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mercredi 6 février 2013

"J'aime pas Martine!" (elle est bardot et stolide)

Et JB, actuellement en pleine groovisation, tombait l'autre jour sur cette perle qu'il ne connaissait pas:



Oui! Sacha Distel (!!!) avec Bribri, mis en musique par Serge Gainsbourg, au sitar et à la guitare — cependant que, à la fin du scopitone, Sacha et Bribri s'essaient avec (bri)brio à la air guitar.

Or, non seulement JB a traduit hier soir le passage suivant, alors qu'Elling est en train de perdre la tête (au sens propre) — et c'est douloureux de voir un personnage qu'on suit depuis trois romans, qu'on croyait sorti d'affaire, question santé mentale, replonger de plus belle dans une folie qui n'est plus douce du tout, mais menace de la renvoyer à la case départ: l'internement:
Sur la quinzième chaîne, je pouvais sonder à loisir la vie mentale de Brigitte Bardot. Oui, LA Bardot en personne! Cela remontait à l’époque avant qu’elle n’entreprenne de s’inquiéter du bien et du mal qu’on fait aux animaux.

Car à ce concours de circonstances s'ajoutait une troisième coïncidence comme JB les adore (ce qui fait, aussi, trouve-t-il, que la vie vaut doublement le coup d'être vécue). En effet, quelques jours plus tôt, dans le Dictionnaire comique de Le Roux, publié en 1750, il trouvait l'entrée suivante:


Quoi? s'écriait JB, dans son palais socialiste, décidément ravi des coïncidences que la vie nous réserve malgré tout de façon merveilleuse. Un bardot est un être stupide?! Ça alors!

Défini en moyen français par le Godefroy comme une bête de somme, le bardot, au sens propre, est en fait ce qu'on appelle vulgairement un mulet. Ou pas tout à fait, nous informe le TLF:
Animal hybride produit par l'accouplement du cheval et de l'ânesse
Buffon, dans son Histoire naturelle (des quadrupèdes 1753-1767), nous apprend comment faire le distinguo entre le mulet et le bardot:


Pas étonnant, donc que le bardot, à l'instar de son cousin l'âne, devienne synonyme de personne sotte quand il désigne un homme ou une femme. Comme le précisait JB il y a quelques jours, le Robert des expressions et des locutions (1993) explique que "l'âne symbolise la sottise depuis l'Antiquité".

Si ce sens, et donc le terme avec lui, disparaît des dictionnaires d'argot dès le XIXe siècle, le dernier ouvrage à le mentionner est celui de d'Hautel, le Dictionnaire du bas langage (1808):


Le mot est ancien, donc, tout comme la métaphore. Il connaît des orthographes différentes.
Bardou chez Gilles Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue françoise (1694), qui nuance la définition admise par la majorité des lexicographes:


Bardolin chez chez François Lacombe, dans son Dictionnaire de la langue romane ou du vieux langage françois (1768):


Lequel Lacombe indique un autre mot pour désigner l'être stupide — et peut-être peut-on se demander s'il n'a pas confondu le U et le N, étant donné qu'il adopte la définition de Ménage.


Que la graphie soit bardot, bardou, bardolin ou bardelot, il s'agit au sens propre d'un mulet utilisé comme bête de somme, donc utilisée pour porter des charges (au contraire de la bête de trait, comme le cheval, qui va tirer un véhicule, qu'il s'agisse d'une charrue ou d'une carriole), puis, au sens figuré, d'un être stupide, lourdaud, idiot. À en croire Oudin dans ses Curiosités françaises (1640), qui nous confirme l'ancienneté du tour métaphorique, il existait même une autre expression:


Et finalement, cette expression Bonjour bardot, bien que tombée en obsolescence, a retrouvé une vigueur sémantique grâce à l'actualité récente. Comme quoi il n'y a décidément pas de hasard, rien que de (mal)heureuses coïncidences — rapport évidemment à ce que JB disait supra à propos d'elles.

Quant à la locution passer pour bardot, elle serait non seulement mal retranscrite mais mal comprise. Employée au Moyen Âge, elle n'aurait rien de péjorative ni moqueuse, mais se serait développée par analogie: ne pas payer de taxe de passage se disait ainsi passer par bardot (et non pas pour). Le philologue et lexicographe Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye insistait sur ce point dans son Dictionnaire historique de l’ancien langage françois (1749):


La polysémie du verbe passer (passer pour et passer par), ajoutée à la proximité phonique des prépositions par et pour a fait le reste.

