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lundi 11 avril 2011

La fille, l'enfonceur et la nourrice

Et, hier, pour les besoins de la traduction du moment, JB cherchait dans les dictionnaires d'argot une expression sur laquelle il reviendra quand, brusquement, dans le Dictionnaire d'argot fin-de-siècle de Virmaître (1894), il découvre le sens de la locution suivante:


JB est stupéfait. Pour lui, un “enfonceur de porte ouverte” correspond à la définition qu'en donne le Larousse:


Le Grand Robert, qui poursuit la ligne sémantique de son éternel rival Larousse, a lui aussi la graaande générosité de féminiser la locution en confirmant ainsi à JB sa première intuition:
Enfonceur, enfonceuse de porte ouverte, de portes ouvertes: personne qui démontre des évidences.

Toutefois, en allant voir dans le TLF, JB a la surprise de constater un sens légèrement différent (outre le fait que, évidemment, le féminin a été gommé):

♦ Enfonceur de portes ouvertes. Celui qui se gonfle d'orgueil d'avoir vaincu des difficultés déjà aplanies ou qui s'ingénie à démontrer une chose qui tombe sous le sens. Les enfonceurs de portes ouvertes que sont les médecins de l'heure actuelle (Huysmans, Là-bas, t. 1, 1891, p. 229).

Par précaution, JB consulte dans le TLF le verbe correspondant et retrouve certes le sens des dictionnaires contemporains et usuels, mais ne trouve pas là non plus la moindre allusion sexuelle ou salace:

− P. plaisant. Enfoncer une porte ouverte. Déployer beaucoup d'efforts pour prouver ce qui est avéré ou pour réaliser ce qui est accompli. La conséquence saute aux yeux. Réclamer cela, c'est enfoncer une porte ouverte(Proust, Guermantes 1, 1920, p. 245).

Et le Littré ne dit pas autre chose:


Toutefois, aha…, à l'entrée sur le substantif, le très noble dictionnaire entrouvre une… porte qui va dans le sens argotique:


L'allusion n'en demeure pas moins chaste si on la compare à celle de Virmaître. JB a néanmoins lu l'article de Gaston Esnault dans son Dictionnaire des argots (1965), où le lexicographe qui présentait l'ensemble des publications sur le sujet ne se cachait pas pour dire tout le mal qu'il pensait de l'ouvrage de Virmaître, le qualifiant de "peu sérieux". En conséquence de quoi, JB va vérifier dans le Robert des expressions et locutions, lequel lui indique:
Enfoncer une porte ouverte “faire de grands efforts pour surmonter une difficulté fictive; tenter de démontrer difficilement une vérité connue, de découvrir une chose connue, etc.” (fin XVIIIe siècle).

Avant de poursuivre sa lecture de l'article, JB, qui a ainsi (du moins a priori) l'origine datée de la locution, va vérifier dans les dictionnaires d'autrefois et, bingo, la trouve dans la 4e édition de l'Encyclopédie de l'Académie française, publiée en 1762:
On dit proverbialement de quelqu'un, qu'Il enfonce une porte ouverte. Voyez ENFONCEUR.

JB, très docile dès qu'il s'agit de sémantique, consulte l'article en question et trouve deux référencements:


Et voilà qui est intéressant. Les dictionnaires d'autrefois nous montrent que la locution, contrairement à sa consignation dans et par les dictionnaires contemporains, était jadis introduite par le substantif et non par le verbe. À preuve le Dictionnaire universel de Furetière qui ignorait la formule dans sa première édition de 1690 mais l'enregistre dans celle de 1727:


Quant au premier dictionnaire d'argot digne de ce nom, JB a cité celui d'Alfred Delvau (Dictionnaire de la langue verte, 1866), il confirme lui aussi tout ce qui vient d'être établi:


Bon, cette énigme résolue, JB peut continuer la lecture de l'article du Robert des expressions et locutions, lequel lui dit:
La forme même est ancienne, dans un sens érotique: "enfoncer ou rompre une porte ouverte", autrement dit “coucher avec une nourrice et croire qu'elle est pucelle” (1640, Oudin).

