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mercredi 17 août 2011

Pierrot et le cerveau

Jusqu'à présent, ça ressemblait à ça:


Les petits amis de JB se demandent: c'est quoi, ça?
Ça, c'est un neurone, "observé au microscope électronique à balayage", précise Wikipédia. Or,aujourd'hui, JB apprend que nous sommes en mesure de voir autrement les neurones, grâce à la "microscopie holographique numérique". Au demeurant, ça nous fait une belle jambe. Mais avec son titre tonitruant, "Des hologrammes révèlent l'intérieur du cerveau en 3D" (et JB a presque envie de s'écrier: "Ta-daaah"), l'article paru sur le site de l'École Polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a immédiatement séduit JB, lui qui a toujours rêvé, et plus que jamais depuis plusieurs mois, de voir ce qui se passe dans le cerveau. On va d'abord écouter Pierrot, alias Pierre Magistretti, qui bosse à l'EPFL et qui nous explique en anglais de quoi il retourne exactement.



Les images de la fin de la vidéo, JB les avait d'abord découvertes en début de soirée, rentrant d'une balade en biclou, sur le Spiegel. "Spektakulär", s'exclamait le site internénette de l'hebdomadaire allemand, et JB à sa suite. Car on voyait un neurone au travail, et les images étaient si hypnotisantes que JB en a fait des captures d'écran.
À première vue, les deux neurones "au travail" représentés ressemblent, de l'humble avis de JB, à des espèces de flans. Oui, des flans à la vanille:


Voire, des flans à la vanille en train de cuire dans le four. Et, à bien observer les taches rougeâtres sur le neurone de gauche, on se prendrait à imaginer du sucre en train de caraméliser:


À moins que ce ne soient des gâteaux de riz, continuait de conjecturer JB:


Oui, les neurones ressemblaient davantage à des gâteaux de riz nappés de caramel et posés sur un lit de… crème fraîche? Hum…


En même temps, ils faisaient penser à deux petits volcans singuliers en pleine éruption, un peu fâchés, avec les crêtes rouges faisant penser à des amas de lave…


Oui, JB trouvait que la comparaison entre les neurones à l'ouvrage et la violence des volcans était une belle analogie. Des neurones ignivomes. Les cratères du cerveau. Les synapses éruptifs. Du magma cognitif. La réflexion en fusion. La tectonique du psychisme.


Mais JB s'égare, comme d'hab.
Et Pierrot, qui lui tirait la manche de son polo Ben Sherman, lui expliquait les avantages de cette nouvelle technique:

“Grâce à sa précision à sa rapidité, il est possible de dépister d’infimes changements de propriétés des neurones sur lesquelles on teste un médicament”, souligne Pierre Magistretti. “Une opération qui prendrait normalement 12 heures en laboratoire peut être désormais réalisée en 15 à 30 minutes, ce qui diminue considérablement le temps qu’il faut à un chercheur pour savoir si un médicament est efficace ou non.”

Forcément, JB se demandait à quoi ressemblait ses petits neurones à lui, à la fois quand ils travaillent, quand ils ne travaillent pas, et quand ils sont incapables de travailler. Il aimerait prêter son cerveau à Pierrot pour que Pierrot lui explique ci et ça. JB se disait: "Je pourrais p'têt lui envoyer un mail…?" Genre:
"Cher Pierrot, j'espère que tu vas bien. Moi ça va, mais certains jours ça va moins — un peu comme tout le monde, quoi. J'ai lu le compte-rendu de tes travaux et je les trouve phénoménaux. On a un point commun, toi et moi: on s'intéresse au cerveau. Bon, OK, moi je suis un peu égoïste et je m'intéresse surtout au mien. Mais p'têt qu'on peut s'aider tous les deux (on n'est jamais trop aidé, comme dit un copain à moi) et que je pourrais te prêter mon cerveau pour que tu regardes dedans. P'têt que tu trouveras des trucs que t'as pas encore vus ailleurs. Qu'est-ce t'en penses? J'ai hâte de te lire, hein."

Toutefois, l'analogie entre le cerveau et le volcan, tous deux en fusion, tous deux en pleine excitation, tous deux devenus fous, n'était/n'est pas si fausse puisque le langage l'a fixée. À preuve l'article du TLF sur le verbe fumer, qui dit (et c'est JB qui souligne):
A.− Qqc. fume
1. Dégager de la fumée.
b) [Le suj. désigne le réceptable où a lieu la combustion, ou le conduit destiné à l'évacuation de la fumée] Cheminée, cassolette, bouche d'un canon, (cratère d'un) volcan qui fume. Nuit et jour on voyait fumer légèrement le Vésuve, et la mer réfléchir ses flammes et son ombre (MauroisAriel, 1923, p. 257).
B.− Au fig. Qqc./qqn fume
1. Être le siège d'une excitation (provoquée par l'ivresse la colère, etc.). Le vin qu'ils avaient bu leur chauffait le sang et faisait fumer leur cerveau (FranceContes Tournebroche, 1908, p. 5).

Mieux, l'analogie est plus ancienne qu'on ne le croirait. Le Robert historique de la langue française insiste en ce sens:
◊ Par figure, le verbe intransitif signifie aussi “s'exciter” (fin XIVe siècle) et par extension (1456-1457) “se mettre en colère”.
Le Dictionnaire du moyen français enfonce le clou en révélant que la tournure figurée s'employait même à la forme pronominale. Et qu'on trouve même un emploi absolu au participe passé, qui signifie dès lors ”furieux”:
 Part. passé en empl. adj. Fumé. "Furieux"Et! grosse teste sans cervelle! Vous scavés bien que dictes mal, Puant, infame cardinal! C'est afaire a maistre enfumé, Ha, par Dieu, j'en suis fort fumé, Le cueur m'en deult, j'en suis mary. (S. fol, c.1480-1490, 7).
Et si Antoine Oudin, dans ses Curiosités françaises (1641), relevait déjà "fumer de colère" qu'il définissait par "être fort irrité", c'est la 4e édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie qui synthétise le mieux la fumée, produit de la colère, et la tête (siège du cerveau):
On dit fig. & fam. que La tête fume à quelqu'un, pour dire qu'Il est en colère.