Mais, question mots oubliés, il en est un autre, cité supra, en latin, que JB avait découvert il y a quelques mois, qu'il ne connaissait pas. Ou plutôt: il était tombé par hasard sur la forme substantivée de l'adjectif latin stolidus: la stolidité. Il en avait parlé à propos d'un autre mot: ruthubuth, qu'il s'est mis en tête de remettre à la mode (bon, JB l'avoue, depuis, il ne l'a pas encore employé — Marx merci!). La stolidité, de façon immédiate, c'est la stupidité, histoire donc de rester dans la sottise et les bardots de toutes sortes.

Le terme est toujours employé en moyen français, qui connaît une ribambelle de synonymes pour désigner l'imbécillité (JB rappelle: un imbécile mais une imbécillité). Et c'est d'ailleurs le substantif que retient John Palsgrave dans sa grammaire française (JB rappelle: la première grammaire française est une grammaire anglaise), L'éclarcissement de la langue française, publiée en 1530:


Et on admire au passage le merveilleux besterie (= bêterie), que le Godefroy, le dictionnaire de moyen français, enregistre à côté de la bestardise, pas mal non plus, mais aussi de notre bestise (= bêtise) contemporaine qui désigne plutôt "le caractère de celui qui est bête", cependant que la bestiauté (oui, celui-ci existe aussi) montre comme nul autre comment le sens passe de la barbarie (notre bestialité moderne) à l'acte bête, stupide:


Ce long recensement pour en pointer un autre, et par là même de cerner le sens exacte de l'adjectif stolidus et de son substantif stoliditas. Voici comment les explique le Gaffiot:


Être stolidus renvoie donc davantage aux manières qu'au caractère d'une personne ou ses actes (confer les nuances autour des différents mots désignant la bêtise). De fait, le latin n'était pas en reste pour nommer l'imbécillité. Voyons l'éloquente liste que nous offre Jean-Baptiste Gardin-Dumesnil dans son ouvrage Synonymes latins et leurs différentes significations (1777):


Nous reconnaissons aujourd'hui certains adjectifs de cette liste (hebes = hébété, demens = dément, insanus = insane, etc.) alors que d'autres, bardus, stultus et, donc, stolidus n'ont pas eu d'équivalents dans l'histoire du français. Dans son livre Traité des synonymes de la langue latine (1853), Émile Barrault les définissait comme suit:

Et si Gardin-Dumesnil nous propose cette définition pour l'adjectif qui nous intéresse:


Barrault est pour sa part d'un tout autre avis:


Qu'il soit bouché à l'émeri en plus d'être à côté de la plaque (ce qui n'est pas sans rappeler l'emploi contemporain de l'adjectif bovin quand il qualifie le regard), ou que sa stupidité soit confite dans la fatuité, le stolidus n'a en tout cas pas les honneurs de ses congénères. Et il est au final bel et bien ce lourdaud qui définira également le bardot.

En français, la stolidité ne connaîtra pas de fortune lexicale. La base Gallica de la BNF n'en recense que 33 occurrences et, déjà en 1742 dans Traité de l'orthographe franc̜oise, en forme de dictionaire, Charles Leroy écrit: "On doute de l'usage de ce mot." Et, dans son Nouveau dictionnaire universel des arts et des sciences, françois, latin et anglois, que traduira en français (1756) le lexicographe Jean-François Féraud (l'auteur du Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88), l'anglais Thomas Dyche explique:


La stolidité est donc au-delà de la stupidité. Ce qu'induisaient étymologiquement les adjectifs latins vesanus et vecors, composés tous deux du préfixe ve- = hors de. Un vesanus est celui qui est hors de la santé mentale et physique (sanus = sain de corps puis sain d'esprit), de même qu'un vecors se situe au-delà de l'être pourvu d'un cor, c'est-à-dire d'abord un cœur, puis une âme (confer la grandeur d'âme) et enfin une raison. Autrement dit, quiconque est taxé de °stolide est encore plus stupide que le stupide de base. C'est en tout cas le sens que lui donne Thomas Hobbes dans son ouvrage De la nature humaine (1650):


La stolidité en tant que superlatif de la stupidité est employé une dernière fois dans le roman Pauvre fille (sic!, également appelé "roman fataliste") écrit en 1834 par un certain Victor Le Floch qui introduit les deux substantif dans une gradation significative:


