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samedi 25 septembre 2010

Rekkehus - une maison de maçons

Et JB doit traduire le mot suivant:
rekkehus
C'est quoi une rekkehus?
Décomposons d'abord le mot qui agglutine deux substantifs: rekke et hus. Comme toujours dans les langues germaniques pour ces compositions nominales, c'est le mot de droite, le second, qui est l'agent, le nom principal, et qui détermine la direction sémantique, là par où l'on doit commencer pour comprendre le sens - le premier terme étant donc le complément d'agent.
Un exemple en français:
une séance de cinéma
          1             2
La traduction en norvégien:
en kinoforestilling
      2        1
Vous voyez, mes petits amis?
kino = cinéma = 2 + forestilling = séance = 1
< kinoforestilling = séance de cinéma.
Pour rekkehus, c'est pareil. Observons le phénomène à travers sa traduction anglaise:


Vous voyez, mes petits amis?
Et donc, deuxième indication, une rekkehus, c'est une row house en anglais. De NO rekke = AN row = FR rangée, et NO hus = AN house = FR maison.
Par conséquent: une maison de rangée.
Pardon?
Quelle traduction nous propose ordnett?


Ouiii, c'est cela…
Une maison en bande! Comme les oies? Comme les loubards?

Une maison mitoyenne n'est pas mal, mais cette proposition n'est pas tout à fait juste. Un maison mitoyenne est en fait une construction d'un bloc et ce bloc contient pour ainsi dire deux maisons en une. Une rekkehus norvégienne peut tout à fait être mitoyenne, mais elle peut aussi être individuelle, comme on le dit en français d'une maison individuelle, donc non "encollée" à une autre. Elle est contiguë. On pourrait tout à fait se satisfaire de ce maison mitoyenne. Mais n'y a-t-il pas un autre terme, plus précis, plus exact, plus juste, plus immédiat?

Rekkehus est un mot typiquement norvégien, faisant référence à une réalité hypernorvégienne, donc un mot appartenant au langage quotidien. Une recherche quantitative dans gougueule (l'outil le plus parfait qui soit pour vérifier les usages) nous donne 63 600 occurrences - c'est beaucoup pour une langue dont le nombre de locuteurs s'élèvent à 4,7 millions. Comparativement, maison mitoyenne donne 275 000 résultats, ce qui est peu quand on pense qu'il y a 250 millions de locuteurs réels du français. Le rapport est donc de 1/1000 pour le français, alors qu'il est à un peu plus de 1/100 pour le norvégien.
Pourquoi ces chiffres et pourquoi insister?
Parce que rekkehus pose visiblement problème en traduction littéraire et les choix que nous faisons ne sont pas toujours les bons - confer les propositions du dictionnaire supra. Hypnotisés par le mot, serviles au principe de fidélité en traduction qui leur impose de s'efforcer de restituer un mot à l'identique, les traducteurs se fixent sur le mot maison (eu égard au principe morphologique des langues germaniques, comme on l'expliquait plus haut, et qui expliquent que, inconsciemment, les traducteurs se fient logiquement sur le second terme puisque c'est lui qui donne le sens). Ce mot maison qu'ils restituent systématiquement, puis bricolent quelque chose pour rendre l'idée de rangée (= rekke). On aboutit donc à ce fameux maison en rangée ou en bande aussi imbitable que risible.

C'est quoi, concrètement, une rekkehus?
Pour savoir, rien de tel que d'aller dans gougueule images.
En voici donc une:


Et en voici une deuxième:


Et l'on voit bien, ici, l'idée de rangée, de succession d'habitations. Et l'on voit aussi qu'elles ne sont pas stricto sensu mitoyennes. Elles sont contiguës. La rekkehus peut être mitoyenne et contiguë. La maison mitoyenne est uniquement mitoyenne - et en écrivant cette phrase, JB a l'impression de donner dans une formulation du schmilblick: il tient dans la main et… il tient dans la main. Bref.
Il nous faut donc trouver un mot français aussi usuel que le mot norvégien rekkehus. Tant dans son signifiant que son signifié - pour reprendre la terminologie de Ferdinand de Saussure. C'est-à-dire: il faut que le lecteur comprenne immédiatement le sens et le concept du mot (le signifié), mais perçoive aussi la réalité, qu'il ait une image phonique ou acoustique du terme (le signifiant), qu'il visualise aussitôt à quoi correspond le terme et que, par là même, la réalité culturelle propre à ce terme lui apparaisse identiquement, lui saute aux yeux (et à l'esprit) immédiatement.
Une rekkehus, c'est une maison en série, comme nous disait la traduction anglaise, donc une maison de lotissement. Et là, quand on dit lotissement en français, on sait immédiatement à quoi on a affaire. Il s'agit de ces maisons neuves, comme on dit si merveilleusement en français, quasi identiques. Tout comme on dit en français: "On a fait construire." Ah… Cette phrase! "On a fait construire." Et celle-ci: "On a acheté une maison neuve." Le voilà, le signifiant de lotissement. La rekkehus norvégienne est l'équivalent de la maison neuve française, de la maison individuelle. C'est la maison de maçons des maisons Bouygues dans les années 80, des "maisons grandes, belles, vraiment belles!", ainsi que disait la réclame (et on remercie le site de l'INA de nous fournir cette mine tant culturelle que sémantique):


Sauf que.
Sauf que lotissement se dit boligfelt en norvégien.
Sauf que les rekkehus sont en bois et les maisons individuelles, les maisons neuves sont en pierre, d'où le nom choisi par Bouygues (et ça nous donne des aphtes de parler citer cette société sur ce blog tatoué et fumeur - bref) de maison de maçons. Donc ce n'est pas tout à fait ça.

Alors quel terme utiliserait-on en français qui restitue d'une façon aussi adéquate tant le signifiant que le signifié et qui renvoie à la rekkehus?
On n'oublie pas, avant, une chose essentielle:
On est dans la traduction littéraire. Il faut certes être fidèle, règle d'or de toute traduction, mais il ne faut pas oublier qu'on n'est pas en train de traduire une notice technique, un mode d'emploi de machine à laver où, là, pour le coup, il est essentiel, fondamental, capital, de traduire avec la plus grande exactitude - confer le fait divers suivant où les patients atteints d'un cancer et traités à l'hôpital d'Épinal avait été surirradiés car la notice technique de l'appareil avait été mal traduite.
Dans la traduction littéraire, c'est l'effet littéraire qui prime. Le traducteur littéraire est constamment bringuebalé entre d'un côté son devoir de fidélité sémantique et, de l'autre, son obligation de respect littéraire.
Bon.

Et cette fichue rekkehus?
Le mot français qui conviendra à merveille sera… sera… sera:
pavillon
Le pavillon! Le pa-vi-llon! Ah… le pavillon. La grande banlieue pavillonnaire. Toutes ces périphéries urbaines où on construit des pavillons, plus ou moins identiques. Là on y est en plein, dans le signifiant. Et, rapport au signifié, c'est exactement le même concept que la rekkehus: une maison individuelle, neuve, contiguë - quand bien même la norvégienne aura une couverture voire une structure en bois alors que la française sera quasi exclusivement en pierre. La réalité française, c'est le pavillon. Le signifiant qui claque aussitôt dans l'esprit français de la même manière que le signifiant de rekkehus claque dans l'esprit norvégien, c'est le pavillon.
JB en veut pour peuve le sublissime Ode Pavillonnaire, un film de Frédéric Ramade, et qui résume à merveille ce que JB s'épuise à essayer de prouver:



Si on procède à une ultime vérification et qu'on reprend notre recherche quantitative dans gougueule. On voit que pavillon donne dans un premier temps 9 490 000 résultats. Si on essaie d'affiner la recherche, d'être un peu plus qualitatif, et qu'on indique pavillon maison, on obtient 1 720 000 occurrences. Et on est du coup davantage dans ce rapport de 1/100 et non plus du 1/1000.


