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jeudi 12 août 2010

Hyper super hypra méga

JB a un petit différend avec une éditrice.
Oh, pas grand-chose. Juste un différend orthographique.
Mais ce genre de différend qui:
• a l'art d'hystériser un JB déjà hyperhystérique en ce qui concerne l'orthographe;
• a le don de le plonger hyper longtemps dans des abîmes tant de stupeur que de réflexion face à cette orthographe française d'une insondable fourberie.

Le différend:


De fait, en validant les épreuves, JB avait, sans doute un peu à la va-vite et sans réfléchir plus avant, biffé d'une croix rouge et rageuse ce qui était à ce niveau des corrections de la part du correcteur (et non des propositions), donc définitives.

JB, hyperhystérique, donc, monte aussitôt sur ses grands chevaux et répond:


Alors, on dit quoi en français correct?
Hyperaiguë? Ou hyper aiguë?

Car entre-temps, avant de répondre, JB était allé vérifier dans ces dictionnaires. Et ça ne faisait pas un pli: il avait tort.
On en conclut: JB est borné et, qui plus est, de mauvaise foi.

Car que dit le Jouette?

© André Jouette © Le Robert

"Le problème orthographique est de réunir le préfixe à la racine, la tendance actuelle est de faire la jonction des deux éléments." Insiste André Jouette. OK, Dédé, mais JB n'est pas convaincu - ni en un, ni en deux mots.
JB maintient son allégation, selon laquelle hyper remplace l'adverbe très. Dans le cas d'un substantif, JB souscrit tout à fait. Mais de la cas de: "J'ai hyper envie de manger des tripes à la mode Caen", non.

JB va consulter son Grévisse. Et que dit celui-ci?

© Maurice Grévisse & André Goosse © De Boeck & Duculot

Grévisse & Goosse confirment les propos de leur collègue Jouette: "Mais il serait bien utile d'uniformiser tout cela, en favorisant l'agglutination le plus possible; c'est d'ailleurs le souhait du Conseil supérieur de la langue française." Argh! Si même eux ils s'y mettent…
On tourne la page. On lit la règle qui nous concerne:

© ibidem
© ibidem

Alors? JB est-il hyper perplexe? Ou hyperperplexe?

JB est en tout cas prêt à faire son hara-kiri orthographique quand il constate que l'Académie valide ce que les grammairiens prétendent.
Mais JB est supertêtu, tout comme il est hyper perplexe.
Vous voyez ce que je veux dire, mes petits amis?
Il est supertêtu de nature, c'est-à-dire tout le temps, mais il est hyper perplexe au moment T où il lit ce que les grammairiens et les académiciens écrivent.
Vous ne voyez toujours pas?

Parce que, pour faire une parenthèse, deux choses:
1) Grévisse et Goose affirment noir sur blanc suivre (et c'est JB qui souligne) "d'ordinaire, pour l'orthographe, l'usage de [leurs] sources, et notamment de l'Académie". Sous-entendu: françaiaiaise. (Même si les auteurs sont belges.) Or, dans ces mêmes recommandations qui prévoient donc la soudure de hyper et super avec le mot qu'ils précèdent, l'Académie insiste pour ne plus accorder le participe passé du verbe laisser quand il est suivi d'un autre verbe, lui à l'infinitif. Exit donc la nuance (qu'on soulignait ici) entre Ginette s'est laissé séduire (sous-entendu: Ginette a laissé Nadine LA séduire) et Ginette s'est laissée séduire (sous-entendu: Ginette a pris une part ACTIVE dans la séduction de sa personne par Nadine). Et donc, dans cette nuance désormais bannie par l'Académie, Grévisse et Goosse, eux, insistent pour que les locuteurs la fassent.
2) J'écrivais le mot hara-kiri plus haut; or, à en croire l'Académie, on écrit déosrmais harakiri sans trait d'union. Néanmoins, Jouette continue d'écrire hara-kiri.
Conséquence: nos chers grammairiens suivent l'Académie quand ils le veulent bien.

JB est forcé de s'expatrier s'il veut trouver une réponse à sa question.
Et c'est, comme souvent en grammaire et en orthographe, ses petits copains québécois qui non seulement le renseignent avec clarté - JB insiste et souligne: avec clarté -, mais lui donnent raison.
JB en veut pour preuve:


Alors?
C'est pas simple comme bonjour quand c'est expliqué comme ça?
JB avait raison d'être hypertêtu, puisque c'est sa nature.
Et JB est, en ce moment, hyper content car il relâche son français et dit hyper dans le sens de très, extrêmement qui n'est plus un suffixe adverbial mais un adverbe d'intensité.

Comme quoi, si on modifie l'orthographe sans prendre en compte la grammaire, on n'est pas rendus - comme on dit dans le Poitou natal de JB.

Dans sa traduction, JB a employé hyper et super dans un registre justement relâché, sinon familier. Et, après vérification, il a donné raison au correcteur (et plutôt deux fois qu'une) à chaque occurrence où il se trompait. Par exemple: "ça c'est de la superbagnole", c'est-à-dire: ce véhicule est un Superman de la voiture, il est au-dessus des autres. De même, et parce que le personnage parle un norvégien (et donc un français) plus soutenu, il dira de tel sourire qu'il est "hyperprofessionnel". Par ailleurs, il l'est tout le temps, certes (et on l'espère!) dans le contexte professionnel, mais dans ce contexte, il l'est continûment.
La question peut se poser pour la phrase: "Des épaules hyper fines et des hanches hyper larges." S'agit-il d'un état de fait qui implique la soudure? Ou bien s'agit d'un point de vue, émis par quelqu'un qui a de plus un langage plutôt relâché, auquel cas il n'y a pas agglutination? La logique voudrait qu'on opte pour la première option. Et on suivra la logique. Et puis ça ajoute au côté jugement qui, dans ce roman, est toujours présent: tel personnage a un avis sur tel autre personnage, un avis a priori bien tranché, mais qui, se rend compte le lecteur, se révèle complètement erroné quand il lit ce que pense le personnage #3 du personnage #2.

Quand JB, en guise de conclusion, va consulter son iTunes, il voit que les artistes hésitent. Neil Hannon irait dans une logique académicienne en titrant Death of a Supernaturalist. Massive Attack parlent de la même manière de Superpredators et Sonic Youth de Superstar. Mais Rupie Martin propose un Super Lotus.
Alors on écoute quoi?
Rupie Martin avec son orgue Hammond de killer (comme on dit de nos jours, raccord avec le langage relâché qui impose de ne pas agglutiner le super au lotus)?
Ou Neil Hannon parce qu'il cite Dante en samplant un extrait de dialogue tiré de Chambre avec Vue, le film de James Ivory tourné en 1986 et adapté du roman de E.M. Forster, et parce qu'il dit: "See my solitude / Where once was truth now only doubt / Touch my tortured skin / Torn from within and from without / Kiss my blistered lips / My fingertips / Frost-bitten and grey / Heal my wound within / And watch the dead skin fall away"??

Comme la vidéo de Death of a Supernaturalist est ringarde à mort, c'est Rupie Martin qui remporte la mise. Et woilà:

lundi 19 juillet 2010

Une certaine fin

À 10 heures, j'avais enfin fini.
Après 26 heures sans sommeil.
6 mois que je suis j'étais dessus.
6 mois à traîner ça avec le reste.
6 mois à avoir ça associé au reste.
6 mois à piétiner.
6 mois sans pouvoir avancer correctement.
6 mois d'engluement.

Et le roman se finit là-dessus (ou presque):
Je refuse catégoriquement d’éprouver de la honte. Est-ce que je devrais demander pardon à Peter? Je sens un souffle d’air vibrer entre mes lèvres dans un rire aussi soudain qu’involontaire.

Alors on va réécouter Put Yourself in My Place, dans sa version ska par Delroy Wilson.

vendredi 16 juillet 2010

Ça se sent!

Je veux traduire en employant la phrase, qui correspond tout à fait à ce que dit le texte norvégien:
"Ça c'est vraiment moi!"
Et je me rends compte que cette phrase est inutilisable, du fait même de la chanson de Téléphone Ça c'est vraiment toi. Du même coup, je me rappelle qu'il m'est régulièrement arrivé de ne pas pouvoir avoir recours à certaines phrases du fait de textes de chansons popularisés par le succès de celles-ci. Hélas, il ne me vient pas d'exemples en tête autres que celui cité supra.
Bref.

Chemin faisant, je vais voir la vidéo de la chanson de Téléphone, laquelle présente un concert du groupe dans un appartement où les invités sont costumés tandis que, à l'étage du dessous, un homme peste car il ne peut trouver le sommeil.
Et il ressemble à quoi, ce voisin?
À ça:


Et sur ce plan très précis, on trouve qu'il rappelle qui?
Lui:


Ça nous donne un peu le cancer des yeux de devoir le mettre sur ce blog tatoué et fumeur.
Oh ben… mince… on ne voit plus rien… Au secours! On est devenu aveugle!

mardi 13 juillet 2010

Ma gaine me tue!

Et JB ne peut s'empêcher de ricaner en traduisant ça:
Toujours est-il que, quand elle s’est déshabillée, on a ri de son soutien-gorge immense et de son slip qui l’était tout autant: non seulement il lui remontait jusque sous les seins mais il lui retombait sur le milieu des cuisses qui en plus étaient flasques et bougeaient à chaque mouvement. Ça devait être une gaine qu’elle portait, en fait.

Il ne peut s'empêcher de ricaner car il a longtemps habité rue Playtex quand il vivait encore dans la Rance. Il habitait rue Playtex et son appartement servait d'entrepôt et de concession pour la vente de gaines 18 heures. JB était vendeur de gaines dans une autre vie. C'est lui qui a écrit et réalisé cette pub qu'on voit ci-dessous:



Il est aussi très fier de ce texte dont l'INA se souvient avec émotion:
"(…) Vous dites? Cette gaine incroyable est une gaine de grand maintien? Pas panneaux, pas de renforts…? Mais il est où… [rire moqueur] heu! le maintien? Aaah… c'est cette matière étonnante qui maintient?! D'accord, j'essaie… Oooh… une gaine si légère qui maintient autant que les gaines poids lourd! Oooh, c'est incroyable! (…) De Playtex! Actuellement 20 francs de moins sur les gaines, 30 francs sur les combinés."

Et JB se souvient aussi de cette phrase d'un camarade de lutte qui disait tout le temps: "Ma gaine me tue!" Histoire de mieux se moquer d'une certaine bourgeoisie engoncée, prude, mais qui n'a au fond qu'une envie: se dévergonder.
Or, en cherchant sur gougueule, JB découvre que c'était le slogan des réclames pour la gaine dite Scandale. Il n'a pas trouvé la réclame en question, mais il en a retrouvé une autre. On regarde incontinent:



Et au départ, trouve JB, on dirait que la dame gainée porte un vêtement en latex…
Mais ça doit être lui qui déraille…

samedi 10 juillet 2010

Le cancer que tu as pris sous ton bras

Je traduis:
J’acquiesce, elle continue: Surtout depuis que je sais que j’ai un cancer… Elle marque un bref silence avant d’ajouter, à voix basse: Oui, depuis, la mer me manque encore plus. Et c’est ça le plus bizarre, je trouve… Moi: Un cancer? Elle: Un cancer du sein, oui. Mais les pronostics sont bons, donc… Et en même temps, qu’on le veuille ou non, frôler la mort, se dire qu’on n’en est pas loin, c’est…

Effectivement: "c'est…"

Et on repense forcément à la chanson des Rita Mitsouko qui non seulement a rythmé les dernières années de l'adolescence mais a fait l'effet à l'époque d'une bombe dans la musique française. Laquelle pouvait désormais s'enorgueillir de compter dans ses rangs un groupe impeccable mais aussi populaire. Qui pouvait rester insensible aux accords endiablés de Marcia baila? On réécoute:



Et c'est seulement des années et des années plus tard, peut-être vingt ans plus tard, qu'on a perçu le vrai sens des paroles, cette phrase qui nous avait échappé, ou plutôt qu'on n'avait refusé d'entendre tout à fait à l'époque: "C'est le cancer que tu as pris sous ton bras, maintenant tu es en cendres, en cendres." Pourquoi avoir refoulé la dimension tragique du morceau? Pourquoi avoir éludé la vraie histoire de la chanson: celle du femme atteinte d'un cancer du sein et qui en est morte? Mais ce qui nous frappait, a posteriori, c'était de repenser à une jeunesse française dansant avec (on l'espère malgré tout) insouciance sur une chanson où il est question de cancer, de maladie et de mort, d'incinération. Et, plus troublant encore, se dire que deux des nombreux hits des Rita Mitsouko portaient en fait sur la mort, puisque le second, Le Petit train, avait trait à la déportation - on y reviendra un jour.
Du même coup, avec en tête la phrase de Pierre Desproges, "on peut rire de tout mais pas avec n'importe qui", on se demande si on peut chanter sur tout, y compris sur le cancer. Oui, évidemment, et la question est conne. Non, la question est plutôt: est-ce qu'on peut, à l'instar des Rita Mitsouko, composer une chanson gaie sur un motif triste? Et comment! Et c'est sans doute là le talent d'un artiste. On pense notamment à la chanson de Brigitte Fontaine, de 1970, Le beau cancer qu'on écoute pas plus tard que tout de suite:



"Et être cuit pour être cuit, il vaut mieux que ce soit joli."
Certes.

vendredi 9 juillet 2010

La belle

Je traduis ainsi:
Ma chère Karoline… je t’aime. Et je te souhaite un très bon anniversaire pour tes cinquante ans. Chers amis, trinquons à la santé de ma belle épouse, belle comme le jour et plus belle de jour en jour.

Et force m'est de constater la fortune du sémantisme de belle, qu'il soit sous sa forme adjectivale ou substantivée - mais en tout cas féminine. Il suffit pour s'en convaincre de penser aux titres d'œuvres d'art, quelle que soit la discipline artistique à laquelle elles se rapportent: la Belle au Bois Dormant, la Belle et la Bête, Belle du Seigneur, Belle de Jour (le roman de Joseph Kessel puis le film de Luis Buñuel), La Belle de New York, etc.
Et la question qui se pose d'emblée est la suivante: Pourquoi cette fortune lexicographique au féminin plus qu'au masculin? Est-ce que cela signifie que la beauté se décline plus au féminin qu'au masculin? Ne peut-on pas parler à longueur de pages de la beauté d'un homme? Cela est-il déplacé, vulgaire? Qu'est-ce que cela dit alors du regard posé sur la femme? En termes purement linguistiques, nous avions déjà vu que le mot muse n'a pas d'équivalent masculin, de même que maestro n'a pas d'équivalent féminin. Autrement dit: la femme inspire l'art forcément et uniquement, tandis que l'homme crée l'art forcément et uniquement. Ce machisme linguistique se retrouve-t-il dans les usages du terme belle?

Procédons par ordre.
Voyons d'abord l'aspect quantitatif. Si on tape le mot beau dans gougueule, en limitant la recherche à la langue française, on obtient 28 millions de résultats. Si on adopte la même méthode avec le terme belle, 38,4 millions d'occurrences sont cette fois recensés. Si on limite la recherche en la liant à ma traduction et à l'emploi de la locution belle comme le jour, la requête avec l'adjectif au masculin donne 32 200 résultats, cette même requête mais avec cette fois l'adjectif au féminin fait ressortir 90 800 occurrences, soit un peu mois de trois fois plus! C'est énorme.
Et c'est d'autant plus énorme, si on revient à la forme substantivée, que le beau est un concept tant philosophique qu'artistique. On en veut pour preuve son entrée dans le Dictionnaire culturel en langue française qui lui consacre 6 pleines pages sous les termes génériques beau, beauté.
Si l'on s'arrête sur ce dictionnaire, justement, que l'on se concentre sur l'aspect cette fois qualitatif et que l'on jette un œil rapide sur les définitions lexicographiques, on est frappé de constater les emplois substantivés suivants:
B. N. m. et f. 1 N. m. Vx. Un beau: un homme élégant (…) Mod. UN VIEUX BEAU: un vieillard qui, par sa mine soignée, cherche à faire illusion sur son âge (…) Vieilli. Faire le beau: se rengorger, étaler ses grâces avec complaisance. (…)
2 Une belle: une femme qui a de la beauté, de l'agrément. La Belle et la Bête. La Belle au bois dormant, conte de Perrault. Plais. Jeune fille, jeune femme. Courtiser les belles. (…)
Appellatifs. Vx., régional (sud-est de la France) ou ironique. Ma Belle; la belle, terme d'affection; terme familier et ironique. Pas d'histoires, ma belle! (…) (Avec un possessif). Maîtresse, femme aimée.
Ainsi donc, tous les emplois substantifs qui désignent un homme sont vieillis, archaïques, tandis que les emplois qui désignent une femme ne le sont pas. Significatif, non?
Le TLF va même plus loin puisqu'il précise:



Par définition - sic! La femme est donc, comme j'en émettais l'hypothèse forcément et uniquement belle.

Mais revenons à la traduction.
Petite explication liminaire sur la locution employée supra, et c'est cette fois le Robert des expressions et locutions qui nous renseigne:
Beau, belle comme le jour "d'une parfaite beauté" (XVIIe s.). L'idée exprimée est celle d'éclat. La perfection esthétique est définie par analogie avec une perfection cosmique idéale valant comme norme suprême (cf. astre, soleil). Il s'y ajoute la notion d'évidence, la beauté s'imposant d'une façon aussi indiscutable que la clarté du jour. Cette comparaison, sentie aujourd'hui comme appartenant à l'arsenal des métaphores éculées de l'ancienne rhétorique, était particulièrement prisée au XVIIe s. (chez Fénelon, Saint-Simon notamment) et s'appliquait spécialement à la beauté féminine. — Une variante majorative est: plus beau, belle que le jour.
En guise de parenthèse et d'annotation à ce que j'ai souligné supra, je cite et répète: "(…) s'appliquait spécialement à la beauté féminine." On ne saurait être plus convaincu…

Revenons, cette fois vraiment (!), à la traduction.
Comment ai-je traduit, déjà?
(…) ma belle épouse, belle comme le jour et plus belle de jour en jour.
Quel effet ai-je essayé de créer ici en ne traduisant pas littéralement, je cite: "plus belle d'année en année"?
Quelle est la réalité narrative derrière cette phrase?
Ladite Karoline fête ses cinquante ans, a organisé une superbe fête enson honneur - or elle va quitter la fête. L'énigme narrative du roman étant: où est passée Karoline? L'énigme psychologique du roman étant: qui est vraiment Karoline? Est-elle quelqu'un de bien, qui fait le bien (le roman, je le rappelle, s'intitule Faire le bien)? Ou est-elle au contraire quelqu'un de méchant, d'intéressé? Une garce, comme on dit aussi. Dans son discours en son honneur, Egil, le mari de Karoline, va dresser de son épouse un tableau peu flatteur, mais qu'il nuance par un humour peu convaincant et qu'il contrebalance en se contredisant à la phrase suivante.
Derrière ma traduction, il faut entendre: Karoline est une belle-de-jour.
Puisque c'est le cas.
Karoline a eu quantité d'amants. Karoline a même eu un enfant avec un autre homme, certes avec l'accord de son mari.
Et je ne sais pas si cet effet recherché, le lecteur l'entendra - sans doute pas. Tant pis. Je tente tout de même le coup et glisse cette allusion.

Qu'en est-il justement de ce substantif: belle-de-jour?
Le Robert historique de la langue française précise:
◊ BELLE-DE-NUIT n.f. (1680) appartient avec BELLE-DE-JOUR n.f. (1776) à la nomenclature populaire des plantes. Par métaphore, le premier (1776) et, par symétrie, l'autre désignent des prostituées travaillant de nuit ou de jour.

Allez, on se quitte sur le film de Buñuel, Belle de Jour, avec Catherine Deneuve dans le rôle-titre. Puisqu'elle n'est pas sans ressembler à notre Karoline: qui est-elle vraiment? prend-elle du plaisir dans ce qu'elle fait ou est-elle sans cœur comme Séverine est frigide? Peut-on être la femme que l'on veut être? Karoline et Séverine peuvent-elles s'adonner à leurs passions (quelles qu'elles soient) sans être taxées de mauvaises filles?

jeudi 8 juillet 2010

L'harmonie du cuple

Je traduis:
Voilà seize ans que nous sommes les voisins d’Egil et de Karoline et je ne les ai jamais considérés autrement que comme un couple vivant dans le bonheur et l’harmonie.

Et, irrépressiblement, je repense à ces publicités que j'entendais, enfant, à la radio où la désormais bigote… Marie-Christine Barrault vantait les mérites du magazine encyclopédique (aux inénarrables éditions Atlas): L'Harmonie du Couple. Souvenons-nous:


Je me souviens qu'à l'époque ça me faisait fantasmer à fond. Heureusement, cette époque est révolue.
J'ai cherché sur gougueule des vidéos ou des morceaux (évidemment choisis) audios, las… Il n'y a rien. En revanche, j'apprends que ladite Barrault Marie-Christine a enregistré en 1982 un disque dans lequel elle déclame la merveilleuse vie du couple hétérosexuel qui s'envoie bien en l'air sans accrocs. Ça doit valoir son pesant de cacahuètes…
Rien que pour vos yeux, une copie dédicacée du vinyle en question:


Toutefois, en tapant "harmonie du couple" + barrault dans toitube, on trouve cette perle:



Après, on viendra pas se plaindre que ce blog tatoué et fumeur ne fait pas d'efforts pour égayer les journées de ses lecteurs, hein…

mardi 6 juillet 2010

… until you love someone

Je traduis:
L’amour… je crois que, dans ma vie, c’est ce que j’ai vécu de plus difficile. Aujourd’hui, ça m’apparaît presque comme quelque chose d’impossible. Quand on s’est pris en pleine figure des échecs amoureux à répétition, on n’a plus trop envie de ressayer. Moi: Certes… Beate: Et en même temps, je pense qu’il n’y a rien qu’on veuille davantage que de trouver quelqu’un avec qui partager sa vie. Parce que… sans personne, on vit pour le coup vraiment dans la solitude. Moi: Oui, je comprends.

Et j'entends dans mon cerveau:

samedi 26 juin 2010

"What is in her mind?"

Coïncidences (comme on les aime) du travail et collision entre la traduction et la musique, je traduis:
Tu es rayonnante, Karoline, lui dis-je. Merci Abnash, me répond-elle. Ce n’est pas la robe que tu avais lors du déjeuner de Noël? demandé-je. Elle fait signe que non, arbore ce sourire rayonnant dont elle a le secret, elle rayonne. Karoline rayonne, tout chez elle rayonne: ses yeux, sa bouche, ses joues, ses bras, des mains, ses seins, ses cheveux. Mais tu as raison, répond-elle, elle aussi était rouge. Celle-ci me plaît encore davantage, réponds-je. Et voilà, à présent, Karoline me sourit et elle ne sourit qu’à moi, sans relâche.

Tandis que iTunes diffuse ce morceau que je ne connaissais pas des Folkes Brothers, de 1961, produit par Prince Buster et orchestré par Count Ossie, intitulé… Oh Carolina:



Dans le roman de Trude Marstein, l'énigme repose justement sur cette femme, Karoline. Karoline vient de fêter ses cinquante ans, a organisé une grande fête. Puis elle a disparu de son anniversaire. Où est Karoline? Le lecteur sait: Karoline a pris un train et a planté tout le monde. Visiblement, Karoline en ras le bol des gens, ras le bol de tous ces hypocrites.
Et, en vertu du pacte littéraire qui lie le narrateur et/ou écrivain à son lecteur, deux règles prévalent - en principe:
• le narrateur/écrivain veut le bien du lecteur
• le narrateur/écrivain ne ment pas à son lecteur
En principe, car dans ce roman kaléidoscopique et polyphonique (où chaque personnage devient narrateur le temps d'un chapitre), les points de vue sur ladite Karoline changent.

Ainsi, hier (hier pour moi, le traducteur), Viktor affirmait:
Karoline exalte les gens. Tout le monde fait un effort supplémentaire en sa présence : les conversations sont plus amusantes, plus intelligentes, plus réfléchies, cela ne fait aucun doute.
Avant-hier (toujours pour moi), sa belle-mère, Bjørg, disait d'elle:
Je ne connais pas Karoline. Au bout de vingt ans je ne connais toujours pas Karoline. (…) Tous les hommes adorent Karoline et s’épuisent à ne pas le montrer. Toutes les femmes détestent Karoline et s’épuisent à elles aussi ne pas le montrer.
Et la vieille encore (toujours pour moi), Julia avait cette discussion avec Sverre, le mari de Bjørg, à propos de de Karoline (Egil étant le mari de Karoline):
Je poursuis: Et je n’affirmerais pas non plus que j’apprécie énormément Karoline. Je ne crois pas que ce soit quelqu’un de bien pour Egil. Julia secoue lentement la tête: Pour personne elle n’est quelqu’un de bien. (…) Elle a bousillé mon frère, dit-elle alors, ce à quoi je réponds: Non, nous n’allons pas non plus rendre Karoline responsable de tous les maux de la terre, Julia… Karoline est aussi une femme merveilleuse. Qui a beaucoup de bons côtés, qui a beaucoup de bonnes choses en elle. Nous n’avons pas que des défauts et de mauvaises intentions, Julia… Elle: Certes, mais tout le monde ne passe son temps comme elle à détruire les autres! (…) Moi: Et puis, rendre Karoline responsable des inquiétudes de Peter n’est pas juste non plus. Elle n’a pas autant de pouvoir sur les gens que cela… Julia: Si, Sverre. Si, elle l’a ce pouvoir.

Alors qui est Karoline? Une garce? Une manipulatrice? Une femme merveilleuse?  Une femme qui révèle ce que les gens ont de mieux (ou de pire) en eux? Quelle est, au fond, l'influence d'un individu sur un autre? Est-ce qu'on change radicalement au contact d'une autre personne? Est-ce qu'on connaît jamais quelqu'un tout à fait?
La littérature s'est toujours passionnée pour ce motif: le regard de l'autre sur un individu, les intermittences de ce regard et des opinions, voire: la connaissance profonde d'un individu. Lawrence Durell, avec son Quator d'Alexandrie, proposait quatre regards sur un même événement et nous montrait que la vérité n'est jamais au rendez-vous. Antje Rávic Strubel, dans son Tupolew 164, relevait quant à elle ce défi narratif de présenter un personnage principal profondément ambigu, Katja Siems, en conservant jusqu'au bout un mystère total sur la véritable nature et identité de cette femme: personne ne saura jamais de quoi elle est faite.
Qui n'a jamais voulu entrer dans la tête des gens? Dans leur cerveau? Pour savoir ce et à quoi ils pensent vraiment? C'est notamment ce que donne à voir Trude Marstein dans son Faire le bien.

Et du coup, on pense forcément à la chanson de Lou Reed, Caroline Says (Part II), extraite de l'album Berlin, (hé hé… quelle énième belle coïncidence), de 1973, où il chante: "Caroline says / as she makes up her eyes / You ought to learn more about yourself / think more than just I (…) all of her friends (…) laugh and ask her / What is in her mind / what is in her mind"
Allez, on écoute Lou Reed:

vendredi 25 juin 2010

"Your burning flesh"

Je traduis - mais d'abord, le contexte:
Fête d'anniversaire. Deux couples se retrouvent: Viktor et Lene d'une part, Isa et Erik d'autre part. Erik a été victime d'un accident de la voie publique.
Isa relâche son étreinte et me donne une accolade. Son parfum est tellement fort qu’il donnerait presque mal au crâne. Bonjour Viktor, me dit-elle. Je suis vraiment contente de vous voir tous les deux! Je me tourne vers Erik, serre la main qu’il me tend: Erik…! Bonjour Viktor, répond-il. C’est…, dis-je en écartant les bras. C’est… incroyable de te voir là devant moi comme si rien ne s’était passé! T’as dû déguster, dis donc… Erik: La rééducation a été très longue… Oh là là ce qu’il parle lentement! Et en détachant chaque syllabe en plus. Même moi je trouve que c’est long, ajoute-t-il, toujours aussi lentement. Mais ça ne fait que deux ou trois mois que ça a eu lieu, non? demande Lene. Plus de quatre, corrige Isa. Le premier mois a été du pipi du chat… Et à ces mots elle rit. Je l’imite aussitôt, d’un rire plus contenu, mais quand je regarde Erik je vois qu’il ne rit pas du tout. Lene non plus. Avant, Erik rigolait pour un rien. Isa: J’avoue que je n’y étais pas du tout du tout préparée… Moi: Personne ne l’est… Isa: Quand ils m’ont appelée de l’hôpital, j’ai répondu: «Quoi? Non, c’est pas possible!» Ensuite ils m’ont demandé de sauter dans le premier taxi et de venir aux urgences. Et là j’ai répondu: «Mais je ne peux pas, voyons… j’ai trois pains qui cuisent dans le four!» Elle s’esclaffe. Et quand elle rit comme ça, on voit ses molaires. Elle est belle et vulgaire comme une enfant. Moi: Punaise! Isa: Ç’a été une période très dure. Ç’a été très pénible. Erik me regarde. Tu en as gardé des souvenirs? je lui demande. Oui… non… un peu… c’est loin…, répond-il. Isa embraye: Quand j’ai vu Erik sur son lit d’hôpital, avec tous ces conduits et ces tuyaux, dans le coma, je me suis dit: non, ça ne m’arrive pas à moi! Et elle s’esclaffe encore. Moi: Punaise! Erik bouge d’un pied sur l’autre, le regard rivé sur ses chaussures. Isa: Disons que ça donne une autre vision de la vie. Moi: Oui, peut-être qu’on pourrait tous en tirer quelque chose de bien. Quelque chose qui nous donne une autre perspective sur ce qui est important dans cette vie, ce qui a de la valeur. Erik: Non, Viktor. Ce que j’ai traversé, je ne le souhaite à personne, même à mon pire ennemi.
© Gjøre godt, Trude Marstein, Gyldendal Forlag, 2006
© Faire le bien, traduit par Jean-Baptiste Coursaud, éditions Stock, 2010

Fatalement (sic!), on pense à la chanson de The Normal, Warm Leatherette, de 1979:




Plus tard, mais plus tôt dans le roman, Viktor, désormais narrateur de son chapitre, a le monologue intérieur suivant:
Et voilà, Isa est rentrée. Mais qu’est-ce que je peux dire? Oui, qu’est-ce que je peux dire? Je n’ai rien à dire. Moi qui suis rentré tôt de la fête. Moi qui ne supporte pas plus de deux verres d’alcool désormais sans que je sois aussitôt anxieux et que j’aie envie d’être seul. Je n’ai rien à dire quand la reine de la fête rentre au petit matin. Si tu avais trouvé la mort…, a dit Isa avant le dîner. Et même si elle s’adressait davantage à Viktor qu’à moi, c’est moi qu’elle regardait. C’est encore trop proche, je n’aurais pas dû en parler à la fête. J’ai fait un signe de tête. La vie est plus fragile qu’on ne le croit, a corrigé Viktor. Je n’étais pas d’accord mais je n’ai rien dit. Puisque je trouve la vie nettement moins fragile que je ne le croyais. La vie est coriace, ardue, dure comme de la couenne. La vie est un calvaire, un crève-cœur. J’ai regardé ailleurs, essayé de penser à autre chose. J’aurais pu me mettre à pleurer, sauf que dès lors je n’aurais pas pu m’arrêter. Je ne sais pas ce que j’aurais fait, a répondu Isa. Et maintenant Isa est à la salle de bains. J’ai le cerveau bousillé. Ils ont beau me dire ce qu’ils veulent, je le sais, je le sens. Un truc ou un machin s’est démantibulé, là-haut. Je ne suis plus le même. Je suis imprévisible désormais. Je ne sais plus ce que je vais ressentir ou penser dans la seconde qui suit. Il n’y a rien de pire que ça: devoir vivre en étant imprévisible. Je passe la moitié de mes nuits sans pouvoir fermer l’œil. On m’a conseillé d’être prudent, de ne pas trop me concentrer. Raté: à mon corps défendant, je pense à Isa, aux enfants, à la maison, au travail, à l’avenir, à l’aridité, à la stérilité. Je pense à moi, à l’homme que je suis, à l’homme que j’étais. Je revis l’accident. À chaque fois. Et à chaque fois j’essaie de l’empêcher. Je prends un autre chemin, je pédale dans un autre sens, j’enlève la neige fondue de la chaussée, je fais attention à ne pas perdre l’équilibre, je me déporte au tout dernier moment, je me jette du vélo mais le choc se produit : quoi que je fasse, il y a ce putain de choc qui se produit, cette douleur hallucinante qui me vrille le corps et la seconde d’après je tombe dans les pommes. Isa se faufile dans la chambre et se love sous la couette en faisant le moins de bruit possible. Tous les jours elle me toise, me jauge, histoire de vérifier si je suis toujours moi-même, si je fais des progrès, si elle reste avec moi ou si elle va me plaquer. Elle se demande quand je recommencerai à lui faire l’amour. Je me tourne délicatement vers elle. Ses cheveux noirs s’étalent sur l’oreiller, jusque sur mon côté. Elle a des mèches si épaisses et si brillantes qu’on les prendrait pour des cheveux artificiels, pour la natte du cheval à bascule de Viktoria. Elle tourne la tête vers moi, me regarde, son visage baigne dans la lumière du jour, elle prend une inspiration pour dire quelque chose, ses yeux brillent. Mais elle ravale ses paroles. Elle ferme les paupières, attend le sommeil. Jamais plus je ne serai en état de la pénétrer. Plus le temps passe et plus ça me paraît carrément impossible: être couché sur elle, mon visage contre le sien. L’angoisse me paralyse dès que j’y pense, à tel point que je dois changer de côté histoire de penser à autre chose. À quoi?
© ibidem


Du coup on poursuit sur Warm Leatherette, chanson inspirée par le roman de James G. Ballard, Crash!, de 1973, qui a par ailleurs été adapté à l'écran par David Cronenberg en 1996, avec l'inoubliable Rosanna Arquette dans le rôle de Gabrielle:

jeudi 24 juin 2010

La barbe!

