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mercredi 6 février 2013

"J'aime pas Martine!" (elle est bardot et stolide)

Et JB, actuellement en pleine groovisation, tombait l'autre jour sur cette perle qu'il ne connaissait pas:



Oui! Sacha Distel (!!!) avec Bribri, mis en musique par Serge Gainsbourg, au sitar et à la guitare — cependant que, à la fin du scopitone, Sacha et Bribri s'essaient avec (bri)brio à la air guitar.

Or, non seulement JB a traduit hier soir le passage suivant, alors qu'Elling est en train de perdre la tête (au sens propre) — et c'est douloureux de voir un personnage qu'on suit depuis trois romans, qu'on croyait sorti d'affaire, question santé mentale, replonger de plus belle dans une folie qui n'est plus douce du tout, mais menace de la renvoyer à la case départ: l'internement:
Sur la quinzième chaîne, je pouvais sonder à loisir la vie mentale de Brigitte Bardot. Oui, LA Bardot en personne! Cela remontait à l’époque avant qu’elle n’entreprenne de s’inquiéter du bien et du mal qu’on fait aux animaux.

Car à ce concours de circonstances s'ajoutait une troisième coïncidence comme JB les adore (ce qui fait, aussi, trouve-t-il, que la vie vaut doublement le coup d'être vécue). En effet, quelques jours plus tôt, dans le Dictionnaire comique de Le Roux, publié en 1750, il trouvait l'entrée suivante:


Quoi? s'écriait JB, dans son palais socialiste, décidément ravi des coïncidences que la vie nous réserve malgré tout de façon merveilleuse. Un bardot est un être stupide?! Ça alors!

Défini en moyen français par le Godefroy comme une bête de somme, le bardot, au sens propre, est en fait ce qu'on appelle vulgairement un mulet. Ou pas tout à fait, nous informe le TLF:
Animal hybride produit par l'accouplement du cheval et de l'ânesse
Buffon, dans son Histoire naturelle (des quadrupèdes 1753-1767), nous apprend comment faire le distinguo entre le mulet et le bardot:


Pas étonnant, donc que le bardot, à l'instar de son cousin l'âne, devienne synonyme de personne sotte quand il désigne un homme ou une femme. Comme le précisait JB il y a quelques jours, le Robert des expressions et des locutions (1993) explique que "l'âne symbolise la sottise depuis l'Antiquité".

Si ce sens, et donc le terme avec lui, disparaît des dictionnaires d'argot dès le XIXe siècle, le dernier ouvrage à le mentionner est celui de d'Hautel, le Dictionnaire du bas langage (1808):


Le mot est ancien, donc, tout comme la métaphore. Il connaît des orthographes différentes.
Bardou chez Gilles Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue françoise (1694), qui nuance la définition admise par la majorité des lexicographes:


Bardolin chez chez François Lacombe, dans son Dictionnaire de la langue romane ou du vieux langage françois (1768):


Lequel Lacombe indique un autre mot pour désigner l'être stupide — et peut-être peut-on se demander s'il n'a pas confondu le U et le N, étant donné qu'il adopte la définition de Ménage.


Que la graphie soit bardot, bardou, bardolin ou bardelot, il s'agit au sens propre d'un mulet utilisé comme bête de somme, donc utilisée pour porter des charges (au contraire de la bête de trait, comme le cheval, qui va tirer un véhicule, qu'il s'agisse d'une charrue ou d'une carriole), puis, au sens figuré, d'un être stupide, lourdaud, idiot. À en croire Oudin dans ses Curiosités françaises (1640), qui nous confirme l'ancienneté du tour métaphorique, il existait même une autre expression:


Et finalement, cette expression Bonjour bardot, bien que tombée en obsolescence, a retrouvé une vigueur sémantique grâce à l'actualité récente. Comme quoi il n'y a décidément pas de hasard, rien que de (mal)heureuses coïncidences — rapport évidemment à ce que JB disait supra à propos d'elles.

Quant à la locution passer pour bardot, elle serait non seulement mal retranscrite mais mal comprise. Employée au Moyen Âge, elle n'aurait rien de péjorative ni moqueuse, mais se serait développée par analogie: ne pas payer de taxe de passage se disait ainsi passer par bardot (et non pas pour). Le philologue et lexicographe Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye insistait sur ce point dans son Dictionnaire historique de l’ancien langage françois (1749):


La polysémie du verbe passer (passer pour et passer par), ajoutée à la proximité phonique des prépositions par et pour a fait le reste.

Mais, question mots oubliés, il en est un autre, cité supra, en latin, que JB avait découvert il y a quelques mois, qu'il ne connaissait pas. Ou plutôt: il était tombé par hasard sur la forme substantivée de l'adjectif latin stolidus: la stolidité. Il en avait parlé à propos d'un autre mot: ruthubuth, qu'il s'est mis en tête de remettre à la mode (bon, JB l'avoue, depuis, il ne l'a pas encore employé — Marx merci!). La stolidité, de façon immédiate, c'est la stupidité, histoire donc de rester dans la sottise et les bardots de toutes sortes.

