I går fikk Nord, filmen som Erlend har skrevet manus til, premiere i Trondheim og Oslo.
Og på fredag til søndag blir den vist i Berlin! Da kan jeg se den!
Hier et avant-hier, le film Nord, dont Erlend a écrit le scénario, a été montré en avant-premièe à Trondheim puis à Oslo.
Et, de vendredi à dimanche, il va être diffusé au Zoopalast à Berlin, dans le cadre de la Berlinale. Ce qui va me permettre de voir Erlend.
Ci-dessous la bande-annonce.
Gestern und vorgestern hatte der Film Nord, dessen Manuskript Erlend Loe geschrieben hat, Premiere in Trondheim und ann in Oslo.
Und, am Wochenende, wird er im Zoopalast gezeigt, im Rahmen der Berlinale. Kommt jemand mit? Schnell, schnell…
Unten das Trailer.
jeudi 5 février 2009
"Parce que je vais mieux"
Traduit à l'instant (en écoutant By your side, de CocoRosie, dans sa version enregistrée lors du concert à La Volksbühne, à Berlin donc, en 2005 – j'y étais! l'après-midi je m'étais fait tatouer…). Traduit, donc, à l'instant. Johan, toujours:
PS : En regardant sur youtube, just in case, pour voir si la vidéo de la Volksbühne s'y trouvait, et elle ne s'y trouvait pas, mais j'ai déniché cette version, qui est très proche de celle dont il est question supra. Allez, on se la regarde, les consolations et les réconforts sont toujours, toujours bons à prendre.
PS2: Entre-temps, les sœurs machin, là, des CocoRosie sont devenues inaudibles, je trouve, un peu des caricatures d'elles-mêmes. Bon. Please show me wrong.
— Au fait… Pourquoi tu ne chantes plus ? Ça fait longtemps que je ne t’ai plus entendu chanter…
— Pourquoi ? Parce que je vais mieux.
Et à ces mots je suis parti.
PS : En regardant sur youtube, just in case, pour voir si la vidéo de la Volksbühne s'y trouvait, et elle ne s'y trouvait pas, mais j'ai déniché cette version, qui est très proche de celle dont il est question supra. Allez, on se la regarde, les consolations et les réconforts sont toujours, toujours bons à prendre.
PS2: Entre-temps, les sœurs machin, là, des CocoRosie sont devenues inaudibles, je trouve, un peu des caricatures d'elles-mêmes. Bon. Please show me wrong.
mardi 3 février 2009
Collisions/Collusions
Ce post, celui-ci, je voulais l'écrire il y a plus de 10 jours, très précisément le 23 janvier – et puis le temps a passé puisque le temps passe, et puis et puis et puis. Et puis aujourd'hui je reçois un mail qui m'a fait très plaisir et dont l'auteur disait qu'il aimait lui aussi les "jeux de référence" et les "circonvolutions intertextuelles". Question: faut-il réactiver ce qui est passé, ce qu'on n'a pas eu le temps de faire?
Quoi qu'il en soit, mon goût pour les collisions en chaîne de coïncidences n'étant pas entamé (et j'en ai fourni de nombreux exemples ici), je n'ai pu que m'étonner, en ce 23 janvier, il y a donc 10 jours, combien la fiction est rattrapée par la réalité. Le même jour, je traduisais un passage du roman du Johan ainsi qu'un autre du roman de Sara, qui tous les deux étaient très proches, et voilà que l'actualité venait ponctuer, parachever l'air de famille, boucler la boucle. Et pour peu qu'elle ne soit pas bouclée (elle ne peut pas l'être…), ce post viendra ajouter son arc à tout ce cercle pas forcément vertueux (du moins aux yeux d'une certaine autorité) mais en tout cas concentrique.
D'abord Johan. Ensuite Sara. Ensuite l'actualité.