Mais le stolide n'a pas disparu de toutes les langues. L'italien l'a conservé ainsi que son dérivé du latin stultus = stolto, comme nous le confirme le Wiktionnaire  italien:


Et la traduction en anglais de cet article nous liste tous les termes de la même famille:


Car en anglais également, la stolidité (stolidity) s'est conservée. Mais elle a suivi un autre parcours sémantique. Emprunté au XVIe siècle au français, le substantif garde d'abord son sens premier: foolishness, employé par Palsgrave, ou stupidity. Mais, en 1780, dans son General Dictionary of the English Language, Thomas Sherridan le déclare "inusité":


Si le sens premier a disparu, le mot n'a pas disparu. Aujourd'hui, il désigne l'impassibilité, l'apathie, l'absence de d'émotions. En fait, le cheminement sémantique est le même, mais à l'envers, que pour l'adjectif stupide: l'homme (ou la femme) stupide, c'est d'abord quelqu'un frappé de stupeur et qui, de ce fait, divague, devient idiot: stupide. En anglais, la femme (ou l'homme) stolid, c'est d'abord quelqu'un de stupide et qui, parce peu bavard, avec un air évaporé, en devient impassible puis apathique.

Car enfin, de tous les adjectifs latins, c'est bien le stupidus qui connaîtra la fortune lexicale la plus grande et la plus internationale, en anglais, donc, mais dans toutes les langues romanes (mais aussi en tchèque). L'autre synonyme qui a connu une fortune semblable est idiot, adoré par toutes les langues germaniques (confer le film de Lars Von Trier) et tout aussi vivant dans les langues romanes. Et, à voir cette capture d'écran que JB avait réalisée en 2010 tant il lui trouvait déjà un air stolide & stupide, on peut se demander si la linguistique ne nous aurait pas menti de bout en bout sur cette question du mulet…


Babaille!

samedi 28 mai 2011

Who the f*** is Brigitte Bond?

Et JB, qui retourne son mange-disque électronique comme il le ferait du tiroir de sa table de chevet s'il en avait une — JB, donc, retombe sur ce morceau de 1964:


Il écoute ce Blue Beat Baby mi-swinging sixties, mi-early ska. Et il en fait profiter tous ses petits amis:



Et, réécoutant ça, JB trouve étrange la voix de cette mystérieuse Brigitte Bond. JB, qui entre-temps est devenu est un pet-cialiste des voix féminines jamaïcaines ne trouve aucune espèce de ressemblance avec le timbre en vogue, à l'époque, sur l'île des Caraïbes. Voire: il ne s'agit pas du tout d'une voix de femme noire, mais bien une voix de femme blanche. Et, non seulement ça, mais elle renferme une raucité qui n'est pas sans rappeler celle, dix ans avant, d'Amanda Lear. Étrange. Aussi, pour JB, la question qui et qu'il se posait lorsqu'il a découvert la chanson en novembre 2010 dernier se repose avec la même acuité:
Who the f*** was (is?) Brigitte Bond?

JB part à la pêche aux informations.

Le disque est bien répertorié dans tous les index et catalogues dignes de foi.
Tant chez tapir, où ladite Brigitte sort juste avant après Prince Buster:


Tant chez tapir, donc, que chez 45cat.com:


On apprend même qui étaient ces fameux Bluebeats (parfois aussi orthographiés  en deux mots, The Blue Beats), lesquels ont ainsi composé le morceau:


En parlant justement de bluebeat, le style musical et non plus la maison de disques. C'était quoi? Pour répondre à cette question, on va laisser chanter Derrick Morgan et Patsy Todd, dans leur morceau, également sorti en 1964, et intitulé The National Dance (tiens, ça fait d'ailleurs penser à JB que N lui avait demandé en décembre dernier de lui copier le morceau, ce qu'il n'a toujours pas fait — tsss…). Une chanson, nous indiquent les notes du CD duquel elle a été tirée, qui "was co-written by Millicent Patsy Todd". Et, évidemment, JB est aux anges. Mais la question: le bluebeat, c'est quoi? On écoute la réponse:



Donc, bluebeat et ska, c'est bonnet blanc et blanc bonnet, ce que confirme le duo:
Whether you call it Ska in Jamaica or Bluebeat in London town, let's all join together and do the national dance.


Toutefois, la question liminaire se pose toujours:
Who the f****** f*** is/was Brigitte Bond?