Le terme est toujours employé en moyen français, qui connaît une ribambelle de synonymes pour désigner l'imbécillité (JB rappelle: un imbécile mais une imbécillité). Et c'est d'ailleurs le substantif que retient John Palsgrave dans sa grammaire française (JB rappelle: la première grammaire française est une grammaire anglaise), L'éclarcissement de la langue française, publiée en 1530:


Et on admire au passage le merveilleux besterie (= bêterie), que le Godefroy, le dictionnaire de moyen français, enregistre à côté de la bestardise, pas mal non plus, mais aussi de notre bestise (= bêtise) contemporaine qui désigne plutôt "le caractère de celui qui est bête", cependant que la bestiauté (oui, celui-ci existe aussi) montre comme nul autre comment le sens passe de la barbarie (notre bestialité moderne) à l'acte bête, stupide:


Ce long recensement pour en pointer un autre, et par là même de cerner le sens exacte de l'adjectif stolidus et de son substantif stoliditas. Voici comment les explique le Gaffiot:


Être stolidus renvoie donc davantage aux manières qu'au caractère d'une personne ou ses actes (confer les nuances autour des différents mots désignant la bêtise). De fait, le latin n'était pas en reste pour nommer l'imbécillité. Voyons l'éloquente liste que nous offre Jean-Baptiste Gardin-Dumesnil dans son ouvrage Synonymes latins et leurs différentes significations (1777):


Nous reconnaissons aujourd'hui certains adjectifs de cette liste (hebes = hébété, demens = dément, insanus = insane, etc.) alors que d'autres, bardus, stultus et, donc, stolidus n'ont pas eu d'équivalents dans l'histoire du français. Dans son livre Traité des synonymes de la langue latine (1853), Émile Barrault les définissait comme suit:

Et si Gardin-Dumesnil nous propose cette définition pour l'adjectif qui nous intéresse:


Barrault est pour sa part d'un tout autre avis:


Qu'il soit bouché à l'émeri en plus d'être à côté de la plaque (ce qui n'est pas sans rappeler l'emploi contemporain de l'adjectif bovin quand il qualifie le regard), ou que sa stupidité soit confite dans la fatuité, le stolidus n'a en tout cas pas les honneurs de ses congénères. Et il est au final bel et bien ce lourdaud qui définira également le bardot.

En français, la stolidité ne connaîtra pas de fortune lexicale. La base Gallica de la BNF n'en recense que 33 occurrences et, déjà en 1742 dans Traité de l'orthographe franc̜oise, en forme de dictionaire, Charles Leroy écrit: "On doute de l'usage de ce mot." Et, dans son Nouveau dictionnaire universel des arts et des sciences, françois, latin et anglois, que traduira en français (1756) le lexicographe Jean-François Féraud (l'auteur du Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88), l'anglais Thomas Dyche explique:


La stolidité est donc au-delà de la stupidité. Ce qu'induisaient étymologiquement les adjectifs latins vesanus et vecors, composés tous deux du préfixe ve- = hors de. Un vesanus est celui qui est hors de la santé mentale et physique (sanus = sain de corps puis sain d'esprit), de même qu'un vecors se situe au-delà de l'être pourvu d'un cor, c'est-à-dire d'abord un cœur, puis une âme (confer la grandeur d'âme) et enfin une raison. Autrement dit, quiconque est taxé de °stolide est encore plus stupide que le stupide de base. C'est en tout cas le sens que lui donne Thomas Hobbes dans son ouvrage De la nature humaine (1650):


La stolidité en tant que superlatif de la stupidité est employé une dernière fois dans le roman Pauvre fille (sic!, également appelé "roman fataliste") écrit en 1834 par un certain Victor Le Floch qui introduit les deux substantif dans une gradation significative:


Mais le stolide n'a pas disparu de toutes les langues. L'italien l'a conservé ainsi que son dérivé du latin stultus = stolto, comme nous le confirme le Wiktionnaire  italien:


Et la traduction en anglais de cet article nous liste tous les termes de la même famille:


Car en anglais également, la stolidité (stolidity) s'est conservée. Mais elle a suivi un autre parcours sémantique. Emprunté au XVIe siècle au français, le substantif garde d'abord son sens premier: foolishness, employé par Palsgrave, ou stupidity. Mais, en 1780, dans son General Dictionary of the English Language, Thomas Sherridan le déclare "inusité":


Si le sens premier a disparu, le mot n'a pas disparu. Aujourd'hui, il désigne l'impassibilité, l'apathie, l'absence de d'émotions. En fait, le cheminement sémantique est le même, mais à l'envers, que pour l'adjectif stupide: l'homme (ou la femme) stupide, c'est d'abord quelqu'un frappé de stupeur et qui, de ce fait, divague, devient idiot: stupide. En anglais, la femme (ou l'homme) stolid, c'est d'abord quelqu'un de stupide et qui, parce peu bavard, avec un air évaporé, en devient impassible puis apathique.