1) Johan, toujours tiré de Buzz Aldrin. Le personnage principal, Mattias, est allé fouillé dans les dossiers médicaux psychiatriques de Havstein, psychiatre de profession, et tombe sur celui d'une des deux filles avec qui il cohabite dans leur communauté:
2) Sara, toujours tiré de La faculté des rêves. Valerie Solanas, après avoir tiré sur Andy Warhol, est internée dans un hôpital psychiatrique:
3) Dans son édition du 23.01.2009, Libération interviewe 6 représentants de différents cercles et milieux professionnels dans le cadre de ce que le quotidien nomme Le front des refus. Chacun à leur manière, chacun dans leur domaine, ces personnes s'insurgent contre la politique de Nicolas Sarkozy. Parmi eux est interviewé Elie Winter, psychiatre à l'hôpital Paul-Guiraud de Villejuif et psychanalyste. Voici ce qu'il dit:
Quoi qu'il en soit, mon goût pour les collisions en chaîne de coïncidences n'étant pas entamé (et j'en ai fourni de nombreux exemples ici), je n'ai pu que m'étonner, en ce 23 janvier, il y a donc 10 jours, combien la fiction est rattrapée par la réalité. Le même jour, je traduisais un passage du roman du Johan ainsi qu'un autre du roman de Sara, qui tous les deux étaient très proches, et voilà que l'actualité venait ponctuer, parachever l'air de famille, boucler la boucle. Et pour peu qu'elle ne soit pas bouclée (elle ne peut pas l'être…), ce post viendra ajouter son arc à tout ce cercle pas forcément vertueux (du moins aux yeux d'une certaine autorité) mais en tout cas concentrique.
D'abord Johan. Ensuite Sara. Ensuite l'actualité.
1) Johan, toujours tiré de Buzz Aldrin. Le personnage principal, Mattias, est allé fouillé dans les dossiers médicaux psychiatriques de Havstein, psychiatre de profession, et tombe sur celui d'une des deux filles avec qui il cohabite dans leur communauté:
Les premiers symptômes remontent à novembre 1998 et évoquent des manifestations récurrentes d’anxiétés, de troubles dissociatifs, de syndrome confusionnel, chaque fois plus aiguës. Délire : la patiente a l’impression que « quelqu’un » la poursuit pour s’emparer d’elle, décrit des voix qui se chevauchent et qu’elle capte à la suite d’une « erreur ». Ces voix sont supposées être celles de marins cherchant le meilleur moyen pour lui ôter la vie. Le père de la patiente décrit également des épisodes d’hallucinations et de délires visuels rapportés par la patiente elle-même, laquelle n’est toutefois pas en état de les identifier comme tels. Il s’agit majoritairement de « marins morts qui dans la journée arpentent ma cuisine en tapant des pieds et qui la nuit chuchotent debout à côté de mon lit, ils sont dégoulinants de flotte » (explications fournies par la patiente). La présence imaginaire constante de ces créatures induit chez elle une peur de se déplacer hors de la maison, une peur de manger, de dormir, etc. La première hospitalisation date du 21.01.1989 en raison d’une TS à son domicile de xxxxxxxxxxx, découverte par son amie, xxxxxxxxxxxxxxxx, qui, avec le père de la patiente, la conduit à l’hôpital. Admise aux urgences de l’hôpital de Tórshavn, puis transférée le lendemain matin dans nos services. Traitement mis en œuvre : antipsychotiques atypiques et thérapie psy. pdt. 4 semaines. (…) 19.02.1989 : le premier diagnostic posé sur la pathologie a été un syndrome de Ganser, aujourd’hui remplacé par une réaction psychotique doublée de symptômes évoquant une schizophrénie. Nous sommes très peu renseignés sur cette pathologie, et notamment sur son étiologie, mais de nombreux signes donnent à penser que les facteurs biologiques ont une importance non négligeable, ainsi que des réactions biochimiques cérébrales.
© Johan Harstad pour le texte; © Jean-Baptiste Coursaud pour la traduction
© Gyldendal Forlag pour l'édition originale; © Gaïa Éditions pour l'édition française
© Gyldendal Forlag pour l'édition originale; © Gaïa Éditions pour l'édition française
2) Sara, toujours tiré de La faculté des rêves. Valerie Solanas, après avoir tiré sur Andy Warhol, est internée dans un hôpital psychiatrique:
DOCTEUR RUTH COOPER (riant, puis retrouvant aussitôt son sérieux) : Je crois que tu vis dans un fantasme et que tu te trouves, pour l’heure, dans une réaction schizophrénique de type paranoïde.