JB n'a pas été le premier à s'interroger, et d'autres avant lui se sont cassé les dents, ainsi qu'en témoigne un dénommé buzzboy67 sur toitube:


Or, toujours sur toitube, JB trouve cette information fracassante, oui, fracassantissime:


Hein?!?
Brigitte Bond serait une trans!?!
Une "strip-teaseuse maltaise"?!?
Naaan… !?!
Et le Thom en question, qui nous révèle cette information, précise: "I knew her so well" = "Je la connaissais tellement bien."
Naaan!!!
Elle ressemblerait même à ça:


Bon, la dédicace, là, en bas en gauche, ça compte pour du beurre, hein. JB se souvient par exemple parfaitement qu'il avait reçu une dédicace personnalisée de Michèle Torr, mais en fait c'était du bidon, c'étaient juste ses petits amis de l'époque qui lui avaient bricolé un faux mot. JB était fumasse, hein.

Bon. Brigitte Bond.
Brigitte Bond serait "une transsexuelle", qui plus est une "strip-teaseuse maltaise". Ouiii…
Or JB découvre une autre version:


Star(lette) de cinéma française en vrai ou en faux, il est en tout cas fort probable qu'elle ait vécu à Londres et non en Jamaïque. D'autant que roots archives ne la connaît pas. La compilation Mod Reggae de Trojan Records nous le confirme (et c'est JB qui souligne):

London's hippest musicians were also taking note, none more so than Georgie Fame who recorded with Prince Buster as well as releasing his own 'Rhythm and Blue Beat' EP. Graham Bond backed up Ernest Ranglin on an EP for Black Swan, whilst in 1964 Chris Farlowe released The Blue Beat on Decca under the guise of The Beazers. Blue Beat reciprocated the favour by releasing Blue Beat Baby by Brigitte Bond, although a rather tame affair, it contains the line "All the Mods wanna tap their feet". Mods and Ska had officially become partners and it's a relationship that lasts to this day, from Manchester's Hideaway R&B Club to Rude in Reading and a whole host of London club nights, such as Right On, Set The Tone, Coast To coast, Reggae Train, Reggae Shack and Steppin' Out, all helping to keep that link alive.

Toutefois, Trojan ne dit pas un mot sur Brigitte Bond, ne révèle rien sur l'identité réelle ou supposée de notre Chérie BB, reste muet sur ces initials B.B., comme Gainsbourg en parlera quatre ans plus tard, en 1968, à propos d'une autre femme dont JB n'écrira pas le nom complet au risque de se voir atteint d'un brusque accès d'aphtes & d'herpès conjugués.
Au final, et à défaut de réponse, force est de chanter avec Serge († RIP):

dimanche 1 mai 2011

"Recommence, liquide"

Et JB, qui travaille consciencieusement, se demande s'il peut traduire:
(…) Sœurette ouvre la porte avec fracas (…)

Certes, on ferme une porte avec fracas. Mais est-ce qu'on peut l'ouvrir avec le même fracas?
En proie au doute, JB va vérifier dans le Trésor de la langue française. Il consulte l'entrée du verbe ouvrir. Dans le moteur de recherches de Safari, il tapote fracas, ce qui ne lui donne aucun résultat. Toutefois, tout en haut, il trouve le syntagme suivant (et c'est lui qui souligne):

− Loc. Ouvrir grand (qqc.2). V. grand III B 1 a.
− En partic. Ouvrir le robinet du gaz.

Forcément, JB pense à Le canari est sur le balcon, que Gainsbourg avait composé pour Jane Birkin en 1969, qui n'était donc pas seulement une "année érotique", puisque la terrible chanson commence ainsi, par cette musique et surtout par ces paroles:



Oui, c'est décidément terrible.

Et tant pis s'il y a une légère différence de sens entre l'exemple du TLF, "le robinet du gaz", et le syntagme induit par la chanson: ‘le robinet de gaz’.
• Dans le premier cas, l'article du introduit un complément de relation: il détermine le rapport entre possesseur (= gaz) et possédé (= robinet), on pourrait à la limite le remplacer par un adjectif. Il correspond donc à un génitif dans les langues à déclinaisons.
-> le gaz a un robinet
• Dans le deuxième cas, l'article de introduit un complément de caractérisation: il détermine le type de robinet auquel on a affaire, le rapport est donc inversé par rapport au complément de relation.
-> le robinet est pour le gaz
L'exemple cité par les grammaires et glosé par les grammairiens est celui de:
le chien du berger vs le chien de berger
Soit:
le chien qui appartient (non pas au curé mais) au berger propriétaire des moutons
vs
le chien destiné à garder les moutons (dont le berger comme le curé peuvent être propriétaires)


Bon.
Ceci posé, JB continue de traduire et apprend que, oui, on peut ouvrir une porte avec fracas (et là encore c'est lui qui souligne):
− P. ext. Grand bruit comparable à celui que fait quelque chose en se cassant. Avec le bruit du tonnerre et le fracas de l'orage (Bonald, Essai analyt., 1800, p. 70). Les portes s'ouvrirent avec fracas (About, Nez notaire,1862, p. 141).

