C'est ici que ça se passe, demain soir. J'y serai, évidemment - en tant que traducteur du roman de Carl, et en tant qu'ami d'Arnaud:
CARL FRODE TILLER & ARNAUD CATHRINE
à L'Arbre à Lettres Mouffetard, le mercredi 10 février à 19 h.
Carl Frode Tiller (pour son ouvrage, Encerclement paru dans la collection La Cosmopolite aux éditions Stock) et Arnaud Cathrine (pour son ouvrage, Le journal intime de Benjamin Lorca paru aux éditions Verticales) sont deux auteurs qui explorent chacun à leur façon une réflexion captivante sur le statut des souvenirs laissés "derrière soi". À qui sont-ils légués? Qui nous connait le mieux, famille, amant, amis?
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mardi 9 février 2010
mardi 26 janvier 2010
La Suisse (3)
Après Kleenex hier, on reste à Zurich, on est toujours en 1979 pour la traduction française, mais on est très exactement en 1977 pour l'édition en allemand - et on est donc passé à la littérature. Le livre, immanquablement, c'est bien sûr Mars de Fritz Zorn. À la publication, l'auteur est déjà mort. Il s'est suicidé. Laissant ce seul livre. Et par ailleurs, Fritz Zorn est un pseudonyme.
À l'époque de son écriture, Fritz Zorn se sait atteint d'un cancer dont il attribue la cause au milieu dans lequel il est né et a grandi: la bourgeoisie zurichoise. Pendant quelque 230 pages, Fritz Zorn décrit l'enfer qu'il a vécu, l'enfer de ne pas avoir vécu la vraie vie, l'enfer d'avoir été toute sa vie contraint. De ce brûlot fulgurant contre la (prétendue) bonne société et la (tout aussi prétendue) bonne éducation (il dit notamment: "Au cas où j'en mourrais [du cancer], on pourra dire de moi que j'ai été éduqué à mort"), il est difficile d'extraire un passage sans devoir hésiter - tant il y a des pages et des pages et des pages éblouissantes. Alors, de façon très arbitraire, on en choisit portant sur la sexualité, ce que Fritz Zorn nomme son "antiéducation sexuelle":
Et je suis frappé de constater, à l'instant, une similitude de points de vue entre ce que décrit Fritz Zorn de ce monde bourgeois et urbain et ce que décrit Carl Frode Tiller (que j'ai traduit) du monde religieux et rural.
Voici ce qu'écrit Fritz Zorn, en 1979:
À l'époque de son écriture, Fritz Zorn se sait atteint d'un cancer dont il attribue la cause au milieu dans lequel il est né et a grandi: la bourgeoisie zurichoise. Pendant quelque 230 pages, Fritz Zorn décrit l'enfer qu'il a vécu, l'enfer de ne pas avoir vécu la vraie vie, l'enfer d'avoir été toute sa vie contraint. De ce brûlot fulgurant contre la (prétendue) bonne société et la (tout aussi prétendue) bonne éducation (il dit notamment: "Au cas où j'en mourrais [du cancer], on pourra dire de moi que j'ai été éduqué à mort"), il est difficile d'extraire un passage sans devoir hésiter - tant il y a des pages et des pages et des pages éblouissantes. Alors, de façon très arbitraire, on en choisit portant sur la sexualité, ce que Fritz Zorn nomme son "antiéducation sexuelle":
Car derrière l'image de cette amie imaginaire se cachait, même si je ne m'en rendais pas encore bien compte, l'image de la femme, de la sexualité, de l'amour, bref de la vie. (Je ne veux pas me lancer ici dans une discussion sur le point de savoir si l'on doit dire amour ou sexualité; comme Freud a déjà fait remarquer qu'au cas où quelqu'un s'offusquerait de ce qu'il emploie toujours le terme de "sexualité", il le remplacerait tout simplement par celui d'"amour", je ne ferai appel à ces deux notions de telle manière que l'une signifie également l'autre et que la différence entre les deux ne soit qu'une pure question de style.) La sexualité ne faisait cependant pas partie de mon univers, car la sexualité incarne la vie; et moi j'avais grandi dans une maison où la vie n'était pas bien vue, car chez nous, on aimait à être correct plutôt que vivant. Pourtant la vie entière est sexualité puisqu'elle se dilate dans l'amour, le désir et les échanges avec l'autre. Tout le processus de la vie est à situer sur le même plan que l'acte d'union sexuelle: tout ce qui pousse continuellement au mélange, à la pénétration mutuelle, à l'union, et à tout séparation, division, dissociation et dislocation est, sans cesse et à chaque fois, la mort. Qui s'unit, vit, qui se tient à l'écart, meurt. Mais c'était là justement la devise sous laquelle était placée ma famille: Tiens-toi à l'écart et meurs! La logique de cette formule, de ce commandement, est impeccable; en effet, rien ne se fait moins remarquer par son incorrection que quelque chose de mort.