Car enfin, de tous les adjectifs latins, c'est bien le stupidus qui connaîtra la fortune lexicale la plus grande et la plus internationale, en anglais, donc, mais dans toutes les langues romanes (mais aussi en tchèque). L'autre synonyme qui a connu une fortune semblable est idiot, adoré par toutes les langues germaniques (confer le film de Lars Von Trier) et tout aussi vivant dans les langues romanes. Et, à voir cette capture d'écran que JB avait réalisée en 2010 tant il lui trouvait déjà un air stolide & stupide, on peut se demander si la linguistique ne nous aurait pas menti de bout en bout sur cette question du mulet…


Babaille!

mercredi 28 juillet 2010

Monoxyle

Je veux traduire pour ce roman adolescent la phrase suivante de telle manière:
La table se compose d'un plateau monoxyle.
Mais ça ne va pas. Bien sûr que non. Monoxyle, un ado ne peut pas connaître le mot. Donc il saute - l'adjectif, je veux dire.

Ça veut dire quoi, monoxyle?



Bon, déjà, je me trompais - puisque le TLF confirme que le terme ne désigne que les embarcations.

Je le tiens d'où ce mot? Et je l'ai appris quand?

Je le tiens de ce recueil d'Henri Michaux (oui, je sais, il est taché - il a servi, les livres doivent servir, doivent avoir des taches):

© icke

Ce recueil de poèmes en prose, publié en 1981, est dans l'air du temps (de l'époque), où on s'intéresse à l'art brut, à la folie, à l'hôpital, aux aliénés, à la psychiatrie. Et c'est sur tout ça, aussi, qu'écrit Henri Michaux dans la première partie de l'ouvrage intitulée Les Ravagés, comme il l'explique dans un brève introduction:

© icke © Henri Michaux © Gallimard

Quant au poème où intervient l'adjectif monoxyle, c'est le suivant:

© icke © Henri Michaux © Gallimard

Voilà: la lourde pirogue monoxyle. Une embarcation, donc.
Bon, tant pis pour mon plateau monoxyle. Et puis on s'en fout en fait.
Non, ce qui compte ici, c'est Henri Michaux, ce sont ces poèmes.
Sans eux, et sans ma professeur de français de l'époque, jamais je ne me serais ré-intéressé de cette manière à la littérature (la phrase est conne mais l'époque l'était aussi). C'était une porte ouverte sur le cerveau, sur la compréhension du cerveau, sur la libération, sur la découverte de soi, sur l'émancipation.
Donc: merci Mme G, et merci Henri Michaux.
On avait envie de voir ou d'entendre Henri Michaux, mais les moteurs de recherche ont oublié Henri Michaux dans leur stockage - forcément, se dit-on, mauvais. On trouve sur le site de l'Ina la lecture par Suzanne Flon d'un poème du Belge ayant renié sa nationalité (ah oui: et qui n'a pas parlé pendant des années, jusqu'à ce qu'il découvre le dictionnaire, lise véritablement le dictionnaire et trouve finalement un langage, dans tous les sens du terme), et elle le lit magnifiquement.

Et puis on trouve une lecture, en français par le jeune poète norvégien Simen Hagerup - les Hagerup forment de mère en fils en nièce et en cousin une génération d'écrivains, on en est aujourd'hui à, me semble-t-il, la quatrième génération. On va l'écouter, même si la lecture n'est pas parfaite, rien que pour lui rendre hommage car l'exercice, pour un non-francophone de naissance, est loin d'être aisé.



Et puis, enfin, on trouve un extrait de l'œuvre du compositeur polonais Witold Lutosławski, intitulée, Trois poèmes d'Henri Michaux de 1962/3. La pièce ci-dessous s'intitule quant à elle Repos dans le Malheur et le poème est le suivant:
Le Malheur, mon grand laboureur,
Le Malheur, assois-toi,
Repose-toi,
Reposons nous un peu toi et moi,
Repose,
Tu me trouves, tu m'éprouves, tu me le prouves.
Je suis ta ruine.

Mon grand théâtre, mon havre, mon âtre,
Ma cave d'or,
Mon avenir, ma vraie mère, mon horizon.
Dans ta lumière, dans ton ampleur, dans ton horreur,
Je m'abandonne.

vendredi 23 juillet 2010

La folie épidémique

JB est redevenu un traducteur multi-tâches, reprenant le matin une traduction laissée de côté, Ivoire noir, un roman pour adolescents, et l'après-midi la nouvelle de Sara Stridsberg.
Ivoire noir est une fantaisie africaine inspirée par Au cœur des ténèbres, la nouvelle de James Conrad qui a elle-même inspiré Francis Ford Coppola dans la réalisation d'Apocalypse Now.

Petit retour sur textes et images.
Publié en 1902, Au cœur des ténèbres raconte le voyage de Marlow dans la jungle africaine du Congo pour retrouver la trace du colonel Kurtz, directeur d'un comptoir de commerce dont on est sans nouvelles.
Réalisé en 1979, Apocalypse Now transpose le récit au Vietnam où, comme Marlow, un certain Willard remonte trois jours durant un fleuve pour remettre la main sur le colonel Kurtz, homme devenu fou et ayant pris le commandement d'un groupe d'indigènes.
Publié en 2005, Ivoire noir montre deux adolescents, l'un norvégien et l'autre libérien réfugié en Norvège, partir en Côte d'Ivoire pour retrouver la mère du second, elle-même réfugiée dans le nord du pays à la suite de la guerre civile qui a ravagé le Liberia, cependant que la Côte d'Ivoire est pendant leur voyage en proie à la sécession.

Puis je traduis ce passage:
(…) je commence lentement mais sûrement à sombrer dans un inconnu dont je ne suis pas certain qu’il me plaise. Et si, en fin de compte, cet inconnu n’était autre que la force réconciliatrice présente dans toute folie passagère?
Et je suis interloqué par la deuxième phrase. Se peut-il qu'il y ait une "force réconciliatrice présente dans toute folie passagère"? Vraiment? Je ne sais pas. Je ne le sais vraiment pas. Et je reste identiquement interloqué par mon incapacité à pouvoir répondre à cette question. Il faudrait justement que je demande à Sara, je suis sûr qu'elle a un avis, et je pense sans pouvoir expliquer pourquoi qu'elle répondrait par l'affirmative.

Quoi qu'il en soit, je subodore dans ce passage la plume de Conrad - puisque l'auteur d'Ivoire noir cite à maintes reprises des phrases de la nouvelle écrite par l'écrivain d'origine polonaise ne en Ukraine et forcé à l'exil. Mais il les cite explicitement, ce qui n'est pas le cas ici. Par acquit de conscience je vais vérifier dans le texte original que Wikisource met généreusement à disposition des lecteurs. Or j'ai beau taper les mots madness, force, reconcil (le début tant du verbe que du substantif): en vain, rien. À ma grande surprise, le mot madness, folie, n'intervient qu'une seule fois:
He gave me a searching glance, and made another note. ‘Ever any madness in your family?’ he asked, in a matter–of–fact tone. I felt very annoyed. ‘Is that question in the interests of science, too?’ ‘It would be,’ he said, without taking notice of my irritation, ‘interesting for science to watch the mental changes of individuals, on the spot, but ...’ ‘Are you an alienist?’ I interrupted. ‘Every doctor should be—a little,’ answered that original, imperturbably.
Et là, je suis entièrement d'accord. La je comprends.
La toujours impeccable traduction de Jean-Jacques Mayoux (la meilleure, pour les avoir toutes comparées), datant de 1980, dit en français:
Il m'inspecta du regard, et prit une autre note. “Des cas de folie dans la famille?” demanda-t-il, d'un ton détaché. J'étais furieux. “Est-ce que cette question-là aussi est dans l'intérêt de la science?” “Ce serait”, dit-il, sans prendre garde de mon irritation, “intéressant pour la science d'observer les changements de mentalité des individus [modifications mentales aurait peut-être été plus juste, mais bon…], sur place, mais…” “Êtes-vous aliéniste?” interrompis-je. “Tout docteur devrait l'être… un peu”, répondit le bonhomme, imperturbable.

Quoi qu'il en soit, j'entreprends de rechercher quelques passages dans Apocalypse Now qui donnent à voir la folie de Kurtz, telle qu'interprétée par Marlon Brando et ayant suscité chez moi cette impression rétinienne qui ne m'a jamais vraiment quitté. Je retrouve ça:



Coïncidence, l'hiver dernier, à l'époque où j'entreprenais cette traduction, j'étais allé voir au Deutsches Theater une adaptation (relativement ratée) par Andreas Kriegenburg de Au cœur des ténèbres qui voyait au début de la pièce les personnages griffonner sur les murs (ce qui était pour le coup très réussi):

© Arno Declair

Et aujourd'hui, rapport à la folie dont parlent les trois œuvres citées supra, rapport à Conrad et la folie et l'écriture sur les murs, je repense à un autre film sur la folie, Epidemic, de Lars von Trier, réalisé en 1987 et relativement méconnu du grand public.
Il faut absolument revoir Epidemic. Le film raconte l'histoire de deux scénaristes (Lars von Trier et Niels Vørsel, dans leurs propres rôles) qui, ayant perdu le scénario d'un film qu'ils devaient réaliser, se mettent à imaginer une nouvelle histoire. On les voit, dans ce passage peindre le synopsis sur le mur:



Ce qui est passionnant, dans cette scène, quand je la revois plus de vingt après, c'est à quel point elle me rappelle le film de Chris Marker, La Jetée, de 1963 - qui avait déjà été présenté sur ce blog tatoué et fumeur. Non pas dans la construction ni dans le mode narratifs, mais plutôt dans le traitement de l'image et peut-être un peu dans le genre que les deux films ont choisi et qui est celui de l'anticipation: chez Marker, le monde est "pourri" par la radioactivité, chez von Trier, ce même monde (l'Europe, nommément) est victime d'une épidémie. Toujours est-il que chez les deux réalisateurs, il y a ce noir et blanc assez identique ainsi que ces images d'expériences cérébrales qui sont assez communes (même si celles-ci agissent différemment: externes chez Marker, internes chez von Trier). On regarde un bout de La Jetée, notamment à partir environ de 3'25''



Voilà, une large boucle est bouclée, et nous venons de voir dans deux films réalisés à plus de 25 ans d'intervalle les fameuses modifications mentales dont nous parlait Joseph Conrad plus haut et en 1902, ainsi que la folie qu'il mentionne explicitement juste en passant mais dont l'auteur d'Ivoire noir et Francis Ford Coppola dans Apocalypse Now montrent et évoquent inlassablement.
Ce qui, en guise de conclusion, réunit enfin Conrad, Coppola et von Trier, c'est ce à quoi ce dernier fait allusion quand il développe l'idée d'épidémie. Il y a dans la folie de Kurtz une espèce de dispositif contagieux; il y a une dimension épidémique qui va toucher quiconque côtoie Kurtz, y compris le lecteur. Il y a également dans les paysages décrits (l'Afrique et l'Asie) une seconde dimension épidémique et contagieuse qui n'est pas sans rappeler la phrase de Raymond Roussel: "L'Afrique rend fou."

On se quitte avec Epidemic et la folie. On regarde, une fois n'est pas coutume, la fin du film, lorsque la folie devient épidémique en même temps que l'épidémie rend fou.
ATTENTION: ÂMES SENSIBLES S'ABSTENIR, LE PASSAGE EST TRÈS, TRÈS DUR!

lundi 9 février 2009

Un instant d'effroi

Tout a commencé par cette traduction du roman de Johan:
LienJ’ai pensé à l’espace, je me suis dit que si je devais partir maintenant, mettons pour le milieu de la Voie lactée, et si j’y allais à la vitesse de la lumière, il me faudrait vingt et un ans pour y arriver, alors que NN, étendue dans son lit, serait forcée d’attendre trente mille années avant de me voir revenir.
Sauf que, personne ne voyage aussi vite.
Voilà à quoi je pensais quand j’étais triste.
Einstein veillait à ce que nous ne nous éloignions pas trop l’un de l’autre.

Réflexe de traducteur, je lis un mot dit "technique" et donc je vais vérifier (si j'emploie le bon mot, si la terminologie annexe est correcte, si ma représentation est la bonne, etc.) Et donc je lis: Voie lactée. Je vais dans Wikipedia vérifier la Voie lactée. Évidemment, comme je suis curieux, et en plus comme je n'y connais absolument rien en physique/chimie/mathématiques (non, pas la biologie: depuis, j'ai appris), bref, comme je suis une brèle en sciences, je lis. Ça m'intéresse. Je m'instruis. (Et bien sûr en attendant, piégé par ce réflexe capitaliste du rendement, je me dis que je ne traduis pas…)

Et là je tombe sur cette photo de la Voie lactée:
© NASA

Je continue de dérouler l'article. Et là, je tombe sur une autre photo, qui correspond à la Voie lactée et ses galaxies satellites:
© Richard Powell

Là, je suis littéralement pris d'un vertige. Accompagné de ce que les Scandinaves nomment si bien et sus i magen, une expression si difficile à traduire en français: une aspiration à l'estomac. Quand soudain on est pris de panique et qu'on a l'impression d'une aspiration au niveau du ventre.
Et donc, voilà: je vois cette photo et tout d'un coup la peur, la terreur s'abat sur moi par le truchement de cette question très triviale, très ordinaire, que se posent des millions de gens, que se sont posée des milliards de gens avant nous: mais qu'est-ce qu'il y a au-delà de notre univers? Et plus que ça, je me dis: si ça se trouve, il y a tout autre chose, une autre réalité – qu'est-ce qui me prouve que cette réalité est bien réelle et n'est pas une construction?
Cette question terrorisante, la toute première, il ne m'a pas fallu très longtemps pour en identifier l'origine. Il m'a simplement fallu tourner la tête sur la gauche, la relever vers l'étagère du haut de la bibliothèque et plisser les yeux vers les livres de cet auteur, puisqu'il s'agit de lui. En voici certains, du moins les plus vieux, auxquels je prête une certaine valeur bibliophile (à l'époque je courais tous les bouquinistes pour trouver les exemplaires des vieux livres publiés dans les années 70 aux éditions Champ Libre et chez J.C. Lattès, dans la collection Titres SF):


Oui, bien sûr: Philip K. Dick. Qui d'autre?
Cette terreur éprouvée, c'est la terreur que m'a transmise la lecture des romans et des nouvelles de Philip K. Dick, et sans doute la terreur qu'il a dû éprouver lui aussi. À l'époque, en 1990, pendant tout l'été 1990, j'ai dévoré l'œuvre de Philip K. Dick. Elle a failli me rendre fou. Vraiment. Mais c'est une autre histoire.
Cette terreur, c'est celle la réalité plurielle. Je me souviens d'une nouvelle de Dick (je ne sais plus laquelle) où une équipe attend le passage, mettons à 16 heures, du vaisseau spatial censé venir les chercher. Et ledit vaisseau arrive à 15h58, ils sont étonnés de cette légère avance mais ils embarquent à l'intérieur. À 16 heures pile arrive un second vaisseau… L'équipage attend, mais les hommes ne donnent pas signe de vie. Ces hommes, cette équipe qu'ils étaient venue chercher, a disparu. Le lecteur se dit que le premier vaisseau était un faux, une illusion, une hallucination, pour répondre un terme dickien. Mais après, on se pose, ou plutôt, il faut se poser la question inverse: et si c'était le second vaisseau, le faux?? Quelle est la vraie réalité? La réalité… réelle, si j'ose dire?
Dick n'aura de cesse de se poser ces questions qui forcément nous paraissent des questions folles, des questions d'aliéné. Justement, se demande-t-il: et si la vraie réalité n'était pas celle de l'aliéné? Voire: et si la réalité perçue par l'hallucination procurée par les drogues n'était pas la vraie réalité? Voilà aussi pourquoi les maladies mentales et les produits stupéfiants sont si présents dans l'œuvre littéraire de Dick, parce qu'ils ouvrent sur une autre réalité, une réalité parallèle.
Néanmoins, je voudrais surtout citer l'auteur, et cette citation est extraite de la nouvelle
Comment construire un univers qui ne s'effondre pas deux jours plus tard – un texte passionnant qu'on peut lire comme une clé nous ouvrant non seulement sur l'univers dickien, mais aussi sur l'écriture de science-fiction, mais aussi sur la perception philosophique, mais aussi sur la perturbation psychique :

(…) Et puis j'ai commencé à me dire: Peut-être chaque être humain vit-il dans un monde unique, un monde privé, un monde différent de ceux qu'habitent tous les autres humains, et dont ils font l'expérience. Et cela m'a amené à m'interroger: Si la réalité diffère d'un individu à l'autre, pouvons-nous parler de réalité singulière, ou devrions-nous en fait parler de réalités plurielles? Et s'il existe des réalités plurielles, certaines sont-elles plus vraies (plus réelles) que d'autres? Que dire de l'univers d'un schizophrène? Peut-être est-il aussi réel que le nôtre. Peut-être nous est-il impossible d'affirmer que nous sommes en contact avec la réalité et pas lui, peut-être devrions-nous plutôt dire: Sa réalité est différente de la nôtre qu'il ne peut pas nous l'expliquer et que nous ne pouvons pas lui expliquer la nôtre. Le problème dans ce cas, c'est que si l'on expérimente des univers subjectifs trop différents, il se produit une rupture de la communication — et c'est là qu'est la véritable maladie.
1985, (excellemment bien) traduit par Emmanuel Jouanne, in: Le crâne, Denoël, 1986

Dick va bien évidemment plus loin en se demandant si l'être humain authentique existe vraiment dès lors que nous créons des êtres humains qui ne le sont pas…

Si je reviens à mon point de départ, à savoir le texte de Johan, ce roman qui est aussi un roman sur la maladie mentale, sur l'exclusion, sur la marge, sur le fait de se mettre soi-même en marge (mais en même temps: sur le fait de vouloir vivre, de ne pas mettre fin à sa vie, de vouloir vivre mieux, de vouloir accéder à une part de bonheur, si on y arrive), ce roman qui est aussi un roman sur l'espace, sur la science-fiction, sur la projection mentale d'univers lointains, différents du nôtre (le dernier roman de Johan n'est-il pas un roman de science-fiction), alors, alors c'est bigrement intéressant. Je veux dire: les parallèles sont troublants. Je ne cesse depuis un mois que je suis sur cette traduction, mais aussi sur celle de Sara, de montrer à quel point ces histoires se chevauchent, et peut-être n'est-ce pas un hasard si je les traduis en même temps, et peut-être n'est-ce pas un hasard si j'en suis précisément le traducteur.

La question que pose Dick est la suivante: et si l'hallucination tant de l'aliéné que du drogué n'était-elle pas la vraie réalité? et si notre réalité normale, centrale, bien-portante n'existait pas mais plutôt la réalité anormale, périphérique, marginale, aliénée? et si nous n'étions que le jouet d'une instance supérieure qui nous dirige?
La question que se pose Sara est la suivante: qu'est-ce qu'un être marginal, à partir de quel moment devient-on marginal et soi-disant dangereux pour la société? qu'est-ce que la folie et qui décide de la folie? cela peut-il être la société qui est source de folie parce qu'elle est excluante? qu'est-ce qu'un diagnostic, un état pathologique sinon une autre construction, à l'instar de la masculinité ou de la féminité?
La question que se pose Johan est la suivante: refuser d'être au centre, dans la lumière, revient-il forcément à s'opposer à la société? vouloir être dans la marge signifie-t-il forcément être un marginal, un aliéné, un être dangereux pour la société? comment puis-je me construire dans la société dès l'instant où mon désir est considéré comme un désir marginal, anormal et que dès lors je suis exclu?

Alors quand, par surcroît, la réalité vient infirmer la fiction comme il m'est arrivé de le vivre le 23 janvier, quand le jeu des coïncidences impose leur présence et perturbent le cours lisse des choses (Johan parle de la tombola tragique des coïncidences; en norvégien, c'est encore plus beau: tilfeldighetenes tragiske tombola), c'est évidemment déstabilisant. Ou plutôt: ce peut être déstabilisant. C'est en tout cas troublant.
Dans cette même nouvelle que je citais plus haut, Dick en parle justement. Voilà ce qu'il dit:
Nous avons la fiction qui parodie la réalité et la réalité qui parodie la fiction. Nous avons deux choses qui se chevauchent dangereusement, qui se brouillent dangereusement l'une l'autre. Et, en toute probabilité, ce n'est pas volontaire. Cela fait en réalité partie du problème. On ne peut pas légalement contraindre un auteur à étiqueter correctement ce qu'il produit, comme une boîte de boudin dont les ingrédients sont mentionnés sur l'étiquette… On ne peut pas le forcer à déclarer quelle partie est vraie et laquelle ne l'est pas s'il ne le sait pas lui-même. C'est une expérience épouvantable que d'écrire quelque chose dans un roman, en croyant qu'il s'agit de pure fiction et d'apprendre plus tard — peut-être des années plus tard — que c'est vrai.
La force de la littérature, c'est sans doute de permettre l'identification. Le temps d'une lecture, on peut s'identifier à un personnage, on peut se reconnaître dans un personnage, on peut avoir l'illumination de reconnaître un état qu'on croyait être le seul à avoir éprouvé alors que soudain un écrivain nous le montre, nous l'explique, le rend accessible, présent.
La difficulté du traducteur, c'est cet éternel équilibre entre l'obligation de fidélité et le refus de servilité. Nous devons êtres fidèle au texte, servir l'auteur et son propos, mais nous devons pouvoir nous en distancier sans quoi le texte traduit ne peut être intelligible. Je ne sais pas, au fond, si on traduit bien quand s'opère chez le traducteur le phénomène d'identification qui lie un lecteur à l'auteur et son œuvre. Si, bien sûr que la traduction n'en sera que meilleure. Mais au prix de quelles traversées, quand il s'agit d'une re-connaissance d'une émotion douloureuse? Répondre à cela suppose de glisser dans un récit très intime. Trop intime?

mardi 3 février 2009

Collisions/Collusions

Ce post, celui-ci, je voulais l'écrire il y a plus de 10 jours, très précisément le 23 janvier – et puis le temps a passé puisque le temps passe, et puis et puis et puis. Et puis aujourd'hui je reçois un mail qui m'a fait très plaisir et dont l'auteur disait qu'il aimait lui aussi les "jeux de référence" et les "circonvolutions intertextuelles". Question: faut-il réactiver ce qui est passé, ce qu'on n'a pas eu le temps de faire?

Quoi qu'il en soit, mon goût pour les collisions en chaîne de coïncidences n'étant pas entamé (et j'en ai fourni de nombreux exemples ici), je n'ai pu que m'étonner, en ce 23 janvier, il y a donc 10 jours, combien la fiction est rattrapée par la réalité. Le même jour, je traduisais un passage du roman du Johan ainsi qu'un autre du roman de Sara, qui tous les deux étaient très proches, et voilà que l'actualité venait ponctuer, parachever l'air de famille, boucler la boucle. Et pour peu qu'elle ne soit pas bouclée (elle ne peut pas l'être…), ce post viendra ajouter son arc à tout ce cercle pas forcément vertueux (du moins aux yeux d'une certaine autorité) mais en tout cas concentrique.

D'abord Johan. Ensuite Sara. Ensuite l'actualité.

1) Johan, toujours tiré de Buzz Aldrin. Le personnage principal, Mattias, est allé fouillé dans les dossiers médicaux psychiatriques de Havstein, psychiatre de profession, et tombe sur celui d'une des deux filles avec qui il cohabite dans leur communauté:
Les premiers symptômes remontent à novembre 1998 et évoquent des manifestations récurrentes d’anxiétés, de troubles dissociatifs, de syndrome confusionnel, chaque fois plus aiguës. Délire : la patiente a l’impression que « quelqu’un » la poursuit pour s’emparer d’elle, décrit des voix qui se chevauchent et qu’elle capte à la suite d’une « erreur ». Ces voix sont supposées être celles de marins cherchant le meilleur moyen pour lui ôter la vie. Le père de la patiente décrit également des épisodes d’hallucinations et de délires visuels rapportés par la patiente elle-même, laquelle n’est toutefois pas en état de les identifier comme tels. Il s’agit majoritairement de « marins morts qui dans la journée arpentent ma cuisine en tapant des pieds et qui la nuit chuchotent debout à côté de mon lit, ils sont dégoulinants de flotte » (explications fournies par la patiente). La présence imaginaire constante de ces créatures induit chez elle une peur de se déplacer hors de la maison, une peur de manger, de dormir, etc. La première hospitalisation date du 21.01.1989 en raison d’une TS à son domicile de xxxxxxxxxxx, découverte par son amie, xxxxxxxxxxxxxxxx, qui, avec le père de la patiente, la conduit à l’hôpital. Admise aux urgences de l’hôpital de Tórshavn, puis transférée le lendemain matin dans nos services. Traitement mis en œuvre : antipsychotiques atypiques et thérapie psy. pdt. 4 semaines. (…) 19.02.1989 : le premier diagnostic posé sur la pathologie a été un syndrome de Ganser, aujourd’hui remplacé par une réaction psychotique doublée de symptômes évoquant une schizophrénie. Nous sommes très peu renseignés sur cette pathologie, et notamment sur son étiologie, mais de nombreux signes donnent à penser que les facteurs biologiques ont une importance non négligeable, ainsi que des réactions biochimiques cérébrales.
© Johan Harstad pour le texte; © Jean-Baptiste Coursaud pour la traduction
© Gyldendal Forlag pour l'édition originale; © Gaïa Éditions pour l'édition française


2) Sara, toujours tiré de
La faculté des rêves. Valerie Solanas, après avoir tiré sur Andy Warhol, est internée dans un hôpital psychiatrique:
DOCTEUR RUTH COOPER (riant, puis retrouvant aussitôt son sérieux) : Je crois que tu vis dans un fantasme et que tu te trouves, pour l’heure, dans une réaction schizophrénique de type paranoïde.
VALERIE : Mazette. Et moi je peux te parler de l’infériorité flagrante des hommes. De l’ordre naturel établi. Alors qu’il n’y a aucune raison de faire intervenir des souris mâles. Les souris femelles peuvent avoir entre elles des bébés souris. Je peux te parler de mes recherches en laboratoire.
DOCTEUR RUTH COOPER : En dépit de tes efforts acharnés par apparaître comme une misanthrope rigide, implacable et cynique, tu es en réalité une enfant épouvantée et déprimée.
VALERIE : Appelle-ça comme ça si ça te chante. De toute manière, tu ne connaîtras jamais mon vrai prénom.
DOCTEUR RUTH COOPER : Une petite enfant épouvantée, voilà ce que tu es. Mon sentiment, c’est que tu es minée par la peur, minée par la haine de soi.
VALERIE : Mon sentiment, c’est que tu es une petite femme à hommes épouvantée. Mon sentiment, c’est que tes efforts sont totalement vains. Mon sentiment, c’est que tu n’es qu’une petite suceuse de bites vraiment bêtassonne. Mais ce n’est pas ta faute. Tout est lié à ton enfance malheureuse dans le patriarcat.
DOCTEUR RUTH COOPER : Nous parlons donc d’une réaction schizophrénique de type paranoïde, doublée d’une dépression profonde et de potentialités destructrices colossales.
VALERIE : Je ne suis pas malade.
DOCTEUR RUTH COOPER : Tu es très malade, Valerie. Ce qui ne signifie pas que tu ne sois pas une femme obstinée et très intelligente.
VALERIE : Ce n’est pas une maladie. Au risque de me répéter : mon état n’est pas un état pathologique. Mais plutôt un état d’extrême clarté, un état de lumière blanche éblouissante, projetée par une lampe chirurgicale scialytique sur tous les mots, toutes les choses, tous les corps, toutes les identités. Rien qu’une brasse coulée pour m’éloigner de toi, rien qu’un cri proféré loin de toi, Docteur Cooper, et tout paraît déjà différent. Ton prétendu diagnostic correspond à la description exacte de la place de la femme dans un système de psychose de masse. La schizophrénie, la paranoïa, la dépression, les potentialités destructrices. Au sein du patriarcat, toutes les filles savent que la schizophrénie, la paranoïa, la dépression, ne sont nullement une description d’un état pathologique individuel. C’est le diagnostic parachevé d’une construction sociale, d’un régime politique fondé sur des outrages incessants perpétrés contre la capacité cérébrale de la moitié de la population, un régime fondé sur le viol.
DOCTEUR RUTH COOPER : Je veux t’aider, Valerie. Mais j’ai besoin d’en savoir plus sur toi pour être en mesure de le faire.
VALERIE : J’ai moi-même une formation universitaire au sein d’une institution psychiatrique et d’un laboratoire animal dans une université du Maryland. Ce qui signifie que je pose moi-même les diagnostics.
© Sara Stridsberg pour le texte original; © Jean-Baptiste Coursaud pour la traduction
© Albert Bonniers Förlag pour l'édition originale; © Éditions Stock pour l'édition française


3) Dans son édition du 23.01.2009, Libération interviewe 6 représentants de différents cercles et milieux professionnels dans le cadre de ce que le quotidien nomme Le front des refus. Chacun à leur manière, chacun dans leur domaine, ces personnes s'insurgent contre la politique de Nicolas Sarkozy. Parmi eux est interviewé Elie Winter, psychiatre à l'hôpital Paul-Guiraud de Villejuif et psychanalyste. Voici ce qu'il dit:
«Notre "Appel des 39" est en réaction immédiate avec le discours de Nicolas Sarkozy, le 2 décembre à l’hôpital psychiatrique d’Antony, où il a fait l’amalgame du malade mental et du fou dangereux. Le fait que ce soit le président de la République qui parle change la donne. Cela ne concerne plus seulement la psychiatrie, cela touche à tous les contre-pouvoirs. Ce qui nous est paru insupportable, c’est la négation, le déni de la maladie psychique, le déni de la psychose. Nier la folie, c’est nier la vie. Le discours de Sarkozy ne tient aucunement en cause qu’il y a quelqu’un de souffrant. Un schizophrène a besoin d’être aidé. A ce jour, plus de 20 000 personnes ont signé notre appel. Evidemment, entre les différents appels, les mots sont différents, mais on doit discuter ensemble pour préparer ensemble l’avenir.»