JB est content, il a résolu son problème lexicographique, il peut passer à autre chose.
Sauf que. Entre-temps, dans son mange-disque électronique, Jane Birkin, increvable intarissable, a continué de chanter. Elle entonne à présent la Ballade de Johnny Jane, et c'est pile à ce moment que JB entend ce couplet sans doute moins terrifiant que la phrase précédente mais qui n'en est pas moins un peu serre-kiki quand même:



Oh là là là, se dit JB dans son for intérieur décidément pas fort du tout. Il faut absolument changer de disque, là.
Sauf que. Quand il finit le chapitre où se trouvait la porte censée s'ouvrir avec fracas, quel est le titre du suivant? Bingo:
Selvmordforsøg nr. 2
Que JB n'a pas d'autre choix que de traduire comme il le dit:
Tentative de suicide, deuxième

Oh naan, hein. Pff…
Bon, on va imiter Jane, qu'on réentend du coup:



Eh oui, c'est ça aussi les aléas de la traduction. Parfois, il faut se blinder au maximum, sinon, on finit en vrac.
Alors mieux vaut conclure sur une autre injonction de Jane et de Serge, à savoir celle-ci:

vendredi 28 janvier 2011

T'es sourd ou lourd?

Et JB, qui depuis voit une de ses mauvaises blagues se réaliser puisqu'il est paré d'un sonotone à l'oreille droite (non, ça aussi c'est une mauvaise blague), s'interroge en tout cas là-dessus: l'oreille, l'ouïe, l'audition, être entendant et/ou (ne pas) être entendu, être né/rendu sourd, ne pas pouvoir et/ou ne pas vouloir entendre et donc aussi comprendre — bref, tous ces sémantismes et les analogies qui vont avec.

JB se souvient de ses lectures indo-européennes estivales et sait que le mot oreille revient à l'identique, c'est-à-dire avec le même sens, dans neuf familles de langues selon Mallory & Adams et Julius Pokorny. Du coup, ça ne lui est pas entré dans une oreille pour lui ressortir par l'autre (en moyen français (1330-1500), où l'expression existait déjà, on disait “saillir par l'autre”).
Qui plus est, phénomène significatif quant à l'évolution du proto-européen, ces termes ont conservé leur sens exact dans les langues modernes, ce qui montre à quel point non seulement le mot est un invariant, mais aussi la partie du corps en question est importante — à titre d'exemple, l'équivalent latin du mot indo-européen bouche, signifiait dans cette langue “bouche d'une rivière”.

Donc notre oreille, dont l'étymon commun proto-indoeuropéen est °h₂óus- (ce qui fait une belle jambe aux petits amis de JB), se retrouve dans neuf familles de langues. C'est mieux que le sein (8 fois), aussi bien que le doigt et la dent, mais moins bien que l'œil ou le genou (10 fois), encore moins bien que le cœur (11 fois, qui signifie aussi croire en indo-européen — génial, non?), et qui ne surpasse en tout cas pas le pied, seul membre à se retrouver dans toutes les familles de langues. Comme quoi, les Indo-Européens étaient comme JB, ils adoraient faire de la rando avec leurs rangeos et leur sac à dos. On regarde l'impeccable tableau que nous offre le Wikipedia anglais, et il faut sans doute cliquer sur l'image pour bien voir et… entendre:


L'oreille est donc un organe central (qui, pour ce qui concerne la langue française, vient du latin classique auris).
Or, pour rester chez nos ancêtres, on peut se demander s'ils n'étaient pas pourvus d'oreilles plus souples, non qu'elles fussent pliables ou escamotables, mais en tout cas plus flexibles. JB en veut pour preuve les interrogations de nos scientifiques du langage. Qu'ils soient linguistes ou lexicographes, ils ont noté des locutions en usage qu'ils n'expliquent que par l'élasticité de l'organe auditif. JB a ainsi trouvé dans le Dictionnaire du Moyen Français la locution suivante:
- Rire des oreilles. "Ricaner (au point que les oreilles bougent ?)" : Des oreilles rit aucuns tellement Que semble le ris d'un cardinal (DESCH., Oeuvres Q., t.5, c.1370-1407, 15). ...le pouvre cueur serre Ire Si des oreilles ne scait rire.(CHAST., Temps rec. D., 1451, 87).
Et l'on voit bien que lexicographe est troublé par cette étonnante capacité.