Alors ça c'est surprenant… Cela veut dire que le sens érotique est plus ancien que le sens communément admis? Cela veut dire que le sens aujourd'hui tombé en désuétude est plus ancien que le sens qui s'est perpétué dans le langage?? Cela veut dire que la locution introduite par le verbe est plus ancienne que celle introduite par le substantif et admise dans et par les dictionnaires???
Oui, puisque la définition du Robert n'est autre qu'empruntée aux Curiositez françoises dudit Antoine Oudin, ouvrage effectivement publié en 1640:



Mais il y a mieux. Antoine Oudin consigne déjà la légère différence qu'il y a entre le fait d'enfoncer une porte ouverte et d'être un enfonceur qui, chez le linguiste, rompt des "huis ouverts":



Pourquoi les "huis"?
Parce que, autrefois, et notamment en moyen français, l'huis désignait la "porte extérieure d'une maison". Le TLF nous le confirme (c'est le premier sens, "vieilli et littéraire") et le Godefroy également:


Quant à la porte en tant que telle, dans l'acception que nous en avons aujourd'hui, elle renvoie à l'entrée pratiquée dans l'enceinte qui protège la ville — sens que l'on retrouve aujourd'hui dans, par exemple, la “Porte de Clignancourt”. Confer, toujours, le Godefroy:


Et ce syntagme "huis ouverts", nous devons, aujourd'hui en 2011, l'entendre par son contraire: "à huis clos". De fait, on parlait en moyen français de choses ou de conversations faites "à huis clos" = “secrètement” ou "à huis ouverts" = “publiquement”:


La précision, qui semble de prime abord quelque peu superflue, est néanmoins importante comme nous le verrons tout à l'heure.

Mais, pour en revenir aux locutions telles que Oudin les a énoncées et définies, et en conclusion: le verbe introduit la locution quand elle a un sens érotique; le substantif la régit quand elle désigne un homme fat. Quoi qu'il en soit, au final, c'est l'acception érotique qui a eu raison de la formulation non connotée sexuellement. Et ça c'est réjouissant!

Toutefois il y a un truc qui cloche par rapport à la personne désignée par la définition .
Entre 1640 et 1890, on assiste à un glissement lexicographique même si, dans les deux définitions, d'une part l'homme se trompe dans son jugement, d'autre part la femme a déjà perdu sa virginité contrairement à ce qu'on pouvait croire. Ainsi, la femme avec qui couche le fanfaron berné est au XVIIe siècle une nourrice alors que, au quasi tout début du XXe siècle, il s'agit d'une fille déjà enceinte. Et, bien que le sémantisme soit plus ou moins identique (il y a dans les deux cas l'idée de grossesse et d'enfantement vs la virginité), il n'empêche qu'en deux cent cinquante ans, le sens a glissé.

Si on refait comme tout à l'heure le chemin sémantique à l'envers, en se laissant cette fois guider non pas par le Robert mais par le Larousse de l'argot et du français populaire (1990), un enfonceur est cette fois devenu:
1. Policier habile
2. Homme d'affaires malhonnête.
3. Enfonceur de portes ouvertes. a. fanfaron; b. client naïf d'une fille qui se passer pour vierge.
Nouveau glissement du lexique: la nourrice devenue entre-temps une fille enceinte, est désormais, à notre époque, une prostituée.

Qu'est-ce que cela nous dit en termes d'ethnolinguistique?
Que la nourrice dans l'acception d'alors a disparu; qu'être fille-mère ou ne plus être vierge n'est plus forcément (on va s'entourer de précautions, hein) infamant pour une jeune femme ou jeune fille; que la prostitution est devenue un phénomène si courant qu'elle passe allègrement dans le langage mais que, confer ce que Sara Stridsberg n'a de cesse de répéter dans ses romans, la part belle et toujours faite au client. Autrement dit: le mâle a toujours raison et la femme l'induit toujours en erreur. Et non seulement ça, mais la femme, qui a donc perdu sa virginité depuis belle lurette, n'est autre qu'une salope, ce que dit bien le glissement sémantique de la locution qui nous intéresse aujourd'hui.
Et les lexicographes ne sont pas en reste pour attester de ce dénigrement.

Voyons quelles définitions proposent les lexicographes de l'argot qui, tous, recensent la métaphore.
Si on retourne au même Delvau de tout à l'heure, mais en allant cette fois consulter son Dictionnaire érotique moderne (1864), on lit ça:


JB en reste coi. Non seulement il n'est pas question d'une femme mais d'"une foule", mais par surcroît celles-ci sont "(…) violées trois ou quatre cent fois par d'autres que par lui." C'est ahurissant. Et même si le ton se veut ironique par rapport au naïf ainsi trompé, même s'il s'agit au fond d'un sarcasme, il n'empêche: la banalité avec laquelle cette définition est formulée puis lancée montre à quel point le viol d'une femme est une affaire sinon courante, en tout cas admise et admissible. On a ici l'impression d'entendre l'antienne: “si elle s'est fait violer, c'est qu'elle l'a cherché.”
Les petits amis de JB le trouvent trop radical?
Qu'à cela ne tienne. Voyons tous ensemble la définition qu'en apporte, vingt ans après (1888), Lucien Rigaud dans son Dictionnaire d'argot moderne:


"L'inauguration". Sic. Grosso modo, c'est comme à la foire d'empoigne ou au marché aux bestiaux: y en aura pour tout le monde.
Juste une seconde, JB doit aller dégobiller vite fait.

Allons regarder ailleurs, cette fois dans le Dictionnaire érotique (1978) de Pierre Guiraud, lui qui, JB n'a de cesse de le répéter, s'est indigné dans son ouvrage de la "dévalorisation de la femme — conséquence de son aliénation". Outre que la prostitution est "un fait culturel considérable", le linguiste et lexicographe insiste alors pour souligner à travers le lexique sur la prostituée à quel point "(…) on peut observer que la femme est un bien de consommation d'une très faible valeur (…)"
Pierre Guiraud recense nom seulement la locution mais nous renseigne sur son sens. Car, de fait, elle peut être décomposer en deux significations. La première est évidente, qui donne au verbe enfoncer le sens de "coïter". On dit aussi “enfoncer son coin, son pilotis”. Le Glossaire érotique de la langue française de Louis de Landes (1861) ne dit pas autre chose:


Deuxième partie de la locution, la fameuse "porte ouverte" qui, toujours selon De Landes, signifie:

Et Pierre Guiraud va plus loin. La porte désigne le “sexe de la femme”. Ou plutôt: la "porte de devant" qualifie le “sexe de la femme”, la "porte de derrière" “l'anus”. Quant à la "porte ouverte", il renvoie au “vagin non vierge”. Quant à l'"enfonceur de portes ouvertes", Pierre Guiraud le définit ainsi: un “fanfaron d'amour”. Et, rien que pour cette définition, JB envoie une pensée pleine "d'amour" au linguiste († RIP).
Mais ce n'est pas tout.
Ainsi, "se tromper de porte" (variante: "se tromper d'endroit") signifie “sodomiser une femme”. Par conséquent, tant anatomiquement que lexicographiquement, on ne peut pas "se tromper de porte" avec un homme — si JB a bien compris sa leçon de biologie.
Mais ce n'est pas tout.
Car quel synonyme donne-t-il au mot porte?
Aha…
Bingo — et c'est JB qui souligne:
dépuceleur de nourrices
La revoilà, notre nourrice.
Et la définition donnée est identique ou quasi: un “fanfaron”. Pierre Guiraud nous explique enfin:
C'est le terme générique en français héréditaire et populaire.

De Landes ne donne pas d'autre sens:


Idem pour Delvau:


Rigaud nous en donne une formulation légèrement différente:


Et si les dictionnaires d'autrefois ne le recensent pas, le syntagme trouve sa place dans le Littré (et c'est peut-être, ainsi que JB le bleuit, parce que la locution appartient au "langage très libre" qu'elle est bannie notamment de l'Encyclopédie de l'Académie):


Intrigué, JB remonte la pelote lexicographique et trouve effectivement l'expression chez Oudin, donc en 1640:


Le Grand Robert recense la locution avec l'extension sémantique qui lorgne (ou qui louche!) vers l'alcoolisme, sens que confirme le TLF:

