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mercredi 18 août 2010

Une poignée de main

Relisant toujours la traduction avant de l'envoyer, je retombe sur ce groupe nominal qui m'avait valu quelques interrogations. Allais-je traduire "les oreilles tranchées" ou "les oreilles coupées"? Allais-je envoyer un petit bonjour à Vincent (Van Gogh), même si Vincent ne s'est pas tranché l'oreille mais le lobe de l'oreille, et même si Vincent n'a rien à faire dans l'inconscient de ce roman qui parle d'enfants soldats au Liberia.
Au moment de la traduction, j'avais finalement opté pour "les oreilles tranchées".
Au moment de la correction, je choisis en fin de compte "les oreilles coupées".

Et, lors de la traduction, j'avais du coup repris le volume n°3 de la Correspondance générale de Vincent Van Gogh, rééditée en 1990 par Gallimard. La scène que l'on connaît s'est déroulée "dans la soirée du 24 décembre" 1888, précise dans ses notes Georges Charensol, et a donc occasionné la peinture des deux tableaux ci-dessous:


Bon, les couleurs sont à chier sur ces reproductions, mais on fera avec - c'est simplement histoire d'illustrer.

Georges Charensol poursuit son exposé après nous avoir expliqué que le seul témoignage de la scène tragique provenait des allégations de Gauguin lequel aurait "volontairement ou non (…) arrangé les faits", pour se disculper entièrement de toute responsabilité dans le geste d'automutilation que commettra Vincent. Et il dit:

Le soir du 23 décembre, Vincent, assure Gauguin, lui jette au visage son verre d'absinthe, ce dont il s'excuse le lendemain. Parlant de ce 24 décembre, Gauguin dit: "Quelle journée, mon Dieu!" et il raconte que, dans la soirée, Vincent tenta de la frapper avec un rasoir alors qu'il traversait la place Victor-Hugo. Si bien qu'au lieu de rentrer place Lamartine, il préféra aller coucher à l'hôtel. Quand il revint à l'atelier vers 7h30 du matin, le 25 décembre, il vit un grand rassemblement. On lui raconta que, la veille, son ami s'était coupé l'oreille "juste au ras de la tête", — détail d'ailleurs inexact puisque Vincent se sectionna seulement le lobe. Après avoir arrêté l'hémorragie, il avait enveloppé le morceau de chair dans une enveloppe et était allé le porter jusqu'à la maison close où il avait ses habitudes afin qu'il soit remis à une fille nommée Gaby. La police autorise Gauguin à pénétrer dans la chambre où repose Vincent. Il demande qu'il soit transporté à l'hôpital et adressé à Théo [le frère de Vincent - JB] un télégramme lui demandant de venir d'urgence, cependant que lui-même prend le train pour Paris.
Théo arrive et l'interne Félix Rey l'informe que son frère, en proie à un délire furieux, a dû être mis en cellule. mais son état semble devoir s'améliorer rapidement. Théo le recommande à la sollicitude du Dr Rey et du facteur Roulin et, ayant conscience qu'il ne peut rien pour Vincent, regagne Paris. En effet, dès le 29 décembre, Vincent peut être admis dans la salle commune de l'hôpital (…) Le 1er janvier 1889, il se rend à son atelier et adresse [une lettre] à Théo. Le 7, Rey estime qu'il est guéri et qu'il peut reprendre une vie normale.

Voilà pour les faits, pour l'histoire.

Puis j'avais lu quelques lettres, puis d'autres, puis d'autres encore, toutes traduites du néerlandais et de l'anglais par Maurice Beerblock et Louis Roëlandt.
Il y avait d'abord celle du 1er janvier, écrite à Gauguin, qui est véritablement à faire pleurer. Il faut entendre résonner les mots très précis qu'emploie Vincent pour son "cher ami":
Mon cher ami Gauguin,
Je profite de ma première sortie d'hôpital pour vous écrire deux mots d'amitié bien sincère et profonde.
J'ai beaucoup pensé à vous à l'hôpital et même en pleine fièvre et faiblesse relative.
Dites, le voyage de mon frère Théo était-il donc bien nécessaire, mon ami?
Maintenant au moins rassurez-le tout à fait et vous-même je vous en prie ayez confiance qu'en somme aucun mal n'existe dans ce meilleur des mondes où tout marche toujours pour le mieux.
Alors je désire que vous disiez bien des choses de ma part au bon Schuffenecker, que vous vous absteniez jusqu'à plus mûre réflexion faite de part et d'autre de dire du mal de notre pauvre petite maison jaune, que vous saluiez de ma part les peintres que j'ai vus à Paris. Je vous souhaite la prospérité à Paris, avec une bonne poignée de main.


t. à t. Vincent.


Roulin a été véritablement bon pour moi, c'est lui qui a eu la présence d'esprit de me faire sortir de là avant que les autres n'étaient convaincus.
Répondez-moi s. v. p.


Comment faut-il lire cette phrase de Vincent?
(…) et vous-même je vous en prie ayez confiance qu'en somme aucun mal n'existe dans ce meilleur des mondes où tout marche toujours pour le mieux."
Faut-il la lire comme une assertion tout à fait sincère, une opinion à laquelle il souscrit tout à fait, adhérant à la théorie de Thomas More? Ou bien faut-il au contraire la lire comme un commentaire ironique, que l'on pourrait placer du même coup plutôt dans la critique qu'a faite Voltaire dans Candide de L'Utopie du même Thomas More?
Au vu des circonstances (Vincent va mieux), au vu de l'amitié sans bornes qu'il voue à Gauguin (et on se doute qu'au moment de la rédaction de la lettre, il souhaite tout mettre en œuvre pour regagner son amitié), on peut penser que Vincent croit véritablement à cette phrase d'un optimisme d'autant plus effrayant quand on sait qu'il va se suicider un an et demi plus tard - mais ce n'est pas un paradoxe non plus - et quand on pense aux rebuffades que Vincent a dû continûment endurer.

Et puis j'avais été frappé par cette tournure de phrase - et c'est moi qui souligne:
Je vous souhaite la prospérité à Paris, avec une bonne poignée de main.
Et du coup j'avais regardé comme finissaient les lettres suivantes. Et, systématiquement:
Bonne poignée de main.
Encore une fois une vigoureuse poignée de main.
Je te serre bien la main.
Poignée de main (…) Encore une bonne poignée de main à toi et Gauguin.
Poignée de main.
Mes compliments, amitiés et, par la pensée, une poignée de main.
Etc., etc., etc.