Mieux. Les linguistes Hjalmar Falk et Alf Torp, dans leur Norwegisch-dänisches etymologisches Wörterbuch (Dictionnaire étymologique du dano-norvégien, 1911) s'interrogeaient sur la locution “dresser les oreilles” et se demandaient:
"(…) cette désignation est-elle empruntée au monde animal ou bien se peut-il que nos ancêtres aient eu des oreilles plus flexibles que les gens d'aujourd'hui?"
La question était déjà posée en 1911 et JB la repose cent ans plus tard à ses petits amis, aussi taraudé dans son corps et dans son esprit (que dans son tympan) que l'étaient alors Falk et Torp:


Ces similitudes anatomiques d'une langue à l'autre se retrouvent à l'identique d'un point de vue lexicographique. Ainsi, les anciens Scandinaves, comme les Allemands et les Français, étaient “tout oreilles”, ils “baissaient les oreilles” en signe d'humilité et disaient, quand ils en avaient marre, “en avoir par-dessus les oreilles”. Et, identiquement, tous ces peuples avaient un mot pour décrire quelqu'un pourvu de “longues oreilles”, c'est donc bien qu'il devait s'agir pour nos ancêtres d'une curiosité anatomique. À tel point que JB se demande, en dernier lieu, si nos ancêtres indoeuropéens n'étaient des Mr Spock en puissance. On se souvient de lui avec émotion:


Les siècles passant, le milieu changeant et nécessitant une adaptation, les oreilles ont diminué pour atteindre leur taille conventionnelle actuelle. Oui, JB en est persuadé: on avait autrefois de grandes oreilles. Le moyen français a même un mot pour cela, qui plus est merveilleux à nos oreilles contemporaines:
OREILLART, subst. masc.
"Celui qui a de grandes oreilles

Même en latin, il existait aussi un mot, ainsi que nous le montre le Gaffiot:


Avoir de grandes oreilles, c'est être attentif. Alors ça, c'est passionnant, se dit JB.
Écouter, c'est être attentif. Être attentif, c'est entendre. Entendre, c'est écouter. Écouter, c'est entendre. Entendre, c'est comprendre. Comprendre, c'est être attentif, etc. etc. etc.

Et là, JB ne raconte pas des bourdes à ses petits amis. Il en veut pour preuve le verbe latin audiō, dont le premier sens est entendre, que l'on retrouve dans les mots français contemporains construit sur cette racine. Grâce à l'autre dictionnaire de latin, celui de Charles Lebaigue (qui date de 1881), nous avons une vue d'ensemble plus concentrée que chez Félix Gaffiot (1934):


Mais qu'est-ce que voit JB? Le quatrième sens de audiō est “obéir”?!? L'évolution diachronique et sémantique est donc: entendre < être docile < écouter < obéir?!?
JB en tombe de sa chaise et perd du même coup son désormais précieux sonotone.
Et oui, les petits amis de JB peuvent aussi en rester sourds, muets et aveugles puisque, voilà le pot aux roses que JB a découvert: l'écoute est irrémissiblement liée à l'obéissance. Elle l'est d'abord étymologiquement parce qu'elle l'est, a priori, concrètement. Si la logique sémantique ne se fait pas forcément dans le sens écoute < obéissance, il suffit de retourner l'équation (puisque c'en est une, JB l'a montré plus haut et Charly l'a confirmé) pour voir que, oui, décidément, obéir c'est écouter: obéissance = écoute.
Pour bien voir l'évolution sémantique, JB a déniché rien que pour ses petits amis tous les dérivés de auris, donc de notre oreille française dans le Dictionnaire étymologique latin de Michel Bréal & Anatole Bailly (1906):


De fait, nous explique pour sa part le Robert historique de la langue française:
OBÉIR, v. tr. est emprunté (vers 1112) au latin oboedire, proprement “prêter l'oreille” à d'où “être soumis à”, de ob “devant” et audire “écouter”.
Mais ce n'est pas tout.
Non seulement entendre (audiō) = obéir (oboedio), mais écouter (ausculto) c'est également obéir. Si!
Que nous dit le Gaffiot par rapport au verbe latin qui a donné l'équivalent direct français écouter:


Et, quand JB va faire procéder chez et par le Ohrenarzt (littéralement en allemand, le “médecin des oreilles”) à une auscultation de son oreille sourde, non seulement ce faisant JB l'écoute mais il lui obéit:


Inconsciemment (le terme auscultation dans son acception médicale contemporaine, nous indique le Robert historique de la langue française, est intégré en 1819 seulement par Laennec "pour désigner sa méthode d'écoute médicale") - inconsciemment, donc, l'auscultation réduit le patient à l'obéissance vis-à-vis de son médecin. Ça c'est dans le sens passif. Dans le sens actif, quand le médecin devient le sujet, il "espionne" son patient — mais il doit aussi l'“écouter attentivement” et lui “obéir”. C'est une belle métaphore dans ce sens-là.

Quoi qu'il en soit, JB est troublé. Il a besoin, comme on dit en anglais, de prendre un moment (take a moment).
Ce qu'il n'aurait bien évidemment pas dû faire. Car il se rend compte très vite que ce sémantisme de l'écoute et de l'obéissance se retrouve dans tous les langues qu'il connaît: en allemand, en anglais, en danois, en norvégien.
S'il reste dans ce rapport au latin, il en a la preuve grâce au Etymologisches Wörterbuch der lateinischen Sprache, c'est-à-dire le Dictionnaire étymologique de la langue latine et comparaison avec le grec et l'allemand, écrit par Konrad Schwenck et publié en 1827:



Et on voit bien l'air de famille qui lie hören (= écouter) à gehorchen (= obéir).
Idem en danois ou høre signifie entendre. Écouter, en revanche, se dit lytte, qui est un dérivé de lyd, le son. Et comme se dit obéir? Bingo! Adlyde, ainsi que nous le confirme Falk & Torp en nous donnant les équiavalents allemand et latin:


Lyd = son, a donné lyde = écouter (devenu lytte), qui lui-même a donné adlyde = obéir, qui lui-même nous fait retomber sur nos pieds dans son dérivé adjectif lydig, qui signifie obéissant.

JB est toujours abasourdi par sa découverte et décide d'aller pousser sa recherche dans deux autres langues qu'il ne connaît pas du tout: le polonais et le lituanien. Pourquoi celles-ci? Parce que ce sont, des langues européennes, les plus proches du proto-indoeuropéen: le polonais par sa structure et le lituanien par son lexique.
JB apprend que écouter se dit en polonais słuchać, grâce au Wikisłownik, le Wiktionnaire polonais. Il va ensuite chercher la traduction dans le Nouveau dictionnaire portatif polonais, allemand, et français de 1834 (et il est bien content car c'est une traduction comparée). Et là, rebingo!



JB apprend ensuite que écouter en lituanien se dit klausyti. Il trouve A Lithuanian Etymological Index de Harold Bender, de 1921, et là encore, re-rebingo:


Nous avons donc là un topos linguistique, un tropisme comme disait Nathalie Sarraute, un invariant. Un signe arbitraire, disait Ferdinand de Saussure; un signe nécessaire, corrigeait Émile Benveniste. Dans quatre familles de langues (latines, germaniques, slaves et baltiques), l'écoute équivaut à l'obéissance. Cela signifie donc que, pour les Indoeuropéens (et les deux dernières langues étudiaient nous le confirme pour les raisons que JB a évoquées plus haut), prêter l'oreille au discours que nous quelqu'un équivaut à lui prêter allégeance: la fameuse obédience latine puis française, Gehorsam allemande, klausà lituanienne, gehør danois. À ce sujet (c'est le cas de le dire!), appartenir, dans les langues germaniques est un verbe formé sur le mot entendre: zugehören en allemand, tilhøre en danois. Il semble donc que, pour reprendre notre petite équation tout en haut: entendre < être docile < écouter < obéir < appartenir < être soumis. Écouter quelqu'un, c'est déjà lui dire oui.