Et c'est donc précisément ce pavillon que JB doit traduire dans le roman d'Ingvar Ambjørnsen - et c'est JB qui souligne:
C’était un pavillon on ne peut plus ordinaire, sur deux niveaux, avec un revêtement en bois passé au brou de noix.
Là, c'est le pompon de l'hypernorvégianité, le pompon de l'hyperfidélité voire de l'hyperservilité en traduction - puisque JB traduit très exactement ce qui figure en norvégien, qui plus en plus en choisissant des termes hypertechniques, et, par conséquent, se contredit complètement par rapport à ce qu'il affirmait plus haut.

Nous avons trois termes appartenant à une réalité tout ce qu'il y a de plus norvégienne.
• Le pavillon - on vient donc de longuement gloser là-dessus.
• Le niveau. En norvégien, le mot est etasje. Donc: étage. Or les Norvégiens comptent le rez-de-chaussée comme étage. Quand, en norvégien, un personnage nous dit qu'il habite au 6e étage, il habite en réalité, en français, au 5e étage. Le niveau français correspond à l'etasje norvégien: il compte lui aussi le rez-de-chaussée, ce que ne fait pas l'étage français (il suffit de regarder les boutons d'un ascenseur: en Norvège le 2 correspondra au 1er étage mais au… 2e niveau!)
• Le brou de noix. Également un problème. Les Norvégiens vivant principalement dans des maisons en bois, ou si elles sont en pierre, elles ont une structure ou un revêtement en bois, lequel est entretenu en utilisant du brou de noix. Cette réalité, pour les Français qui vivent principalement dans des maisons en pierre qu'ils repeignent à la peinture, et qui n'ont donc pas à traiter le bois de  leur maison, demeure assez obscur, en tout cas pas aussi quotidien que pour les Norvégiens.

La question qu'on se pose, c'est: pourquoi être aussi précis dans ce contexte? On est dans un roman, dans la littérature, pas dans un texte technique. Certes, il convient d'être fidèle; mais cette fidélité, qui oblige dans de tels contextes à aller chercher des termes proprement techniques, aboutit au résultat suivant: on introduit dans le texte fictionnel et donc littéraire un décalage à la fois lexicographique, sémantique et stylistique. On a éludé l'aspect littéraire au profit d'une précision technique; on a gommé la quotidienneté sémantique au profit d'une terminologie certes juste mais sans doute obscure pour le lecteur français; on a donc enfin tiré le texte final vers un registre où le texte original ne se trouvait pas.
Et n'est-ce pas justement ce que fait JB en traduisant ainsi?

Non, pas tout à fait.
Car qui parle? Quel est le contexte?
C'est Elling qui parle.
Elling, qui est monomaniaque, paranoïaque et névrosé. Elling, qui utilise une langue recherchée, parfois désuète et qui ne cesse de répéter à longueur de pages, de vive voix ou dans son imagination débordante, que l'on doit être précis lorsqu'on parle des choses. Elling qui, donc, va forcément s'arrêter sur ces détails. Elling qui, du fait de ses pathologies mentales, va forcément observer (parfois pendant une heure, voire pendant une journée entière) ce que d'aucuns, d'ordinaire, ne verraient même pas. En conséquence de quoi, Elling, va forcément parler de niveau et de brou de noix.
Dans une autre traduction, JB aurait sans aucun doute parlé de maison neuve, d'étage, de peinture. Il n'aurait pas forcément cherché à être aussi précis car il aurait alors trivialisé l'aspect littéraire du texte - comme indiqué supra. Mais avec Elling, il a ce devoir de précision lexicographique et, pour le coup, l'emploi de termes techniques convient plus que jamais 1) à la psychologie quelque peu dérangée du personnage, 2) à son langage et son vocabulaire. Pour Elling et dans les romans qui lui sont consacrées, ces termes techniques voire hypertechniques sont un élément de la langue littéraire, ils participent du décalage (dans tous les sens du terme) qui donne sa saveur au roman. Ici, et JB insiste bien: ici, dans ces romans, il faut plutôt préférer l'emploi d'une terminologie volontiers absconse plutôt que la fluidité dite littéraire qui va privilégier l'image dite poétique.


Allez, on se quitte en musique, comme d'habitude sur ce blog tatoué et fumeur.
Et, parlant de pavillon, on va montrer le merveilleux Ma Maison du groupe hélas trop oublié: Oui Oui. On est en 1992 et Oui Oui fait partie de cette vague française dite de la musique bébête. Michel Gondry intervient déjà dans Oui Oui et c'est lui qui a réalisé le clip de la chanson. Enjoy!


Oui-Oui "Ma Maison" (réalisé par Michel Gondry)

dimanche 12 septembre 2010

For dengande

Et JB doit traduire cette phrase du roman pour enfants écrit par Maria Parr, Tonje Glimmerdal (et c'est lui qui souligne):
Und der JB muss diesen Satz von Maria Parrs Kinderbuch, Tonje Glimmerdal, übersetzen:
Vi kan då for dengande lage helsecamping, vi også.

In der Tat ist diese Konstruktion, for dengande, problematisch. Nie hat der JB sie gelesen. Er weiss aber: 1) der Roman ist in neunorwegisch geschrieben, es kann sich um eine arkaische Form handeln; 2) die Geschichte spielt sich in in Sunnmøre, eine Region von Westnorwegen und sicher ist es ein dialektales Wort, umso sicherer 3) seitdem der, der diesen Satz sagt, ein älterer Mann ist.
De fait, c'est bien cette construction, for dengande, qui est problématique. JB ne l'a à ce jour jamais lue. Mais il sait néanmoins que: 1) le roman est écrit en néo-norvégien, il peut donc s'agir d'une forme archaïsante; 2) l'histoire se passe dans l'ouest de la Norvège, dans le comté du Sunnmøre et nous sommes très certainement face à un terme dialectal, ce d'autant plus que 3) celui prononce cette phrase est un vieux monsieur.

JB comprend que la locution for dengande est une interjection proche du juron, formée sur le verbe à l'infinitif denge, ici conjugué au participe présent; verbe qui signifie tabasser (on dit souvent denge løs på én = tabasser qqun). La préposition for, qui ouvre la locution et signifie littéralement pour, se traduirait ici plutôt par par, comme dans par Dieu!, par Jupiter!, par Toutatis! Toutefois, et comme d'habitude, et encore plus parce que la construction est pour JB un hapax (un terme qu'on ne trouve qu'une seule fois dans la littérature), il va chercher sur ordnett le participe présent dengende en bokmål (la langue parlée par +/- 75/80% de la population norvégienne):
JB versteht wohl, dass die Redewendung for dengande eine Interjektion am Rand des Schimpfwortes ist, die mit dem Verb denge gebildet ist, der hier aber als Partizip Präsens gebeugt ist und eigentlich prügeln bedeutet (man sagt oft denge løs på én = jdn verprügeln), und mit der Präposition for gebildet ist, die man hier eher mit um übersetzen könnte/würde, wie in Um Gottes Willen! Dennoch, und wie immer, und desto mehr seitdem die Konstruktion für den JB ein Hapax ist (= ein Wort, dass man nur ein Mal in der Literatur findet), geht er bei ordnett den Partizip Präsens dengende in Bokmål (die Sprache Norwegens, die von ca. 75/80% der Bevölkerung gesprochen ist) suchen:


Hammanich.
Y a pas.

Pas grave. Il va voir en néo-norvégien.
Nicht schlimm. Er sucht auf neunorwegisch:


Okay. Hier sind es mehrere Informationen angegeben:
1) Wenn das Partizip Präsens nicht als "eigenes" Wort rauskommt, heisst es dass die Konstruktion eher selten ist - sie besteht, ist aber selten.
2) Das Suffix -je im Infinitiv zeigt uns, dass das Verb eine kausative Bildung ist, was man auch mit dem -ja von dengja auf altnordisch sieht (hier Beispiele auf Deutsch von dieser kausativen Verbbildung).
3) Dengje oder denge bedeutet schlagen, egal ob das Prädikat eine Sache (das Wörterbuch sagt, dass es dann sich entweder um Eisen, Lein oder Lehm handelt) oder einen Menschen ist (und dann geht es mehr, wie wir es oben gelesen haben, um prügeln).

Okay. Nous avons ici plusieurs précieuses informations.
1) Si le participe présent ne ressort pas en tant que mot autonome, c'est que la terme est rare - il existe, mais il demeure rare.
2) Le suffixe -je de l'infinitif nous indique qu'il s'agit d'un verbe dit causatif, c'est-à-dire qui marque une action, ce que l'on retrouve également dans le suffixe -ja de l'infinitif dengja en norrois (= le vieux nordique).
3) Dengje ou denge signifie frapper, battre que l'objet soit une chose (le dictionnaire indique qu'il s'agit alors de fer, de lin ou de cuir) ou un être (et dès lors, c'est davantage le sens, comme on l'a vu plus haut, de castagner, tabasser dont il est question).

On va tout de même vérifier dans Kvasir (l'équivalent norvégien de gougueule) les occurrences de for dengende.
Trotzdem geht man bei Kvasir (das norwegische Pendant zu KGuhgel) nach eventuellen Ergebnisse für for degende suchen:


Jetzt noch: hammanich.
Cette fois encore: y a pas.

Pas grave, on regarde avec la forme en néo-norvégien dengande. Et le moteur de recherche crache 1 résultat. Un seul!
Nicht schlimm, man sucht dann die neunorwegische Form dengande. Und allerdings spuckt die Suchmaschine 1 Resultat. Nur einen, aber immerhin!


Sehr lustig… Also das Wort taucht anderswo im gleichen Roman von Maria Parr auf. Diesmal zwar als Adjektiv, und um das Wort dritt, also Scheisse, zu bezeichnen. Was sagt uns das? Dengande, egal was es bedeuten sollte, ist also ein Schimpfwort!
Très drôle… Cela signifie donc que le terme réapparaît à un autre endroit du roman de Maria Parr. Cette fois sous une forme adjectivée et en tant qu'épithète du nom commun dritt, c'est-à-dire merde. Et qu'est-ce que cela nous dit? Dengande, quel que soit sa signification, est effectivement un juron!

Que se passe-t-il si on cherche for dengande?
Was geschieht, wenn man for dengande sucht?

Ge-nau! Noch wieder hat es mit Maria zu tun, und diesmal benutzt sie die Konstruktion in einem Artikel über die neunorwegische Sprache, den sie geschrieben hat (unten wird sie zitiert).
Gagné! Encore une fois cela a à voir avec Maria, et c'est cette fois elle-même qui utilise la construction dans un article écrit de sa main sur la la langue néo-norvégienne (et elle est citée dans l'article ci-dessous).



Cela signifie au final: dengande/for dengande est en tout cas une locution "parrienne", si cen'est une construction (archaïsante) néo-norvégienne ou bien un terme dialectale du comté du Sunnmøre.
Das heisst letztendlich: dengande/for dengande ist auf jeden Fall eine "parrsche" Redewendung, wenn nicht eine neunorwegische (arkaische?) Konstruktion bzw. ein dialektales Wort aus der Sunnmøre-Region.


Kann man davon sicher sein? Kann die Sprachwissenschaft uns hier nicht irgendwie helfen? Der JB ist nämlich der Meinung, dass die Linguistik viele Fragen bzw. Übersetzungsprobleme beantwortet. Also begibt sich der JB sich auf der Suche in alten norwegischen Wörterbüchern.
Peut-on en être sûr? La linguistique peut-elle ici nous aider? De fait, JB est d'avis que la linguistique peut résoudre de nombreuses énigmes lexicographiques et solutionne de nombreux problèmes de traduction.

On commence par le Ordbog over det gamle norske sprog (= Dictionnaire de la langue ancienne norvégienne) de Johan Fritzner, datant de 1867, mais qui nous renvoie à la période allant de +/- 800 jusqu'à la Réforme, et couvre donc l'âge Viking.
Wir fängen an mit dem in 1867 herausgegebenen Ordbog over det gamle norske sprog (= Wörterbuch der alten norwgesichen Sprache) von Johan Fritzner, das die periode zwischen ca. 800 bis zur Reformation deckt,also inkl. das Wikingeralter:


Also findet man die verschiedenen Bedeutungen, die wir schon oben hatten. Slå = schlagen, banke = klopfen, hamre = hämmern. Aber mit einer vielleciht wichtigen Präzision: das Verb brauchte man, als man die Sense (= ljå) benutzt hat. Vielleicht kann es auf deutsch Ideen zu einer "modernen" Redewendung führen. Vielleicht gibt es auf deutsch so arkaische Schimpfworte, die mit dem Wort Sense gehen. Da hat man nämlich ein Teil seines Pflichtes als ÜbersetzerIn erfüllt: treu sein.
Et donc on retrouve les différents sens, que nous avions déjà plus haut. Slå = frapper, banke = battre, hamre = marteler. Mais avec une précision qui peut être d'importance puisque, à l'époque, en vieux norvégien, on utiliser ce verbe pour décrire l'action du maniement de la faux (= ljå). Peut-être cela peut-il nous donner des idées pour la construction d'une locution en français. Peut-être existe-t-il au fond, en français, une tournure archaïsante qui emploie le terme faux. Et dès lors le/la traducteur/trice aura rempli une partie de son devoir: être fidèle.

On continue l'analyse diachronique en cherchant cette fois dans le Norwegisch-dänisches etymologisches Wörterbuch (= Dictionnaire étymologique du dano-norvégien) de Falk & Torp, publié en 1910, et qui couvre pour sa part toute la période correspondant plus ou moins au riksmål, c'est-à-dire le dano-norvégien, l'ancêtre du bokmål contemporain.
Man geht weiter in der diachronischen Analyse, indem man diesmal in dem Norwegisch-dänisches etymologisches Wörterbuch (= Dictionnaire étymologique du dano-norvégien) von Falk & Torp sucht, das in 1910 herausgegebn wurde und das die Periode des Riksmåls deckt, also dieses "norwegisch-dänisch" bzw. "dänisch-norwegisch" deckt, mit anderen Worten die Vorsprache des Bokmåls:


Tja… Das bringt uns nicht viel. Man hat bloss die Bestätigung darauf, was man daoben behauptet hat:
• das Verb ist kausativ;
• das Wort wurde in der Tat mit der Verwendung einer Sense bzw. Schneide benutzt;
• inszwischen (diachronisch muss man nun verstehen) beudetet es prügeln;
• die Etymologie sagt uns, dass das Wort von einer indogermanischen Wurzel °dheng bzw. °dehn kommt.
Und ausgerechnet das ist spannend! Warum? Man sieht, dass dieses Urwort °dheng wiederum Worte wie dette (= rausfallen) oder dingle (= baumeln) gebildet hat. Durch die verschiedenen Semantismen und Analogien kann man vielleicht auf deutsch eine genauere Lösung finden…
Hum… Cela ne nous apporte a priori pas grand-chose, sinon la confirmation de ce qu'on supposait supra, à savoir:
• le verbe est une forme causative;
• le terme s'emploie effectivement lors de la manipulation d'une faux ou d'un tranchant;
• entre-temps (d'un point de vue diachronique, s'entend), le verbe signifie rosser;
• l'étymologie nous indique que le mot vient d'une racine indo-européenne °dheng bzw. °dehn.
Et ça c'est passionnant! Pourquoi? Parce que cet étymon °dheng a pour sa part donné les verbes dette (= s'effondrer) oder dingle (= se balancer). À travers les différents sémantismes und analogies, peut-être peut-on trouver en français une meilleure solution, ou un équivalenttrès proche.