Mais c'est le Grand Robert qui boucle une certaine boucle sémantique en élargissant l'acception du terme ainsi (et c'est toujours JB qui souligne):
Être le siège d'un trouble (-> Les fumées de l'alcool). Cerveau qui fume (d'ivresse, d'excitation). — Fam. Ça fume: il se déploie une activité débordante ou: l'effort de réflexion, de concentration est intense (comparaison avec une machine, un moteur, etc., fonctionnant à plein régime — -> Ça carbure — ou avec une réaction chimique s'accompagnant d'un fort dégagement de chaleur — -> Potasser).
On le constate, l'analogie est donc récente, qui date de l'époque des machines, donc de l'industrialisation. Ce faisant, le glissement sémantique semble irréversible, qui mène lentement mais sûrement l'emploi figuré vers le "trouble", donc la folie. Ce qui amuse cependant JB, et il fait preuve ici d'une subjectivité linguistique pas du tout scientifique, c'est de constater que son analogie à lui, entre les volcans et les neurones, trouve dans l'exemple ci-dessus une illustration parfaite.

Autrement dit, et pour résumer:
fumer/fumée = chaleur = danger < chaleur = explosion = colère = trouble = folie < fumée = colère = tête = cerveau = psychisme = folie.
Avec l'évolution des sciences et des techniques, avec la fortune sémantique qu'a connue le mot tête et ce qui s'y rapporte vont peu à peu associer le siège de la pensée et des émotions à l'accès de colère puis à la crise de nerfs — après tout, neurone est emprunté au grec neuros qui signifie nerf, on est dans le même sémantisme. Le langage est riche en locutions qui désignent la folie d'un individu en axant l'analogie sur la tête et ses dérivés: ne plus avoir toute sa tête, être tombé sur le crâne, cervelle fêlée, monter au cerveau, se triturer les méninges, avoir une araignée dans le plafond, etc.

Et la fumée dans tout ça?
JB y vient justement.
Le français moderne et populaire fournit une analogie sémantique qui réalise parfaitement cette idée:
fumer la moquette
Plus intéressant encore, la lecture des dictionnaires et/ou des sites d'expression nous révèle son évolution en à peine vingt ans.

Pour un autre Pierrot que JB aime beaucoup, il a nommé Pierre Merle, le sens se rapporte uniquement au lexique de la drogue, ainsi qu'il l'explique dans son Nouveau dictionnaire de la langue verte, qui étudie "le français argotique et familier du XXIe siècle":
Fumer la moquette (…) se dit d'un gros consommateur de cannabis qui fumerait tout ce qu'il trouverait s'il était en manque, y compris la moquette de son appartement.
Certes. Mais comme se demandent beaucoup d'internautes: pourquoi la moquette? "Chez moi j'ai du parquet, alors je ne peux pas savoir…", s'excusait un certain Fed-up. Le toujours tordant site expressio.fr expliquait autrement les choses:
On peut aussi concevoir que cette expression a pu naître par allusion au gars dont la réserve personnelle "d'herbe" est vide, qui est en manque, et qui, faute de grives, coupe des poils de sa moquette pour en mettre dans son joint, avant de partir dans un trip inhabituel.
Cela dit, il ne faut pas non plus oublier que le haschich, c'est du chanvre indien.
Or, à quoi était beaucoup utilisé le chanvre autrefois, jusqu'au XIXe siècle? Comme cette plante est une fibre naturelle très résistante, elle servait (et sert toujours, mais moins fréquemment) à fabriquer de la ficelle, du tissu et même des tapis. Et, dans l'intimité de son chez soi, il n'y a pas une bien grande différence entre "fumer le tapis" et fumer la moquette.

Trêve de bêtises.
Car ce même site donne quant à lui une tout autre signification à la locution, qui est celle que lui attribue JB:


Un sens que donne également Le Robert qui a intégré la locution verbale dans son édition de 1993, ainsi que l'explique l'ouvrage collectif Les dictionnaires Le Robert: genèse et évolution:


Mais, contre toute attente, c'est Wikipédia qui explique le mieux l'évolution sémantique:


En fait, le sens premier est celui indiqué par Pierre Merle (et par Charles Bernet et Pierre Rézeau dans On va le dire comme ça, Dictionnaire des expressions quotidiennes (2008), alors que la plupart de leurs exemples ont la seconde signification!!!), puis, par analogie, "comme sous l'influence d'une drogue", la locution finit par signifier “être (un peu) fou”, qui elle-même nous ramène à la définition du Grand Robert sur le verbe fumer, et notamment son substantif fumée, que JB explique maintenant seulement pour qu'on comprenne bien l'évolution (et c'est toujours JB qui, dans les exemples ci-dessous, souligne):
◊ 3 (Milieu du XVIe siècle). Vapeurs qui sont supposées monter au cerveau sous l'effet de l'alcool, brouillant ainsi les idées. Être troublé par les fumées du vin. Chasser, dissiper les fumées d'un banquet, de l'ivresse. -> Excitation.

Autrement dit, l'idée et le sens sont anciens et ont été, là encore, renouvelés par l'évolution des pratiques, ici de consommation (autrefois l'alcool, aujourd'hui le haschich). La réalisation de l'image est complétée par le nouveau sens que prend le substantif fumée au XIXe siècle, tour à tour une "chose inconsistante et vaine", un "propos, idée qui manque de netteté", enfin, "ce qui peut monter à la tête, étourdir", explique toujours  le Grand Robert. JB ne saurait être exhaustif s'il n'indiquait pas que de là est né (grâce à Sainte-Beuve en 1840) l'évolution de l'adjectif fumeux qui, de "qui répand de la fumée, s'enveloppe de fumée" (vers 1560), finit par signifier "qui manque de clarté ou de netteté".