© Mars, Fritz Zorn, traduit de l'allemand (Suisse) par Gilberte Lambrichs, Éditions Gallimard, 1979
Voici ce qu'écrit Fritz Zorn, en 1979:
Il ne devait y avoir, sur tout, qu'une opinion, car une divergence d'opinion eût été la fin de tout. Aujourd'hui je comprends bien pourquoi, chez nous, une divergence d'opinion eût été l'équivalent d'une petite fin du monde: nous ne pouvions pas nous disputer. (…) Dès lors, nous en étions réduits à ne jamais en arriver à la situation de devoir nous disputer; tout le monde était toujours du même avis. Toutefois, s'il se trouvait qu'apparemment ce n'était pas le cas, selon nous il devait forcément y avoir un malentendu. C'était donc seulement par erreur qu'il avait paru y avoir une divergence d'opinion, les opinions n'avaient été divisées qu'en apparence et, une fois le malentendu dissipé, il devenait évident que les opinions étaient bel et bien identiques.Et voici ce qu'écrit Carl Frode Tiller, en 2007:
S’ouvrir à l’innovation, accepter et acquérir de nouvelles connaissances équivalait pour elle à s’avouer vaincue, semblait-il. Tout ce qu’elle ne savait ou ne pouvait faire était considéré à ses yeux comme une menace ou comme une énième allusion au fait qu’elle n’était pas assez bien, et non comme une source de progrès à laquelle puiser pour enrichir son existence. Cela se reflétait d’ailleurs dans les conversations qui se tenaient à la table du dîner. Pour peu que quiconque, quelle qu’en soit du reste la raison, engage la discussion sur une thématique qui n’avait pas été mille fois ressassée ou à propos de laquelle il subsistait un risque que les opinions divergent, surgissait alors une espèce d’inquiétude qui n’était pas sans rappeler l’atmosphère qu’instaurait Arvid dès l’instant où il se présentait quelque part. En de pareilles circonstances, maman ainsi que les autres personnes informées des règles tacites qui régissaient la conversation de bon aloi dans ce petit univers prenaient des mesures immédiates afin d’orienter la discussion vers un sujet aussi sécurisant que rebattu.
© Encerclement, Carl Frode Tiller, traduit par Jean-Baptiste Coursaud, Éditions Stock, 2010
jeudi 3 décembre 2009
"Nous nous disloquons"
Je relis les corrections du roman de Carl Frode Tiller, Encerclement, et je tombe sur ce passage:
Aussi banal que ce soit, ça n’en demeure pas moins vrai : quand il n’y a plus personne pour authentifier notre vie, quand il n’y a plus personne pour plaisanter de notre côté borné ou de notre mauvaise humeur au réveil, quand nous n’avons plus personne pour rire de nos plaisanteries et s’irriter de nos bouderies, quand nous n’avons plus personne pour nous rappeler qui nous sommes, quand nous n’avons plus personne pour nous remonter le moral et être celui ou celle que nous sommes, dès lors, nous nous disloquons, nous disparaissons.
© Carl Frode Tiller pour la version originale, H. Aschehoug & Co (W. Nygaard), 2007
© Jean-Baptiste Coursaud pour l'édition française, Éditions Stock, 2010
dimanche 1 novembre 2009
Die Woche - die Bilanz
Irgendwie war die Woche schlecht. Sie war politisch schlecht, sie war innerlich schlecht, Und trotzdem gab es erfreuende Nachrichten, auch politisch, auch innerlich. Schöne Sachen wurden gelesen, gehört, gedacht, gesehen (und sogar gegessen!). Es wurde arbeitsmässig viel überlegt, viel gezögert. Und dann gab es die Freundschaft, der Tanz, die Musik, die Entspannung. Die Möglichkeit.
Hier ein Paar Bilder.
Hier ein Paar Bilder.