Et, histoire d'effrayer encore plus ses petits amis, JB a découvert dans le Dictionnaire étymologique de la langue françoise de Gilles Ménage, publié en 1750 et qu'on peut considérer comme un premier dictionnaire historique de la langue française, qu'il en va de même en hébreu, qui n'est pourtant pas une langue indo-européenne:




Ceci posé, qu'est-ce qu'on fait, hein?
Est-ce qu'on dit oui? Est-ce qu'on écoute pour ensuite courir le risque de devoir obéir et donc d'être soumis?
Mais naaan!
On fait comme JB, on est belle et rebelle, on est insoumis, on dit non, et… on devient sourd. On fait la sourde oreille, on fait comme si on n'entendait plus. Devenir sourd, c'est entrer en résistance, c'est refuser — et Marx sait combien les sourds doivent résister au quotidien contre le monde des entendants; depuis leur naissance ils doivent résister, eux qu'on a longtemps obligé à parler, eux à qui on a longtemps refusé qu'ils s'expriment en utilisant la langue des signes. Les entendants leur ont tellement bien fait payer leur incapacité à entendre et donc à obéir qu'ils ont inventé tout un tas de locutions pour les distinguer, et donc les exclure, et c'est le TLF qui nous renseigne:

♦ Être sourd comme un pot, comme une pioche... (fam.). Être complètement sourd, ne rien entendre. 
♦ Il vaut mieux entendre ça/cela que d'être sourd. [Pour marquer sa réprobation à, son désaccord avec des propos jugés déraisonnables, ineptes ou choquants]
♦ Je ne suis pas sourd/sourde. [Adressé à qqn qui parle trop fort, ou qui se répète] 
♦ Êtes-vous sourd/sourde; tu es sourd/sourde. [Pour attirer l'attention de qqn qui feint de ne pas entendre, de ne pas comprendre ce qui vient d'être dit; adressé à qqn qui réagit lentement à des propos, à un ordre, à l'appel, etc.]
♦ Crier, taper, frapper, verbe d'action + comme un sourd. Très fort, avec une extrême violence. 
♦ [À propos d'une pers. avec qui il est impossible de discuter, qui ne tient aucun compte de ce qui est dit] Autant parler à un sourd, c'est comme si on parlait à un sourd. Parler pour les sourds. Parler sans être écouté, en pure perte. 
♦ Ne pas tomber dans l'oreille d'un sourd. [En parlant d'un conseil, d'un avertissement, d'un propos quelconque]Être pris en considération par quelqu'un qui est décidé à en faire son profit, à en tirer parti. 

Et JB ajoute la locution que ne lui souffle personne puisque les dictionnaires ne la reprennent pas et qu'elle ne trouve que 17 occurrences dans gougueule, alors qu'elle est pourtant employée régulièrement:
T'es sourd ou lourd?

Mais on a dit qu'on était dans la résistance, qu'on faisait la sourde oreille, locution dont le Robert historique de la langue française nous explique qu'elle date du XIIIe siècle et qu'elle succède à faire sourde oreille, pour sa part du XIIe siècle. Et c'est le seul exemple qu'ait trouvé JB où être sourd signifie enfin ne pas vouloir écouter et faire acte de résistance pour ne pas avoir à entendre les imbecillités que notre locuteur/trice nous dit.
Or il n'en a pas toujours été ainsi.
En moyen français, l'évolution sémantique de l'adjectif a été celle-ci:
1. "Qui entend mal ou qui n'entend pas du tout"
2. "Qui ne veut pas entendre"
3. Au fig. "Qui ignore, qui veut ignorer qqc."

Et la langue avait tout un arsenal de locutions correspondantes pour exprimer le refus - et JB met en gras ses deux préférées:
2. "Qui ne veut pas entendre"
- Avoir les oreilles sourdes.
. Faire la sourde oreille. "Ne pas vouloir écouter ou faire ce qu'on demande"
- Faire le sourd. "Faire semblant de ne pas entendre"
. Faire le sourd à qqn. "Refuser de se laisser convaincre par qqn"
3. Au fig. "Qui ignore, qui veut ignorer qqc."
- Par sourde oreille. "En ignorant qqc."
À quoi on peut également ajouter:
- Escouter à oreilles sourdes. "Ne pas entendre, ne pas vouloir entendre" 


Allez, on se quitte là où on avait commencé: par les grandes oreilles. Et on va écouter un type qui non seulement avait des grandes oreilles, mais aussi une tête de chou.


L'homme à tête de chou von Pimpam


Au fait, pour dire au revoir en langue des signes, JB a trouvé un gars qui nous explique tout en plus d'être fort accort: