que nous avons soulignée d'emblée, entre la particularité du travail du rêve et la pratique des langues les plus anciennes mise au jour par le linguiste [= Karl Abel], nous sommes autorisé à apercevoir une confirmation de notre conception du caractèe régressif et archaïque de l'expression de la pensée dans le rêve. Et à nous psychiatres s'impose comme une présomption impossibleà écarter l'idée que nous comprendrions mieux et que nous traduirions plus aisément la langue du rêve si nous en savions plus sur l'évolution de la langue.



En conclusion, de ce post un peu difficile (et JB espère que ses petits amis lecteurs ont bien compris ce qui l'a passionné et qu'il a essayé d'expliquer), on peut conclure que la linguistique et la psychanalyse confirment deux choses:
• le rêve et le sommeil sont comme les deux faces d'une même pièce et le langage reflète à un moment le travail du rêve (confer les lapsus)
• le rêve et le sommeil réhabilitent, réparent, redonnent de la force - mais ils réparent en refusant, par le “non” dont parle Freud; de la même manière que le langage compose nombre de ses mots par un phénomène antithétique qui repose, donc, sur un contraire, comme si le contraire était à la base du langage de même qu'il est à la base du rêve (confer les lapsus)

Et JB veut conclure ce post quand on sonne à sa porte.
C'est le facteur.
Le facteur qui lui apporte un livre.
Un roman.
Le nouveau roman d'un des auteurs fétiches de JB, celui grâce à qui il a tout appris en termes non seulement de traductologie, mais du travail (dans le sens le plus littéral du terme) de la traduction.
Lars Saabye Christensen.
Et il s'appelle comment le dernier roman de Lars? Je vous le donne en mille, mes petits amis!
Bernhard Hvals forsnakkelser
Ce qui signifie:
Les lapsus de Bernhard Hval
Hval signifiant aussi baleine en norvégien.

Il n'y a pas de hasard.
JB adore ces coïncidences qui émaillent sa vie et qu'il se plaît à relever.

Allez, on se quitte sur la beauté. La beauté par laquelle on avait commencé.
Car en écrivant ce post, on a pensé à cette chanson du groupe norvégien Madrugada, Beauty Proof (1999). Outre qu'on aime beaucoup (et à tous égards) le chanteur Sivert Høyem, qu'on trouve sa voix assez envoûtante et assez peu conforme à son physique (encore ce “non”!!!), il y a dans les paroles ce qu'on a aussi essayé en creux de montrer: "What you've got is what gets me every time / the way you piss on everything real".