Une bonne poignée de main.
Voilà comment Vincent manifestait sa sympathie, sa profonde amitié. Il n'embrassait pas, n'enlaçait pas, il donnait une poignée de main. Il y avait pour lui, dans ce geste, l'amitié et les sentiments les plus sincères et profonds qu'il puisse jamais extérioriser. Il voyait dans ce geste pourtant distant d'apparence, plutôt froid a priori, et plus encore pour nous Français, le témoignage d'une authentique affection.
Et, sans que je comprenne tout à fait pourquoi, ce geste et ce qu'il implique m'émeut particulièrement.
C'est d'ailleurs ainsi qu'on se saluait en RDA… Mais c'est une autre histoire (ou pas).

Allez, on se quitte avec Yvonne Harrison, celle qui a si peu et si joliment chanté. Et l'une de ses rares (3! t-r-o-i-s!!!) chansons s'appelle évidemment… Take My Hand.

Reggae grotesque (3)

Dernière relecture avant remise de la traduction et je relis cette phrase - et c'est moi qui souligne:
Mes racines n’ont jamais réussi à s’implanter véritablement quelque part, et je constate que je suis en route vers un endroit au-delà de tous les arcs en ciel, que je fais à présent pleinement partie du voyage.

Et le passage souligné est évidemment une allusion implicite et détournée de la chanson Somewhere Over The Rainbow, la chanson de Judy Garland devenue hymne homossèquessuhelle.

Et je me souviens que, il y a peu, alors qu'un certain garçon faisait cette apparition dans ma vie, et voyant dépité que ma discothèque ne contenait que du ska et non cette variétoche qu'il affectionnait, il m'avait demandé si la chanson-arc en ciel avait été reprise en version ska/reggae. N'ayant rien dans mon iTunes, j'étais allé voir sur toitube. Et là, surprise, j'avais découvert abasourdi que les Cimarons avaient effectivement repris en 1974 ladite chanson, simplement intitulée Over The Rainbow. On l'écoute, c'est pas terrible, il y a les violons dégoulinants (que seuls Madness et les Valkyrians ont à ce jour réussi à ne pas rosebonbonniser) et toute la kitscherie qui va avec.
Oui, décidément, une bonbonnière, du reggae grotesque.

vendredi 13 août 2010

Le zguègue

Je dois traduire cette réplique de dialogue simplissime:
Jeg traff ham i pikken.

On décortique:
Jeg = je. Traff < prétérit du verbe irrégulier treffe (treffen en allemand), littéralement rencontrer, ici = toucher dans le sens de toucher sa cible < en français le verbe sera au passé-composé. I = dans. Pikken est formé du substantif pikk = bite, le suffixe -en n'étant autre que l'article défini puisque, dans les langues scandinaves, l'article défini est postposé:
en pikk = une bite
pikken = la bite
C'est compris? Le déterminant est placé à fin du nom commun.
Ça c'est pour le masculin.
[Et on s'autorise une parenthèse qui est en plein dans le sujet. Est-ce à cause de tant de fréquentations avec les pays Scandinaves et de très nombreuses années en Allemagne, mais plus ça va et plus on s'étonne que le mot bite en français soit féminin. Au risque de faire de l'ethnolinguistique de comptoir et qui plus est phallocrate, on ne comprend pas que l'organe dit viril ne soit pas, en français, de sexe (ça ne s'invente pas…) masculin comme il l'est en allemand (der Schwanz) ou, donc en norvégien - fin de la parenthèse.]
Pour le neutre, ça marche pareil:
et bryst = un sein
brystet = le sein
Et pour le féminin, ça marche comment?
ei rumpe = un cul
rumpa = le cul
Aha. Là c'est le piège. Le e final se transforme en a.

Voilà notre exercice de grammaire terminé. Et, entre nous soit dit, et je suis sérieux comme un pape en affirmant cela, mais j'ai toujours pensé qu'il fallait utiliser la sexualité pour expliquer la grammaire. Étrangement (ou pas du tout d'ailleurs), présentée ainsi, la grammaire devient un jeu d'enfants même aux plus rétifs. J'en ai fait moult fois fait l'expérience.

Bon. Revenons à notre traduction.
Puisque le nœud (hö!) de la question aujourd'hui, c'est justement la traduction du mot pikk. Car j'ai envie d'employer le mot zguègue.
Quel est le contexte? Je l'ai dit: c'est un dialogue. C'est souvent dans les dialogues, en français, que le langage parlé, relâché ou vulgaire passe le mieux.
Qui parle: Sam. Un ado de 17 ans environ, Libérien, réfugié en Norvège, vivant en banlieue d'Oslo, et dont le narrateur, son meilleur ami (lui aussi un ado, lui aussi vivant en banlieue), a dit de lui:
Ce qui n’était pas le cas de Sam: il tchatchait en permanence, prononçant des phrases où manquait la moitié des mots, ce genre de norvégien qu’on apprend à force de côtoyer des demandeurs d’asile comme soi.
Toutes ces précisions, et qui plus est cette phrase présente dans la narration, confère au traducteur une certaine liberté: ce dernier peut dès lors prendre quelques licences avec les registres de langage et s'autoriser d'employer des mots modernes dans sa propre langue. Il doit néanmoins faire attention à plusieurs choses:
1) les doser raisonnablement pour ne pas "faire djeunz"
2) ne pas trop y avoir recours car les néologismes, surtout ceux employés par les adolescents, vieillissent souvent très vite, ce qui a un impact à moyen terme sur la traduction: relue dix ans plus tard, elle a des accents surannés sinon carrément ridicules.