Juste avant d'aller se sustenter en un mot, on traduit cette phrase fastoche qui ne pose aucune question:
Il a des cheveux blonds, une barbe, des lunettes de soleil.

Mais en lisant le mot barbe, on songe à la locution: la barbe!
Elle vient d'où?
Le Robert des expressions et locutions nous indique:
BARBE n.f.
Vieille barbe "vieillard ennuyeux". L'ancienne locution jeune barbe signifiait "jeune homme sans expérience". Après avoir été longtemps associé à la sagesse, le mot barbe est lié en français moderne à l'idée d'ennui (cf. les emplois lexicalisés: la barbe! barber, barbifier, ça me rase, etc.). Barbon, qui exprime la même idée, est archaïque, et vieille barbe ne s'emploie plus guère pour désigner un personnage concret, mais d'une manière abstraite, un professeur, un auteur ennuyeux, etc.

D'accord.
Autre chose? Non. Sinon que ce sémantisme, nous précise le Robert historique de la langue française, est relativement récent - ce qui nous surprend au demeurant:
◊ La notion d'ennui, réalisée dans les expressions familières faire la barbe (1866) et, elliptiquement, la barbe (1881), procède probablement de rébarbatif, employé avec un sens analogue dès le XVIIe siècle (cf. raser et ci-dessous barber). Cette valeur, aussi réalisée exclamativement (la barbe!) a vieilli.
BARBER v. tr. apparaît relativement tard en moyen français (1397) au sens propre de "faire la barbe", sorti d'usage au profit de raser (XVIIIe siècle) ◊ Le sens figuré "ennuyer" (1882), d'abord argotique puis familier, procède par synonymie de l'emploi familier de raser sous l'influence du sens de rébarbatif.

Aussi consciencieux que curieux, on va voir dans le même dictionnaire à rébarbatif:
RÉBARBATIF, IVE adj. est en général considéré comme dérivé (v. 1360), avec un suffixe savant, de l'ancien français (se) rebarber "faire face à l'ennemi, regimber" (v. 1250), proprement "faire face barbe contre barbe" (…) ◊ Le mot caractérise d'abord une personne qui rebute par un aspect rude et comme hérissé, concurrençant et supplantant l'ancien rebarbe, dérivé de rebarber; il s'est dit au XVIe s. d'un peuple non civilisé. ◊ Au siècle suivant, il a développé le sens d'"aride et ennuyeux" (1670, Molière), resté usuel, à propos des personnes, des actes, des écrits, des œuvres.

Ce que les dictionnaires en revanche n'expliquent pas, c'est l'instant de collusion entre le sémantisme et la modernité.
Autrement dit: pourquoi, à un moment (qui plus est tardif) de l'histoire, brusquement, le langage considère tel sens imagé comme caractéristique d'une réalité? Les vieux barbons sont-ils, vers 1880, si ennuyeux, si dépassés, si éloignés du concret qu'ils en deviennent plus que jamais synonymes et images de l'ennui le plus ultime?

Un mot, supra, a néanmoins attiré notre attention: argotique.
Et si on allait vérifier dans nos dictionnaires d'argot?
Bonne idée.
Et là, dans le Larousse Argot & français populaire, qu'est-ce qu'on trouve?
Cette locution:
2. Se mettre une fausse barbe, pratiquer le cunnilinctus.
Pardon?
Tiens tiens… Intéressant. D'autant plus qu'aucun des Robert n'indique ces sémantismes, alors qu'on ne peut pas leur reprocher d'être des mère/père la pudeur…
(…)
… Oh oui, tiens, pourquoi on ne dirait pas Roberte au lieu de Robert? Pourquoi on n'adapterait pas à la lexicographie et à la linguistique le principe du projet artistique d'Agnès Thurnauer qui a détourné (notamment) le nom des artistes masculins en artistes féminins. Joseph Beuys est ainsi devenu Joséphine Beuys, Le Corbusier La Corbusier, etc - et dénoncer notamment l'hyperprésence des artistes masculins aux dépens des artistes féminins. On en voit une illustration ci-dessous:

© Agnès Thurnauer

Nous, on dirait ainsi:
J'ai consulté ma Roberte où Aline Rey précise que l'analyse linguistique de Pierrette Guiraud et de Claudine Hagège sont complètement erronées mais que, en revanche, le point de vue de Fernande de Saussure est tout à fait intéressant.

Pas mal, pas mal…

Mais revenons à nos histoires de barbe et de cunnilingus. D'ailleurs pourquoi les rédacteurs (eh oui, encore des -teurs et pas des -trices: Jean-Paul C., Jean-Pierre M. et Christian L.) parlent de cunnilinctus? Je croyais qu'on disait cunnilingus? Mais bon, ce que j'en sais moi, hein…
Que dit Pierrette Merle dans son Nouveau dictionnaire de la langue verte?
Se mettre une (fausse) barbe: pratiquer le cunnilingus [sic! - c'est moi, JB, qui souligne]. Remarque: l'épilation féminine étant devenue, de nos jours, quasiment une règle de bonne conduite, l'expression n'a plus, depuis une bonne dizaine d'années, de raison d'être. Aussi s'emploie-t-elle moins qu'auparavant en début de XXIe siècle. Mouiller la barbe: c'était, naguère, l'expression consacrée pour évoquer, chez une femme, le fait de satisfaire un besoin pressant.
Et, repensant à Agnès Thurnauer, liant son projet avec ce sémantisme de barbe qu'on ignorait, on pense forcément au tableau désormais hyper célèbre de Marcelle Duchamp, de 1919, L.H.O.O.Q., où l'artiste avait plaqué une moustache à Mona Lisa, ainsi qu'on le voit ci-dessous:

© Marcel Duchamp

Est-ce que Marcelle avait pensé à l'expression ci-dessous en composant son tableau? D'un pur point de vue linguistique, c'est d'autant plus possible que le mot barbe, indique le Roberte, renvoie à l'origine "aux 'poils du menton (et des joues de l'homme (incluant parfois la moustache)'"; et est étymologiquement identique au lituanien barzdá, au vieux slave brada, à l'ancien haut allemand Bart (en allemand moderne Bart signifie certes barbe mais moustache se dit dans sa composition Schnurrbart) et j'ajouterai enfin que, en scandinave, bart signifie bel et bien moustache. Le pastiche/postiche (hö!) de Marcelle s'intitulant L.H.O.O.Q., on peut doublement se demander s'il n'y a pas un lien entre le détournement artistique, l'image représentée et le sémantisme au final sexuel qui lie les poils du visage à ceux du sexe féminin? Bon, tout ceci n'est qu'une supposition. Mais on est sûr que M. saurait nous renseigner du pur point de vue de l'histoire de l'art. N'est-ce pas, M.?

On retourne une toute dernière fois à l'explication de Pierrette Merle car elle vaut quand même son pesant de cacahuètes. Qu'est-ce qu'il dit, Pierrette?
Ah oui. On re-cite (et on souligne):
Remarque: l'épilation féminine étant devenue, de nos jours, quasiment une règle de bonne conduite, l'expression n'a plus, depuis une bonne dizaine d'années, de raison d'être.
C'est pas un soupçon machiste, ça, quand même Pierrette?

Oh, la barbe!

Parce que justement, et c'est en fait uniquement à cause d'elles qu'on a produit cette longue réfléxion: c'est de La Barbe qu'on voulait parler. La Barbe, ce collectif féminin et féministe, ces empêcheuses de penser et faire mâlement en rond, ces trublionnes qui s'immiscent là où elles ne sont pas invitées, vêtues de… fausses barbes (ha ha ha! maintenant c'est encore plus drôle) et qui viennent rappeler à nos mâles politiques et nos mâles dirigeants (les vieilles barbes - re ha ha ha!) à quel point les femmes sont exclues de leurs cénacles.
On peut voir toutes leurs actions filmées sur toitube ou sur leur site. Mais on a choisi celle-ci, au Sénat, parce qu'elle fait intervenir le à jamais tristement célèbre Gérarda Longuet, qu'on avait déjà vu en action au même Sénat, sur ce même blog tatoué et fumeur, mais cette fois à propos de l'homosexualité.
Attention, vous êtes prié(e)s de ne rater aucun des propos de Gérarda Longuet, merci.