VALERIE : Mazette. Et moi je peux te parler de l’infériorité flagrante des hommes. De l’ordre naturel établi. Alors qu’il n’y a aucune raison de faire intervenir des souris mâles. Les souris femelles peuvent avoir entre elles des bébés souris. Je peux te parler de mes recherches en laboratoire.
DOCTEUR RUTH COOPER : En dépit de tes efforts acharnés par apparaître comme une misanthrope rigide, implacable et cynique, tu es en réalité une enfant épouvantée et déprimée.
VALERIE : Appelle-ça comme ça si ça te chante. De toute manière, tu ne connaîtras jamais mon vrai prénom.
DOCTEUR RUTH COOPER : Une petite enfant épouvantée, voilà ce que tu es. Mon sentiment, c’est que tu es minée par la peur, minée par la haine de soi.
VALERIE : Mon sentiment, c’est que tu es une petite femme à hommes épouvantée. Mon sentiment, c’est que tes efforts sont totalement vains. Mon sentiment, c’est que tu n’es qu’une petite suceuse de bites vraiment bêtassonne. Mais ce n’est pas ta faute. Tout est lié à ton enfance malheureuse dans le patriarcat.
DOCTEUR RUTH COOPER : Nous parlons donc d’une réaction schizophrénique de type paranoïde, doublée d’une dépression profonde et de potentialités destructrices colossales.
VALERIE : Je ne suis pas malade.
DOCTEUR RUTH COOPER : Tu es très malade, Valerie. Ce qui ne signifie pas que tu ne sois pas une femme obstinée et très intelligente.
VALERIE : Ce n’est pas une maladie. Au risque de me répéter : mon état n’est pas un état pathologique. Mais plutôt un état d’extrême clarté, un état de lumière blanche éblouissante, projetée par une lampe chirurgicale scialytique sur tous les mots, toutes les choses, tous les corps, toutes les identités. Rien qu’une brasse coulée pour m’éloigner de toi, rien qu’un cri proféré loin de toi, Docteur Cooper, et tout paraît déjà différent. Ton prétendu diagnostic correspond à la description exacte de la place de la femme dans un système de psychose de masse. La schizophrénie, la paranoïa, la dépression, les potentialités destructrices. Au sein du patriarcat, toutes les filles savent que la schizophrénie, la paranoïa, la dépression, ne sont nullement une description d’un état pathologique individuel. C’est le diagnostic parachevé d’une construction sociale, d’un régime politique fondé sur des outrages incessants perpétrés contre la capacité cérébrale de la moitié de la population, un régime fondé sur le viol.
DOCTEUR RUTH COOPER : Je veux t’aider, Valerie. Mais j’ai besoin d’en savoir plus sur toi pour être en mesure de le faire.
VALERIE : J’ai moi-même une formation universitaire au sein d’une institution psychiatrique et d’un laboratoire animal dans une université du Maryland. Ce qui signifie que je pose moi-même les diagnostics.
© Sara Stridsberg pour le texte original; © Jean-Baptiste Coursaud pour la traduction
© Albert Bonniers Förlag pour l'édition originale; © Éditions Stock pour l'édition française
© Albert Bonniers Förlag pour l'édition originale; © Éditions Stock pour l'édition française
3) Dans son édition du 23.01.2009, Libération interviewe 6 représentants de différents cercles et milieux professionnels dans le cadre de ce que le quotidien nomme Le front des refus. Chacun à leur manière, chacun dans leur domaine, ces personnes s'insurgent contre la politique de Nicolas Sarkozy. Parmi eux est interviewé Elie Winter, psychiatre à l'hôpital Paul-Guiraud de Villejuif et psychanalyste. Voici ce qu'il dit:
«Notre "Appel des 39" est en réaction immédiate avec le discours de Nicolas Sarkozy, le 2 décembre à l’hôpital psychiatrique d’Antony, où il a fait l’amalgame du malade mental et du fou dangereux. Le fait que ce soit le président de la République qui parle change la donne. Cela ne concerne plus seulement la psychiatrie, cela touche à tous les contre-pouvoirs. Ce qui nous est paru insupportable, c’est la négation, le déni de la maladie psychique, le déni de la psychose. Nier la folie, c’est nier la vie. Le discours de Sarkozy ne tient aucunement en cause qu’il y a quelqu’un de souffrant. Un schizophrène a besoin d’être aidé. A ce jour, plus de 20 000 personnes ont signé notre appel. Evidemment, entre les différents appels, les mots sont différents, mais on doit discuter ensemble pour préparer ensemble l’avenir.»