Quoi qu'il en soit, JB n'a pas fumé la moquette (ce qu'il ne fait jamais de toute manière, du moins dans le premier sens) quand il compare son cerveau à des petits volcans. Il n'y a pas de fumée sans feu, d'accord.

jeudi 23 septembre 2010

La pasteure et la pastoresse - lesbiennes

Il n'avait pas échappé à JB, d'abord dans sa traduction puis dans son post de tout à l'heure qu'il avait écrit:
une pasteur lesbienne et non une pasteure lesbienne
Cela ne lui avait doublement pas échappé qu'il a traduit il y a quelques années un roman intitulé La pasteure. Avec un E à la fin, donc.
Dans son esprit, au moment T de la traduction du roman d'Ingvar Ambjørnsen, pasteur ne prenait pas de E. Le personnage employant le mot, Elling, qui parle un norvégien et donc un français plutôt recherché aurait tendance à ne pas féminiser, selon JB, la fonction.
Vraiment? JB a-t-il toujours, quelque 6 heures plus tard, la même opinion? On verra ça à la fin.
Juste un mot pour préciser que, JB traduisant des romans norvégiens, les ministres de Dieu dieu [on a déjà dit sur ce blog tatoué et fumeur qu'on employait plus ce mot qu'on remplaçait par Marx - on dit ainsi: Marx merci] sont, dans ce pays luthérien, nommés en français des pasteurs. Le langage religieux est toujours très difficile à traduire en française. Non seulement les catholiques n'ont pas le même vocabulaire que les protestants, mais les calvinistes emploient des mots différents de ceux utilisés par les luthériens. Exemple: les premiers vont au temple, les seconds à l'église.

Mais revenons à notre pasteur/e lesbienne - que l'adjectif se conjugue au féminin ne fait pas de doute (quoique… certains homosexuels masculins se considèrent "identitairement" comme des gouins, masculinisation de la gouine - mais c'est une autre question sur laquelle JB ne va pas s'appesantir ce soir).

Toujours est-il, donc, que même le dictionnaire de Word se rebellait:


Ah! Un pasteur lesbien! Génial! se dit JB in petto. À ce rythme-là, on y va à fond (si JB puit dire) vers le pasteur gouin.
Partant, se gaussant souvent et ici encore des connaissances grammaticales quelque peu fantaisistes dudit dictionnaire, JB, mauvais comme la gale, s'est mis à le tester en ajoutant un E. Sa réponse ne s'est pas fait attendre:


Pour Word, il n'y a pas à tortiller: une femme exerçant la formation de pasteur est forcément pasteur. Bon bon.

JB sait le débat houleux qui avait balayé la Rance lorsque, en 1999, Lionel Jospin, alors Premier ministre, avait décidé de la féminisation des professions et fonctions - fait établi à l'époque au Québec, en Belgique et en Suisse. Quant aux pratiques en usage à Monaco, JB ne sait pas mais récolte bien volontiers des informations détaillées. Que pense Albert Ier de la formation une pasteure lesbienne? Mais là non plus n'est pas la question.

JB fait une recherche succincte sur internénette et tombe sur cette explication on ne peut plus claire:


Ah bon? Les Suisses(ses) disent pastoresse?
Ça alors…
JB fait donc une recherche quantitative sur gougueule.
D'abord, il tombe sur ça mais pense bien qu'il s'est trompé:


Bon, ça suffit, là! Un peu de sérieux sur ce blog tatoué et fumeur, bon sang de bois!

Donc.
En tapotant féminisation + pasteure, il obtient 53 300 réponses.
En tapotant féminisation + pastoresse, il obtient 90 réponses.
En tapotant féminisation + "pasteure", il obtient 49 200 réponses.
En tapotant féminisation + "pastoresse", il obtient 1370 réponses.
En tapotant "pasteure", il obtient 207 réponses.
En tapotant "pastoresse", il obtient 84 réponses.
En tapotant "pasteure lesbienne", il obtient 34 réponses.
En tapotant "pastoresse lesbienne", il obtient:


Crutte de flûte de zut. C'est de la lesbophobie à l'endroit des pastoresses et de toutes les Suissesses! Que fait Act Up-Paris? Que fait la police? Qu'en dit Michèle Alliot-Marie, elle qui veut être appelée Madame LE Ministre (et un temps de l'Intérieur, donc responsable des religieuses)?

Parce que, justement, pourquoi on dirait pas pasteuse, voire pastrice, d'abord?
Y a bien le Pastis…
Aaah, c'est malin, hein…
Tu te crois fin, JB?
Bon bon bon…
On ne peut de toute façon pas dire pasteuse puisqu'il s'agit d'un nom formé avec le suffise -teur. S'il s'agissait du suffixe -eur, là on aurait pu le décliner en -euse. On dit une camionneuse. On dit une lesbienne camionneuse. Mais on ne dit pas une pasteuse lesbienne. Et encore moins une pasteuse camionnesse. C'est comme ça.
Voilà la raison de la blague vaseuse.

Bon.
De fait, les féminisations en -euse sont peu goûtées. Non seulement pour des raisons linguistiques qui sont propres à la langue française, laquelle attache une importance particulière à la sonorité et à l'euphonie (confer les liaisons). Mais surtout pour des raisons sociologiques comme les rapporteuses (et si!) du guide d'aide à la féminisation des professions et fonctions le notaient:


Et JB était ravi de constater qu'on avait fait appel seulement à des femmes pour rédiger le guide en question, et qu'elles avaient toutes féminisé leur titre:


Mais, la joie de JB était aussitôt entamée en voyant, au-dessus d'elles:


En termes de grammaire, quelle est la règle?
Disons qu'il faut s'interroger sur l'existence ou nom d'un verbe qui va donner la profession. Exemples, tirée d'une étude suisse:


Et JB trouve l'expression, même mise entre guillemets, des "trous dans le langage" assez truculente, d'autant venant du pays des fromages à trous… Bref.
Les réglementations françaises disposent, d'abord pour les noms en -eur (et on voit notre chère camionneuse de retour sur son semi):


Quant aux mots en -teur, cela se passe comme suit:


Tout ceci est bel et bon, mais notre fameuse pasteuse, elle, ne provient pas d'un verbe paster - si JB ne s'abuse. Alors, quid?
Eh bien figurez-vous, mes petits amis, que trois femmes autrefois en -teur ont les honneurs de la règle. J'ai nommé: auteur, docteur et… pasteur. Tiens donc!


Et vlan, voilà les Suissesses qui se prennent ça dans la figure par les Françaises! Ouh là… Ça va finir en pugilat avec plein de querelleuses coléreuses!
N'empêche, les Suissesses suivent une règle établie dans la langue latine, ainsi qu'on le lit ici, dans le rapport de la Commission générale de terminologie et de néologie remis à Lionel Jospin en 1998:


Et ce n'est pas tout - et c'est même mieux!
Il y a quelques mois, JB apprenait par hasard que, en ancien français, on féminisait sans problème de conscience les professions quand celles-ci étaient exercées par des femmes. JB avait trouvé l'information qu'il ignorait chez les Québécois, qui se foutaient bien de la cheutron de la Rance (il faut cliquer sur l'image pour bien lire):


Aaah… Ces bon Québécois! JB le serine à longueur de mois: il n'y a pas mieux qu'eux pour: 1) nous expliquer simplement les règles hyper compliquées de la langue française, 2) la moderniser tout en respectant ces codes linguistiques et grammaticaux, 3) trouver des solutions, comme disent les Suisses au sujet de leur propre loi sur la féminisation des professions, "non sexistes".
Et ce sont justement les Québécois qui se sont émus du sort de notre pasteure et de toutes ses petites copines (lesbiennes ou pas) religieuses comme elle. Je cite:


Alors c'est quoi une pastoresse, dans le fond?
Que nous dit le TLF?


Ah oui, voilà: la femme du pasteur. Elle ne peut pas être pasteure. Elle est cantonnée à être une "femme de" tout comme les Drôles de Dames puisque, ainsi que nous le racontait Charly, "on les avait cantonnées dans des travaux bien peu passionnants" - mais ça aussi, c'est une autre histoire (quoique… Sabrina… je voudrais pas dire, mais question lesbianitude, elle en a fait baver plus d'une).


Et donc notre pasteure lesbienne dans le roman d'Ingvar Ambjørnsen?
JB pensait donc initialement qu'Elling, fort de son impeccable français recherché, écrirait pasteur et non pasteure. Mais c'est sans compter la nature d'Elling qui, dans le premier tome de ses histoires publié en français, insistait sur "[s]on atavisme social-démocrate". À quoi s'ajoute qu'Elling est norvégien, scandinave, donc le produit de sociétés où la hiérarchie est horizontale et non verticale comme en France; qu'il est originaire d'un pays où la langue ne connaît quasiment pas le vous de politesse et où l'on dit tu au Premier ministre. En vertu de quoi Elling ne peut évidemment qu'écrire pasteure et non pasteur. Et ce bien que, en français, Elling dira vous. Mais il écrira pasteure.


Allez, on se quitte, comme d'hab', en musique. Et JB doit avouer qu'il s'est creusé les méninges pour savoir ce qu'il allait bien pouvoir trouver. Et il a trouvé. Sœur Sourire, bien sûr. Avec son Domnique nique nique. Car certes elle n'était pas pasteure ni pasteuse mais religieuse et lesbienne et un peu camionneuse sur le retour, comme on le voit ci-dessous, dans une version eurocheese absolument hideuse. Enjoy (ou pas).

vendredi 17 septembre 2010

Ail-dit

On traduit, toujours le roman de Maria Parr:
Heidi. Voilà le titre qui figure sur le dos du bouquin. Elle le prend. Ça a tout l’air d’être un livre pour adultes étant donné qu’il n’y a pas d’illustration sur la couverture. Mais, quand Tonje l’ouvre, apparaît le joli dessin d’une fille aux boucles brunes et d’une chèvre.

Et on se dit: "Oh naaan, pas cette godiche d'Heidi!"
Puis on se dit: Heidi était-elle vraiment godiche? Dans notre souvenir, elle l'est restée. Au point qu'on pense à Ail-dit plutôt que Heidi, qui garde les biquettes avec Pet-ter et non plus Peter.
On cherche sur toitube. Et on trouve!
On cite, au début: "Heidi rencontre pour la première fois de sa vie quelqu'un qui est aveugle. Heidi ne peut pas croire que grand-mère ne voit rien. Ni les fleurs, ni les montagnes, ni les oiseaux." Purée, quelle niaise, cette Ail-dit! se dit-on in petto.
Puis, plus tard, à 3'15'', Ail-dit fait de la luge pendant que Pet-ter fait du ski. on re-cite: "Ail-dit: J'aimerais bien aller à l'école! Je descendrais en luge tous les jours. Pet-ter: Oui mais une fois en bas, il faut remonter. Ail-dit: Ah oui, c'est vrai, je n'avais pas du tout pensé à ça." Purée de punaise, quelle gourdasse, la Ail-dit! se redit-on de son for intérieur.

Pour s'en convaincre, on regarde ici la série des années septante - et on salue au passage Madame Fifrelin puisque Ail-dit se passe aussi dans sa Suisse natale:



Heidi pour Heid, on préfère de loin Heidi Brühl qui, ici en 1963, chante Marcel. Enjoy!

samedi 30 janvier 2010

La Suisse (7 et fin)

Moi je dis:
1) Un pays qui émet des billets avec Sophie Taeuber-Arp en effigie ne peut pas être si mauvais. (J'en parlais pas plus tard que l'autre jour, de Sophie, je veux dire). Confer mon index qui pointe son nom:

© icke

2) Un pays qui m'oblige à traverser le village de Berlincourt, pour moi qui habite à Berlin (Berlinlong?), en plus pour traverser un ma-gni-fi-que paysage de gorges qui me rappellent la Suisse saxonne (sic: la Suisse saxonne! il n'y a pas de hasard), encore en plus pour aller rencontrer la merveilleuse institutrice Fernande qui me reçoit comme un roi, et de surcroît pour aller rencontrer sa classe d'élèves si touchants, ce pays donc, ne peut décidément pas être si mauvais.

© icke

3) Un pays qui me donne la chance d'avoir littéralement les larmes aux yeux dans la classe de Mr Maradan; de rigoler comme un tordu avec les classes de Mrs Blanchard et Poux, surtout quand un élève de +/- 11 ans me demande d'abord "Est-ce que vous avez une dame?" puis "Mais à force de travailler comme ça, quand est-ce que vous avez le temps de vous occuper d'une dame?" et que je me vois finalement contraint de lui répondre "Mais tu sais, on peut très bien vivre sans dame"; de m'émerveiller en voyant que des élèves ayant fait un travail formidable grâce à Mme Enderlin retrouvent un peu d'estime de soi; d'être ému en découvrant dans la classe de Me Grimm (oui, comme les frères!) le petit Paul qui est un écrivain en herbe et le petit Rinor dont le visage respire l'intelligence (tous ces enfants albanais du Kosovo avaient des prénoms magnifiques) - je dis donc que ce pays ne peut assurément pas être si mauvais.

4) Conclusion: Merci Francine, merci Marjorie, et merci Christèle.

18h05:
5) Re-conclusion: Pour toutes (allez, et pour tous aussi), on termine le voyage en Helvétie avec encore unE artiste suisse, j'ai nommé Pipilotti Rist et son immarcescible I Am A Victim Of This Song, sorti anno 1995 (et écouté 82 fois depuis son entrée dans mon iTunes le 29/01/2006 c'est pas bézèf). Pour celles et ceux qui commenceraient l'écoute et songeraient, je les cite, "Oh naaan, pas la reprise de la scie de Chris Isaak"; je réponds: hé si, la scie (hö) du pas fatigant à regarder (comme dirait mon père - je veux dire: l'expression est de mon père: quelqu'un de pas fatigant à regarder) Chris Isaak car il faut écouter le morceau jusqu'au bout, il réserve une jubilatoire surprise. Viel Spass dabei!




PS: J'ai aussi oublié de dire qu'à Delémont, dans le canton du Jura, il y a un arrêt de bus intitulé Usine à gaz. Véridique! J'ai même la photo, mais elle est tellement floue que je ne peux la mettre en ligne. L'arrêt Usine à gaz est sur la ligne jaune (orange? je suis un peu daltonien…), juste après l'arrêt Rue des Primevères.


01022010:
Grâce à Lyly (merci merci merci!), vous pouvez voir le fameux arrêt Usine à gaz. Vær så god, comme on dit en norvégien ou prego en italien, ou bitte schön en allemand (et les Wallons disent s'il vous plaît - les Français de la (f)Rance ne disent rien - voilà un beau sujet d'ethnolinguistique):

© Lyly

Et Lyly d'expliquer: “Ceci signifie chez nous "entreprise ou machine qui fonctionne à plein régime".”

vendredi 29 janvier 2010

La Suisse (6)

On finit en beauté pour le dernier jour du séjour au pays des vaches violettes, et on retourne à Zurich en se propulsant cette fois en 1916.
La Première Guerre mondiale fait toujours rage et le monde est absolument abasourdi par la véritable boucherie qui se déroule sur le continent européen, si vite relayée par les journaux - pour la première fois de l'Histoire, les gens ont l'impression de vivre la guerre en direct (même si cette même Histoire nous montrera que les limites soi-disant infranchissables de l'immédiateté de l'événement sont constamment dépassées, mais c'est un autre sujet). Cette guerre d'un genre nouveau (les tranchées, les avions, les armes utilisées, le nombre de pays impliqués), la rapidité de l'information relayée (les journaux, la radiophonie) vont bouleverser les perceptions. L'absurdité de ce conflit qui ne devait durer que quelques semaines devient chaque jour plus flagrante. Et c'est cette absurdité qui sous-tend le mouvement artistique. Comme l'écrira le Néerlandais Théo van Doesburg dans son manifeste Qu'est-ce que Dada (1920): "Dada est un emblème. Dada veut être vécu. Dada ne demande aucune compréhension intellectuelle."
Le dadaïsme va révolutionner, au sens le plus propre, le plus en profondeur non seulement la pratique artistique (on passe du concret à l'abstrait, la matière artistique a recours aux objets), mais aussi les disciplines artistiques (avec la reconnaissance de nouveaux champs: la photographie, le cinéma, les arts appliqués) et surtout: l'expression. Plus rien n'a de sens, plus ne fait sens, tout est absurde, alors soyons absurdes - pourrait-on sommairement résumer. Pour de très nombreux jeunes artistes, l'art ne peut plus continuer à s'exercer tel qu'il l'a fait jusque-là. Le monde est détruit, il faut réinventer un nouveau langage, revenir à formes des formes originelles (les carrés de Mondrian, par exemple), employer des couleurs primaires (pensons aussi à Malevitch) et, aussi, pour ce qui est de la littérature, déconstruire le langage et avoir recours des mots qui sont davantage des sons (pensons à la Ursonate de Kurt Schwitters que j'ai déjà présentée ici). Le mouvement Dada, et donc le dadaïsme, est né. Et il est né où? En Suisse, à Zurich.

Certes, il n'est pas né ex nihilo. En 1914, l'Italien Marinetti (qui deviendra le ministre de la Culture de Mussolini, ne l'oublions pas) a publié son Manifeste futuriste dans le Figaro; la même année, Marcel Duchamp a exposé son porte-bouteilles et inauguré ainsi ses ready-made; les cubistes tels que par exemple Picasso ou Modigliani ont déjà montré un monde morcelé - bref. Mais beaucoup plus encore que les futurismes italiens ou russes avant lui, qui se cantonnent principalement à l'art pictural, le dadaïsme va s'inviter dans toutes les disciplines artistiques: peinture, littérature, théâtre, photographie, musique, sculpture - et tant pis si ce sont principalement les arts dits plastiques qui vont bénéficier majoritairement de cette révolution artistiques.

En 1916, toute une cohorte de jeunes artistes vivent à Zurich. On trouve notamment le roumain Tristan Tzara, les Allemands Richard Huelsenbeck et Hans Richter, l'Alsacien Jean Arp et sa future femme la Suissesse Sophie Taeuber (au passage: l'histoire de l'avant-garde, des avant-gardes, a la fâcheuse tendance à repousser les femmes artistes sur les cotés et dans les coulisses; un récent travail sur le Bauhaus de Dessau a montré pour les architectes masculins qui y travaillaient, les femmes n'avaient nullement leur place dans la pratique architecturale). Ce petit monde se rencontre dans une "petite taverne" zurichoise, le Cabaret Voltaire, sise au 1 de la Spiegelgasse - le 2 février 1916, les artistes annoncent à la presse que le café a été inauguré le… 5 février. C'est ici que le mot dada va être inventé. Dans son histoire du dadaïsme (publiée en 1920), Richard Huelsenbeck décrit ainsi l'événement: "Nous avons découvert le mot Dada par hasard [entre mars et avril, disent les historiens], Hugo Ball et moi, dans un dictionnaire allemand-français, en cherchant un nom pour madame Le Roy, la chanteuse du Cabaret. Dada signifie en français: petit cheval de bois. Il impressionne par sa brièveté et son pouvoir suggestif. Dada devint vite l'enseigne de tout ce que nous avons lancé comme art au Cabaret Voltaire. Par "l'art le plus nouveau" nous entendions alors, en général, l'art abstrait. La signification du mot Dada s'est par la suite transformée."
Et c'est donc au Cabaret Voltaire qu'ils vont organiser des "soirées", où sont accrochés leurs travaux artistiques, jouées des pièces de théâtre, lus des poèmes de leur plume. Parmi eux se trouve donc l'Allemand Hugo Ball qui se présente ainsi, dans un costume en carton qui le contraint au point de l'empêcher tout à fait de bouger:


La suite, c'est lui qui la raconte:
Des trois côtés du podium, j'avais placé des pupitres, face au public, et y avais disposé mon manuscrit peint au crayon rouge, récitant tantôt près de l'un de ces pupitres, tantôt près de l'autre. Puisque Tzara était au courant de mes préparatifs, nous eûmes une vraie petite pemière. Tous mouraient de curiosité. Puisque je ne pouvais pas marcher en tant que colonne, je me suis fait porter sur le podium dans l'obscurité, et j'ai commencé d'une manière lente et solennelle:
gadji beri bimba glandridi lauta lonni cadori
gadjama gramma berida bimbala glandri galassassa laulitalomini
gadji beri bin blassa glassala laula lonni cadorsu sassala bim
gadjama tuffm i zimzalla binban gligla wowolimai bin beri ban
o katalominai rhinozerossola hopsamen laulitalomini hoooo
gadjama rhinozerossola hopsamen
bluku terullala blaulala loooo
C'en était trop. Après le début de consternation devant ce jamais-entendu, le public finit par exploser.

Un dernier mot sur le dadaïsme. Les artistes dadaïstes s'insurgent aussi sur la place de l'artiste dans la société. Ils dénoncent les générations précédentes, isolées dans leur tour d'ivoire, sans lien avec la société. Ils veulent créer un art qui non seulement change le monde, mais qui change le quotidien des gens (confer l'architecture et les arts décoratifs). Ils tirent à boulets (très) rouges contre "les bourgeois". C'est un mouvement pseudo-anarchiste ou, comme l'exprime Raoul Hausmann: "Le dadaïste ne subit pas naïvement le monde; ni Dieu, ni père ni maître ne peuvent le châtier. Dada est auto-désintoxication pratique, une situation européenne moderne, anti-Est, anti-orientale, non-magique. Dada est la vésicule germinative d'un nouveau type d'Homme: par-delà le poids mort du péché moral-chrétien moyenâgeux. Dada est la négation d'une culture qui n'était pas tragique mais pourrie."
Après, on sait ce que cette théorisation de "l'homme nouveau" mettra en place, mais c'est une autre histoire, ça aussi. Pour l'heure, il reste Dada. Finissons par cette nouvelle citation de Theo van Doesburg, le grand théoricien du mouvement De Stijl"Dada est un état d'esprit, indépendant de toute école ou théorie, que l'individu embrasse personnellement, sans se faire violence."

jeudi 28 janvier 2010

La Suisse (5)

Avant-dernier jour au pays des vaches violettes.
On ne saurait bientôt achever cette incursion dans le monde littéraire suisse sans parler d'Aglaja Veteranyi.
Aglaja Veteranyi est née en Roumanie, en 1962. Dans une famille d'artistes de cirque. Très vite, la famille va fuir la Roumanie de Ceaucescu pour finalement s'installer en Suisse. Ces souvenirs de fuite et d'émigration, l'auteure les a fixés dans un roman au titre étrange: Pourquoi l'enfant cuisait dans la polenta. Un titre qui évoque non seulement les ogres, donc les parents (ici: la mère ET le père), mais aussi ces enfants qui se laissent faire, par amour, des Hansel et des Gretel qui s'observeraient depuis la face transparente du miroir sans tain. Voici un récit d'enfance qui comme toutes les narrations de ce type renferme une sidération inhérente au genre - quand le texte est réussi, et ici il l'est.

Aglaja Veteranyi s'est, selon l'expression consacrée, "donné la mort" quelques mois avant ses 40 ans révolus, en 2002. Elle semble avoir révolutionné les lettres suisses alémaniques avec ce récit d'enfance aux allures de conte cruel et de lucidité sidérante où sont évoqués pèle-mêle et dans la désordre (et avec la même effroi que chez herta Müller - mais avec cette même fausse ingénuité puérile que la Linda du dyptique de Beate Grimsrud (qui devrait déjà être traduit, soit dit en passant)) cette Roumanie de Ceaucescu où la Securitate est hyper présente, la vie chiche et les espoirs sans limites, la prise de conscience de sa différence en propre,l'ostracisme et la certitude profonde qu'on va y arriver, qu'on va réussir - avec cet acharnement très foucaldien (comme on dit).

Je ne vais pas à l'école mais je parle des langues étrangères et je connais une quantité d'histoires, bien plus que ce qu'on apprend à l'école. Ma mère dit que je n'ai pas besoin d'aller à l'école, que le plus important, je le sais déjà.
LE PLUS IMPORTANT:
Se surveiller devant les autres.
Ne pas leur dire la vérité pour qu'ils ne se moquent pas de nous.
Les gens ne s'aperçoivent pas que je suis différente, j'invente sans cesse de nouvelles histoires à notre sujet pour qu'ils ne croient pas que nous ne sommes personné et que nous n'avons rien vécu.
Quand je serai majeure, je serai une star et j'achèterai à ma mère notre belle maison et quelques restaurants, et quand les frontières de notre pays seront ouvertes et que nos compatriotes pourront fuir à l'étranger, nous pourrons leur servir de la cuisine roumaine.
© Pourquoi l'enfant cuisait dans la polenta, Aglaya Veteranyi, traduit de l'allemand (Suisse) par Marion Graf, L'esprit des péninsules, 2004

mercredi 27 janvier 2010

La Suisse (4)

Toujours au pays des vaches violettes.
Allez, on faut un bond dans le temps et on retourne anno 1816, quand est publié Adolphe, roman du Suisse Benjamin Constant. De ce roman que j'ai lu il y a (aïe…) 20 ans (fy faen: 20 ans!), je garde le souvenir du romantisme pur: passion, souffrance, sentiments exacerbés, frustration et hystérie avant l'heure - bref, une lecture adolescente et qui, donc, m'avait subjugué sinon sublimé à l'époque.
Je feuillette. Et au hasard des passages je trouve celui-ci:
Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle! Malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu'il vient d'obtenir, conserve une funeste prescience, et prévoit qu'il pourra s'en détacher! Une femme que son cœur entraîne a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de sacré. Ce n'est pas le plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société nous accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître.

mardi 26 janvier 2010

La Suisse (3)

Après Kleenex hier, on reste à Zurich, on est toujours en 1979 pour la traduction française, mais on est très exactement en 1977 pour l'édition en allemand - et on est donc passé à la littérature. Le livre, immanquablement, c'est bien sûr Mars de Fritz Zorn. À la publication, l'auteur est déjà mort. Il s'est suicidé. Laissant ce seul livre. Et par ailleurs, Fritz Zorn est un pseudonyme.
À l'époque de son écriture, Fritz Zorn se sait atteint d'un cancer dont il attribue la cause au milieu dans lequel il est né et a grandi: la bourgeoisie zurichoise. Pendant quelque 230 pages, Fritz Zorn décrit l'enfer qu'il a vécu, l'enfer de ne pas avoir vécu la vraie vie, l'enfer d'avoir été toute sa vie contraint. De ce brûlot fulgurant contre la (prétendue) bonne société et la (tout aussi prétendue) bonne éducation (il dit notamment: "Au cas où j'en mourrais [du cancer], on pourra dire de moi que j'ai été éduqué à mort"), il est difficile d'extraire un passage sans devoir hésiter - tant il y a des pages et des pages et des pages éblouissantes. Alors, de façon très arbitraire, on en choisit portant sur la sexualité, ce que Fritz Zorn nomme son "antiéducation sexuelle":
Car derrière l'image de cette amie imaginaire se cachait, même si je ne m'en rendais pas encore bien compte, l'image de la femme, de la sexualité, de l'amour, bref de la vie. (Je ne veux pas me lancer ici dans une discussion sur le point de savoir si l'on doit dire amour ou sexualité; comme Freud a déjà fait remarquer qu'au cas où quelqu'un s'offusquerait de ce qu'il emploie toujours le terme de "sexualité", il le remplacerait tout simplement par celui d'"amour", je ne ferai appel à ces deux notions de telle manière que l'une signifie également l'autre et que la différence entre les deux ne soit qu'une pure question de style.) La sexualité ne faisait cependant pas partie de mon univers, car la sexualité incarne la vie; et moi j'avais grandi dans une maison où la vie n'était pas bien vue, car chez nous, on aimait à être correct plutôt que vivant. Pourtant la vie entière est sexualité puisqu'elle se dilate dans l'amour, le désir et les échanges avec l'autre. Tout le processus de la vie est à situer sur le même plan que l'acte d'union sexuelle: tout ce qui pousse continuellement au mélange, à la pénétration mutuelle, à l'union, et à tout séparation, division, dissociation et dislocation est, sans cesse et à chaque fois, la mort. Qui s'unit, vit, qui se tient à l'écart, meurt. Mais c'était là justement la devise sous laquelle était placée ma famille: Tiens-toi à l'écart et meurs! La logique de cette formule, de ce commandement, est impeccable; en effet, rien ne se fait moins remarquer par son incorrection que quelque chose de mort.
© Mars, Fritz Zorn, traduit de l'allemand (Suisse) par Gilberte Lambrichs, Éditions Gallimard, 1979



Et je suis frappé de constater, à l'instant, une similitude de points de vue entre ce que décrit Fritz Zorn de ce monde bourgeois et urbain et ce que décrit Carl Frode Tiller (que j'ai traduit) du monde religieux et rural.

Voici ce qu'écrit Fritz Zorn, en 1979:
Il ne devait y avoir, sur tout, qu'une opinion, car une divergence d'opinion eût été la fin de tout. Aujourd'hui je comprends bien pourquoi, chez nous, une divergence d'opinion eût été l'équivalent d'une petite fin du monde: nous ne pouvions pas nous disputer. (…) Dès lors, nous en étions réduits à ne jamais en arriver à la situation de devoir nous disputer; tout le monde était toujours du même avis. Toutefois, s'il se trouvait qu'apparemment ce n'était pas le cas, selon nous il devait forcément y avoir un malentendu. C'était donc seulement par erreur qu'il avait paru y avoir une divergence d'opinion, les opinions n'avaient été divisées qu'en apparence et, une fois le malentendu dissipé, il devenait évident que les opinions étaient bel et bien identiques.
Et voici ce qu'écrit Carl Frode Tiller, en 2007:

S’ouvrir à l’innovation, accepter et acquérir de nouvelles connaissances équivalait pour elle à s’avouer vaincue, semblait-il. Tout ce qu’elle ne savait ou ne pouvait faire était considéré à ses yeux comme une menace ou comme une énième allusion au fait qu’elle n’était pas assez bien, et non comme une source de progrès à laquelle puiser pour enrichir son existence. Cela se reflétait d’ailleurs dans les conversations qui se tenaient à la table du dîner. Pour peu que quiconque, quelle qu’en soit du reste la raison, engage la discussion sur une thématique qui n’avait pas été mille fois ressassée ou à propos de laquelle il subsistait un risque que les opinions divergent, surgissait alors une espèce d’inquiétude qui n’était pas sans rappeler l’atmosphère qu’instaurait Arvid dès l’instant où il se présentait quelque part. En de pareilles circonstances, maman ainsi que les autres personnes informées des règles tacites qui régissaient la conversation de bon aloi dans ce petit univers prenaient des mesures immédiates afin d’orienter la discussion vers un sujet aussi sécurisant que rebattu.


© Encerclement, Carl Frode Tiller, traduit par Jean-Baptiste Coursaud, Éditions Stock, 2010

lundi 25 janvier 2010

La Suisse (2)

Und heute ein bisschen Musik aus der Schweiz. Wir sind zurück in 1979, in Zürich, die gute Neue Deutsche Welle herrscht noch in Deutschland (und für die, die gute NDW hören wollen, kann man nur den Doppeltsammler empfehlen, Verschwende deine Jugend), und Kleenex triumphiert (egal ob sie es wirklich machen oder nicht), mit Regula Sing (sic - was für einen Vornamen und Namen) hat eine Stime, die zwischen Patty Smith und Gudrun Gut schwankt. Kleenex darf bald wegen der eponymischen Firma nicht mehr so heissen und nennt sich dann LiLiPUT. 30 jahre nachher verbleiben viele Lieder von den Mädels einfach toll: Igel, Nice, Tisko oder Beri-Beri. Aber am besten mag ich, hierunten, Ü. Bitte schön!

Et aujourd'hui un peu de musique en provenance de la Suisse. Nous sommes de retour en 1979, à Zurich, tandis que la bonne NDW retentit toujours en Allemagne (la NDW, ou Neue Deutsche Welle, ou Nouvelle vague allemande, est une musique née vers 1978, dans le sillage du punk anglais, musicalement très inspirée par le punk et qui a la particularité d'être chantée en allemand, alors qu'avant on chantait en anglais - parmi les groupes mythiques on citera: SYPH, Malaria, Neonbabies, Abwärts, Östro 430, Mittagspause, etc. - les plus connus chez nous, DAF et Xmal Deutschland ne se sont jamais considérés comme faisant partie de la NDW).  Et donc, en Suisse, triomphe le girl band de Kleenex qui, empêchée par la firme éponyme, sera obligé de trouver un autre nom, ce sera LiLiPUT. Au chant Regula Sing, avec sa voix à mi-chemin entre celle Patti Smith et Gudrun Gut (de Malaria). Parmi les morceaux impérissables, même 30 ans après, on trouve IgelNiceTisko ou Beri-Beri. Mais ma préférence va à, ci-dessous, Ü.

dimanche 24 janvier 2010

La Suisse (1)

Gruezi, die Schweiz!
Et donc, histoire d'helvétiser au mieux mon séjour au pays des vaches violettes (où je vais parler d'Erlend Loe aux nenfants), j'ai mis deux livres dans mon sac:
1) Celui d'un auteur suisse francophone, à savoir Robert Pinget, avec Cette voix (pourquoi n'ai-je encore jamais lu Robert Pinget?)
2) Celui d'un auteur suisse alémanique, à savoir l'uchronie de Christian Kracht (cadeau d'anniversaire de Karsten), Ich werde hier sein im Sonnenschein und im Schatten, lequel invente une fin de Première Guerre mondiale où l'Allemagne bombarde la SSR, c'est-à-dire: la République Soviétique de Suisse. Hö! (Mais bon, à en lire les critiques, le livre n'est paaas non plus un sommet de littérature.)

PS: Et à l'heure qu'il est, 14h15, et tel que vous ne me voyez pas, je décolle - enfin, je… l'avion plutôt; moi je suis tranquillement carré dans mon fauteuil et me laisse conduire…