DÉPUCELEUR, subst. masc.
Celui qui dépucelle (une fille).
♦ Loc. fam. Dépuceleur de nourrices, de femmes enceintes. Fanfaron, naïf. Elle [Gervaise] le prenait [Coupeau]peut-être pour un dépuceleur de nourrices, à venir l'intimider avec ses histoires (Zola, Assommoir, 1877, p. 763).
− Au fig. Dépuceleur de bouteilles. Grand buveur. Ce folâtre et rusé compère, grand brasseur de filles et dépuceleur de bouteilles... : Pierrot (Huysmans ds Lar. Lang. fr.).
Prononc. : [depyslœ:ʀ]. Étymol. et Hist. Ca 1500 (Sermon joyeux d'un depucelleur de nourrices ds Anc. Poésies fr., VI, 199)

Et le TLF nous indique non seulement une date (vers 1500), mais également le recueil où trouver la première occurrence.
Sans perdre une seconde, JB file sur la basse Gallica de la BNF et retrouve le poème en question:


L'histoire est celle d'un homme qui, faisant la cour puis couchant avec une fille qu'il croit vierge, la rencontre le lendemain et se rend compte qu'il s'agit d'une nourrice et, par conséquent, qu'il a été berné. D'où, donc, la locution dépuceleur de nourrices puis enfonceur de portes ouvertes. N'est-ce pas? On pourrait d'autant plus le croire que le Robert historique de la langue française nous explique l'origine de la locution du fait que "la nourrice, ayant du lait, est mère", elle n'est donc plus vierge. En est-il vraiment ainsi?

Avant de répondre à cette question, on peut indiquer que le fameux Sermon a connu une fortune tant d'édition que de lecture. Repris dans moult anthologies de poésies scabreuses, on ne connaît pas son auteur, de même que l'on sait qu'il a été publié sous le le manteau, ainsi que l'atteste cette mention bibliographique puisée dans un ouvrage de 1769:


Et même la très sérieuse Sorbonne, sur son site consacré aux œuvres de Molière, donne implicitement raison à JB, voire, cite une source antérieure:


Et l'université de citer le même passage que JB avait choisi, c'est-à-dire la fin:


Ça signifie quoi?
JB veut dire: qu'est-ce qu'il essaie de montrer?
Il essaie de montrer que le Robert historique de la langue française se trompe sans doute. Que, à l'instar de "la peau de chagrin" de Balzac, c'est le succès de l'image inventée par l'auteur qui a fait passer cette image dans le langage. Autrement dit: c'est le Sermon joyeux d’un dépuceleur de nourrices, la poésie, qui a généré la locution — eu égard, JB insistait là-dessus il y a une seconde, au succès qu'a rencontré le texte.

Les petits amis de JB se demandent cependant: "mais comment passe-t-on alors de “dépuceleur de nourrices” à “enfonceur de portes ouvertes”?
Que nous dit le texte ci-dessus?
Je suis [celui] qui romps les huis ouverts
Et dépucelle les nourrices
Nous avons vu plus haut qu'Antoine Oudin, en 1640, donnait deux occurrences pour l'expression qui nous occupe. Il parlait, JB tient à le rappeler, de 1) "enfonceur d'huis ouverts" pour désigner le fat, le "fanfaron d'amour" de Pierre Guiraud; 2) "enfoncer ou rompre une porte ouverte" pour qualifier celui qui croit avoir couché avec une pucelle alors qu'il s'agit d'une nourrice, donc qui a perdu sa virginité.
Les deux cas de figure nous montrent que les définitions se retrouvent dans les vers du Sermon. Le sémantisme sexuel du verbe "enfoncer", comme nous l'avons vu également, plus propice à l'analogie érotique que "rompre", va participer du glissement de la locution vers son sens communément admis aujourd'hui. De même, la disparition de "huis ouverts" au profit de "portes ouvertes" (l'huis ne désignant plus en français moderne la porte de maison en tant que telle, mais une pièce de cette même porte — ainsi que nous l'avons vu tout à l'heure) va permettre à la locution de se fixer dans son énoncé contemporain.

Allez, devant cette énigme et cette porte qu'on a réussi à enfoncer et donc à ouvrir, on se quitte avec Boulette, alias Philippe Katerine, qui, déjà à l'époque, se demandait: Qu'est-ce qu'il y a derrière la porte?

samedi 9 octobre 2010

Le zigoto et le gigolo

Oui, du zigoto au gigolo, JB apprend de bon matin qu'il n'y a qu'un pas et que quelques consonnes, qui de surcroît cousinent avec le gigot et la grande gigue. Bref, c'est une histoire de cuisse légère et de fille facile qui nous fait côtoyer Betty Boop et le tango.

JB est toujours occupé par le futur chat d'Elling, le personnage d'Ingvar Ambjørnsen, et traduit:
Seulement voilà : je n’étais pas en quête d’un phénomène de foire ou d’un quelconque zigomar.
Intrigué par ce mot, zigomar, qu'il connaît de l'album pour enfants de Philippe Corentin (oui, JB est un grand enfant):


… il ignorait néanmoins que le terme, fixé en français sous sa forme substantivée en 1916, indique le Robert historique de la langue française, provient en réalité bel et bien de la littérature.
Déjà titre d'une aujourd'hui obscure pièce de théâtre de Léon Gandillot mise en scène en 1900, ce qui est à l'époque un patronyme a été popularisé par l'ouvrage La Bande des Zigomar, un roman d'aventures de Léon Sazie publié en 1909 et 1910, dont tel blog nous précise ici:
[Sazie] est surtout connu à deux titres: Le premier est l’invention d’un héros du nom de Zigomar, dont la première aventure date de 1909 et parut en 164 feuilletons dans le quotidien Le Matin. Zigomar, roi du crime zozotant, revêtu d’une cagoule rouge, à la tête de la bande des «Z» affronte l’inspecteur Paulin Broquet dans des aventures épiques avec une violence sans bornes. Le personnage de Zigomar est le relais entre deux générations – Rocambole, en amont, Fantômas, en aval.
Le voici:


Le personnage de Zigomar, quoique éclipsé par Fantômas que la postérité cinématographique a conservé dans la culture populaire (confer les adaptations de Jean Feuillade puis André Hunebelle, en attendant 2012 le remake par Christophe Gans avec Vincent Cassel dans le rôle-titre), connaît un succès populaire tel qu'il sera adapté à l'écran en 1911 - le Centre Pompidou a diffusé en 2002 les films. Le Zigomar de Sazie retrouverait presque une actualité franco-française, ou plutôt: ranco-rançaise - puisque, à en lire la présentation anglophone ci-dessous, on se dit qu'il devrait plaire aux tristes sires que sont les sieurs Besson et Hortefeux:


Mais revenons à l'étymologie à propos de laquelle le Robert explique:
Le mot a été formé à partir de zig ou du radical de zigouiller. Il désigne alors une bande de redoutables malfaiteurs. ◊ Puis, par influence de zig et de zigoto, il devient synonyme de ces derniers. ◊ D'emploi familier, il est sorti d'usage au sens de “sabre de cavalerie” qui concerne la valeur initiale évoquant zigouiller.
Quant au zig, il est attesté en 1835 sous cette forme, puis en 1867 sous la graphie zigue. Le Robert suppose qu'il "représente peut-être une déformation de gigue, au sens de “fille, personne enjouée”, la substitution de zi à gi imiterait un défaut de prononciation."
Aha… Un zigue serait une fille à l'origine?? Un zigue est en fait un trans? C'est ça que Robert nous explique? Déjà au XIXe siècle, on opérait celles qui étaient nées à leurs yeux avec un sexe qui ne leur convenait pas?!? Ça alors…

Si Bloch et von Wartburg, dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française, vont dans le même sens, Gaston Esnault est plus nuancé dans son Dictionnaire des argots:
ÉTYMOLOGIE: ignorée. Un lien avec mézigue est douteux. Confer, en Beaujolais: Ziguette, nom pour une soubrette (1828) et mon ziguet!, “mon luron!” (1934).
"Mon ziguet!" Voilà une tournure que JB ne connaissait pas et qu'il va s'approprier fissa. Il va désormais appeler tous les garçons qu'il aime bien ainsi. Il leur dira: "Comment vas-tu, mon ziguet?
Bref.
Quant à mézigue, un pronom personnel qui signifie “moi” (et qui se décline ainsi: mézigue, tésigue, sézigue, nozigue, vozigue, leurs zigues), Gaston Esnault précise:
"Il se rattache à -zing- (voir mézingand), plus sûrement qu'il n'explique zig, n. m., “homme”, ou zigue, n. f., dans pas une zigue = rien."
Et le lexicographe d'insister sur le fait que le terme signifie très exactement “moi-même” et "n'est jamais atone": il ne peut remplacer ni le prénom personnel sujet (= je) ni le pronom personnel complément (= me). Ce qui, pour JB qui habite à Berlin, est du pain bénit linguistique puisque le dialecte berlinois possède un mot identique: icke (de ich = je), qui a le même emploi, la même nature, la même fonction grammaticale.
Mézigue vient donc de mézingand (attesté en 1632), lui-même dérivé mézière, lui-même dérivé de messière (attesté en 1566) et qui pour sa part se décline de la même manière que mézigue: messière/mézière, tessière, sézière, nozière (Coucou Violette!!!), vozière, sézières.

Bon.
Et nos zigomars et autres zigues, alors?
Entre les deux - puisque, comme le chantait Philippe Katerine en 1996: "Entre les deux mon cœur balance"…
Tiens… on va d'ailleurs faire un intermède musical avec le sieur Katerine:




Entre les deux, donc, entre zigue et zigomar, se trouve zigoto, attesté en 1900 sous la forme zigoteau, et dont Gaston Esnault nous explique qu'il intervient dans la locution faire le zigoteau = faire le malin. Et il ajoute: "Le zig est énergique et sympathique, le zigoteau en est la caricature."

Mais revenons à ce qui nous faisait rigoler: le zigue comme créature transgenre, homme autrefois femme.
Transformation il y a en tout cas, même si elle n'est que phonétique, puisque le mot viendrait de gigue, dont le Robert nous dit:
GIGUE n.f. est tiré de gigot, d'après cuisse/cuissot; il s'emploie au sens de “jambe” (1650); le sens ancien de “fille gaie et enjouée” (1650) est sans doute lié à giguer “gambader”. Par métonymie, grande gigue signifie “fille grande et maigre” (1650, utilisé à Paris et en Normandie selon ménage). ◊ Gigue s'emploie aussi pour gigot dans gigue de chevreuil (1838).
Le mot ne semble pas péjoratif, donc pas de machisme sémantique à l'horizon (pour une fois!). Une ultime vérification dans le Littré confirme cette supposition. Ouf!

Attendez, mes petits amis. À ce stade de l'analyse, on a besoin de faire un petit résumé. Le zigomar est cousin du zigoto et viennent tous deux du zigue qui lui-même vient de la gigue qui elle-même vient du gigot.
Ce qui signifie: le rigolo > la fille > la cuisse.
La fille, la cuisse… se dit JB in petto: la fille facile et la cuisse légère, c'est ça?
Et JB qui était il y a deux secondes encore d'un optimisme sémantique un peu bravache déchante aussitôt en consultant d'abord le Robert des expressions et locutions qui lui indique:
Avoir la cuisse légère (ou hospitalière), se dit d'une femme aux mœurs faciles. L'adjectif léger est employé à cause de son usage (abstrait) dans le même contexte (fille légère). ◊ L'expression verbale lever la cuisse a aussi une signification traditionnelle érotique.
Et si aucun des dictionnaires ne fournit de date sur l'apparition dans le langage de cette locution, le TLF, dans le genre phallocrate, en rajoute une sacrée couche, confer:


Évidemment, seule une femme peut être légère et avoir la cuisse à l'identique. Un homme n'est pas léger: on dit que quelque chose est léger, qu'une femme est légère, mais pas un homme. Idem: un homme n'a pas la cuisse légère, au mieux, il a la bite lourde et le poing facile, comme l'expriment les locutions propres à différents registres. Ce qui est époustouflant tout de même est cette précision qui tue: "Évoque les activités sexuelles de la femme." Or, quand on ausculte les usages, on se rend compte qu'ils sont tous péjoratifs. Donc: la sexualité féminine serait, à en croire le dictionnaire, uniquement péjorative, pornographique, licencieuse, voire subversive et séditieuse.
On exagère?
Pas du tout!
Car si on en revient à notre analyse lexicographique et qu'on déroule notre pelote linguistique, on se rend compte que, donc: zigomar/zigoto > zigue > gigue > gigot < gigolo.
Oui, le gigot et la gigue ont donné le gigolo.
Mais attention! Parallèlement à gigolo, il y a… la gigolette.
Siii!
Et c'est là qu'il se cache encore une fois, notre machisme sémantique.

Voyons ce que nous dit le Robert historique de la langue française:
GIGOLO n.m. est un mot d'origine incertaine. Créé (1850) en même temps que gigolette n.f. (attesté seulement en 1864), gigolo et son féminin sont peut-être des dérivés de gigue “jambe, cuisse” et aussi “femme gaie, enjouée”; l'anglais giglet, giglot (av. 1325) “femme de mauvaise vie; jeune femme gaie” a peut-être influencé la formation des deux mots. ◊ Gigolo, qui signifie d'abord “amant d'une fille facile, d'une gigolette” se dit d'un jeune homme élégant dont les moyens d'existence sont suspects (1894) et d'un jeune amant entretenu par une femme (1901); gigolette signifie “fille délurée, facile”. Par substitution de suffixe, l'argot a créé gigolpince “maquereau élégant”.

On se disait bien qu'il fallait être sur nos gardes avec cette grande gigue…
Il faut s'arrêter une seconde sur cette définition. De façon aussi immédiate qu'empirique, on n'entend pas ou plus dans le terme gigolo de connotation aussi péjorative. Il y a dans le signifiant (= l'image acoustique) du terme, des accents nobles, de toute façon pas aussi dédaigneux que ce qui est à l'œuvre dans son féminin gigolette, tant dans son étymologie que sa définition. On en veut pour preuve les attributs qui qualifient les deux substantifs. Le gigolo est élégant, la gigolette est une fille délurée et facile.

On va tout de même vérifier l'étymologie anglaise sur le site etymonline:


Ça c'est passionnant!
Primo. Le terme anglais est donc un emprunt (1922) au français qui lui-même l'aurait importé de l'anglais. Le phénomène est connu en linguistique, dans quelque direction que ce soit (français>anglais>français ou anglais>français>anglais) - confer le jean français emprunté à l'anglais lui-même formé sur le français.
Secundo. La giglot en anglais moderne (XVe siècle) désigne déjà une fille de mauvaise vie, une traînée. Comme quoi la notion péjorative hante l'étymologie et le sens. Tout dans le signifiant et le signifié des termes gigue (< grande gigue) et gigolette est plombé par ce regard phallocrate posé sur la femme, laquelle est vouée à avoir la cuisse légère, à être une fille facile.

Pff… C'est à pleurer et on a besoin de consolation.
Inévitablement, en lisant le mot gigolo, on pense à la chanson de Louis Prima I'm Just A Gigolo - et on se dit qu'on la tient, notre consolation. Puisque, pour paraphraser Stig Dagerman: "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier."
Et, à sa grande surprise, JB découvre que la chanson est bien antérieure.
Elle est d'abord chantée en 1929, en allemand, par Kurt Mühlardt, et c'est un tango, intitulé Schöner Gigolo, à savoir: Joli/Beau gigolo. Si! On écoute sans plus tarder:



La chanson raconte l'histoire d'un ancien lieutenant qui s'est battu comme personne "in Fransen" (terme péjoratif pour désigner la France) et qui, de retour de la guerre (la première) est devenu… gigolo.
Comme l'indique Wikipédia, le morceau allemand a été d'abord composé à Vienne, sur des paroles d'un artiste italien, Leonello Casucci. Si on va les consulter en italien, on se rend compte que l'histoire est identique (celle du lieutenant revenu à la vie civile), sinon que ce dernier séduit une… Russe.
Et, en français, c'est donc Irène Bordoni la première interprète de la chanson et qui, de surcroît a introduit la chanson aux États-Unis. On regarde Betty Boop - siii! Betty Boop - on est en 1932. Si elle le chante au début en français, attention, elle le chante ensuite, environ à 3'40'', en anglais:



Génial, non?
Si on veut, on peut aussi écouter ici la version par Berthe Sylva - un must!

Et, comme nous l'indique aussi Wikipédia, il faut attendre 1956 et Louis Prima pour que la chanson devienne le standard qu'on connaît. Ci-dessous, avec Irène Bordoni et notre éternelle Betty Boop, mère cinématographique de Marylin Monroe:



Et si ça c'est pas génial, JB ne sait alors plus quoi faire pour ragaillardir ses petits amis.
Mais, et il l'a déjà dit, comme JB est juste et non-discriminatoire, il rend à César ce qu'il lui appartient, ou plutôt: à… Césara. Car le morceau de Louis Prima est en fait un medley qui, donc, mélange le He's Just a Gigolo, interprété en anglais par Irène Bordoni, et le I Ain't Got Nobody, popularisé aux États-Unis par Marion Harris, qu'elle chantait en 1916. On écoute, et on passe une excellente journée - d'accord?

lundi 21 juin 2010

Le badminton

Et pendant qu'en fond sonore, l'Espagne vient de marquer un but contre le Honduras, je traduis, hyper consciencieux:
Avant y avait pas de piscine: on jouait au badminton ou au foot. Alors que maintenant on pourrait pas. Plus de place. Pour faire du foot c’est plié. Reste le badminton.

Forcément, je pense à la chanson de Katerine, Le Badminton, extrait de L'éducation anglaise, de 1994, qu'on écoute ci-dessous. Et, fatalement, je repense à cette conversation loufoque au sujet de Katerine avec der Papa, que j'avais déjà relatée ici.

samedi 30 janvier 2010

La visite et le visionnage kurtesques

Consécutivement au commentaire de Lyly sur mon escapade dans le pays des vaches violettes et du fromage à trous, ma visite kurtesque, dixit (j'adooore - en norvégien ce serait tout aussi bien: kurtsk besøk) - je me rends compte que j'ai oublié de dire que j'arpentais les routes, les montagnes, les vallées et les écoles de lâ Suiiisse à cause de Kurt. Alors, pour tous les petits Suisses, non on va pas la faire celle-là, elle est trop fastoche et trop bêtassonne. On recommence:
Alors, pour tous les enfants, grands et petits, de Suisse et du Jura, la bande-annonce du dessin animé réalisé à partir de deux livres sur Kurt, sorti en Norvège en 2008, et qui attend toujours une diffusion francophone. Enjoy!





01022010
Et encore une fois grâce à Lyly, je peux montrer cette photo. Eh ouais, c'est mon écriture sur le tableau de Me Enderlin (et, sottement, à cause de la rime,  le nom me fait penser au Général Fifrelin dans l'album 8ème Ciel de Philippe Katerine, quand il chante Lorsque je joue à la poupée - bref [et du même coup ça me rappelle cette anecdote qui remonte à une bonne dizaine d'années: on écoutait , dans la voiture avec mon père, L'éducation anglaise du même Philippe Katerine, quand il s'appelait encore Katerine uniquement. Lui: C'est pas mal… C'est qui? Moi: Katerine. Lui: Catherine? Mais c'est un homme qui chante! Moi: Oui, il s'appelle Katerine. Avec un K et sans le H. Lui: Ah… Moi: Enfin, il s'appelle Philippe Katerine. Katerine c'est son nom. Lui: Son nom ou son prénom? Moi: Hm… Les deux… Mais plutôt son nom, en fait. Et juste avant lui, tu sais, la femme qui chantait? Lui: Oui? Moi: Eh bien elle, elle s'appelle Bruno. Lui: Bruno? C'est son nom ou son prénom? Moi: Son prénom. Lui: Hm… - et on dirait presque un dialogue d'Erlend Loe, histoire de mieux boucler la boucle] fin de la looongue parenthèse crochetée). Donc, re: Tusen takk (= mille mercis = merci beaucoup) à ladite et très chère Me Enderlin ainsi qu'à ses élèves et: Ha det! (= au revoir, ou plutôt, et par contradiction du godt qui suit = portez-vous bien) et j'ajouterai: vi sees (= on se revoit = à bientôt), du moins ça me déplairait pas.

© Lyly