lundi 2 février 2009
Sara & Antje
L'autre jour, Jörn lançait ce défi internettien un peu vain et demandait à trois lecteurs de son blog (pour preuve, l'un des trois a refusé de se soumettre à l'exercice) d'ouvrir un livre à la page 123, de compter 5 lignes et d'écrire les trois suivantes. Comme un bon petit soldat par trop docile, je me suis emparé du premier livre venu (vu que, hé!, j'en ai toujours à portée de main) et cet après-midi là, c'était celui de Sara. Et voilà que, pas plus tard que maintenant, je viens de traduire les trois lignes en question. Les voici:
Toutefois, en bon petit soldat décidément trop servile, j'ai décidé de faire l'effort d'aller chercher un roman allemand et j'ai choisi Tupolew 134, ce magnifique roman d'Antje Ravic Strubel, sorti en 2004 et qui avait reçu un accueil très, mais alors très élogieux de la presse allemande. Je me souviens de l'avoir lu pendant les deux premières semaines de juillet 2005. Je logeais chez Volker & Udo, il faisait très chaud, nous prenions des bains de soleil (enfin, eux… moi j'étais à l'ombre) dans le petit jardin de la Weberwiese, juste à côté du premier immeuble de la RDA, oui, celui-là sur le frontispice duquel figure une phrase manuscrite de Bertolt Brecht. À intervalles réguliers, je lisais quelques passages à Udo tant j'étais fasciné par cette écriture qui, je m'en rends compte maintenant, n'est pas sans rappeler celle de Sara justement.
L'histoire se base sur un fait réel: le 30 août 1978, un avion de la LOT, reliant Gdansk en Pologne à Berlin-Schönefeld en RDA, a été détourné par des pirates de l'air (qui avaient pour seules "armes" des pistolets… en plastique!), exigeant du commandant de bord qu'il se pose non loin, à l'Ouest, à Tempelhof. Partant de ce fait divers, l'auteure a construit une fiction dans laquelle elle expose l'histoire de ces deux pirates de l'air: Lutz Schaper et Katja Siems. Le personnage principal est cependant cette figure étrange de Katja, que l'on suit depuis la fin de son adolescence jusqu'à l'âge adulte, jusqu'à ce qu'elle parte en Pologne avec Lutz, attendant la venue de son amant ouest-allemand qui… ne viendra jamais (pourquoi? il faut lire… désolé).
Ce qui est fascinant, pour nous lecteurs occidentaux qui avons si peu et/ou si mal connu la RDA, voire pas du tout d'ailleurs, c'est l'air de famille qui ressort de ce portrait. Katja grandit à Ludwigsfelde, non loin de Berlin, dans le Brandebourg. Et elle s'ennuie. Et cet ennui, c'est le nôtre, à tous, c'est cet ennui adolescent, la conscience épidermique, viscérale, de ne pas être à sa place, de ne pas être dans sa vie. Sauf qu'à la différence des personnages de Carson McCullers ou d'Arnaud Cathrine (qui ont si magnifiquement ourlé de tels personnages), Katja n'a pas la possibilité de quitter la RDA. La RDA, à l'époque, c'est un monde fermé, duquel il est difficile de sortir, même pour des vacances dans les autres pays de l'Est. L'auteure ne le dit pas, c'est moi qui le dis, mais c'est important à savoir. Tout ce que Katja dira de cette vie, sa vie, une vie qui sent le métal, la sueur, la graisse, comme une odeur de renfermé, de poussière, de vieux, mais pas seulement – une odeur qui était typique des pays de l'Est, qui n'existe plus aujourd'hui, mais que j'ai retrouvée par hasard en juillet 2007 à la gare ferroviaire de Sassnitz lorsque je prenais le ferry pour aller au Danemark, et c'était tellement étrange, presque 20 ans après la Chute du Mur, de retrouver une odeur que l'effondrement du Rideau de Fer avait emportée avec elle), et donc Katja dit: "Je n’ai plus envie de vivre comme ça." Et cette phrase constitue pour le lecteur la seule piste qui puisse expliquer qu'un jour elle en viendra à détourner un avion. De fait, si elle avait vécu ailleurs, à l'Ouest, elle aurait pris le premier train pour la capitale. Mais là, aller où?
La grande réussite de ce roman, qui est en cela une grande réussite d'écriture, une gageure littéraire, c'est tout du long de rendre Katja totalement inaccessible. Car c’est l’objet et l’objectif du roman : montrer un personnage dont on ne saura jamais rien, on aura beau l’interroger (ici, au sens propre, c’est-à-dire dans le cadre d’un interrogatoire), on aura beau recueillir les avis de ses proches, de sa famille, elle restera un mystère. On pourrait dire d'elle qu'elle est une créature apathique, aboulique, psychopathe si on prend le terme dans son acception la plus littérale. Il y a d'ailleurs cette phrase éblouissante de justesse une fois qu'elle a fait l'amour (car qui n'a pas, une fois dans sa vie, ressenti cela?): "Il est entré dans mon corps et il n’a même pas remarqué que je n’y étais pas, dans mon corps."
Voilà.
Et donc, retour aux fameuses trois lignes de la page 123 tirées de Tupolew 134 et laissées dans le blog de Jörn, ici en traduction française:
Mais il y a aussi le grand le combiné noir, la désespérance et le sable qui te soufflent dans la figure et qui t’esquintent les yeux. Pendant ces conversations sa voix donne l’impression de se trouver dans un monde sous-marin. L’odeur : le sel, le fer, les mensonges, le menthol.
© Sara Stridsberg pour le texte original; © Jean-Baptiste Coursaud pour la traduction
© Albert Bonniers Förlag pour l'édition originale; © Éditions Stock pour l'édition française
© Albert Bonniers Förlag pour l'édition originale; © Éditions Stock pour l'édition française
Toutefois, en bon petit soldat décidément trop servile, j'ai décidé de faire l'effort d'aller chercher un roman allemand et j'ai choisi Tupolew 134, ce magnifique roman d'Antje Ravic Strubel, sorti en 2004 et qui avait reçu un accueil très, mais alors très élogieux de la presse allemande. Je me souviens de l'avoir lu pendant les deux premières semaines de juillet 2005. Je logeais chez Volker & Udo, il faisait très chaud, nous prenions des bains de soleil (enfin, eux… moi j'étais à l'ombre) dans le petit jardin de la Weberwiese, juste à côté du premier immeuble de la RDA, oui, celui-là sur le frontispice duquel figure une phrase manuscrite de Bertolt Brecht. À intervalles réguliers, je lisais quelques passages à Udo tant j'étais fasciné par cette écriture qui, je m'en rends compte maintenant, n'est pas sans rappeler celle de Sara justement.
L'histoire se base sur un fait réel: le 30 août 1978, un avion de la LOT, reliant Gdansk en Pologne à Berlin-Schönefeld en RDA, a été détourné par des pirates de l'air (qui avaient pour seules "armes" des pistolets… en plastique!), exigeant du commandant de bord qu'il se pose non loin, à l'Ouest, à Tempelhof. Partant de ce fait divers, l'auteure a construit une fiction dans laquelle elle expose l'histoire de ces deux pirates de l'air: Lutz Schaper et Katja Siems. Le personnage principal est cependant cette figure étrange de Katja, que l'on suit depuis la fin de son adolescence jusqu'à l'âge adulte, jusqu'à ce qu'elle parte en Pologne avec Lutz, attendant la venue de son amant ouest-allemand qui… ne viendra jamais (pourquoi? il faut lire… désolé).
Ce qui est fascinant, pour nous lecteurs occidentaux qui avons si peu et/ou si mal connu la RDA, voire pas du tout d'ailleurs, c'est l'air de famille qui ressort de ce portrait. Katja grandit à Ludwigsfelde, non loin de Berlin, dans le Brandebourg. Et elle s'ennuie. Et cet ennui, c'est le nôtre, à tous, c'est cet ennui adolescent, la conscience épidermique, viscérale, de ne pas être à sa place, de ne pas être dans sa vie. Sauf qu'à la différence des personnages de Carson McCullers ou d'Arnaud Cathrine (qui ont si magnifiquement ourlé de tels personnages), Katja n'a pas la possibilité de quitter la RDA. La RDA, à l'époque, c'est un monde fermé, duquel il est difficile de sortir, même pour des vacances dans les autres pays de l'Est. L'auteure ne le dit pas, c'est moi qui le dis, mais c'est important à savoir. Tout ce que Katja dira de cette vie, sa vie, une vie qui sent le métal, la sueur, la graisse, comme une odeur de renfermé, de poussière, de vieux, mais pas seulement – une odeur qui était typique des pays de l'Est, qui n'existe plus aujourd'hui, mais que j'ai retrouvée par hasard en juillet 2007 à la gare ferroviaire de Sassnitz lorsque je prenais le ferry pour aller au Danemark, et c'était tellement étrange, presque 20 ans après la Chute du Mur, de retrouver une odeur que l'effondrement du Rideau de Fer avait emportée avec elle), et donc Katja dit: "Je n’ai plus envie de vivre comme ça." Et cette phrase constitue pour le lecteur la seule piste qui puisse expliquer qu'un jour elle en viendra à détourner un avion. De fait, si elle avait vécu ailleurs, à l'Ouest, elle aurait pris le premier train pour la capitale. Mais là, aller où?
La grande réussite de ce roman, qui est en cela une grande réussite d'écriture, une gageure littéraire, c'est tout du long de rendre Katja totalement inaccessible. Car c’est l’objet et l’objectif du roman : montrer un personnage dont on ne saura jamais rien, on aura beau l’interroger (ici, au sens propre, c’est-à-dire dans le cadre d’un interrogatoire), on aura beau recueillir les avis de ses proches, de sa famille, elle restera un mystère. On pourrait dire d'elle qu'elle est une créature apathique, aboulique, psychopathe si on prend le terme dans son acception la plus littérale. Il y a d'ailleurs cette phrase éblouissante de justesse une fois qu'elle a fait l'amour (car qui n'a pas, une fois dans sa vie, ressenti cela?): "Il est entré dans mon corps et il n’a même pas remarqué que je n’y étais pas, dans mon corps."
Voilà.
Et donc, retour aux fameuses trois lignes de la page 123 tirées de Tupolew 134 et laissées dans le blog de Jörn, ici en traduction française:
Il pense que les yeux de Katja scintillent. Sauf que, quand les symptômes du fantasme et ceux de l'amour se ressemblent, ce peut être dès lors un signe qui tend vers les deux à la fois. S'il prenait ça pour de l'amour, il aurait toutes les peines du monde à prétendre qu'elle ne l'aime pas; si au contraire il préférait le fantasme, il aurait identiquement toute latitude de n'y voir que du fantasme.© Antje Ravic Strubel pour le texte original
© Jean-Baptiste Coursaud pour la traduction© Verlag C.H. Beck pour l'édition originale
La phrase du jour…
Voici la phrase du jour (et par la même, la beauté du jour) que je viens à l'instant de traduire, toujours tirée du roman de Johan – il est question d'un homme que les protagonistes ont recueilli dans leur communauté:
Dagens setning som jeg akkurat nå har oversatt hentes ut fra Johans roman, Buzz Aldrin, og referer til en mann de har tatt inn i kollektivet de bor i:
"nous l'avons tout simplement encapsulé dans nos vies improvisées"
Dagens setning som jeg akkurat nå har oversatt hentes ut fra Johans roman, Buzz Aldrin, og referer til en mann de har tatt inn i kollektivet de bor i:
"[vi] innkasplet ham simpelthen i våre improviserte liv"
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