Et donc: le zguègue.
On va vérifier dans le Larousse de l'argot & du français populaire. Or rien. Ce dictionnaire étant pourvu d'un lexique français > argot en fin d'ouvrage, on va quand même vérifier si le mot, par le plus grand des hasards, ne serait pas recensé. Or non. On trouve ces propositions:

© Jean-Paul Colin © Larousse
© Jean-Paul Colin © Larousse

On va voir si Pierre Merle a retenu le mot dans son impeccable Nouveau dictionnaire de la langue verte… Et… il l'a!
On lit sa définition, car Pierrot, c'est le roi des définitions. Je ne connais aucun lexicographe qui propose des définitions si claires, si exactes et si peu stigmatisantes pour les populations auxquelles elles renvoient.
Déjà, une constatation, notre pote Pierrot écrit pour sa part zgueg.

Zgueg n.m. Pénis. Depuis la fin du XXe siècle, ce terme issu des banlieues des grandes villes semble s'imposer, du moins parmi les jeunes, dans le maquis de mot désignant, en argot, cet organe très sollicité, entre autres sur le plan langagier. Le mot est relevé par Pierre-Adolphe, Mamoud et Tzanos dans leur Dico de la banlieue, en 1995. On dit aussi (entre autres) un *zboub.
J'adooore!
Je répète:
(…) cet organe très sollicité, entre autres sur le plan langagier.

On a plusieurs vérifications à faire:
a) l'orthographe: comment les locuteurs écrivent le mot?
b) l'usage: le mot est-il si répandu?
Pour cela, c'est gougueule qui nous répond:
Zguègue donne 17 900 résultats alors que zgueg… 17 800. C'est kif-kif bourricot.  Mais pour le coup c'est une recherche quantitative: même si on a pris soin de mettre "zgueg" entre guillemets pour ne pas que ressortent également les résultats de zguègue, et bien qu'on ait vérifié à la loupe les résultats de la première page, il n'est pas certain que zgueg soit le terme le plus employé. D'autant moins si on regarde les deux premiers sites auxquels renvoie la recherche avec zguège:


Si le maître ès-verlan qu'est le Dico de la Zone confirme l'orthographe de zguègue telle que je comptais l'écrire, et qu'en plus le Wiktionnaire lui donne raison… moi je dis: r(o)ule ma p(o)ule!
Voyons voir ce qu'il a à nous dire:


Ah! Revoilà le fameux zboub dont parlait Pierrot.
Et elle dit quoi, la Zone, à l'envers? Je veux dire: quels mots pour pénis propose-t-elle dans les usages (langagiers) adolescents?

Donc les jeunes ne connaissent ni le tricotin ni la défonceuse que recensait Jean-Paul Colin dans le Larousse. Moi je dis: c'est très discriminatoire à l'endroit du tricotin.
Tiens, en parlant de discriminatoire. Dans les résultats, il y avait toujours une réponse qui revenait. En fait une chanson de rap, Fils de Jacques Mes', d'un certain Seth Gueko, dont on n'avait jamais entendu parler à ce jour et qu'on n'a pas forcément envie de connaître. Petit florilège:


Ben tu sais quoi, Seth? Primo, les Roumains et les tapettes t'emmerdent. Secundo, tarlouze, ça s'écrit avec un Z. Tiens, d'ailleurs, ça c'est intéressant et ça nous a frappés tout à l'heure en allant regarder dans le Dictionnaire de la Zone: l'affluence de mots commençant par un Z. Ce qui au demeurant est normal: le verlan étant composé à partir d'une inversion des syllabes, les S sonores en milieu de mot se retrouvent alors en début et, pour ne pas les confondre avec la prononciation du S en début de mot qui se dit toujours [s], les locuteurs de verlan, pas bêtes, mettent systématiquement un Z [z]. Je le disais pas plus tard que l'autre jour: l'usage remet de l'ordre dans l'orthographe.

On se pose une dernière question. Ça vient d'où, le mot zguègue?
Que nous Wiktionnaire?


Étymologie inconnue. Ah merde alors…
On fait une recherche supplémentaire dans gougueule, et: idem.
Alors si quelqu'un est plus informé que tout le monde, merci de laisser un message sur ce blog tatoué et fumeur.

On se quitte avec le rigolard Doctor Dick du toujours facétieux Lee Perry qui n'en a jamais perdu une pour se marrer et signe cette chanson de 1966 avec les Soulettes qu'on entend assurer les chœurs:

vendredi 6 août 2010

De l'eau claire et pure et froide

On se lève encore aujourd'hui aux horreurs, encore plus qu'hier et on ne va pas faire de commentaires, on est déjà attelé au travail et on doit traduire cette phrase:
[jeg] fantaserer om kaldt, krystallklart vann som sildrer lindrende ned ganen, vann som gir energi og kraft og liv.
Et, dans l'instant, je me dis que ce "kaldt, krystallklart vann" est la copie quasi conforme de la chanson de Malaria, un groupe de filles allemand des années 80, emmené par Gudrun Gut, aujourd'hui une DJane qui vient justement, a-t-on lu dans son journal, de sortir un disque (de la techno, no no no no), et qui faisait de la NDW, la Nouvelle Vague Allemande dont on expliquait en janvier dernier ce qu'elle était exactement. Et Malaria avec Gudrun Gut ont composé en 1982 ce morceau dont elles étaient sûrement loin de savoir à l'époque qu'il deviendrait un tube vingt ans plus tard. Ce morceau s'appelait Kaltes, klares Wasser qui, donc, est la traduction allemande presque parfaite du groupe nominal norvégien employé par l'auteur - je le répète: "kaldt, krystallklart vann"; et le norvégien ajoute simplement que l'eau est non seulement claire mais cristalline ou limpide. On procède par ordre et on écoute d'abord Malaria, ici en concert à Düsseldorf:



Par deux fois ces derniers temps, ici à propos du roman en question et là à propos de la nouvelle de Sara, j'ai montré l'importance du rythme et de la musique intérieure des phrases. Hé! C'est pas pour rien qu'on écoute autant de musique primo sur ce blog tatoué et fumeur, secundo dans la vie en général.
Et on est une fois de plus confronté aux allitérations et aux assonances et autres retours de graphie. Donc on va ce matin encore faire mumuse et faire du coloriage:
fantaserer om kaldt, krystallklart vann som sildrer lindrende ned ganen, vann som gir energi og kraft og liv.
You see?
Parce que… je sais pas si vous y voyez quelque chose mais moi, en bon daltonien, je ne vois plus aucune différence entre les couleurs. Bref.
On a encore une preuve patentissime de l'importance de la musique intérieure du texte (d'où l'importance de la musique extérieure).