Like I love you

Je traduis:
Elle me sourit et prend la direction de la maison. Moi: Julia? Elle s’arrête. Je lui dis: On ne peut pas passer son temps à haïr les gens, Julia. Ce n’est pas bon. Ce n’est pas bon et ce n’est pas bien.

Et, forcément, on pense (et particulièrement en cette journée) à cette chanson: To Love Somebody dont on apprend à l'instant qu'elle a été composée par… par… les… les… Bee Gees! Les Bee Gees! Eh ouais… Désolé de casser un mythe. Pourtant c'est pourtant vrai. Le morceau figurait sur leur troisième album, de 1967.
On va en écouter deux trois versions (selon allmusic.com, le morceau a été pressé sur 527 disques!), toutes les trois de 1969.
Donc, non, désolé, je suis franchement marri, mais on n'écoutera pas celle de Bonnie Tyler, ni celle de Kim Carnes, et encore moins celle de Rod Stewart. De même, on n'écoutera pas celle de notre pourtant chérie Dusty Springfield qui ne présente pas grand intérêt, hélas - on peut toujours y jeter une oreille ici.

La première, imp-ec-cable, indémodable, une des plus célèbres, par Nina Simone, qui date de 1969, avec ce son Motown qu'on adore (aaah! ces chœurs féminins!):



La seconde, qui n'est pas notre préférée, est celle de Janis Joplin, mais on la met pour Janis († RIP) parce qu'on ne saura jamais assez lui rendre hommage et justice pour avoir été la première femme de l'histoire de la musique rock à se libérer de l'emprise masculine.



Enfin, et évidemment, en version ska/reggae, on ne va pas écouter celle de Rita Marley, ni celle de Bunny Scott. Mais bien celle de Busty Brown, produite par Lee Perry - lequel a gardé les chœurs féminins qu'il a même rehaussés sur lesquels il a enfin plaqué ce son revive qu'on adore avec cet orgue Hammond toujours aussi entêtant (et sans oublier les accords de basse!).

mercredi 23 juin 2010

Le langage et le vocabulaire qu'on utilise

C'est quand, déjà, que je parlais de genre, sexe et traduction?
Ah ouais. Y a pile une semaine.
Je faisais un méga lapsus de mec.

Et je viens d'en refaire un.
Un pas piqué des hannetons.

J'étais censé traduire:
Julia a le soleil dans les yeux (…)
J'ai traduit:
Julia a le soleil dans les deux (…)
Ouiii…

On fait quoi pour se faire pardonner?
Et puis non. On se fait pas pardonner, c'est un terme du langage religieux - on se fait excuser, on demande à autrui d'accepter nos excuses.

Alors on fait quoi?
Allez, on ressort nos anciennes copines de L7 qui chantent, en 1993, Wargasm.
Et qui on voit, assis sur la scène? Assis côte à côte? Non? Si! Kurt Cobain et Courtney Love. Kurt Cobain… (soupir…) Kurt Cobain… (re-soupir…) Kurt Cobain († RIP).
Allez, cette fois on écoute le womyn* power des L7, avec la batteuse en slip et en soutif - génial! Et ça parle de quoi la chanson? Ça parle de nanas qui ont envie de baiser et qui baisent et qui en baisant déclarent la guerre aux mecs. Im-pec-cable! C'est par-fait! Ne changez rien.



* Womyn avec un Y puisque les féministes américaines refusent d'employer le terme women à cause du E qui fait penser à men = les hommes (= les mâles). Donc womyn pour complètement démasculiniser non seulement la réalité mais la taxinomie, la terminologie. Angela Davis ne disait pas autre chose hier, à propos d'autre chose. Elle disait à propos des années 60, comme quoi vers la fin des années 60 ils [les militantEs noirEs et homosexuelLEs] n'avaient pas forcément conscience, ne prenaient pas forcément conscience de la lutte à mener pour leur libération: "We wouldn't perhaps have the vocabulary, and there's always been a struggle over langage, over vocabulary (…)"
Voilà c'est exactement ça: la prise de conscience du langage et du vocabulaire. Le langage et le vocabulaire qu'on utilise. Au quotidien. La prise de conscience de soi, la prise de conscience de soi par rapport à l'autre, au groupe aux "institutions" (pour reprendre le terme d'Angela Davis) qui nous excluent, la prise de conscience de sa différence par rapport à une normativité (qu'elle soit homo ou hétérosexuelle, qu'elle soit politique (quand on est d'extrême-gauche) ou sociale (quand on appartient à une classe prétendument inférieure)) - cette prise de conscience passe d'abord par le langage et le vocabulaire qu'on utilise. La libération de soi passe d'abord par le langage et le vocabulaire qu'on utilise. La traduction passe d'abord par le langage et le vocabulaire qu'on utilise. La bonne traduction passe de toute façon et avant tout par le langage et le vocabulaire qu'on utilise.

Hystérie maternelle

Quel plaisir d'avoir la chance de de traduire ce passage à la fois tordant et effrayant.
Le contexte: une mère et sa fille, cette dernière doit avoir vingt à vingt-cinq ans, c'est elle la narratrice.

Elle pivote vers moi. Elle a les yeux rouges. Elle me demande: Tu restes à la maison ce soir? Moi: Non, j’ai un rendez-vous. Elle tourne la tête à nouveau, fixe le téléviseur. If it wasn’t for that stupid little dog, dit l’homme pendant que les sous-titres indiquent : «Si ce n’avait été pour ce stupide petit chien.» Tu veux que je reste à la maison? je demande pendant que l’homme dit maintenant: You tell him! Maman me regarde sans comprendre, avant de dévier les yeux vers l’écran. Et là, c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’en empêcher, je lui dis: J’y ai sérieusement réfléchi et… voilà… j’ai l’intention de déménager. Maman me dévisage. Longuement. J’ajoute: J’ai visité un appartement. Elle: Je ne crois pas que ce soit très malin de ta part, Helene. Tu vas te retrouver toute seule comme une âme en peine et tu vas t’ennuyer. Moi: Mais le loyer n’est que de deux mille cinq cents couronnes… Elle: Alors que tu ne devrais pas… Franchement je ne comprends pas! Moi: Non mais… punaise, quand même! Elle: Oui? Moi: J’aurai ma salle de bains individuelle… Elle: Je te signale que personne ne le remarquera, si tu rentres ou pas chez toi le soir. Ce qui signifie que, dans l’éventualité où tu te fais violer, tu pourras toujours courir pour trouver de l’aide! Et je ne te parle même pas de l’aspect financier. Comment tu vas te débrouiller financièrement, hein? Avec le loyer, l’électricité, la nourriture, les vêtements, le téléphone? Je te préviens, ma petite: si tu quittes la maison, ne compte pas sur moi pour payer ta facture de portable ou tes fringues! Songe: les serviettes hygiéniques coûtent à elles seules cent couronnes par mois! Cent! Moi: Du calme, maman, voyons!… Je vois à présent quatre personnes dans l’écran. Je dis: Il existe des serviettes hygiéniques moins chères que les bios. Je ne suis pas forcée d’utiliser des serviettes bios. Elle: Excuse-moi, Helene, mais là tu es complètement à côté de la plaque! Elle fixe l’écran en me lançant ça. Definitely not, dit un homme dans le poste, et les rires enregistrés de se déverser au même moment. Maman: Tu vas te sentir très seule, Helene, très très seule. Elle lâche un ricanement moqueur en me lançant ça. Parce que tu aimes vivre toute seule, Helene? me demande-t-elle. Non, rétorque-t-elle sans attendre ma réponse. Tu n’aimes pas ça du tout. Je te connais suffisamment. Si jamais tu déménages, tu vas devoir t’en enquiller, de longues soirées où tu te sentiras délaissée et abandonnée. Moi : Oui, mais il faut voir aussi les côtés positifs… Elle: Les côtés positifs? Ha! Parlons-en! Personne à côté de qui te réveiller le matin. Personne pour te dire de te lever. Personne pour te préparer ton petit déjeuner. Les rires enregistrés fusent une nouvelle fois. Elle: Je ne le ferais pas si j’étais toi, Helene. Attends au moins quelques années d’avoir trouvé un emploi décent et d’avoir mis un peu de sous de côté. Et à ce moment-là, on pourra étudier la situation d’un œil neuf, voir si je ne peux pas t’aider un peu financièrement. Est-ce que tu connais le prix de la nourriture, Helene? Combien il faut débourser chaque jour de l’année et combien ça coûte, tout mis bout à bout? Est-ce que tu le sais? Combien coûte un fromage pâte cuite, Helene? Et qu’est-ce que tu feras quand tu rentreras du travail? Tu ne trouveras personne qui t’attend avec le dîner sur la table. Personne pour t’écouter raconter tout ce qui s’est passé au bureau. Moi: Oui, mais c’est de ça que j’ai envie… J’ai beau dire et j’ai beau faire, je comprends que c’est inutile. En plus, je n’ai aucun argument à lui opposer. Elle continue: Helene, qu’est-ce que tu as à ne pas vouloir écouter les gens qui ont plus d’expérience de la vie que toi, hein? Explique-moi. Comment peux-tu en savoir davantage que moi? C’est juste quelque chose que tu crois. Parce que, s’il y a quelqu’un qui est bien placé dans cette pièce pour le savoir, c’est moi! Je dis: Oui mais l’expérience, ça s’acquiert… On peut apprendre… C’est bien d’apprendre en fonction de ce qu’on a fait… Elle: Alors là, si on devait tout apprendre en fonction de ce qu’on a fait, je peux te t’assurer qu’on ne ferait pas les choses bien! Non, on ferait mal. Mal mal mal! Mais pourquoi tu refuses de m’écouter quand je te dis que ta décision est idiote? En plus, tu n’auras jamais les moyens d’aller au cinéma, de manger au restaurant, de t’acheter des vêtements neufs. C’est cher de se nourrir, Helene. Et sans parler des petites choses auxquelles tu ne penses pas: le papier hygiénique, le shampoing, le jus d’orange, le lait… Et j’en passe, et j’en passe. Ça fait beaucoup d’argent. Et la poudre à laver? Tu y as pensé? Et si tu avais un besoin urgent de quelque chose? Une machine à laver, par exemple? Comment tu feras, hein? Moi: Ben… je peux apporter mon linge sale et le laver ici…? Elle sourit, secoue énergiquement la tête et répond: Ici? Non. Non, non, non et non! Ma maison ne va certainement pas se transformer en laverie, ma cocotte! Si tu pars d’ici, tu le fais dans les règles! Moi: Mais en général, dans les immeubles locatifs, il y a une buanderie collective au sous-sol… Elle: Une buanderie collective au sous-sol? Ah bon? Première nouvelle. Parce que tu crois qu’une buanderie collective va être la solution à tous tes problèmes? Mais tu te fourres le doigt dans l’œil, Helene! Et qu’est-ce que tu feras si tu as besoin d’un nouveau téléphone portable? Et comment tu feras pour payer tes tickets de bus, hein? Moi: Il faut que j’économise davantage, c’est tout… Elle: Helene, je t’en prie, écoute-moi. Je te parle en connaissance de cause, parce que je suis moi-même passée par là… Le générique de fin défile sur l’écran, au rythme d’une musique guillerette. Elle continue: Ce n’est pas pour être méchante si je veux te dissuader de quitter la maison. Mais je ne comprends pas pourquoi tu tiens coûte que coûte à le faire quand tout, et je dis bien tout, indique que tu ferais mieux d’attendre un petit moment avant de partir d’ici. Et ne va pas croire que tu peux t’enfuir à toutes jambes d’ici et revenir comme bon ça te chantera! Ah ça non! Si tu pars d’ici, très bien, tu pars d’ici, point à la ligne. Dans ce cas tu me remets ta clé et tu viens en visite que si et seulement si tu y es invitée! Je fais mine de partir, elle se lève pour m’emboîter le pas, me suit jusque dans le couloir, dit: Et je te préviens, hein, ne compte pas sur moi pour te prêter de l’argent! Moi: Non, maman… Je monte les marches. Des photos de moi enfant partout dans l’escalier. Ce n’est pas sain d’être là, partout: moi en train de manger une glace, moi sur le pot, moi moi moi… J’entre dans ma chambre. Et là qu’est-ce que je vois? Non, j’y crois pas… Un poster au-dessous de mon lit, un pur-sang arabe lancé au galop dans un champ, ça doit faire plus de dix ans qu’il est accroché au mur et je ne m’en rends compte que maintenant.

© Gjøre godt, Trude Marstein, Gyldendal Forlag, 2006
© Faire le bien, traduit par Jean-Baptiste Coursaud, éditions Stock, 2010

lundi 21 juin 2010

Le badminton

Et pendant qu'en fond sonore, l'Espagne vient de marquer un but contre le Honduras, je traduis, hyper consciencieux:
Avant y avait pas de piscine: on jouait au badminton ou au foot. Alors que maintenant on pourrait pas. Plus de place. Pour faire du foot c’est plié. Reste le badminton.

Forcément, je pense à la chanson de Katerine, Le Badminton, extrait de L'éducation anglaise, de 1994, qu'on écoute ci-dessous. Et, fatalement, je repense à cette conversation loufoque au sujet de Katerine avec der Papa, que j'avais déjà relatée ici.

Salle de Bal(lhaus) (5)

Je dois traduire cette phrase:
Det blir ikke Siv og meg.

Et elle n'est aussi facile que ça.
Étrangement, en anglais, elle fonctionnerait à merveille. Peut-être parce que jai ce standard de jazz dans la tête: There Will Never Be Another You, de 1942.

J'essaie de trouver une traduction pas trop mauvaise. Ça donne ça:
Sauf qu’il n’y aura pas de Siv et moi. Je le sens. Il n’y aura pas de cuillers en argent. Il n’y aura pas de vacances sur la côte. Siv va me quitter. Elle va mettre un terme à notre relation.

Et, revenant à la chanson, j'essaie de trouver la plus belle interprétation que je connaisse, évidemment par Rod McKuen (et une pensée tendre pour M.) - en vain. La seule qui au final ressorte du lot, du moins telle que je la souhaite, c'est-à-dire alanguie, nostalgique sans être dépitée, c'est celle par Frank Sinatra, de 1961 - et au diable sa voix ronde et rouée d'indécrottable crooner, ainsi que les arrangements grandiloquents et les violons dégoulinants.

La beauté malgré tout

On parlait juste avant, en allemand, de l'amitié, du fait que voir ces deux messieurs (Stranger Cole et Gladstone Anderson) être toujours amis 40 ans après, malgré tout, malgré les absences, malgré les séparations, est source de réconfort, de joie, d'espérance. On parlait juste avant de la beauté, qu'il faudrait toujours chercher la beauté, qu'il faut toujours se laisser émouvoir et transporter par la beauté, que l'un des buts de ce blog c'est aussi ça: montrer la beauté (et on s'en branle de savoir si cette phrase qu'on vient d'écrire est cucul la pral).
Et, l'instant d'après, on traduit ce passage, qui montre justement ça: la beauté- la beauté malgré tout.
Le contexte: un couple, au restaurant, en train de manger des crevettes. Elle s'appelle Siv, il s'appelle Are. Le lecteur sait que Siv veut plaquer Are, Siv ne sait pas comment le dire à Are, le lecteur tout comme Siv ne savent pas encore qu'Are se doute de tout:

Dis-moi, Are… Il y a une chose dont je ne suis pas très sûre… Voilà, c’est maintenant que ça va avoir lieu. J’attends ce moment depuis longtemps. Et pourtant je n’y suis pas du tout préparé. J’ai la sensation que je ne serai plus jamais en état de soulever un verre. D’arracher une tête de crevette. De tenir un couteau pour étaler sur mon morceau de pain une couche fine et régulière de beurre. De ne plus pouvoir faire signe au serveur que je veux régler. Et uniquement de rester là, cloué à mon fauteuil, infichu de bouger. Oh, Siv… ma chérie, qu’est-ce que tu peux bien avoir à me raconter? Je voudrais être une crevette, et d’être recroquevillé en position fœtale dans ma carapace. Siv bat des cils, coince une mèche rebelle dans ses cheveux brun foncé et dit: Je me demande si ce n’est pas trop pour changer les vacances. Sans compter que c’est bête de solder tous ses jours en même temps. J’aurais pu travailler la semaine prochaine puis prendre une semaine en août… J’attrape une crevette, lui enlève la tête avec un geste qui se veut machinal, un peu absent, tout en observant un point sur la gauche du parasol: des gens connus? Enfin bon, ajoute Siv, ça n’a pas grande importance. Et, comme sa remarque me fait brusquement repenser à une phrase qu’elle vient à l’instant de me dire, je lui demande en la regardant: Mais que tu crois que tu l’auras? Elle: Je ne sais pas… J’enlève la carapace et porte le corps dénudé de la crevette à ma bouche. Qu’est-ce que tu vas faire en août alors? je lui demande. Elle répond: Je n’en sais rien, je te l’ai dit. Peut-être éparpiller les jours… Moi: Avant, je croyais que les crevettes vivantes étaient roses. Elle sourit: Elles sont grises, n’est-ce pas? Je souris à mon tour: Oui… Et ce «oui», je le prononce en clignant lentement des yeux, avec une décontraction qui frise la démence. Je pense: Non, je ne veux pas. Je ne le veux pas. Tu ne dois pas me quitter. Tu ne peux pas faire ça, Siv. Je veux rester avec toi, pour toujours. Je t’aime, Siv. J’enai les larmes aux yeux quand ces pensées défilent dans ma tête. Je dis: Moi je suis en vacances la semaine prochaine, et ç’aurait été bien de la passer ensemble, mais bon… C’est pas un drame, hein! On passe tellement de temps ensemble! Et là-dessus je lâche un petit rire bref.

jeudi 17 juin 2010

Les mycoses

Histoire de commencer la journée en étant comme tous les jours sérieux et eficace, JB, donc traduit. Et il traduit ça:

Camilla? me dit Anniken. Regarde ça… C’est quoi d’après toi? La jambe repliée, elle examine l’ongle de son gros orteil. La peau est rouge et fendillée. Une mycose de l’ongle, peut-être? je réponds. Tu crois? elle demande. Attends, deux secondes, je réponds, j’ai un dictionnaire médical… J’entre dans la maison, je trouve tout de suite le bouquin en question dans la bibliothèque. Je vais à la page consacrée aux ongles. Une grande photo représentant une mycose de l’ongle. Ça ne ressemble pas à l’ongle d’Anniken. J’emporte le livre et lui montre la page en question: Regarde. Là il y a une photo d’une mycose de l’ongle, mais je crois pas que ce soit ça…

JB ne connaît rien aux mycoses des ongles des pieds. Du coup, il va regarder sur gougueule et là, il apprend que: 1) une telle mychose s'appelle onychomycose; 2) dixit le toujours aussi détaillé doctissimo.fr: "Mycoses des ongles, c'est pas le pied!", et, pour pousser la blagouille jusqu'au bout, JB pense: "Ça me fait une belle jambe!" 3) la saloperie en question peut dans les cas extrêmes ressembler à ça:


Miaaam… JB trouve qu'il commence la journée décidément en beauté…

Je poursuis (et je laisse le mot en norvégien:
Elle me prend le livre des mains, lit, tourne les pages, relit ce qu’elle vient de lire. Elle pose le bouquin dans l’herbe, examine l’ongle de son orteil. Elle dit: Non, je crois pas que ce soit une mycose. Je crois que c’est un neglevollbetennelse… Moi: Un quoi?

Oui, un quoi?
Bon. Betennelse, ça signifie infection, inflammation. Negl désigne un ongle. Voll, en principe c'est une prairie, mais naturellement (hö!) c'est pas ça. Non, je découvre que voll, c'est aussi un support, un remblai. Bon…
Il ne me reste plus qu'à continuer de consulter les pages médicales consacrées ces joyeuses infections… unguéales, comme on appelle (donc: de l'ongle).
Et, après une heure d'observations approfondies, de biopsies sémantiques et autres examens lexicographiques, je suis en mesure d'affirmer que la fameuse neglevollbetennelse n'est autre qu'un périonyxis, et je peux donc traduire:

Je crois que c’est un périonyxis… Moi: Un quoi? Et Anniken lit à voix haute: «Périonyxis. Les symptômes traditionnels se traduisent par une inflammation des replis cutanés situés en périphérie de l’ongle, tant au niveau de la cuticule que des sertissures latérales. L’infection s’accompagne d’un œdème rouge et d’une tuméfaction superficielle. On observe parfois un suintement purulent du bourrelet inflammatoire.» Tu ne trouves pas que ça a cette allure-là? elle demande. Je m’approche pour regarder et, oui, ça a bien cette allure-là. Je dis, en lui montrant la photo de la mycose de l’ongle: Oui, c’est clair. Parce que ça ressemble décidément pas à une onychomycose. Elle: Tu as raison. Moi: Sauf qu’il n’y a pas d’écoulement de pus… Elle: Oui, d’accord. Mais ils disent bien: «parfois». Moi: Il est aussi écrit que le traitement se fait à base d’antifongique ou d’antibiotique. Mais ça ne doit pas être bien grave puisqu’ils précisent aussi qu’il s’agit des «symptômes traditionnels». Elle a l’air tellement inquiète, malheureuse comme les pierres. Tout ça à cause d’un ongle… Je dis: Tu verras comment ça évolue dans quelques jours. Elle: Oui, je vais faire ça.

Eh oui, une heure et demie de travail rien que pour ça. "Tout ça à cause d'un ongle…" Pff… Vive les mycoses!

mercredi 16 juin 2010

Veut mais peut peu

Megahypersuper lapsus!!!

Le contexte:
C'est une fille de 14 ans qui s'adresse à son père.

Je suis censé traduire:
Je ne veux pas avoir de seins.
Et je me vois traduire (et c'est moi qui souligne):
Je ne peux pas avoir de seins.

Ben ouais… C'est un mec qui traduit. Booon.
Veut mais peut peu, quoi - comme me disait mon prof de maths en terminale.

Il est où mon ouvrage très sérieux de chez St. Jerome Publishing intitulé Gender, Sex and Translation? Ah ouais, le voilà.
Et elle dit quoi, déjà, Pilar Godayol dans son article seminal, comme on dit en anglais, qu'elle titre Frontera Spaces? Voilà, elle dit ça, à propos de (et là encore c'est moi qui souligne) la traductrice (mais ça me concerne en tant que traducteur tout pareil):
We should remember that the practice of translation as/like a woman - and here lies the heart of the controversy between feminist translation theorists - must be based on permanent criticism of the subject itself since, as Carol Maier points out, "translation must problematize identity". Translation as/like a woman does not mean translating bearing in mind the multiple identities the translator has accumulated throughout her professional career, but rather translating from a borderland, a reflective and self-critical space in which the representations of the feminine subject translator are constantly modified and recreated. Perhaps, translating as/like a woman should not be understood as a utopian or chimerical space of political and social emancipation. Perhaps, instead, we should begin to read it as a borderland in which identity and textuality are constantly (re)written from a point of view of commitment and negotiation.

Pour ma peine, et pour conclure, on va écouter l'épatante Kim Gordon de Sonic Youth chanter Shoot - et dézinguer un mec au passage.

lundi 14 juin 2010

Hand(ball) ou/oder Foot(ball)

Et je traduis cette phrase (c'est un garçon de 14 ans qui pose la question):
Tu trouves ça nul le hand? Tu préfères le foot toi aussi?
Und ich übersetze gerade diesen Satz (ein 14-jähriger Junge spricht):
Findest du auch Handball doof? Magst du auch Fussball besser?

Um den eklatanten gestrigen Sieg der Nationalmannschaft der DöDöRrr über die arbeiterfeindliche Bundesrepublik zu markieren, erinnern wir uns an einen anderen Sieg der DöDöRrr, in 1972, mit einem 3 zu 2 über die BRD. (Ja, die Bilder sind ein bisschen schlecht: die antikommunistische Leitung der Olympischen Spielen in München haben nämlich den objektiven Journalisten der DDR nicht den schlechsten Platz gegeben, aber noch dazu haben die ihre Kamera manipuliert, so dass sie keine guten Bilder zurück zum Volk bringen könnten.)
Pour marquer l'éclatante victoire d'hier soir de l'équipe nationale de la RDA sur la scélérate et  impérialiste RFA, nous nous souvenons d'une autre brillante victoire de la RDA sur la RFA, en 1972, aux Jeux Olympiques de Munich. (Oui, les images sont mauvaises, mais c'est la faute des organisateurs anti-communistes des JO qui, non contents de donner la plus mauvaise place aux journalistes objectifs de la RDA, ont truqué leur caméra pour qu'ils ne puissent rapporter au peuple de la RDA des images convenables.)