"you can know a skinhead by the way he skins his head"
© icke
vor dem tanz ist nach dem tanz ist vor dem tanz
© icke
nach dem tanz ist vor dem tanz ist nach dem tanz
© icke
flirting (@ lovelite)
© icke
mardi 27 octobre 2009
Les souvenirs
Il y a vingt ans quasi jour pour jour, je revoyais pour la deuxième fois deux films qui allaient définitivement marquer mes affects (on va le dire comme ça - puisque je décidais après de ne plus aller au cinéma). Le premier, c'est évidemment Les Ailes du désir. Le second, c'était un film de Kieslowski, méconnu (je pense en écrivant cela à ceux de lui qui vont suivre), réalisé avant son fameux décalogue. Il s'appelle Sans fin. L'histoire est double: après la mort d'un avocat défendant la cause d'un ouvrier accusé d'avoir organisé une grève, son épouse va tenter par tous les moyens que l'accusé remporte son procès et, parallèlement, elle se rend compte qu'elle a aimé son mari - mais trop tard (à l'époque, je lui trouvais d'ailleurs un air de famille avec Catherine Deneuve - bon).
Je me suis souvenu aujourd'hui d'une scène en particulier. Puisque la femme est traductrice littéraire. Dans mon souvenir, il y avait une longue scène où on la voyait traduire 1984 d'Orwell, où elle peine, où elle cherche les mots, bref: elle travaille - et je me souviens d'avoir trouvé cet épisode fascinant. En visionnant le film cet après-midi, je me suis rendu compte que ma mémoire m'a trompé. En partie du moins. Certes, elle traduit bien Orwell, mais on sait pas si elle traduit 1984. Qui plus est, la scène ne dure même pas 30 secondes, au bas mot 20, et elle n'a pas l'air tant en difficultés que cela. On regarde - ça commence à 6'45'' environ; attention, c'est très court:
Je ne sais pas pourquoi je me suis souvenu de cette scène aujourd'hui, ou peut-être parce que traduire Encerclement se révèle nettement plus ardu que je ne le croyais. Le plus étonnant dans cette scène, c'est le mimétisme: la réalité qui a rejoint la fiction (je suis traducteur), la réalité qui a rejoint le passé (j'habite désormais à Berlin, confer supra) - alors que tout ceci n'est en fait que du/des fantasme(s): on veut (je veux) se persuader qu'à un moment il y a une espèce d'explication logique à ce qu'on vit, à ce qu'on décide de faire, que tout s'explique. Bien sûr, la psychanalyse nous donne en partie raison, mais de là à croire au déterminisme… Il y a tout de même une chose, qu'on ne peut pas enlever: l'émotion artistique qui, dans le cas du cinéma appliqué à l'expérience personnelle, se transforme en impression rétinienne. À cette aune, pas de lecture de Nils Holgersson à l'âge de 10 ans sans intérêt pour la Scandinavie plus tard. Pas d'Ailes du désir et pas de Sans fin à l'âge de 20 ans sans traduction littéraire à Berlin plus tard? C'est ça?
Quant à savoir pourquoi cette association aujourd'hui entre la traduction de l'un et la remémoration de l'autre, çaaa…
Je me suis souvenu aujourd'hui d'une scène en particulier. Puisque la femme est traductrice littéraire. Dans mon souvenir, il y avait une longue scène où on la voyait traduire 1984 d'Orwell, où elle peine, où elle cherche les mots, bref: elle travaille - et je me souviens d'avoir trouvé cet épisode fascinant. En visionnant le film cet après-midi, je me suis rendu compte que ma mémoire m'a trompé. En partie du moins. Certes, elle traduit bien Orwell, mais on sait pas si elle traduit 1984. Qui plus est, la scène ne dure même pas 30 secondes, au bas mot 20, et elle n'a pas l'air tant en difficultés que cela. On regarde - ça commence à 6'45'' environ; attention, c'est très court:
Je ne sais pas pourquoi je me suis souvenu de cette scène aujourd'hui, ou peut-être parce que traduire Encerclement se révèle nettement plus ardu que je ne le croyais. Le plus étonnant dans cette scène, c'est le mimétisme: la réalité qui a rejoint la fiction (je suis traducteur), la réalité qui a rejoint le passé (j'habite désormais à Berlin, confer supra) - alors que tout ceci n'est en fait que du/des fantasme(s): on veut (je veux) se persuader qu'à un moment il y a une espèce d'explication logique à ce qu'on vit, à ce qu'on décide de faire, que tout s'explique. Bien sûr, la psychanalyse nous donne en partie raison, mais de là à croire au déterminisme… Il y a tout de même une chose, qu'on ne peut pas enlever: l'émotion artistique qui, dans le cas du cinéma appliqué à l'expérience personnelle, se transforme en impression rétinienne. À cette aune, pas de lecture de Nils Holgersson à l'âge de 10 ans sans intérêt pour la Scandinavie plus tard. Pas d'Ailes du désir et pas de Sans fin à l'âge de 20 ans sans traduction littéraire à Berlin plus tard? C'est ça?
Quant à savoir pourquoi cette association aujourd'hui entre la traduction de l'un et la remémoration de l'autre, çaaa…
mercredi 7 octobre 2009
L'identification
Quand je fais une intervention auprès d'étudiants en traduction, je les préviens toujours de deux dangers, du reste complètement contradictoires, qui menacent le traducteur: 1) on ne traduit pas bien un texte qu'on aime mal, 2) il faut à tout prix veiller à endiguer le processus identificatoire qui pourrait s'opérer entre soi et le texte. Autrement dit, en bon schizophrène qu'il est (être au service de l'écrivain mais ne pas être servile, être considéré comme l'auteur de sa traduction mais n'être en réalité que le traducteur du texte d'un auteur, être fidèle au texte mais proposer la correction des erreurs, ne pas améliorer l'écriture mais savoir trouver le meilleur mot, etc, etc) - en bon schizophrène qu'il est, donc, le traducteur doit s'abstraire de son moi profond, l'abolir d'une certaine manière, et n'être que son moi professionnel. Il s'agit de se protéger, de ne pas laisser la fiction entamer son équilibre personnel, d'avoir un regard neutre (sachlich, dit-on en allemand, saklig en norvégien - objectif pourrait-on aussi dire en français). Bien sûr, cette opération de fildefériste n'a pas lieu à chaque roman (ouf!).
Question, pourquoi en ce moment je n'ai aucune difficulté à traduire le passage ci-dessous alors que deux pages plus loin je peine un peu?
Extrait de la traduction en cours, Innsirkling ou Encerclement en français, du Norvégien Carl Frode Tiller (le narrateur est un vieux pasteur qui se trouve à l'hôpital):
Je déglutis, je n’arrive pas à détacher mon regard de mes jambes. Ce qui était moi a presque disparu, il ne reste plus que le squelette et la peau, pas étonnant que les gens tournent la tête quand ils me voient traîner la patte dans le couloir, pas étonnant qu’ils fassent semblant de ne pas me voir, de toute manière même moi je n’arrive pas à supporter le spectacle que j’offre, alors ; je n’ai plus la force de me regarder dans la glace, je suis là, planté devant le lavabo, les yeux résolument fixés sur mes mains que je suis en train de laver, puis quand je dois les essuyer je veille l’air de rien à rabattre en quelque sorte mes yeux jusque sur la serviette accrochée à côté de l’armoire, je fais tout ce que je peux pour éviter d’apercevoir ne serait-ce qu’une once de mon reflet dans le miroir, je ne supporte plus la vue de mon visage gris et émacié, il me répugne, il est tellement rongé qu’il n’a plus un milligramme de chair ni de graisse, qu’on a presque l’impression de voir les contours de mes dents sous les lèvres, que les joues ressemblent à des espèces de coupelles dont le fond rebique et pendouille, que les muscles maxillaires sont plantés de chaque côté du visage comme de fines racines prêtes à craquer, et tout ça, tout ça je ne le supporte plus. Et je ne parle pas de mon regard parce que lui je ne le supporte mais alors plus du tout, du tout. Oui, le plus terrible c’est de croiser mon regard dans le miroir, sans que je sache vraiment pourquoi d’ailleurs, peut-être parce qu’il n’y a guère plus que les yeux que je reconnaisse de l’homme que j’ai été. Il m’a fallu du temps et ça m’a coûté énormément de forces avant de me réconcilier à l’idée que je vais mourir, donc chaque fois que je vois mes yeux je vois mon vieux moi pour ainsi dire, et là j’ai la sensation d’être vu de façon rétrospective, quand j’étais au tout début de ce processus de réconciliation, oui : voir mes yeux rallume un vague espoir en moi et je ne veux pas que ça se produise, je ne veux pas que mon vieux moi me joue des tours et me donne de faux espoirs ; alors peut-être que c’est ça qui se cache derrière ma hantise de croiser mon propre regard, je ne sais pas.
© Carl Frode Tiller pour la version originale, H. Aschehoug & Co (W. Nygaard), 2007
© Jean-Baptiste Coursaud pour l'édition française, Éditions Stock, 2010
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