Et ça va donner quoi en français?
Ça, par exemple:
je fantasme à fond sur de l’eau claire et pure et froide, de l’eau qui s’écoule et désaltère, qui soulage et réhydrate, de l’eau qui donne de la vie et de la force et de l’énergie
Ça par exemple!

Si on décompose pour analyser le choix de traduction, on peut arriver aux conclusions suivantes. Mais d'abord une petite explication de traductologie. Quand il y a un effet littéraire dans le texte original, il faut le reproduire, eu égard à cette obligation de fidélité à laquelle le traducteur est tenu. Dans l'idéal, il faut le reproduire à l'identique. Donc s'il y a une allitération en S en norvégien, il faut créer une allitération en S en français. À défaut, trouver une allitération avec une autre consonne. À défaut, trouver un autre effet rhétorique et/ou poétique. La structure linguistique, sémantique, poétique et narrative des langues est différente d'une langue à l'autre. Les langues germaniques jouent par exemple beaucoup sur les rimes intérieures, comme on le voit ci-dessus (c'est le principe, pour le scandinave, de la poésie scaldique ancienne). Le français littéraire contemporain va certes utiliser lui aussi ce principe, mais jouera aussi sur d'autres: la longueur des mots, le nombre de pieds (nos fameux alexandrins), etc.

Les conclusions explicatives:
1) C'est la troisième et dernière subordonnée qui a donné la clé de la traduction:
L'auteur utilise ici un procédé stylistique assez courant en norvégien, qui repose sur une accumulation de termes liés par la conjonction de coordination et, et qui fonctionne rarement en français si on la reproduit à l'identique. Or, dans notre cas de figure, cela peut susciter un effet poétique. Je m'explique: puisqu'on est dans une phrase qui joue uniquement sur des effets poétiques et stylistiques, il faut s'en emparer, même des plus étranges a priori en français. De plus, l'auteur a recours à une accumulation de substantifs proche de la redondance: énergie, force et vie sont quasi synonymes.
-> on va donc utiliser cette accumulation ternaire liée par la conjonction et la doubler dans la première subordonnée. Ainsi, de la vie et de la force et de l'énergie fait écho à de l'eau claire et pure et froide.
-> on note au passage l'inversion par mes soins des substantifs pour deux raisons: a) une question de pieds: 1 + 2 + 3 syllabes; b) le rehaussement de l'assonance en I: i + o + i
2) On voit également ci-dessus l'allitération en F qui est introduite au départ par le verbe fantasme. J'ai rajouté à fond justement pour appuyer cette allitération, mais aussi pour des raisons lexicographiques, parce que le verbe norvégien fantasere est beaucoup plus fort et beaucoup moins employé que son équivalent français fantasmer, très galvaudé dans le langage courant. En norvégien, le verbe très galvaudé est plutôt: jeg ser for meg, toujours problématique à traduire, et qui signifie je visualise, j'imagine, littéralement: je vois devant moi.
3) Ce à fond a par ailleurs l'avantage d'introduire le principe stylistique de la première subordonnée qui ne repose, à part le verbe, que sur des mots monosyllabiques. Il faut prendre en compte les E rendus muets par les liaisons (restitués ici par une apostrophe) et cela nous donne:
à + fond + sur + de + l’eau + clair' + et + pur' + et + froid'.
On note au passage l'allitération en R dans les trois adjectifs, elle aussi voulue.
4) On arrive à la seconde subordonnée qui a été la plus difficile à traduire. Le piège consistait à répéter le principe ternaire des première et troisième subordonnée. Adopter ce choix ici aussi aurait été une fausse bonne idée car on serait alors tombé dans la cacophonie, dans une construction lourde.
On reproduit la subordonnée:
de l’eau qui s’écoule et désaltère, qui soulage et réhydrate
La phrase norvégienne dit en réalité, le plus littéralement possible:
de l'eau qui s'épanche avec apaisement au bas de la gorge
-> On note qu'en norvégien le verbe sildre et le participe présent lindrendre relèvent plutôt du langage soutenu, et on attire à nouveau l'attention sur les assonances, allitérations et retours de graphie qui unissent ces deux mots.
-> On constate, toujours en termes de lexicographie, ensuite aisément que j'ai pris de graaandes libertés avec l'original, que je suis très clairement tant dans la sur-traduction que dans la sous-traduction. Je déroge très clairement à la règle de la fidélité qui prévaut dans la traduction. Mais je m'en explique ci-dessous.
-> On peut, moi le premier, regretter le verbe réhydrater, un poil trop technique, un poil trop prosaïque, un poil pléonastique. Pour ma défense, je soulignerai que le personnage et son copain se trouvent dans le nord de la Côte d'Ivoire, qu'il fait très, mais alors très chaud et qu'ils n'ont plus d'eau depuis plusieurs heures déjà.
-> Ici, j'ai clairement joué sur les allitérations et assonances. Si je réitère mon coloriage, ça donne ça:
de l’eau qui s’écoule et désaltère, qui soulage et réhydrate
Ici, je suis fidèle, sinon servile, au principe stylistique et poétique voulu par l'auteur. Je suis certes en-deçà au niveau du sens et de la sémantique, mais je suis "raccord" avec le rythme. Ce que j'ai perdu au niveau lexicographique, je l'ai gagné au niveau rythmique.
-> Le rythme justement. Si on remet cette subordonnée en perspective avec les deux autres et si on procède à leur analyse métrique, on se rend compte que cela donne: 3 + 2 + 2 + 3; effet rehaussé par les répétitions: de l'eau qui + qui + qui + de l'eau qui. Cela donne un effet miroir supplémentaire qui met en valeur l'ensemble et diversifie les procédés tant stylistiques, poétiques, rhétoriques que narratifs.

Voilà.
C'est ma proposition. C'est ma lecture. Ce n'est pas la solution ultime. C'est l'interprétation (dans tous les sens du terme) que j'en donne.