Toutefois, comme Maria Parr écrit en néo-norvégien, on va faire une ultime vérification dans le Norsk ordbog d'Ivar Aasen, datant de 1873 et qui décrit davantage ce qui était alors le landsmål, à savoir l'ancêtre du nynorsk = le néo-norvégien.
Aber, seitdem Maria Parr aufneunorwegisch schreibt, macht man eine letzte Überprüfung in dem Norsk ordbog von Ivar Aasen, das in 1873 herausgegeben wurde, und das sich eher auf das landsmål, das heisst die Vorsprache des Nynorsks = Neunorwegisches konzentriert.


Ivar Aasen macht hier eine Zusammenfassung von allem, was man schon hier und dort gelesen hat. Man hat mit unddank ihm sozusagen die verschiedenen Bedeutungen und Semantismen gefegt. Man weiss ganz genau, wo man sich lexikografisch befindet.
Ivar Aasen résume tout ce qu'on a pu lire ici et là. On a ainsi, avec et grâce à lui, balayé et balisé toutes les significations et sémantismes. On sait très exactement où l'on se trouve d'un point de vue lexicographique.

Toutefois, et par curiosité, on va aller voir cette racine indo-européenne, histoire de vérifier si elle ne peut pas nous donner des idées. Et c'est dans le dictionnaire de Julius Pokorny qu'on trouve une longue et évidemment passionnante explication.
Dennoch, und weil man gern neugierig ist, geht man die indogermanische Wurzel überprüfen, auch um zu sehen, ob sie uns nicht Ideen geben kann. Julius Pokornys Wörterbuch gibt uns eine lange und selbstverständlich spannende Erklärung:


Die diachronische Analyse ist sehr interessant: von fliessen hat das Wort Handfläche und dann schlagen bedeutet. Und gerade das ist sehr schön… Welcher Schriftsteller hat geschrieben, dass die Grenze zwischen einer Ohrfeige und einem Streichel ganz dünn war? Lars Saabye Christensen? Der JB ist sich nicht mehr so sicher, aber er glaubt, es ist der Lars. Sonst findet man hier die sämtlichen Verben, die wir schon gekreuzt haben. Wohl zu merken, dass das Etymon fast nur in Worten von den germanischen Sprachen wiederauftaucht - mit einer Ausnahme: auf albanisch. Was sagt es uns, anthropologisch und ethnolinguistisch? Was sagt uns diese diachronische Analyse über die Vorstellung der uralten germanischen Völkern von der Hand? Wie sie sich bewegt, was sie macht, wozu sie dient. Der JB könnte stundenlang darüber grübeln…
Der Kluge sagt uns aber:
dengeln (12. Jahrhundert), mhd. tengelen. Einwohl nur wegen seiner speziellen Bedeuntung (“die Sense schärfen”) schlecht bezeugtes Verb. Formen mit l sind ahd. tangil “Dengelhammer”, ahd. tengilari, tengilari “Kaltschmied”; Formen ohne l führen zunächst auf gotisch °dang-eja- “hämmern, dengelen” in altnordisch dengja, altenglisch dencgan, mhd. tengen; dazu vielleicht als usprüngliches starkes Verb altschwedisch diungha “schlagen” (nur Präsens, selten), mittelenglisch dingen, dengen “schlagen”. Weitere Herkunft unklar. Die neuhochdeutsche Form kann von dem Gerätenamen (ahd. tangil) abgeleitet sein (also “mit dem tangil arbeiten”) oder eine Iterativ-Bildung zu mhd. tengen darstellen.
Und hier sieht man auf deutsch die genaue diachronische Entwicklung des Wortes. Heisst es, man könne mit dengelen eine Lösung finden???

En français maintenant.
L'analyse diachronique est très intéressante: de couler, le terme a ensuite désigné la paume de la main pour enfin signifier frapper. Et ces analogis sont superbes… Quel auteur a écrit que la frontière entre une caresse et une claque est ténue? Lars Saabye Christensen? JB ne s'en souvient plus exactement, mais il pense que c'est Lars. Sinon, on trouve dans l'explication de Pokorny tous les verbes qu'on a pu croiser jusqu'à présent. Et on note que l'étymon n'apparaît que dans des mots appartenant aux langues germaniques - à une exception près: l'albanais. Qu'est-ce que cela nous dit d'un point de vue anthropologique et ethnolinguistique? Que nous dit cette analyse diachronique de la conception de la main qu'avaient les anciens peuples germaniques? Comme elle se meut, ce qu'elle fait, ce à quoi elle est utilisée. JB pourrait y réfléchir pendant des heures et des heures…


Ziel hier ist nicht eine deutsche Lösung zu finden. Das verlässt der JB seiner liiieben Kollegin Christel, die Maria Parr auf deutsch übersetzt. Aber die französische Lösung ist hierunten, aber auf fransösischö, zu lesen.

Et maintenant, la solution en français.
Il faut donc trouver une solution plutôt archaïsante, et surtout plutôt amusante.
À quoi ressemblerait la phrase en français?
Nous aussi on peut le monter, notre camping.
Et donc, entre ces mots, il faut glisser une interjection, un juron, un terme familier. Sachant que le camping en question fait référence à celui de Klaus Hagen qui est méchant, mais alors méchant méchant méchant.
On pourrait s'imaginer d'associer le nom de Klaus Hagen à une insulte. Puisque cette phrase est prononcée dans le contexte suivant: une famille danoise passait ses vacances dans le camping de Klaus Hagen où les enfants sont interdits de séjour. Le propriétaire du camping, qui porte le nom de Parcours de Santé, les a finalement renvoyés parce que les trois enfants faisaient trop de bruit.

On pourrait donc trouver un surnom amusant, qui fonctionne sur des allitérations avec le nom de Klaus Hagen. Pourquoi un terme qui repose sur une allitération en français sur les consonnes?
Voyons d'abord la transcription phonétique de son nom: [klæʉ̯s ha:gən]
a) ces consonnes K et G en norvégien sont des consonnes dites sourdes et trouveront leurs équivalents en français dans les consonnes C et/ou G et/ou S, celles-ci étant prononcées [k] comme dans cancrelat et G [g] comme dans gougnafier et [s] comme dans sagouin.
b) ces consonnes, parce qu'elles sont dures et sourdes, résonnent mieux, renforcent l'allitération et, par conséquent, la dureté du nom, et donc de l'insulte.
c) les voyelles se prononcent complètement différemment en français et en norvégien.
On pourrait aussi aller puiser dans le richissime vocabulaire du Capitaine Haddock. Oui. Lui précisément car:
a) il a un certain âge;
b) il invente des expressions et locutions qui n'existent pas, un peu comme le fait Maria Parr avec ses personnages.
Pour notre chance, Wikipédia a recensé toutes les expressions du Capitaine Haddock. Et de tous les termes, on retient les suivants:
cloche à fromage
crétin des Alpes
bachi-bouzouk
ectoplasme
garde-côtes à la mie de pain
gros-plein-de-soupe
porc-épic mal embouché
concentré de moule à gaufres

Gros-plein-de-soupe est une fausse bonne idée puisque Klaus Hagen n'est pas gros. Idem pour crétin des Alpes puisque Klaus Hagen n'est pas forcément crétin: il est méchant, certes, mais pas idiot. De plus, utiliser ces tournures revient à faire de l'oblication sémantique: insuffler du sens discriminatoire là où il n'y en a pas.
Concentré de moule à gaufres ne va pas non plus puisque les gaufres ont une valeur positive chez Maria Parr dont le premier roman n'est autrement intitulé que Cascades et gaufres à gogo.
Garde-côtes à la mie de pain, qui est absolument excellent, fonctionnerait d'autant plus que Klaus Hagen est tout le temps posté derrière la fenêtre de sa réception à épier les allées et venues d'untel et d'unetelle. On pourrait aussi penser à garde-chiourmes, mais c'est pour le coup exagéré, tant au niveau du sémantisme que du registre.
Porc-épic mal embouché ou ectoplasme fonctionneraient eux aussi à merveille. Mal embouché est décidément un épithète qualifiant Klaus Hagen. De même, ectoplasme a l'avantage d'être court, donc de "claquer", et encore plus puisque le mot a trois lettres (dont une voyelle) sur lesquelles on puisse appuyer l'allitération.
Voyons voir:
Y a pas que ce porc-épic mal embouché de Klaus Hagen qui peut avoir un camping. Nous aussi on peut monter le nôtre!
Nous aussi on peut monter notre camping. Y a pas que cet ectoplasme de Klaus Hagen qui peut en avoir un!
Et, au final, j'aurais tendance à opter pour cette solution:
Nous aussi on peut monter notre camping. Y a pas que ce porc-épic mal embouché de Klaus Hagen qui peut en avoir un!

Et voilà.
Mais vous pouvez bien sûr donner votre avis, mes petits amis.

mardi 27 juillet 2010

Vert-de-gris

Je suis censé traduire cette phrase, qui évoque la végétation ivoirienne, à savoir la jungle (et c'est moi qui souligne):
Sam glor ut av bilvinduet igjen, men det er igenting å hvile øya på, det er en irrgrønn, passerende klode der ute.
Ce qui nous donne (et les XXX qui remplacent le mot problématique sont de moi):
Sam a à nouveau les yeux scotchés sur la vitre, sauf que dehors il n’y a rien sur quoi il puisse les poser: c’est un univers XXX qui défile autour de nous.

Donc le mot a priori problématique, et qui est un adjectif, on l'aura deviné sans peine, c'est irrgrønn. Grønn signifie vert. Irrgrønn, c'est vert-de-gris. On est sérieux, on va quand même vérifier sur ordnett:



La définition dit bien: vert comme du vert-de-gris.
Et là je me dis: Hein? Une jungle vert-de-gris?
Euh…

J'en avais déjà parlé le 1er mars dernier: les Français et les Norvégiens ont une vision différente des couleurs, ce que j'avais appelé l'ethnolinguistique des couleurs et qui, soit dit en passant, ne me facilite pas les choses, moi qui suis daltonien pour les couleurs intermédiaires et qui confond justement… le vert et le gris.
(La blague: Samedi, G passe à la maison avant qu'on aille au nighter. Je porte une chemise Ben Sherman bleue. Puis G me dit: Elle est neuve? JB (qui veut répondre: Non, lavée avec Mir Laine, mais G avec qui il parle allemand ne comprendrait pas la blague): Non, elle a trois ans, pourquoi? G: Tu as vu qu'elle a des boutons roses? JB: Hein??? Mais non! Ils sont beiges… crème, enfin, cette couleur, quoi… G: Non, ils sont franchement roses! JB (qui s'étrangle): Si j'avais su, JA-MAIS je ne l'aurais achetée! Tu comprends maintenant pourquoi je demande à chaque fois au vendeur la couleur des vêtements que j'achète…? G (tout en réconfort): On regardera tout à l'heure, au nighter, quelle couleur ça donne. À coup sûr, dans la nuit, ça se verra pas. Puis, au nighter, JB croise I. Ils se sont tombent dans les bras de l'autre, I est une mignonne et JB l'aime bien. Et I, pas loupé, de dire à JB: Elle est très belle ta chemise. Et avec les boutons roses, hmm… JB était fumasse. C'est décidé, vexé comme un pou, il ne remettra plus sa chemise qu'il trouvait pourtant si jolie.)

D'abord c'est quoi, en français, la définition de vert-de-gris?
Le TLF nous renseigne:


On va re-vérifier le sens de irr en norvégien:


OK, on est sur la même longueur d'onde.
En français c'est quoi une couleur vert-de-gris? On retourne sur le TLF:


Je cite: "D'un vert pâle tirant sur le gris." On ne peut pas dire que la jungle africaine soit de cette couleur…
On va vérifier la nuance exacte du vert-de-gris et c'est celle-ci:


Oui, se dit-on, pas étonnant que la langue française ait utilisé cette teinte pour désigner les soldats du Reich, ainsi que nous en informe de nouveau le TLF:


Or, si je vais regarder dans gougueule images et tape irrgrønn, j'obtiens notamment ça:

© Bård Løken

Il est loin d'être vert-de-gris, ce vert! Même moi qui ai la maladie chromatique des yeux peux le voir.
Hum.
Revenons au norvégien, remontons à la définition de ordnett qui disait: intenst grønn. Soit: vert intense. Aaah, d'accooord…
Minute, papillon.
Même si irrgrønn signifie vert vert-de-gris, comment cette teinte passe-t-elle au vert intense? Soit je suis nigaud (et je le suis), soit il y a un truc qui m'échappe…

Et c'est là que JB sort son arme fatale. Ta-daaah! Il en parlait pas plus tard que hier:


Il fonce à la page 331, consacrée aux couleurs. Parcourt… Ah! Page 333: le vert. Et qu'est-ce qu'il lit?
The perceptual variation between ‘blue’ and ‘green’ is often ambiguous between different languages and this ambiguity is strikingly obvious in the reconstructed Proto-Indo-European lexicon.
Compris?
Grosso modo, les proto-Indo-Européens étaient comme JB: daltoniens. Ils faisaient mal la distinction entre le bleu et le vert.
Puis les auteurs précisent:
Somewhat tighter in terms of semantics are the Germanic, Slavic, Anatolian and Tocharian reflecting Proto-Indo-European °m(o)dhro- (e.g. New Modern English madder, Serbo-Croatian modar ‘blue’ [the Germanic and Slavic reflect Proto-Indo-European °modhrós], Hittite antara- ‘blue’, Tocharian motartse ‘green’. This word would be the best candidate for a Proto-Indo-European word for ‘blue’ or at least ‘blue/green’. The association of the Germanic words for ‘red’ arises from the use of the madder root [madder = garance en français - JB] as a red dye [dye = teinture en français - JB]. The current use of madder and its cognates in Germanic to designate the plant rubia tinctorum is itself a secondary transfer, on the basis of the root's use in dyeing, from an earlier reference to the bedstraws [bedstraw = gaillet en français, une plante - JB], some of whose species also have roots used to produce red dye. The bedstraws, however, may have been called °modhrós because of their characteristic yellow-green flowers.
Autrement dit: les peuples germaniques (donc les Norvégiens), contrairement à certains autres (donc par exemple les Latins, donc les Français) avaient un vocabulaire plus limité pour décrire les nuances de bleu et de vert. Qui plus est, l'utilisation par les peuples germaniques de la garance et du gaillet pour l'extraction de la teinture rouge explique pourquoi le rouge vient dans le bleu qui vire au vert. Cela signifie en tout cas que les peuples germaniques avaient une autre perception du vert que nous. Cela explique-t-il pourquoi les Scandinaves ont un lexique chromatique non seulement moins riche que le nôtre, mais dont les équivalents diffèrent sur la palette chromatique?
Selon un ami Norvège artiste, qui donc a étudié les noms précis des couleurs en norvégien, l'explication pourrait être plus empirique: la langue norvégienne, récente, qui par ailleurs n'a jamais été une langue de culture mais une langue qui reflétait le terroir, la réalité populaire, n'a pu développer de notions chromatiques. L'usage aurait ainsi inscrit la constatation empirique plutôt qu'une désignation plus scientifique. D'où, par conséquent, les formations bizarroïdes pour nous Français: gulbrun pour ocre, ou hvitgul pour beige, sans oublier blågul (littéralement bleu-jaune), et sans parler du commun brun qui ne correspond pas exactement à notre brun mais signifie marron.

Si néanmoins on ne se satisfait pas de cette explication, on peut également aller consulter le Dictionnaire étymologique indo-européen de Julius Pokorny (publié en 1959 et révisé en 2007). Lequel consacre sept pages (7!) rien qu'à la racine commune °ghel-, qui signifie à la fois briller et soleil dans certaines langues (albanais ancien), mais aussi: vert (qui a donné le polonais zielony, le breton glaz); jaune (qui a donné le yellow anglais, le gell écossais, le geltas lituanien); gris ou bleu (l'ancien prussien golimban ou la formation du substantif latin columba < la colombe). C'est dire à quel point la vision des couleurs est floue. Mais une chose est sûre: les Indo-Européens faisaient davantage la distinction entre le brillant et mat, de scintillant et le terne, le clair et le foncé, plutôt qu'ils avaient des termes bien définis pour définir des couleurs distinctes. On le constate pour les langues germaniques qui nous intéressent:
Ainsi, le dérivé indo-européen °ghlend(h)- a donné:


Mais aussi:


La langue norvégienne (et suédoise, d'ailleurs) est très riche notamment pour indiquer les jeux de lumière: reflet sémantique (si j'ose dire) d'une réalité météorologique aux changements radicaux ou bien persistance d'une réalité linguistique présente déjà dans les langues anciennes? Ou bien les deux?


Mais quittons la théorie linguistique pour revenir à la pratique "traductologique".
Car notre jungle ivoirienne, alors, elle est de quelle couleur en français?
Pour les couleurs, je consulte systématiquement le site pourpre.com.
Il nous dit quoi, déjà, sur le vert-de-gris?


Oui, non, décidément, la jungle ne peut pas être vert-de-gris.
On cherche donc un vert intense. Deux teintes ressortent.


Vert prairie serait un équivalent assez juste à l'image qu'on a vue supra. Sauf que. Vert prairie pour décrire une jungle, c'est franchement une fausse bonne idée.
Sinon, il y a celui-là:


Problème ici aussi: qui parle? Le narrateur est un adolescent, une petite frappe, qui vit dans la banlieue d'Oslo, parle un norvégien plutôt relâché. Qualifierait-il un paysage de vert émeraude? J'en doute. Mais alors très fortement.
Hum.
Chlorophylle fonctionnerait aussi. Mais pour décrire, la nature, on tombe dans le pléonasme. Ça fait, comme disait Coluche à propos du schmilblick: "Il tient dans la main, et il tient dans la main."
Hum.

En revanche, cet adjectif, plus haut, saturé, qui est aussi un terme musical, celui-là il conviendrait. Oui, il serait même très bien. On suppose (à tort?) que l'adolescent fictionnel a entendu parler de "guitares saturées" (18 600 résultats sur gougueule, c'est dire…).
De plus, c'est également la façon qu'a le français moderne de déterminer ses nuances. Il a tendance à évincer la précision chromatique des onze "“champs” de couleur désignés par les termes génériques: noir, blanc, rouge, jaune, vert, bleu, brun, gris, violet, orange, rose", comme nous l'explique Annie Mollard-Desfour dans son article passionnant, une analyse de linguistique comparée sur l'étymologie des noms de couleur. Et, donc, à mon sens, le français moderne tend oublier l'exactitude sémantique en adjoignant à ces champs de couleur un adjectif. Dans le langage courant (et j'insiste: dans le langage courant), on parlera davantage de jaune pétard que de jaune mimosa; plutôt de rouge pompier que d'incarnat. Ou encore il formera des adjectifs avec le suffixe -asse (marronnasse, beigeasse).
Donc on garde ce vert saturé.

Ah, marde! Mais j'y pense. J'ai traduit klode par univers… Klode signifiant en réalité globe. Un univers d'un vert saturé, ça fait un peu cacophonie, ça fait pouèsie…
Ça y est, j'ai trouvé:
une galaxie d'un vert hyper saturé
Ouais?
La phrase donnerait du coup:
Sam a à nouveau les yeux scotchés sur la vitre, sauf qu’il n’y a rien sur quoi il puisse les poser: c’est une galaxie d’un vert hyper saturé qui défile autour de nous.
Ouais.
Tant au niveau du lexique, du registre que du rythme (le rythme! le maître-mot des traductions de qualité! je répète: le rythme!), ça fonctionne.

Allez, on se quitte sur le vert.
Et le morceau qui vient immédiatement en tête, c'est Green Light des Sonic Youth, sur leur (difficile) album de 1986, EVOL. On les voit ici interpréter le morceau en concert en mars de la même année, à St. Louis en Amiland (comme on dit en allemand pour les Stazunis).




Mais j'y pense… On pourrait aussi mettre I'm So Green, de Can, sorti sur l'album Ege Bamyasi de… putain… 1972. Un peu de krautrock de temps en temps, ça nous rappelle d'où on vient et ça nous change certaines idées. Et puis le morceau n'est pas si mal du tout.

dimanche 6 juin 2010

Des prunes, des pruneaux et… des quetsches!

Je traduis ce passage:

Je pense à ses enfants et petits-enfants, à tout ce qu’elle a possédé, ces objets qu’on trouve chez les mémés. Des magazines illustrés, des romances d’autrefois, une vieille radio. Une toile cirée à carreaux, des petites figurines en savon à la salle de bains, des serviettes de toilette brodées, des animaux en porcelaine et des œufs de Pâques colorés. Des caleçons longs en laine, tout un tas d’ustensiles inutiles.

Voilà donc ce que possède une mémé norvégienne. Je ne suis pas certain que "les  caleçons longs en laine" soient très parlants pour un lecteur français - mais même pour les Norvégiens, ullunderbukser n'est recensé que dans le dictionnaire de riksmål, l'ancêtre du norvégien moderne (pour faire court, car c'est plus compliqué que ça), et on ne trouve que 3 occurrences du mot sur gougueule. De même, il est tentant de traduire la "vieille radio" par TSF - mais peut-être que ce faisant je donne une touche trop française à cette radio.

Non, ce qui m'intéresse ici c'est ce que j'ai traduit par romance d'autrefois. En sviske, en norvégien. Autrement dit, et c'est son sens premier: un… pruneau. Comment le fruit est-il devenu une chanson, une vieille rengaine, une scie musicale, puisque c'est le sens de ce mot dans ce champ lexical particulier?
Eh bien… mystère.
Mystère en premier lieu.
Et si explication il y a, elle n'est pas répertoriée dans les dictionnaires.
On va néanmoins, à la fin de ce post, la comprendre.

On peut cependant s'arrêter sur ce mot, sviske, d'une part car son étymologie est passionnante, d'autre part car le substantif a connu en norvégien une fortune lexicographique considérable.
L'étymologie d'abord. Et c'est le dictionnaire suédois qui nous renseigne:


Comme on le voit, le mot est importé en suédois vers 1640 de l'allemand zwesken. Qui lui-même vient du latin damascena (pruna), c'est-à-dire la prune de Damas. Puisque ce sont les croisés qui ont rapporté la prune de Damas vers 1150. Ou plutôt: les croisés ont rapporté de Damas la quetsche, ainsi que le site pommiers.com nous l'explique - et cette précision a son importance pour la suite de ce post:



Aujourd'hui, la prune dite Damas désigne en français des variétés de prunes tout à fait répertoriées, dont la plus célèbre est sans doute la damassine qu'on trouve dans le Jura français et en Suisse romande:


Bon, résumons à mi-parcours.
Le sviske norvégien signifie pruneau mais est emprunté à l'allemand (donc: zwesken), emprunt qui désigne la prune de Damas, autrement dit la quetsche. Or, sviske et quetsche, c'est en fait le même mot. Quetsche étant lui-même importé en français des dialectes de l'est de la France à l'allemand Zwetschge et renvoie au départ à l'eau-de-vie fabriquée avec le fruit.
Et c'est le TLF qui cette fois nous renseigne:



En allemand, le terme commun pour la prune est Pflaume et désigne généralement la quetsche à proprement parler (sinon, ils précisent de quelle prune il s'agit). Mais les Allemands du Sud, eux, ont gardé ce terme Zwetschge, notamment dans leur gâteau aux quetsches, Zwetschgenkuchen (et c'est un mot pas fastoche à prononcer pour un Français!).

Et cette quetsche nous fait irrémédiablement penser à Cleews Vellay, l'ancien président d'Act Up-Paris. Ou plutôt, la Présidente, comme on l'appelait et lui-même s'appelait. Cleews employait ce mot, quetsche, pour désigner quelqu'un de ridicule. Il disait: "Quelle quetsche, celle-là!". En d'autres termes: quelle tarte! quelle nouille! Et il l'employait tellement que c'est devenu à cette époque un concept au sein de l'association, voire de la lutte contre le sida. Cleews est mort du sida en 1994 (RIP †), avant l'arrivée des trithérapies (1996), et en septembre 1993 il signait cet édito dans Action, le mensuel d'Act Up-Paris, Des quetsches pour les sidéens. Entendons: du vent, rien - des prunes, quoi, comme on dit aussi en français quand on a rien eu. Et il terminait son article par cette phrase:



Cette époque, pour la plupart, semble si lointaine, tant de gens ont oublié 
Non, on ne va pas gloser là-dessus. Pas envie, pas aujourd'hui.

Ce qui me plaît, me fait plaisir, me procure presque un très grand bonheur, c'est de voir que Cleews, presque vingt ans après, fait le pont dans mon explication sémantique, linguistique et lexicographique entre le sviske, le pruneau, la quetsche et la prune.
Puisque l'expression en français, pour des prunes, est en fait assez ancienne. Il faut revenir à nos fameux croisés qui ont rapporté la prune de Damas, c'est-à-dire la quetsche de Cleews.
Les croisés avaient été subjugués par ce fruit, la quetsche, qu'ils avaient goûté à Damas. Ils en ont rapporté des pieds pour les cultiver en Europe, provoquant ainsi la déception. Grosso modo: "Quoi, c'est tout ce que vous avez rapporté de votre voyage en Orient? Des prunes?" D'où l'expression: y aller pour des prunes.
Voyons d'abord ce que nous en dit le Robert des expressions et des locutions:
Pour des prunes "pour très peu de choses; inutilement" (1630). On a dit en moyen français ne (pas) valoir prune "ne rien valoir"; depuis le XIIIe siècle, prune désigne figurément à la fois la bonne aubaine, la chance, et aussi la malchance, l'événement désagréable. […] Divers noms de fruits (cerise, guigne pour la malchance; nèfle pour l'insignifiance) ont le même sémantisme.
La suite nous est révélée par le Robert historique de la langue française:
◊ PRUNE n.f. […] Ce nom de fruit […] entre dès la fin du XIIe siècle dans la locution ne preisier une prune "n'avoir aucune estime pour" avec une valeur d'insignifiance toujours vivante dans la locution pour des prunes (1507-1508). Les locutions viennent les prunes "l'été prochain" (1730-1765) et aux prunes "l'été passé" (1848) sont devenues archaïques. ◊ Parmi les extensions métonymiques et analogiques, le sens populaire de "coup", "blessure" (v. 1330) a vieilli, depuis 1650, le mot désigne une balle d'arme à feu, spécialement de fusil cf. ci-dessous pruneau).
◊ PRUNEAU n.m., diminutif de prune (1512), a été précédé par proniaulx au pluriel (1507) et désigne une prune séchée. ◊ En référence à la couleur du fruit, il s'est dit par ironie d'une personne au teint extrêmement brun (1718; 1694, pruneau relavé) et a servi à désigner une couleur très foncée (1750) ◊ Par analogie de forme, il fait concurrence à prune pour désigner dans l'usage familier une balle de fusil, de pistolet (1830). ◊ Plusieurs régions (Suisse romande, Franche-Comté) donnent à pruneau le sens de "prune", plus particulièrement de "quetsche" (v. 1830) et désignent par pruneau sec la prune séchée.

Et ça c'est intéressant puisqu'une espèce de boucle est bouclée.
On résume encore une fois:
• sviske signifie pruneau
• sviske vient de l'allemand et désigne la prune de Damas, autrement dit la quetsche
• le terme français quetsche vient lui-même de l'allemand du sud, via les dialectes de l'est de la France
• le pruneau dans certaines régions de l'est de la France désigne la quetsche
• dans ces régions la locution pruneau sec désigne ce que nous appelons communément le pruneau
• en allemand, les Getrocknete Pflaumen signifient littéralement prunes séchées et désignent les pruneaux
Je trouve ça absolument merveilleux et réjouissant!
Mais sans doute suis-je le seul…


Et notre sviske norvégien, donc, qui de pruneau est devenu une romance d'autrefois?
Je le disais: je ne sais hélas pas, a priori, comment l'un est devenu l'autre. Toutefois, le fabuleux Norsk Slangordbok de Tone Tryti, soit le Dictionnaire de l'argot norvégien, indique que le premier sens argotique du mot sviske, donc du pruneau, est celui de "morceau de musique sentimental ou usé", tellement entendu qu'on ne ne plus l'écouter, à savoir une scie musicale en bon français.
De plus, je le disais aussi, le mot a connu en norvégien une fortune lexicographique colossale. Outre qu'il signifie les… testicules (et c'est la 7e signification, ou: le… 7e sens - hö!); une femme attirante, une femmelette/lopette; le sviske désigne également un coup, c'est-à-dire, dans le vocabulaire maritime, une punition infligée à bord d'un bateau - et ça aussi c'est passionnant puisque, en français, nous avons des sens analogiques similaires, nous l'avons vu ci-dessus.
Mais ce n'est pas tout, car de la même manière que nous avons vu que, en français, le mot pruneau désigne la peau très foncée d'une personne; en norvégien, il désigne "une peau séchée, ridée ou une personne ayant ce type de peau". Et voilà! Pour un Norvégien comme pour un Français, certaines personnes ont une peau (de) pruneau - d'où, j'imagine, l'analogie norvégienne avec les testicules. Partant, on peut facilement comprendre le passage du fruit au morceau de musique éculé: il a tellement été écouté qu'il en devient aussi ridé qu'un pruneau.
L'explication ne s'arrête pas là pour les locutions dans cette langue. Car on dit aussi borte ou vekk som en sviske, parti comme un pruneau, en bon français disparu sans laisser de traces, envolé dans la nature. Ou, quand on n'en peut plus de danser, on est fini comme un pruneau (ferdig som en sviske). Et cette expression comme un pruneau a dû être tellement parlante pour les Norvégiens qu'on peut dire aujourd'hui que quelqu'un est moche, coupable, fatigué, acariâtre comme un pruneau. Mais aussi, et c'est Cleews qui va être content, où qu'il soit, et j'espère que là où il est il nous entend: con comme un pruneau. La revoilà la quetsche de Cleews!!!

Finissons en revenant sur le pruneau comme scie musicale ou comme morceau sentimental. Tone Tryti a donc indiqué que ce sens est récent, "à partir des années 1960". Une précision utile pour trouver la bonne traduction.
J'aurais pu en effet traduire par vieille rengaine. Mais le contexte m'en dissuade doublement. Primo parce que l'adjectif vieille vient tout de suite après avec le groupe nominal vieille radio - et la répétition devient malheureuse. Secundo à cause du contexte narratif: il est question d'une vieille dame qui vient de mourir et l'aide médicale qui vient d'assister à son décès se souvient avec une certaine nostalgie des effets personnels propres aux mémés. Il faut donc un mot doux, chaleureux. J'ai donc choisi, à cause romance d'autrefois qui a l'avantage 1) de reproduire l'aspect sentimental du sviske; 2) d'autrefois renvoie implicitement à l'âge de la dame qui vient de décéder et va servir de marqueur pour le lecteur français.

On veut conclure là-dessus. On veut mettre un pruneau en guise de point final. Une romance d'autrefois. Et puisque pruneau en norvégien renvoie aussi aux testicules, on va écouter C'est un mâle de Fréhel, de 1933, parce que presque 80 ans après, on est toujours pleinement d'accod avec Fréhel:

mardi 23 mars 2010

Glouglouter ou rigoler?

Je dois traduire, du roman de Trude Marstein, cette phrase qui me pose problème car je ne la comprends pas tout à fait et n'ai jamais rencontré le verbe sous cette forme (mais je ne connais pas non plus tous les usages des mots):
Det klukker inni meg.

Et je me dis que la traduction est: mon ventre fait des glouglous; la traduction la plus littérale étant: ça glougloute à l'intérieur de moi - et comme les deux personnages présentés s'apprêtent à aller manger (de l'élan!), je penche pour les bruits que fait le ventre parce qu'il a faim. Puisque le verbe norvégien klukke indique un bruit - c'est une forme onomatopéïsée, on entend bien le son klukk. Néanmoins, si je dois penser mentalement à klukk, je songe instinctivement à du liquide. Comme quand on verse du vin ou de l'eau dans un verre, le bruit de clapotis produit par le liquide quand il sort de la bouteille. Donc mon explication du ventre qui glougloute ne va pas.
On vérifie sur ordnett.no - le dictionnaire en ligne:


Mon intuition était la bonne, même si ce n'est pas le premier sens, mais le troisième: c'est effectivement le bruit émis, par exemple, par le vin dans une carafe.
Puisque le premier sens renvoie au bruit émis par certains animaux, notamment les poules. Le second sens désigne quant à lui, chez l'humain, les bruits de gorge, "saccadés, hoquetant et fermés", précise le dictionnaire, des ricanements en sorte, mais qui resteraient contenus dans la gorge. Ouiii…
Alors quoi?

Avant de répondre à cette question, je me permettrai une énième parenthèse à propos de mon dada: l'ethno-linguistique.
La langue norvégienne possède des dizaines et des dizaines de verbes qui désigne les bruits. Klukke possède par exemple pas moins de 5 synonymes, auxquels on peut même ajouter gurgle:
Tout ça rien que pour le glouglou!
Flyte, un autre verbe qui a rapport à l'élément liquide et signifie écouler, a 11 synonymes! Si on passe aux craquements et qu'on prend le verbe knirke, il en a pour sa part 7. Et si on regarde le verbe støye, faire du boucan, il en a de son côté… 15!
La question que l'on peut donc se poser est la suivante:
Pourquoi la langue norvégienne possède-t-elle un lexique aussi riche sur les bruits? Ma collègue espagnole, Cristina Gomez Baggethun, a l'explication suivante: "C'est parce que les Norvégiens habitent des maisons en bois." Et si elle avance cela aussi sur le ton de la blague, elle n'a pas tout à fait tort. Les éléments norvégiens sont loin d'être calmes: outre les maisons en bois, pensons au vent, à la neige, à la fonte des neiges, à la forêt…

Mais revenons à notre klukke.
J'ai cherché dans gougueule (qui, à ce niveau, est toujours un excellent indicateur lexicographique des usages) les occurrences propres à la phrase telle que Trude Marstein l'a écrite et ai indiqué: "klukker i meg". Résultats? Zéro. Rien. Les seules occurrences ont trait aux bruits liquides émis par des choses inanimées et non par des personnes. Ça implique quoi? Eh bien ça implique que l'expression est rare et vieillie
Là, j'ai eu une idée. Comme le norvégien moderne est aussi très influencé par le danois, j'ai recherché en consignant la forme danoise: "klukker i mig". Résultats? Deux. Le dictionnaire de la langue danoise, ordnet.dk , donne une occurrence dans la littérature, un roman de Thit Jensen, qui confirme le sens norvégien de rire rentré, réprimé. La seconde occurrence correspond à un commentaire d'un lecteur sur un texte de Henrik Pontoppidan à propos de Knut Hamsun. Je cite: "Loppeteater om Hamsun – gud, hvor det er godt sagt! Det klukker i mig, hvergang jeg mindes det." Je traduis: "Théâtre de puces à propos de Hamsun – mon Dieu comme c'est bien dit! Je ris intérieurement chaque fois que je m'en souviens." 
Donc, quelque chose qui klukker en soi, c'est un petit rire, presque argentin, qu'on réprime; un rire jovial, amusé, de plaisir.


Si je reviens au contexte de ma phrase, elle intervient certes au moment où les deux protagonistes vont chez l'homme pour y manger de la viande de l'élan. Mais elle est surtout placée entre deux autres phrases qui, la première décrit la "démarche chaloupée" de la femme et ses cheveux qui se balancent à chaque pas; et, la seconde, dans laquelle l'homme dit ne pas se rappeler la dernière fois où il est sorti en ville et a rencontré une femme.
L'homme est donc excité (comme… une puce! hö!) à l'idée qu'il va enfin coucher avec une femme, une femme qu'il trouve belle, qui en plus le désire comme lui la désire, et il est pris d'un rire intérieur qu'on pourrait presque, rapport à la situation romanesque, qualifier d'hystérique…