Allez, on se quitte en revenant sur Kaltes, klares Wasser. En 2000, le combo cosmopolite (1 Allemande, 2 Américaines, 1 Australienne, 1 Israélienne) des Chicks on Speed, par ailleurs féministe et flingué (pour notre plus grand ravissement), remixe le morceau de Malaria. En Allemagne, c'est un tube, un succès énorme. Chez nous dans la Rance, la sauce à "l'eau claire et froide" ne prend pas, mais elle a prise pour We Don't Play Guitars des mêmes Chicks on Speed, qu'on a évoqué l'autre jour sur ce blog tatoué et fumeur. Mais un succès retentissant en Allemagne, donc, aussi parce qu'on se souvient (certes vaguement, très vaguement) du combo également féministe et flingué des années 80. Et un succès d'autant plus retentissant que le morceau est à son tour remixé par toute une ribabmbelle de DJs. Personnellement, et si on doit absolument donner son avis sur des morceaux de techno (no no no no), on préfère la version par DJ Koze, certes indisponible sur toitube mais audible grâce au fertiliseur, confer ici et ci-dessous. Sur toitube, en revanche, on peut voir le clip du morceau. Et, non, la photo ci-dessous n'est porno, c'est la vie.
En parlant de vie: bonne journée, et bonne vie!

jeudi 5 août 2010

Un gueune

Traduisant ça…:
Le silence est total. Jusqu’à ce qu’on entende une pétarade qui, dans le lointain, fait l’effet d’un roulement de tambour. Sam se lève du marche-pied de la portière, non sans jeter un œil à la kalachnikov posée entre les deux sièges. Mais aucune autre salve de tirs ne retentit.

… je pense évidemment à tous ces morceaux de ska où il est question de gun, où le mot gun apparaît dans le titre:


(Un intrus s'est glissé dans cette liste, sauras-tu le retrouver???)

Puis je me dis que, mince alors… Mais pourquoi n'ai-je pas encore utilisé l'anglicisme gun dans ma traduction, alors même que le narrateur est donc un adolescent de la banlieue d'Oslo?
Un gun. Voilà un mot qu'utilisent les adolescents français et qui va rester dans la langue française. Vérifions ses occurrences dans gougueule, histoire de mieux s'en convaincre:


Et même si la recherche est quantitative et non qualitative, elle est en tout cas significative de son usage et de son implantation dans la langue française.
Vraiment?
Que nous disent les dictionnaires? À ma grande surprise, ils sont muets. Ni le pourtant très à la page Nouveau dictionnaire de la langue verte de Pierre Merle, ni l'excellent Larousse de l'argot & français populaire ne le recensent. Étrange. Il faut aller sur le bien fichu Dictionnaire de la Zone pour trouver le mot:


Le terme est donc récent, fixé définitivement (?) dans le langage par la chanson de NTM en 1998. Hum. Pierre Merle aurait tout de même pu l'intégrer. Oh, Pierrot, t'as fait quoi là, sur ce coup?!
Bon. Trêve de bêtises.
On va vérifier sur un autre site lexicographique, le tout aussi épatant Écholalie, qui recense notamment les mots de verlan et on tombe sur ces deux perles:


Yo, man! J'kiff ton gun à donf!

Une parenthèse. Je parlais l'autre jour de la tendance de la langue norvégienne à norvégianiser les emprunts anglais (vibes devenant vibber; rough devenant røff, etc.) alors que par exemple l'allemand et le danois conservent les termes tels quels dans leur langue. Qu'en est-il du français? Le français, si tant est qu'il ne les chasse pas et les garde, fera de même: il ne les modifie pas. Et, pour ce qui est des verbes, ils entrent systématiquement dans le premier groupe (tchatter, interviewer, etc.).
Qu'en est-il maintenant de notre gun? En principe, il devrait s'écrire gueune. On cherche pour vérifier et… on trouve. Oh, pas beaucoup, 18 résultats seulement. Ce qui nous montre deux choses par défaut:
• l'imprégnation de gun dans la langue française en général
• l'impossibilité de gueune dans la langue française en particulier, notamment dans la langue parlée par les adolescents: transformer gun en gueune, c'est rendre l'arme inoffensive, c'est déjà l'embellir.

Bon, voilà pour l'analyse lexicographique et la théorie.
La pratique, maintenant, et la traduction.
Je vérifie dans tout mon texte les emplois de pistolet, revolver, arme.
Par exemple:


Qui devient:


Je me rends compte au passage que arme et revolver sont très récurrents, me demande avec quels synonymes un peu plus modernes on ne pourrait pas les remplacer, vais refaire un tour dans le Dictionnaire de la Zone qui a cela de pratique qu'on peut chercher dans les sens (verlan > français standard et français standard > verlan) et trouve les propositions suivantes:


Je ne vais pas pouvoir utiliser pétard car il faut le réserver aux cigarettes qui font prétendument rire, et Marx sait qu'ils en fument pas mal dans ce roman. Et si pushka et brelique sont exclus, flingue est parfait. Calibre est bien dans gros calibre mais ne va pas pouvoir s'utiliser tout le temps. Hum. D'autres? Je regarde ce que me propose le Larousse de l'argot & du français populaire qui a le même système de recherche et a de plus pour sa part rangé le terme à revolver et non pistolet:

© Jean-Paul Colin © Larousse

Mouais. Rien de bien sensationnel et beaucoup (trop) de termes d'argot quasi tombés en obsolescence. Et qui en tout cas ne vont pas avec le vocabulaire employé par un adolescent d'aujourd'hui.

Et je continue comme ça en panachant avec flingue, arme. Jusqu'à ce que je me rende compte qu'il y a beaucoup de armes et de tirs, que ce dernier soit sous sa forme substantivale ou verbale. Du coup, je me mets à les recenser pour avoir une vue d'ensemble exacte. Ce faisant, je me rends compte que la polysémie du verbe tirer est ici trop employée: entre tirer (des coups de feu) et le verbe à la forme pronominale dans le sens de partir. De fil en aiguille, je m'aperçois également qu'il y a beaucoup trop de verbes contenant la racine partir (partir, repartir) et qu'il va aussi falloir panacher les synonymes. Je continue donc mes petites listes. Les numéros en bleu ou au crayon de papier indiquent les pages Word où on les trouve, puis en noir les pages où ils sont supprimés et celles où ils sont ajoutés.
Ça donne ça:

© icke
© icke

Habituellement, ce travail-là est effectué à la fin. À la toute fin, après la relecture finale. Désormais, il me suffira simplement de noter les occurrences sur mes petits bouts de papier et d'ajuster à chaque fois en fonction.

En parlant de bouts de papier: pour cette traduction aussi, je note régulièrement les mots qui à mon sens conviendraient pour la traduction en question. La liste s'enrichit au fur et à mesure du travail et se voit ajoutée de mots que j'utiliserai lors de la relecture, voire que je n'utiliserai pas du tout. Voici la liste pour Ivoire noir:

© icke

Bon, tout ceci étant terminé, je tombe sur un nouveau problème. Dans ce roman où il est question et des enfants soldats et des guerres civiles qui ont ravagé le Liberia, les armes utilisées sont des kalachnikovs (à propos desquelles on a pu lire l'autre jour le problème de genre que le mot posait en français), à savoir des AK-47 puisque, ainsi qu'il est écrit dans le roman:
En voyant des gamins se dégommer avec des pistolets à eau au bord d’un étang, Sam a précisé que la moitié de la population de l’Afrique avait moins de quinze ans. Puis il a ajouté qu’une kalachnikov ne pèse que trois kilos et demi, que des gamins peuvent porter trois kilos et demi pendant des jours et des jours. (…) Quand on est rentrés chez nous, ça m’a poussé à aller regarder dans l’encyclopédie de mes parents de substitution pour voir ce qui figurait au mot kalachnikov: “Sans comparaison, le fusil militaire le plus utilisé aujourd’hui dans le monde.” Voilà ce que j’ai lu au sujet du fusil automatique russe. L’AK-47 fonctionne par un emprunt de gaz et est équipé d’un magasin qui contient normalement trente cartouches. Sam avait raison: un fusil armé pèse moins qu’un cartable lesté de quelques livres, d’une trousse et d’une boîte à casse-croûte.

Or, et voilà le problème, je vois dans ma traduction que j'emploie pour l'AK-47 tantôt mitraillette, tantôt mitrailleuse:


Mince. Pourtant, j'étais certain d'avoir vérifié dans les dictionnaires et sur Internet avant de commencer. Quel est le mot employé par l'auteur en norvégien quand il n'utilise ni kalachnikov ni AK-47? Ce mot est maskingevær. Et quelle définition nous propose ordnett?


Une mitrailleuse. Donc. Dans mon souvenir (mais on voit à quel point ma mémoire ressemble à du fromage à trous de laaa Suiiisse), une mitrailleuse est posée au sol, alors que la mitraillette se porte. Hum.
Commençons par le commencement et alors voir si le Wikipédia norvégien a quelque chose à nous dire sur les maskingevær:


Les militaires sont décidément bien organisés. Si je ne m'étais pas fait réformer P4, au moins je serais plus finaud.
Et que nous disent les militaires norvégiens, donc? Qu'"une mitraljøse [je laisse le mot norvégien exprès - JB] (français = mitrailleuse) est la désignation par la défense norvégienne des maskingevær [idem - JB] lourdes, normalement montées sur un trépied." Aha. C'est toujours ça de (ap)pris: a priori, mitraljøse et mitrailleuse ne sont pas des faux amis. Or, problème, les militaires précisent que, pour beaucoup mitraljøse et maskingevær ont tendance à "être synonymes". Me voilà bien. Toujours est-il qu'on sait désormais que, en norvégien, maskingevær serait une espèce de terme générique, en somme.

Et nous en français, qu'est-ce qu'on dit?
Pour ça, Wikipédia est pratique: en bas de chaque page, il y a la liste des langues qui comportent un article dans leurs langues respectives sur le sujet consulté. Il suffit alors de chercher français, on clique, et zim: on a la réponse. Pour chercher les termes techniques, c'est par-fait. Ce n'est pas infaillible et on doit doubler la recherche d'une ultime confirmation, mais on peut être à peu près sûr d'être sur la bonne piste.
Or, dans l'article français consacré à la mitrailleuse, où sont listées en bas les types de mitrailleuses, on ne retrouve pas l'AK-47. Ah merde.
Bon, pas grave, on va aller voir à AK-47. Et qu'est-ce qu'on lit?


Merdre de merdre! Voilà que c'est un "fusil d'assaut" encore en plus! Mais moi je veux simplement savoir, S.V.P. (11 11), si c'est un fichue mitraillette ou une foutue mitrailleuse! Je demande pas la lune quand même!

Ah… Et si je cherche à mitraillette sur Wikipédia???


C'est de mieux en mieux… Ça n'en finira jamais cette histoire! Voilà qu'on me cause de pistolet alors que l'AK-47 est un fusil d'assaut! Comme chantait Marie Laforêt à un homme dans une chanson ambiguë: "Mais cesse de jouer avec ton pistolet!"
Bon, on ne se décourage pas. On utilise les quelques neurones qui nous restent. Et on tape… Hum… Oui! On tape dans gougueule "enfants soldats" + le nom de l'arme et on voit ce qui sort.
On essaie avec fusils d'assaut:


Hum. C'est pas bézef, 423 résultats. On essaie avec mitrailleuse:


Ah, là y a déjà plus de représentants. Et si on essaie avec mitraillette?


Alors certes, il y en a moitié moins. Mais, dans les articles proposés, on voit nommément l'AK-47 ainsi que les enfants soldats engagés dans les conflits en Afrique où l'on sait qu'ils utilisent des AK-47.
Donc, a + b = ??? Bref. Je suis nul en maths, je sais plus compter, mais, mon point comme on dit norvégien: il faut résoudre l'équation par derrière, si je puis dire, et chercher AK-47 + le nom en question.
On le fait fissa:


12 000 résultats. C'est sordide mais ça m'arrange.
On fait la même recherche avec mitrailleuse. Et là?


Hé hé! Merci gougueule!
Allez, pour la forme. Une ultime vérification avec mitrailleuse + kalachnikov, et Wikipédia nous confirme que:



Il s'agit donc bien d'un autre arme, certes élaborée par Mikhaïl Kalachnikov, l'inventeur du… et on le dit en prenant une profonde inspiration: "fusil d'assaut AK-47 qui est une mitraillette"… voilà, on expire… mais celle-ci, une mitrailleuse, donc, est une PK et non une AK.

Et voilà notre problème résolu. Et on a mis… 3 heures pour faire tout ça. 3 heures. Pff… Bon, si c'est comme ça, moi je vais prendre mon suppo et je vais me coucher.

Mais avant d'aller se coucher, on écoute un petit morceau de ska où il est donc question d'armes. Et on écoute Cool Off Rudies du toujours aussi sensass Derrick Morgan qui dit aux rude boys (les rudies, donc): "Cool off with your wailing, with your shootings."

Servitude

Et, relisant ce qu'il a traduit hier, JB n'en finit pas de trouver magnifique ce mot qu'il ne connaissait pas, qu'il a mis une demi-heure à trouver et dont il ne se lasse pas de s'étonner. Il s'agit d'un terme d'automobile et décrit cette élévation, cette bosse qui se trouve au pied de la banquette arrière, entre les deux sièges avant, dans le centre de l'habitacle et complique la vie du cinquième passager qui a la malchance de se retrouver assis au milieu. Ce mot s'appelle tunnel de servitude. C'est ce qu'on dit: un tunnel de servitude. De servitude.


On répète encore: un tunnel de servitude.
Et si JB est marri (avec deux R, il insiste) de ne pouvoir utiliser ce terme par trop technique dans sa traduction littéraire, il demeure ébahi, ravi, de constater que le langage dit technique offre enfin un mot fascinant. Un tunnel de servitude. Comme une longue soumission qui n'en finirait pas de durer mais contiendrait en elle, malgré tout, une lumière: cette fameuse lumière au bout du tunnel. Comme une promesse d'émancipation. Émancipation? Ah merde, on s'est déjà réveillé avec ce mot…

mercredi 4 août 2010

L'oblication sémantique

Travaillant le roman ivoirien, je veux un instant traduire "en fillete gjeter" par "un berger en haillons". L'idée de fillete (qui n'est donc pas une fillette norvégienne, laquelle se dit pike, à ne surtout pas confondre avec pikk qui pour sa part signifie purement et simplement bite) est celle de tissu lacéré, déchiré. Ordnett.no nous confirme:


A priori, je suis dans le vrai, dans le juste.
Puis je me dis que, bon, certes, dans ce nord de la Côte d'Ivoire, le berger doit être bien pauvre, mais de là à dire de lui qu'il est "en haillons", il ne faudrait pas non plus exagérer. Puisqu'il y a dans cette locution adverbiale quelque chose de méprisant. Ce faisant, je biaise ma traduction, je lui donne une valeur surnégative que le mot norvégien, bien qu'il recouvre ce sémantisme, n'a pas de façon aussi forte. Ce faisant, à mon sens, j'impose à ma traduction les clichés culturels et inconscients dont on aime affubler (pour le coup) une certaine population pauvre vivant dans certains pays africains. Autrement dit, si je laisse ma traduction en l'état, j'intériorise un préjugé, je me l'approprie, je le valide, j'opine intimement à son présupposé. Puisque, ainsi qu'on l'avait déjà vu en juin dernier à propos d'un autre sujet (le genre et le féminisme), la dimension politique et idéologique n'est jamais tout à fait absente ni dans une traduction, ni chez un(e) traducteur/trice. Tant et si bien que, en fonction du mot qu'il ou elle choisit dans sa langue pour restituer l'équivalent de la langue de départ, ce(tte) traducteur/trice charge son choix de traduction d'un signifié politiquement ou idéologiquement absent du mot d'origine. Il/elle appesantit sa traduction d'un point de vue qui peut être stigmatisant et discriminatoire, quand bien même celui-ci ne serait qu'inconscient, voire non-désiré. Mais ainsi que nous l'a appris la psychanalyse, l'inconscient se loge justement dans les détails du langage. Ce que la théorie queer a autrement baptisé pour les questions de sexualité et de genre le discours performatif: en exprimant telle réalité de telle façon, je sous-entends que j'adopte telle vision de l'existence (la mienne ou celle des autres) et telle opinion politique, sociologique, anthropologique.
En matière de traduction, c'est ce qu'on aimerait appeler l'oblication sémantique. Et si le substantif n'existe pas en français, on aimerait l'inventer pour deux raisons. Obliquer, nous indique le TLF, a la signification suivante:


Le sens en tant que direction, donc.
Car l'objectif idéal de la traduction, c'est la fidélité parfaite. Si on file la métaphore directionnelle et géométrique, il faut s'imaginer deux lignes éternellement parallèles: la première à gauche serait la langue source (pour moi le norvégien) et la seconde (pour moi le français) la langue cible. Et ces deux lignes seraient donc dans l'idéal continûment et invariablement parallèles, la ligne française (la traduction) étant continûment et invariablement conforme et fidèle à la ligne de gauche (le texte original). Mais ça, c'est un idéal.
Les peuples ne parlent pas des langues différentes pour rien. Et la langue est le reflet d'une psyché, d'une culture (ancestrale), d'une vision du monde: les peuples ne s'envisagent pas de la même manière, ils ne s'envisagent pas de la même manière par rapport au monde, aux autres, à eux-mêmes. Ce que la langue va refléter dans son vocabulaire et parfois dans sa syntaxe, dans son univers métaphorique, dans ses sous-entendus, etc. Les idiotismes et autres expressions et locutions en sont notamment le reflet (par exemple: å være helt ut på viddene < littéralement: être complètement sur les hauts-plateaux < en bon français: être à côté de la plaque. - et on voit aisément la raison de la présence de ces hauts plateaux dans une langue dont le pays est principalement montagneux).
En conséquence de quoi nos lignes, à un moment, vont perdre leur parallélisme. Le traducteur se verra contraint de biaiser sa traduction: soit il va être dans ce qu'on appelle la surtraduction (il traduit crier au lieu de appeler) et sa ligne de droite, la française, s'éloigne de la ligne de gauche, la norvégienne; soit il va être dans la sous-traduction (il traduit appeler au lieu de crier) et sa ligne de droite mord la ligne de gauche jusqu'à parfois empiéter largement sur son territoire. Lorsque ces lignes se croisent, dévient, biaisent, elles deviennent donc obliques. Elles obliquent. Elles changent de sens directionnel, mais aussi de sens sémantique.
L'oblication sémantique décrirait alors ce détournement sémantique lorsque le terme traduit vers la langue cible se voit chargé, sciemment ou pas, d'un sens politique et/ou idéologique discriminatoire et/ou stigmatisant qui n'est pas présent dans le terme de départ, dans la langue source. Quelques exemples, volontairement exagérés: ce serait traduire femme par pouffiasse, gay par lopette, arabe par bicot, pauvre par loqueteux, gauchiste par terroriste d'extrême-gauche, etc., etc. Une traduction oblique, c'est une traduction queer en anglais, skeiv en norvégien - deux mots qui signifient de travers, puis, étrange, puis anormal, et enfin gay (bien que, après, les personnes ainsi désignées se réapproprient le mot pour se qualifier). Une traduction oblique, c'est une traduction qui fixe dans le lexique choisi une médisance implicite, un jugement politique, une condamnation sociale, qui jette l'opprobre sur un individu ou le groupe auquel cet individu appartient. La traduction est oblique tant dans son sens directionnel et géométrique (biaisé) que dans son sens sémantique et lexicographique (tronqué). On revient à ce que la théorie queer disait sur le discours performatif: on impose à son propos un sens non seulement détourné, mais qui reflète la vision du monde du locuteur et non la vision du monde tel qu'il est - on n'oublie le devoir de fidélité du traducteur, quand bien même celui-ci demeure de l'ordre de l'idéal.

Et donc, traduire un berger en haillons, c'est faire de l'oblication sémantique.
Alors que dire?
Un berger, ainsi que nous le propose ordnett, déguenillé? Mouais. C'est guère mieux. Quels synonymes nous propose le TLF?



Loqueteux est exclus, c'est encore pire. Négligé et débraillé ne conviennent pas car ils ont trait à la mise, au port des vêtements, et non à l'état de ces mêmes vêtements. Tiens… Et dépenaillé? Oui, dépenaillé est sans doute mieux. Dépenaillé est pas mal, même.
Question néanmoins: est-ce qu'un adolescent de dix-sept ans, qui vit dans la banlieue d'Oslo et a un vocabulaire plutôt relâché (et, je le rappelle pour l'avoir maints fois souligné: ce qui ne l'empêche d'employer des images poétiques), aurait recours à cet adjectif? Pas sûr. Mais peut-être justement parce qu'il emploie des images poétiques et qu'il ne rechigne pas à faire des métaphores parfois iconoclastes, comme on l'a vu ici et là, je vais garder ce dépenaillé.


Puis, voyant et revoyant ces adjectifs, me souvenant que sur ordnett fille se trouvait en-dessous de filipens, un mot vieilli qui signifie un bouton, un bubon, je repense à Peau d'Âne, le film de Jacques Demy réalisé en 1970, à la suite duquel les lecteurs de ce blog tatoué et fumeur avaient pu constater début juin dernier la nigauderie d'abord cinéphile puis culinaire de JB. Je repense forcément à Peau d'Âne et cette scène d'anthologie quand Catherine Deneuve, princesse transformée en souillon, doit bosser à la ferme, dans la bauge aux gorets avec sa, je cite, "peau qui pue" - comme une espèce de confirmation ou de prolongement à ce que qu'on vient d'expliquer. On regarde:



Puis, dans les commentaires à la vidéo sur toitube, qu'est-ce qu'on lit?


Quoi? Coluche? Vraiment?
On fait un arrêt sur image:


Hum… Pas fastoche de le reconnaître.
On va vérifier sur Wikipédia, qui nous indique, dans la longue liste de la distribution des rôles:


Ça alors… Coluche dans Peau d'Âne…
Ça alors…

mardi 3 août 2010

Kalach

Traduisant, le dictionnaire de Word me rappelle à l'ordre:


Ah bon? On dit un kalachnikov? Et moi qui croyais que c'était féminin…
Que disent les dictionnaires?

Voyons le Jouette:


Ah ben ça alors… Un kalachnikov. Tiens donc…
Et qu'en pense le Robert en 6 volumes?


Une kalachnikov maintenant?
Ah la mouise! Me v'là bien… Si même les dictionnaires de la maison Robert ne s'entendent pas entre eux, comment veulent-ils qu'on parle et écrivent correctement le français?

Qu'en pense le TLF?


Le TLF n'en pense rien. C'est que le TLF doit être antimiltariste, y a pas d'autres explications possibles. Moi je dis: bravo le TLF.
Et gougueule?
Gougueule est pas plus finaud, confer cette recherche ci-dessous:


Ha ha ha! D'abord la puis le. Ha! Moi je dis maintenant: Personne sait quoi dire et tout le monde est bêta. Mais ceci dit, qu'est-ce que j'écris? Je veux dire en disant ça: qu'est-ce que moi j'ai écrit dans ma traduction? Parce que, c'est bien beau de critiquer, mais comme disait Mao: faisons notre autocritique!
Faisons notre autocritique et faisons une recherche dans le document. Et chronologiquement je trouve les phrases suivantes:


Voilà. Là on voit que ça fait du bien de faire son autocritique. On voit qu'on n'est pas moins imbécile que les autres.
Hum.
Et si on allait voir Wikipédia, l'article sur l'AK-47?
Ouais, bonne idée.
Et là, vlan:

Ah.
Donc retour à la case départ sans toucher 20 000 francs qui de toute manière n'ont plus cours.
Idée!
Wiktionnaire, le site linguistique de Wikipédia.
Et là qu'est-ce qu'on trouve?


Ah d'accord, donc on fait comme on veut… C'est ça?
Est-ce que ça veut dire que l'AK-47 est bisexué(e) et bisexuel(le)? Qu'il/elle est à voile et à vapeur? Bique et bouc? Jazz-tango? Est-ce que l'AK-47 a fait son coming out de bisexuel(le)? Est-ce vraiment raisonnable, en 2010, de se déclarer bisexuel(le)?
Non, je demande, hein, c'est tout…
Et gougueule, il/elle en pense quoi?


Ouais, ben y a pas photo sur coup (pan!)-là.
L'usage valide le féminin. C'est le Robert en 6 volumes qui a raison et le Jouette qui a tort.

Allez, on se quitte en réécoutant le Guns Fever de Baba Brooks, dont on avait déjà entendu siffler les balles en mars dernier: