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vendredi 6 janvier 2012

Traire: il trait, il trayait, il trai… ?

Et JB, l'autre jour, qui traduisait et travaillait (et l'inverse vaut aussi puisqu'il travaillait et traduisait), était confronté au problème térébrant suivant:
Il voulait conjuguer le verbe extraire au passé simple.
Or non, pas possible, interdit, ainsi que l'indique n'importe quel tableau de conjugaison trouvable sur internet, à savoir le premier venu:


Ainsi donc, on ne peut extraire ni au passé simple, ni au subjonctif imparfait.
JB le savait mais, là, il était un peu dans la marde, comme on dit en québécois. Parce qu'il fallait absolument, pour des raisons de répétition, qu'il emploie le verbe extraire au passé simple.
La tuile aux amandes grillées et calcinées!
Et JB avait une pensée émue pour son père d'accueil danois qui, le siècle dernier, s'était bien moqué de la langue française en disant que, ce qui le faisait se tordre de rire, c'était, dixit, "qu'on puisse pisser en français dans 18 temps" (si on exclut l'infinitif). Quelque vingt-cinq ans plus tard, JB trouve qu'il s'agit là d'une constatation empirique fort instructive.

Restons en Scandinavie et avec les trayeuses — puisque, c'est une réalité que l'on… tait (du verbe taire qui, lui, a un passé simple (il tut) et n'entre donc pas dans le cas de figure qui nous intéresse) trop souvent: les meilleures trayeuses électriques sont de fabrication suédoise, à savoir de marque Alfa Laval (JB vient même d'en trouver une à vendre ici et se demande très franchement s'il ne va pas en faire l'acquisition incontinent) —
Restons donc en Scandinavie puisque, outre extraire, les verbes traire et braire ne se conjuguent pas au passé simple ni à l'imparfait du subjonctif. Extraire étant un dérivé de traire (mais de quelle manière???), peut-on d'ores et déjà entrapercevoir ne fût-ce qu'une règle systémique, si taire ne fait pas partie du lot?
Oui, mon capitaine:
Se conjuguent ainsi les verbes raire, braire et traire (et ses composés). En voici d'ailleurs la liste, tirée d'un savoureux dialogue intitulé Le Jardin des Plantes ou les verbes français, écrit en 1841 par un certain B. Jullien, "membre troisième classe de l'Institut Historique", dans la revue L'Investigateur, journal de la Société des Études Historiques, où deux individus n'ont rien d'autre à foutre de leur journée que de discourir pendant des plombes sur les problèmes posés par la conjugaison française (et JB, qui fait la même chose, compatit complètement):


On voit déjà que la question taraude au quotidien les locuteurs francophones — et qu'elle les taraudait bien avant JB.

Et donc, comme le dit notre ami qui sent tout de même un peu la naphtaline, il s'agit de verbes défectifs.
C'est quoi?
Pour reprendre la définition du Grevisse, "les verbes défectifs sont des verbes dont la conjugaison est incomplète". Tous des verbes irréguliers du 3e groupe (autrefois, on parlait de 3e et de 4e groupe) dont voici une liste peu ou prou complète quoi que erronée (être et pouvoir ne sont pas défectifs, pour une liste exacte, voir ici), mais que JB reproduit pour des questions de lisibilité:


Attention, il s'agit de ne pas les confondre avec des verbes impersonnels, lesquels ne se conjuguent qu'à la 3e personne du singulier et/ou du pluriel, qui sont par nature défectif et peuvent appartenir au 1er groupe (avérer, adirer, etc.) ou au 2e (s'agir).

C'est par exemple le cas de braire.
JB peut braire, mais il ne peut pas dire je brais.
Ce dont s'était déjà ému (à juste titre, trouve JB, qui s'illustre assez souvent en âne de première) Émile Littré dans son… Littré:
D'après l'Académie, ce verbe est usité seulement à l'infinitif: braire; aux troisièmes personnes du présent de l'indicatif: il brait, ils braient; du futur: il braira, ils brairont; et du conditionnel: il brairait, ils brairaient. Cela est trop sévère. D'abord un fabuliste, faisant parler des ânes, pourrait employer sans hésiter les autres personnes: je brais, tu brais, nous brayons, vous brayez; de même au futur et au conditionnel. Puis rien n'empêche de se servir de l'imparfait: il brayait; et des temps composés: il a brait, il avait brait, etc.
En cela, Mimile copiait quelque 30 à 40 ans plus tard ce que son collègue Pierre-Alexandre Lemare écrivait dans le volume 1 de son Cours de langue française en 1819:


Ainsi que les petits amis de JB peuvent le constater à l'œil nu, le sujet est chaud bouillant, hautement polémique, et risque, si vous n'y prenez garde, de vous faire fâcher à mort avec vos meilleurs poteaux lors d'une discussion post-repas, après que les convives se sont rassasiés d'un bon plat de hure.
JB en veut pour preuve le bien-nommé et salvateur Club Inutile qui s'insurge "contre la discrimination verbale" et lance "un appel à la régularisation des verbes défectifs":


Il tombe sous le sens que JB a déjà rejoint le club et paie sa cotisation.

À en croire Wikipédia, les verbes défectifs le sont car ils sont également "archaïques". Il est certain que vouloir placer dans la conversation courante et quotidienne les verbes ardre, issir et souloir est un exercice périlleux et qui demande beaucoup de témérité.
Toutefois, et pour revenir à l'exemple qui nous occupe et nous préoccupe, traire fait partie du langage courant. JB en veut pour preuve son sémantisme sexuel fort répandu (mais, JB l'a vérifié, a priori assez récent: ni le Dictionnaire érotique de Pierre Guiraud, ni les différents dictionnaires d'argot ne recensent cette acception). Il suffit pour s'en convaincre de tapoter dans gougueule traire + porno et on obtient… 689 000 réponses! Siii! Donc "archaïques", les verbes défectifs, escouzé-moi pour la déranche, mais là, vous repasserez.

Revenons cette fois sérieusement à nos verbes défectifs et au verbe traire et à ses composés, donc à extraire. Car, ainsi que JB l'a constaté, le sujet est vraiment, mais alors vraiment problématique. Et JB a des sueurs froides quand il lit, dans Les formes conjuguées du verbe français de Pierre Le Goffic, la précision suivante:


Aïe aïe aïe! Si les grammairiens vont même débusquer les fautes dans les traductions, alors JB a sérieusement intérêt à se tenir à carreau. De fait, jusque-là, ces messieurs et dames pistaient seulement la prose française. Et des perles, concernant la conjugaison du verbe extraire au passé simple, ils en ont trouvées! Ainsi du Grevisse qui cite Julien Green lequel, dans son journal, à la date du 19.XII.1948, notait:
Il ne voulait pas que les filles de ferme trayassent les vaches.
Hiii…
Ou alors cette chère Marguerite qui, dans Les petits chevaux de Tarquinia, écrivait:
Une fois les poissons ramenés dans la barque, il s'en distraya.
Re-hiii…
Et ce sans parler de Stendhal qui, s'amuse toujours le Grevisse, "emploie °distraisant (26 janvier 1806) et °extraisant (20 août 1805)".

Dans les trois exemples, les auteurs et traducteurs ont utilisé la désinence du passé simple employé pour la conjugaison des verbes du 1er groupe. Extraire étant un verbe du troisième groupe, primo on comprend pourquoi le Grevisse ajoute un ° quand il cite le verbe conjugué: il marque ainsi une forme non établie, incorrecte ou hypothétique; secundo, on s'étonne qu'un grammairien tel que Pierre Le Goffic propose d'utiliser cette forme erronée.

Que faire? disait déjà Lénine, pas du tout à propos de la conjugaison en général, ni de celle du français en particulier.
Le Grevisse ne propose aucune solution.
Notre fameux (fumeux?) Club inutile suggère:


Dupré, dans son Encyclopédie du bon français (une mine!) de 1972, insiste:
Comme le fait remarquer justement Aristide (Figaro Littéraire, 6 novembre 1967), “il faut condamner le monstre: ils extrayèrent, qui fait croire à l'existence d'un verbe extrayer”.
Alors que faire?
Avant de répondre à cette question, il faut aller sonder la linguistique qui va répondre à nos interrogations et, surtout, nous expliquer pourquoi la situation prend des tours aussi non seulement insolubles, mais également prompts à déclencher une guerre civile (JB n'exagère qu'à peine, comme d'hab).

Et, justement, au risque de faire tomber dans les pommes ses petits amis, JB l'annonce comme ça, d'emblée, à brûle-pourpoint, sans prendre de gants:
Autrefois, et ce jusqu'au moyen français, c'est-à-dire circa jusqu'en 1550, le verbe traire (et donc ses composés) se conjuguait à tous les temps.
JB allant à présent communiquer le tableau de conjugaison du verbe traire au passé simple, il conseille à tous ses petits amis sensibles soit de fermer les yeux, soit de prendre une profonde inspiration, soit de se précipiter sur leurs sels. Attention, éloignez les petits nenfants de l'écran, ils pourraient être traumatisés:


Et non content de cela, JB va également livrer le tableau de conjugaison du verbe braire, montrant ainsi que, déjà, le verbe était défectif, mais qu'il possédait un passé simple. Attention, là aussi c'est très dur:


Alors qu'a-t-il bien pu se passer?

Si les petits amis de JB sont vigilants et perspicaces (ce qu'ils sont), ils n'auront pas manqué de remarquer que JB n'a cessé de parler de "traire et ses composés": extraire, retraire, distraire, soustraire, abstraire, attraire, portraire, rentraire et enfin l'ancien fortraire. Ce qui signifie donc que traire a connu, jadis, une fortune particulière. Et pour cause.
Jusqu'au moyen français, on employait le verbe traire dans le sens qu'a de nos jours le verbe tirer. On peut regarder le long article que consacre au verbe le Dictionnaire du moyen français mais, là encore pour des raisons de lisibilité, JB préférera la définition synthétique que propose le Lexique Godefroy:


Toutes les définitions passées du verbe traire au sens de tirer sont aujourd'hui tombées en obsolescence, hormis dans le syntagme nominal “un animal de trait”. Et, en consultant les différentes acceptions de traire, JB a un orgasme traductionnel puisque: que ne signifie pas, entre autres, ledit verbe en moyen français? JB le donne en mille à ses petits amis:


Ça alors!
JB est donc à la fois traducteur et traiteur/tireur, s'il ose dire. Si traduire, c'est aussi tirer (< traire), alors cela autorise alors certaines adaptations dont certains traductreurs/trices prétendent qu'elles constituent une exagération. Si traduire, c'est pousser (un des sens de traire), alors cela libère le traducteur du surmoi traductionnel (si JB ose dire) qui l'empêche parfois de se libérer de l'injonction de fidélité qui lui est faite implicitement et qu'il admet servilement.

Mais revenons à la conjugaison du verbe traire.
La linguistique et la grammaire historique peuvent-elles nous expliquer pourquoi traire est devenu un verbe défectif?
Oui mon capitaine!
Et à cela, trois raisons.

1) Une caractéristique morphologique.
Les langues, au fil de leur évolution, ont tendance à évincer la difficulté, à écarter les formes compliquées, à supprimer certaines lettres embarrassantes voire carrément certaines syllabes. Exemples: hostel est devenu hôtel; de nos jours, en français parlé, on élimine quasi systématiquement le ne de la négation (“il est pas venu”). C'est ce sort que subit le verbe traire. Le grand grammairien qu'était Ferdinand Brunot le mentionnait dans son ouvrage La pensée et la langue, évoquant la lente disparition du passé simple et du subjonctif imparfait dans le langage courant:


Autrement dit, à conjugaisons compliquées, disparition progressive dans l'usage. On se souvient également de l'hésitation de nos anciens dans la conjugaison du verbe traire. Et, dans son Histoire de la langue française (1905 - 1938), le même Brunot nous explique que, concurrencé par tirer, la conjugaison de traire va très vite devenir incomplète pour peu à peu faire du verbe un verbe défectif:


John Palsgrave (1480 - 1554) est un grammairien anglais qui, avec L'éclaircissement de la langue française (1530), a produit la toute première grammaire française, quoique écrite en anglais. De la même manière qu'un des tout premiers dictionnaires français est également anglais, celui de Cotgrave (1611). On voit toutefois que c'est à peu près à l'époque de Palsgrave que l'hésitation entre tirer et traire s'effectue. Si on regarde dans sa grammaire, on voit qu'il donne comme traduction du verbe to draw, to pull le verbe tirer, mais conjugue le verbe traire:


Autrement dit, traire subit le même sort que ouïr, lui-même concurrencé par écouter. Il est autrement plus facile de conjuguer des verbes réguliers tels que tirer et écouter que des verbes irréguliers tels que traire et ouïr. Cela vaut en 2012 comme cela valait déjà en 1512. À preuve, la morphologie actuelle des emprunts à l'anglais. Chaque fois que le français moderne importe un verbe anglais, il va lui ajouter le -er du premier groupe, qui propose la conjugaison la plus simple.

Mais l'autre raison, qui découle de celle-ci et explique la transformation de traire et, de fait, ouïr en verbes défectifs, est d'ordre sémantique.

2) Une caractéristique sémantique.
Et c'est un autre grammairien qui nous explique le phénomène, Kristoffer Nyrop, lequel, avec sa Grammaire historique de la langue française (1909). Le lexique de la langue subit ce que le Danois appelle la "restriction de sens". Autrement dit: tel mot, qui autrefois connaissait plusieurs significations, voit celles-ci se réduire et, avec le temps, ne plus avoir qu'un seul sens. Cela se produit pour des raisons dites "emphatiques" (l'exemple étant notamment: pour les Parisiens, “le bois” se rapporte immédiatement à celui de Boulogne) ou historiques. C'est le cas du mot république qui, à partir de 1789, va connaître une nouvelle vigueur et fortune que l'on sait. Dans ce cas de figure, les mots vont prendre "un sens spécial", dit Nyrop.
Traire participe de ce phénomène mais s'inscrit dans une évolution bien particulière qui a… trait (!) au champ sémantique de l'agriculture. Le français possède une quantité de mots dont le sens spécial n'est plus qu'agricole: labourer ne signifie plus travailler mais uniquement remuer la terre; poulain ne désigne plus que le petit du cheval alors que, autrefois, il faisait référence au "petit d'un animal quelconque"; pis "se disait d'abord des hommes et des animaux", etc. Idem de traire:



Ceci posé, reste la solution de notre énigme:
Comment conjuguer traire et donc extraire au passé simple et, partant, au subjonctif imparfait?

Dupré comme Grevisse se rapportent à Émile Littré qui disait, à propos de extraire:
Le parfait [= passé simple] j'extrayis, l'imparfait du subjonctif j'extrayisse sont inusités, à tort; on devrait les remettre en usage; car rien dans l'euphonie ne s'y oppose.
Puis à propos de distraire:
Si le parfait défini de l'indicatif et l'imparfait du subjonctif manquent aujourd'hui, c'est seulement par défaut d'habitude. Autrefois ces temps existaient, et l'on pourrait les reprendre: je distrayis, que je distrayisse.

Donc pas de extraya ni extrut mais extrayit.

JB aimerait terminer sur un exemple trouvé dans la grammaire de Palsgrave. Nyrop nous a en effet expliqué que la polysémie peut finir par aboutir à une restriction de sens. De même, on sait que cette même polysémie peut rendre un mot tabou: c'est le cas, pour ne prendre qu'en exemple, du verbe baiser qui, dès qu'il est prononcé, ne renvoie plus à embrasser mais à avoir des relations sexuelles. Aussi, et à cet égard, vu ce qu'on a constaté sur l'évolution sémantique récente du verbe traire, vu l'évolution sémantique du substantif harnais qui, dans certains cercles, devient un vêtement à part entière, JB ne peut que remettre au goût du jour la phrase de Palsgrave:

lundi 2 janvier 2012

L'oubli, la mémoire, l'amour (1)

Et JB, qui, au propre comme au figuré, s'est fait remonter les bretelles (qu'il a forcément rouges) parce qu'il a oublié son blog tatoué et fumeur (mais disons plutôt qu'il a négligé), est, en ce début d'année, en cette année commençante, face à ce mot:
minneløs.
JB traduit:
amnésique.
Or problème.
Cette composition n'est pas référencée dans le dictionnaire norvégien:


Le dictionnaire propose donc le verbe minnes = se souvenir et le substantif minnelse = séquelle.
Et, visiblement, la langue norvégienne n'a pas de mot pour désigner l'adjectif amnésique:


Autrement dit, la langue norvégienne a adopté la terminologie médicale (elle-même adoptée en français en 1771) pour le substantif, dont elle possède par ailleurs une composition qu'on peut traduire littéralement par perte (= tap) de (= s) mémoire (= hukommelse). Un petit rappel pour les personnes qui pèchent avec les compositions germaniques (anglais, allemand, norvégien, etc.): c'est toujours le second mot qui devient le mort de départ en français.

Donc JB recommence et décompose le mot norvégien:
sans mémoire.
Puisque cet adjectif, minneløs, est également une composition qui assemble le substantif minne (= mémoire) et le suffixe privatif -løs (= sans). Mais attention, comme on le voit, le norvégien a deux mots pour mémoire: hukommelse, qui désigne la faculté de se souvenir; et minne, qui l'objet de cette action, c'est-à-dire le souvenir en tant que tel.

Alors que faire?
La clé se trouve dans le texte, comme souvent. L'histoire, dans ce roman de Lars Saabye Christensen, est celle d'un homme qui se réveille le 4 janvier 2001 et qui a perdu la mémoire. Or le récit est raconté par un narrateur extérieur, qui interpelle régulièrement le lecteur, qui connaît le personnage, affirme ne l'avoir jamais quitté des yeux. Ce narrateur est une instance immatérielle dont JB ne dévoilera pas l'identité au risque de tout révéler aux futurs lecteurs de ce roman. Premier pré-requis traductionnel.
Le second se situe dans l'écriture de l'auteur, toute en allitérations et en images poétiques ou lexicographiques. JB va donc conserver cette forme périphrastique sans mémoire, mais va lui préférer sans souvenirs puisque, dans les faits, c'est ce qui se passe et qui est important: Kim Karlsen n'a plus de souvenirs, mais il voudrait se souvenir. La traduction donne donc:
Ainsi que je l’ai souligné tout à l’heure, Kim Karlsen était encerclé par l’instant car l’instant constitue la seule histoire de la personne sans souvenirs. Oui, la personne sans souvenirs est toujours pour l’instant, comme le dit la locution; le pas suivant reste le premier, en même temps qu’il est le dernier.

JB a par ailleurs choisit le substantif la personne à cause justement du double sens du terme en français. Personne, c'est à la fois quelqu'un ET personne! Et Kim Karlsen est, lorsqu'il se réveille, lui aussi à la fois quelqu'un et personne. Pourquoi, en quoi? Hélas, JB ne peut le révéler, mais si ses petits amis sont perspicaces, ils auront compris…

Freud, dans un article de 1910 intitulé Sur le sens opposé des mots originaires, s'était déjà étonné de cette dualité du signifié basé sur un contraire morphologique. Citant une brochure du linguiste Karl Abel, datant de 1884 (donc aux balbutiements de la linguistique), Freud relève quelques exemples: without en anglais, "c'est-à-dire “avec-sans”". Il cite aussi le latin "sicus sec — succus suc". Il poursuit: "En allemand, Boden signifie aujourd'hui encore la partie la plus haute aussi bien que la partie la plus basse de la maison." Etc.
Pour le psychanalyste, c'est la preuve que le langage du rêve, qui pratique aussi l'inversement en termes de signification, où ce qui est montré et/ou dit signifie en réalité le contraire, est un prolongement d'une forme du langage humain. Il conclut:
(…) nous sommes autorisé à apercevoir une confirmation de notre conception du caractère régressif et archaïque de l'expression de la pensée dans le rêve.

Or, au risque de décevoir certains (à commencer par JB), Freud s'est trompé. Il s'est trompé non pas dans son raisonnement, mais dans son analyse. Et c'est un autre chouchou de JB, Émile Benveniste, qui l'a montré dans un article de 1956 intitulé Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne.
Benveniste explique que "le propre du langage est de n'exprimer que ce qu'il est possible d'exprimer". Et il ajoute tout de suite après: "Ceci n'est pas une tautologie."
Autrement dit, pour peu que le principe de contradiction régisse la formation lexicale, encore faut-il que que la pensée des locuteurs ne distingue pas de contraire entre deux réalités. Or, insiste Benveniste, le langage ne peut pas exprimer le rien. Toute réalité restituée par un mot signifie quelque chose. Là où le linguiste rejoint le psychanalyste, c'est au niveau de la fonction. Et peut-être Benveniste aurait-il dû employer le terme langue et non langage. La langue, c'est ce qui nous est donné, c'est un peu comme un dictionnaire, disait Ferdinand de Saussure: tel mot désigne telle chose, telle réalité. Après, le locuteur s'empare de ce dictionnaire et de ces mots et, grâce à la pensée, leur attribue ce sens ou un autre d'ailleurs, choisit d'utiliser ou pas tel mot et en préfère un autre: c'est le langage.
Autrement dit, pour revenir à Freud et Benveniste, le rêve et la langue ont tous deux un langage particulier qui fonctionne par refoulements, par non-dits, par contraires, par contradictions — que ceux-ci soient voulus ou non, apparents ou non, et qu'ils le soient pour le locuteur et le colocuteur. C'est là-dessus que Benveniste termine son article (et c'est JB qui souligne):
On peut, au niveau du langage, préciser: il s'agit des procédés stylistiques du discours. Car c'est dans le style, plutôt que dans la langue que nous verrions un terme de comparaison avec les propriétés que Freud a décelées comme signalétiques du “langage” onirique. On est frappé des analogies qui s'esquissent ici. L'inconscient use d'une véritable “rhétorique” qui, comme le style, a ses “figures”, et le vieux catalogue de tropes fournirait un inventaire approprié aux deux registres de l'expression. On y trouve de part et d'autre tous les procédés de substitution engendrés par le tabou: l'euphémisme, l'allusion, l'antiphrase, la prétérition, la litote.

Là, JB a un petit orgasme traductionnel.
Puisque c'est exactement le raisonnement qu'il a suivi pour résoudre son problème de traduction. Il est certes parti de la langue, de la morphologie du mot minneløs, mais il a suivi le langage, le style de l'auteur. C'est l'écriture fictionnelle telle que la pratique Lars Saabye Christensen qui a apporté une solution à ce qui était compliqué à traduire, pour des raisons linguistiques, lexicographiques, stylistiques, et surtout narratives.

Mais JB aimerait citer la toute fin de l'article de Benveniste en ce qu'il nous aide à être mieux nous-même:
Ce qu'il y a d'intentionnel dans la motivation gouverne obscurément la manière dont l'inventeur d'un style façonne la matière commune, et, à sa manière, s'y délivre. Car ce qu'on appelle inconscient est responsable de la manière dont l'individu construit sa personne, de ce qu'il y affirme et de ce qu'il rejette ou ignore, ceci motivant cela.
Benveniste nous dit ici deux choses.
Primo: le style façonne une identité, l'affaire est entendue, et il est le prolongement d'un inconscient, donc de choses refoulées.
Secundo, et c'est le plus important: nous sommes libres. Libres dans la pensée, libres dans le langage. Libres de dire ou de ne pas dire. Et donc libres de refouler.
Le (la) psychanalyste rétorquera certes au linguiste que le refoulement empêche aussi de se libérer. Mais il permet aussi de survivre. Pour combien de temps? Benveniste s'arrête aux portes de sa spécialité, la linguistique, et n'empiète pas sur celle de la psychanalyse. Il ne répond donc pas à cette question, et JB va suivre son exemple (le lâche!).

Il montrera plutôt, demain ou une autre jour, comment l'oubli et la mémoire sont en fait, dans la langue, liés par l'amour. Reste à savoir s'ils sont aussi liés par l'amour dans le langage…

samedi 21 août 2010

Beauty sleep

Et encore aujourd'hui le ciel est d'azur au-dessus de Berlin. Notre monsieur météo préféré, celui à la voix tapettisante, nous a promis 29° et une chaude journée. À cette heure-ci, un samedi, la ville dort plus que jamais. JB est déjà réveillé, il est un peu perdu sans son ordinimi et sans son iTunes où il a ses petits trésors musicaux. Il a envie d'aller réveiller son ordimini mais celui-ci dort du sommeil du juste et d'un sommeil surtout réparateur que JB ne voudrait pas interrompre.

Et du coup JB pense à ce mot norvégien, skjønnhetssøvn, littéralement, un sommeil de beauté, un sommeil grâce auquel on retrouve sa beauté - une construction qu'on a identiquement en allemand, Schönheitsschlaf, ou en anglais, beauty sleep. Alors qu'en français, la beauté ne compte plus, en français, on parle de façon hyperpragmatique de sommeil réparateur. Et c'est un double paradoxe. La France qui attache tellement d'importance à l'apparence (ce n'est pas pour rien que c'est le pays de la mode) et s'acharne depuis des siècles à parfaire la beauté, ne la prend ici pas en compte. De plus, le français s'illustre dans ses constructions sémantiques plutôt poétiques, alors que là, non. Pourquoi? Qu'est-ce que ça nous dit en termes d'ethnolinguistique?
JB va tout de même vérifier sur ordnett, il veut être sûr de la traduction dite officielle - et il constate qu'il ne s'est pas trompé:


Consciencieux, JB fait quand même une vérification sur gougueule et, à sa grande surprise, le moteur de recherche lui recrache 432 résultats. Certes, ce n'est pas beaucoup, mais tout de même. Et non seulement ça, mais le dictionnaire en ligne sensagent relève même la locution:


JB ignorait complètement que la locution avait cours en français. Du coup, il va vérifier dans le TLF: rien. Dans le Robert en 6 volumes: rien. Dans le Littré: rien. La langue française fait une sieste ou un somme, elle dort comme un loir ou comme une marmotte, elle roupille ou elle pionce, elle a un sommeil de plomb ou hanté de rêves, mais elle n'a pas de sommeil de beauté: elle a un sommeil réparateur. JB est intrigué. Il va vérifier ce qu'en pensent et en disent les anglophones, et voici ce que le Etymology Online Dictionary  lui répond:


Aha. Donc un beauty sleep, c'est un somme que l'on fait "avant minuit", comme pour mieux passer la nuit, pour mieux faire la fête la nuit. Et, double surprise, la locution est relativement tardive, 1850 - étonnant qu'elle ait pris autant dans la langue quotidienne. JB en veut pour preuve les occurrences des termes. 22 300 pour l'équivalent allemand, 10 200 pour le norvégien et… 298 000 pour l'anglais! Presque 300 000 quand le français n'en recense que 432. Quant à la locution française sommeil réparateur, elle revient dans 44 500 occurrences - c'est donc bel et bien la traduction correcte et l'usage courant.
Allemands et Norvégiens ont-ils importé la locution de l'anglais? Les anglophones sont-ils plus enclins au somme(il)? Ont-ils besoin de se sentir plus beaux? Font-ils plus la fête la nuit, et plus longtemps, et par conséquent ont absolument besoin d'un petite sieste pour maximiser leurs forces?

Et puis JB finit par trouver une piste. Sur un site un peu fantaisiste qui associe linguistique, médecine et pharmacopée.


Alors là…
Ainsi donc, la morphine doit son nom au dieu Morphée?! Ça alors…
Et qu'a Wikipédia à nous dire sur Morphée?


Et, pour le coup, ce qui est étonnant, c'est que les francophones aient fixé dans leur langue l'expression être/tomber dans les bras de Morphée et non sommeil de beauté. Pourquoi? Pourquoi tel peuple, telle culture, (se) reconnaît-il dans telle expression et pas dans une autre? Pourquoi les anglophones semblent voir dans le sommeil une activité qui va leur permettre de réhabiliter la beauté, alors que les francophones semblent y voir pour leur part une activité qui va leur permettre de rêver? Par extension, les rêves permettent-ils de réhabiliter la beauté?
Le Robert des expressions et locutions nous indique simplement:
Être dans les bras de Morphée “dormir profondément”. Allusion mythologique au dieu du sommeil. Le rapprochement entre le sommeil et les corps enlacés est un thème littéraire et culturel vénérable, au moins dans la tradition gréco-latine.
Les Métamorphoses  d'Ovide nous apporteraient-elles une réponse? On va voir, et puis de toute façon la langue d'Ovide est toujours d'une incomparable… beauté (et il faut cliquer sur l'image pour bien lire, ou aller voir dans le lien supra):


Dans cette demeure du sommeil poussent des pavots, une plante narcotique comme on le sait, tout comme la morphine est un puissant narcotique. Et Ovide de nous décrire les vertus du sommeil: le sommeil est effectivement réparateur, comme l'exprime la langue française et il vient "rafraîchir le corps fatigué", partant, lui redonner sa beauté, comme l'exprime la langue anglaise. Mais le sommeil, nous explique également Ovide, est intrinséquement lié au rêve: Morphée prend une apparence humaine pour, la nuit, dans leur sommeil, visiter les Hommes. De fait, nous indiquaient le site américain et Wikipédia ci-dessus, Morphée est le fils du dieu du sommeil Hypnos et de la déesse Nyx, la nuit. Hypnos est quant à lui le frère jumeau de Thanatos, la mort. La mort, la nuit, le sommeil et le rêve sont donc de la même famille.

Mais il y a mieux. Car ce mythe grec n'est en fait que le reflet d'une réalité linguistique.
Nos amis Mallory et Adams, dans leur Introduction to Proto-Indo-European, nous précisent qu'il existe plusieurs mots en indo-européen pour décrire le sommeil. L'un de deux-ci n'est autre que l'étymon °swep- qui a donné °swépti lequel signifie à la fois dort et rêve. La présence du Thanatos grec dans le sommeil se retrouve dans les dérivés de l'étymon indo-européen. Endormir quelqu'un, le bercer pour qu'il dorme, se retrouve à l'identique en latin, en sanscrit, mais aussi en ancien anglais où le verbe signifie aussi: tuer. Donc la mort, donc Thanatos.
De même, la forme subsantivée °swópnos/swépnos signifie tant le sommeil que le rêve. Le terme a donné notamment somnus en latin (< sommeil); sãpnas en lituanien qui signifie le rêve; swefn en ancien anglais = le sommeil; húpnos en grec, également le sommeil (d'où notre hypnotique, et on retrouve ici la valeur narcotique dont il était question plus haut). Et les auteurs de conclure (et c'est JB qui souligne):
When we add to this mix Latin sopor “overpowering sleep”, Greek húpar “true dream, vision; walking reverie”, Hittite supparyia- “dream”, it would appear that early Proto-Indo-European had a noun °swópr-/°swépor (genitive °supnós) that was morphologically rebuilt in various ways to give all of these various reflexes. The two concepts of “sleep” and “dream” regularly fall together in many Indo-European languages and there does not seem to be a set of different roots to distinguish the two activities in Proto-Indo-European. The closest we can come to a Proto-Indo-European “dream” ist °swópniyom seen in Latine somnium “dream”, Baltic (Lithuanian sapnys “sleep, dream”), perhaps Greek enúpnion “dream”, Sanskrit svápnyam “vision in a dream”; similar is the °supn(iy)on of Slavic sunije “dream”, Tocharian sänmetse “in a trance”, and perhaps Greek enúpnion “dream”, but the different groups may have independently created these words from °swep-.

Vous avez compris, mes petits amis? Car c'est de l'or en barre linguistique qu'on a là. De l'or en barre linguistique mais aussi anthropologique.
En conclusion, les Indo-Européens ne font pas de distinction entre le sommeil et le rêve. Pour eux, les deux activités vont de pair. Elles ont lieu en même temps. Si les Indo-Européens rêvaient, s'ils avaient fixé dans leur langue un mot pour qualifier le rêve, c'est donc qu'ils avaient un inconscient. Si la conscience est la propre de l'humanité, l'inconscient, son corollaire, l'est tout autant, et la linguistqiue vient nous le confirmer. La linguistique nous confirme que l'inconscient est aussi ancien que le langage. Mieux! Et c'est là le fameux or en barre dont il était hystériquement question plus haut: puisque la langue fixe la réalité et l'activité du rêve, donc valide la réalité et l'activité de l'inconscient, cela signifie que l'inconscient précède le langage. Le rêve, mais surtout l'inconscient, ont une existence préalable au langage, à la parole, à l'expression, à la restitution de la pensée par les mots. Le rêve, cette activité insonore et immobile dans le monde conscient mais sonore et mobile dans le monde inconscient, se voit et s'entend à un moment où l'Homme est sans langage (puisqu'il dort - même s'il peut parler dans son sommeil), mais aussi à un moment où l'Homme n'a pas encore de langage. Forcément, il ne peut faire que des lapsus, serait-on enclin à penser.

Justement.
Freud s'est intéressé au lien entre linguistique et "le travail du rêve", comme il le théorise, dans un essai intitulé Sur le sens opposé des mots originaires et publié en 1910. Partant de son analyse sur l'absence de “non” dans l'activité onirique, puisqu'on retrouve dans un rêve tout et son contraire, puisque dans un rêve le contraire est le premier signifiant. Et Freud de citer ses propres propos et ce qu'il avait noté dans son ouvrage L'Interprétation du rêve:
Mieux, le rêve prend également la liberté de représenter n'importe quel élément par le désir de son opposé, de sorte qu'au premier abord, on ne sait d'aucun élément admettant un contraire s'il est contenu dans les pensées du rêve de manière positive et négative.
Bon.
Freud a lu avec un grand intérêt les travaux du linguiste Karl Abel qui, dans ses Essais de linguistique (1884), expliquait que la langue des anciens Égyptiens comportaient des mots qui signifiaient à la fois, par exemple, fort et faible, vieux et jeune, etc. Et Freud de poursuivre l'analyse en relevant que, en anglais, avec se dit with et sans without (donc: avec-sans); que le latin donne siccus = sec et succus = suc; que, en allemand, muet se dit stumm, mais la voix se dit aussi Stimme. Voilà pour Freud l'explication de ce “non” qui est sinon à la base du rêve, en tout cas à l'œuvre dans le rêve. Si le langage conscient exprime un contraire dans sa morphologie, dans sa formation lexicographique, alors on ne voit (ni n'entend!) pas pourquoi le rêve ne reproduirait pas ce processus.
Freud en conclut deux choses:
1) Rapport à ce que nous disions un peu plus haut:
On est également tenté de supposer que le sens opposé originaire des mots représente le mécanisme préformé qui est mis à profit par le lapsus par énonciation du contraire au service de tendances variées.
Ça c'est un peu difficile. Ce que veut dire Freud, c'est que le lapsus n'est à son tour qu'une expression, une extériorisation par la parole de ce contraire fixé dans le langage, de ce “non” non seulement présent dans la formation du langage mais consubstantiel à l'activité du rêve.
2) Freud invite les psychiatres et psychanalystes à s'intéresser à la linguistique:
Dans la concordance, que nous avons soulignée d'emblée, entre la particularité du travail du rêve et la pratique des langues les plus anciennes mise au jour par le linguiste [= Karl Abel], nous sommes autorisé à apercevoir une confirmation de notre conception du caractèe régressif et archaïque de l'expression de la pensée dans le rêve. Et à nous psychiatres s'impose comme une présomption impossibleà écarter l'idée que nous comprendrions mieux et que nous traduirions plus aisément la langue du rêve si nous en savions plus sur l'évolution de la langue.



En conclusion, de ce post un peu difficile (et JB espère que ses petits amis lecteurs ont bien compris ce qui l'a passionné et qu'il a essayé d'expliquer), on peut conclure que la linguistique et la psychanalyse confirment deux choses:
• le rêve et le sommeil sont comme les deux faces d'une même pièce et le langage reflète à un moment le travail du rêve (confer les lapsus)
• le rêve et le sommeil réhabilitent, réparent, redonnent de la force - mais ils réparent en refusant, par le “non” dont parle Freud; de la même manière que le langage compose nombre de ses mots par un phénomène antithétique qui repose, donc, sur un contraire, comme si le contraire était à la base du langage de même qu'il est à la base du rêve (confer les lapsus)

Et JB veut conclure ce post quand on sonne à sa porte.
C'est le facteur.
Le facteur qui lui apporte un livre.
Un roman.
Le nouveau roman d'un des auteurs fétiches de JB, celui grâce à qui il a tout appris en termes non seulement de traductologie, mais du travail (dans le sens le plus littéral du terme) de la traduction.
Lars Saabye Christensen.
Et il s'appelle comment le dernier roman de Lars? Je vous le donne en mille, mes petits amis!
Bernhard Hvals forsnakkelser
Ce qui signifie:
Les lapsus de Bernhard Hval
Hval signifiant aussi baleine en norvégien.

Il n'y a pas de hasard.
JB adore ces coïncidences qui émaillent sa vie et qu'il se plaît à relever.

Allez, on se quitte sur la beauté. La beauté par laquelle on avait commencé.
Car en écrivant ce post, on a pensé à cette chanson du groupe norvégien Madrugada, Beauty Proof (1999). Outre qu'on aime beaucoup (et à tous égards) le chanteur Sivert Høyem, qu'on trouve sa voix assez envoûtante et assez peu conforme à son physique (encore ce “non”!!!), il y a dans les paroles ce qu'on a aussi essayé en creux de montrer: "What you've got is what gets me every time / the way you piss on everything real".

samedi 24 juillet 2010

Comment vivre?

On entre dans la cuisine, et brusquement une musique résonne dans la tête (alors qu'on n'est pas le matin!). C'est How Could I Live des Sharks, un superbe morceau de rocksteady de 1968, produit par Monsieur Coxsone. On écoute:



Pas longtemps après, on se dit qu'on a traduit une question approchante: Comment vivre?
On cherche dans spotlight et, a priori, pas loupé:



Du coup on commence par Faire le bien de Trude Marstein. Et on obtient ça:


Ah, la mouise…
Bon, c'est pas grave. On va aller regarder dans la nouvelle de Sara Stridsberg qu'on a traduite en mai dernier. Et on obtient ça:


Argh! Double mouise. Mais c'est pas possible, ça…
On cherche dans Le Modèle de Lars Saabye Christensen… rien. On cherche dans Ivoire noir, toujours rien. Rien rien rien.
Pas de réponses à la question Comment vivre?
Du coup, on se dit qu'on est en plein dans la citation mise en exergue ci-dessus par Sara, qui n'est autre qu'une œuvre de Louise Bourgeois et que le toujours si généreux M. nous a envoyée en carte postale. On la regarde:

© icke

Mais on se démonte pas pour autant et on va regarder dans La Faculté des rêves, le roman de Sara. Et évidemment on ne trouve rien - le contraire nous aurait étonné. Perspicace, on limite la recherche à vivre, et parmi tous les résultats surnagent les trois suivants:




Pff… C'est désespérant. C'est en tout point désespérant c't'histoire… Jamais on aurait dû avoir cette fichue chanson en tête. Si au moins on avait eu Live It Up des Natives dans la tête, ça aurait drôlement changé la donne:

lundi 12 avril 2010

Berlin, Wilmersdorfer Strasse, 1755 GMT+1

Les peintures étaient en panne. La pendule était en panne. Lui-même était en panne. C’était l’état de siège. C’était le temps de l’attente. Kristoffer Hall n’avait toujours pas téléphoné.
Le Modèle, Lars Saabye Christensen, traduit par Jean-Baptiste Coursaud, Éditions Jean-Claude Lattès, 2007


© icke

dimanche 29 novembre 2009

"I can't go on if you won't see me"

La voilà enfin qui surgit sur youtube. La cover version de You won't see me par Ernie Smith, dont je parlais à l'époque.
Voilà une heure et demie qu'il fait noir sur Berlin, je travaille tout en ayant cette conversation avec L - où il est question de la capacité de l'être humain à éprouver le/du bonheur (du est sans doute plus réaliste que le). La vie est belle, en somme.
"And I'll lose my mind if you won't see me."

jeudi 28 mai 2009

Les larmes aux yeux

Traduisant Lars, toujours, tout en écoutant avec presque les larmes aux yeux ce morceau des Beatles, You won't see me, sans trop savoir pourquoi la chanson m'émeut (ou peut-être que si), mais sachant très bien pourquoi ce passage de Lars me plaît tellement.

D'abord le texte:
On a eu le temps d’écouter la face B avant de partir en courant. Et d’un seul coup l’ambiance était radicalement différente. Les rues avaient été transformées en cimetière, le soleil a un instant disparu derrière un nuage, l’automne s’insinuait inexorablement. Eleanor Rigby. Sidérés, interdits, on écoutait. On trouvait ça si étrange que tout en nous ait pu se modifier avec une telle brutalité, aussi vite que nous avions changé la face du disque, comme si nous étions nous-mêmes clivés : face A/face B, la joie/le chagrin.
© Lars Saabye Christensen et Cappelen forlag pour l'édition originale
© Jean-Baptiste Coursaud pour la traduction, éditions Jean-Claude Lattès pour l'édition française

Ensuite la musique:

mercredi 6 mai 2009

Ernest Ranglin

[Immer dabei Lars' Beatles zu übersetzen.
Ich will mit einem
auf der Modersohnbrücke ein Bier trinken, den Sonnenuntergang auf den Alex anschauen und gleichzeitig Ernest Ranglins Coverversion von You won't see me anhören.]

dimanche 3 mai 2009

Lars et l'été

En train de relire la traduction de Beatles, de Lars, à paraître en septembre prochain. Il y a au début du roman ce chapitre qui se passe en été, et je me rends compte à quel point Lars sait (d)écrire l'été, les couleurs, les odeurs, à quel point il sait restituer la fantasmagorie de cette saison que beaucoup se plaisent à associer (et lui aussi, mais pas simplement) à la période de tous les possibles; à quel point aussi il se rendre compte des non-dits, de l'indicible.
Dans la scène ci-dessous, que je trouve magnifiquement écrite, la mère et le fils (Kim) sont dans leur maison d'été, il fait froid, ils s'ennuient, la mère décide de se déguiser avec des vieux vêtements qu'elle descend du grenier:

Maman s’est déshabillée. Je l’ai observée un instant, épouvanté, et me suis aussitôt retourné.
Elle riait derrière moi.
— Mais c’est que tu es gêné, ma parole, Kim ?
La soie crépitait. Je me suis tourné à nouveau et l’ai regardée. Elle a croisé mon regard, la pièce était plongée dans la pénombre et il y avait dans ses yeux une somme immense de tendresse et d’angoisse, la peau de ses bras se hérissait ; elle se tenait devant moi, dénudée, le silence s’est prolongé, elle devait se douter qu’elle était en ce moment même en train de me perdre.


© Lars Saabye Christensen et Cappelen forlag pour l'édition originale
© Jean-Baptiste Coursaud pour la traduction, éditions Jean-Claude Lattès pour l'édition française



samedi 25 avril 2009

Beatles (go ska)

Og det har vært vanskelig å komme igang med oversettelsen av Beatles. Det har tatt meg lenge, altfor lenge, å forstå årsakene. Men nå jeg vet bedre. For i utgangspunkt skulle det ikke være det, altså vanskelig, beinhard – Sara Stridsberg var vanskelig og beinhard, for eksempel. Men Beatles,neivel… Jeg har oversatt 5 romaner av Lars og denne byr ikke på noen spesielle utfordringer. Så hvorfor? Ja, hvorfor?

Jeg tror helt enkelt at det har med det fysiske å gjøre. Det fysiske som man hele tiden glemmer i oversettelsens prosess, som man undervurderer, som jeg har snakket her før og som jeg bestandig minner studentenen om når jeg holder et foredrag om det å oversette. Kroppen har en hukommelse, og i denne saken husker kroppen hvordan det var å skulle oversette Halvbroren, hvor lang tid det tok, det at det aldri tok slutt, at det bare fortsatte og så ut som det aldri ville gjøre det. Og nå sitter jeg med boka på den venstre siden av tastaturen, 700 sider, litt mer enn det, og i en altfor lang periode har kroppen sagt: nei. Nei, ikke en gang til. Jeg vil ikke det. Det sa kroppen, og jeg hørte det ikke. Kroppen sa: ikke enda flere 700 sider etter de 600 sidene av Johan.

Jeg har brukt en triks til å gå bortenfor problemet, til å overvinne det. Siden jeg har ikke noen intim relasjon med Beatles. Jeg mener nå med THE Beatles, med gruppen. Det finnes vel noen låter som jeg synes var helt nye, innoverende: Lucy In The Sky With Diamonds må vel regnes som min favoritt (komisk nok), musikalsk overtreffer den alt, for ikke å snakke om tekstene. Og så finnes det Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, men det forbinder jeg med min barndom. Jeg tror jeg hørte det som barn, i den svarthvite fjernsynet som dengang vi hadde. Det har lagt seg inne i meg som en sjikt.
Og så brukte jeg en triks. Det er nemlig en sampler av Trojan Records som jeg ikke hadde: Trojan Beatles Tribute Box, som samler alle de ska-låtene som ble produsert den gangen på 60-tallet og som egentlig bare er coverversjoner av Beatles-sanger. Og de funket! De ga meg pågangsmot og glede igjen.

Som illustrasjon av dette skal vi høre en låt synget av Marcia Griffiths, den såkaldte "queen of reggae". Inn i versjonen hennes kan man høre i musikken hvordan rocksteady-bølgen fremdeles hersker (gitaren), men stemmen og Hammond-orgelen er allerede inn i den nesten bølgen: nemlig skinhead reggae, som kom like etterpå og som for det meste ble noe som stammer fra England, hvor denne låten er blitt produsert, i 1969, samme år som originalen kom ut. I nighterne (som man kaller dem, altså disse festene hvor man hører ska) er dette blitt en standard, siden den er en klassiker. Vær så god.


vendredi 19 décembre 2008

Farger og ord

I øyeblikket oversetter jeg Alt annet enn pensum av Harald Rosenløw Eeg, og ble konfrontert til denne setningen:
Abelone bor i et område med cirka 2000 like Kardemommeby-aktige rekkehus i rødt, gult og grønt. Det er mørkt, men alle de små Kardemomme-veiene følges av lysstolper med bleike kupler som gir stedet et matt, spøkelesaktig skjær.
Det som er spørsmålet: Hva f*** gjør jeg med Kardemommeby? Hva gjør jeg med den når den overhodet ikke er kjent i Sarkorike og når oversettelsen som finnes på fransk heter Pimentville = Spanskpepperby! Karin Beate Vold hadde dengang skrevet om hvor dumm dette navnet var blitt.
Løsningen ble funnet i fargene. I disse veldig lyse fargene, men som i den norske natten blir til knallfarger. Og det var da jeg tenkte på Teletubbies. Det å oversette er å gjengi en effekt, å gjenspeile – og, som det heter så fint på norsk (vi har ikke noen ord for det på fransk), å gjendikte. Man skulle i første omgang gjengi, og hvis dette ikke er mulig, da gjendikte. Det er det jeg gjorde.
Husene ble til "noen små, søte og like hus med Teletubbies-aktige farger i rødt, gult og grønt", og så ble veiene "Teletubbiesveiene". Hvorfor tok jeg nettopp dette valget? Hvorfor og hvordan tillot jeg meg til å velge dette?
Jeg kunne selvfølgelig ha valgt Barbapapa. Men dette er en samtidsroman som ble skrevet i 2005 og utgitt i 2006, så det spørs virkelig om den 15/16-åring Klaus, romanfiguren, har sett Barbapapa. (Noe som fører oss til hva Eli hele tiden skriver om musikk i ungdomsromaner, når forfatterne skriver om grupper fra deres barndom som de kidsa (!) og unksa (!) neppe kjenner, tipper hun – og jeg óg.) Men Klaus har sikkert sett Teletubbies da han var barn på 90-tallet (og jeg husker at gamle dopete kjente (ikke jeg!!!!!) kom tilbake om morgenen fra likeså dopete klubnatta og så på Teletubbies for å "tsjille ned" – alle, Teletubbies og disse folkene, sugde jo i seg "circular toast with a smiley face on it, which some have taken to be representative of LSD"… uten kommentar…). Og siden Klaus og Harald som først har merkelige metaforer for å beskrive verden (f. eks. paragrafen under som sier: "(jeg) Passerer en lekeplass med masse apparater og klatrestativ som i mørket ser ut som svarte dinosaurskjelett."), tillot jeg meg å innlemme Teletubbies inn i historien. Akkurat som Kardemommeby har en direkt bildeeffekt inn i hodet til den norske leseren, men ingen i den franske sin, så har Teletubbies tvert imot en identifikasjon hos den franske.
Jeg tillot meg det også siden Kardemommeby-bildet ikke er relevant for selve fortellingen. Det gir et preg, en effekt, er en metafor, men har ingen som helst innflytelse inn i det som skjer og kommer til å skje. I motsetning til alle klærne som det er tale om i romanen, for eksempel, og da må de beholdes, kjent eller ikke kjent for den franske leseren.

Dette for å snakke om to ting som er direkt knyttet til det.
1) Fargene i den norske ubevisstheten.
Nordmenn har en helt annen fargekonstellasjon enn franskmenn. Nordmenn er veldig upresise i fargene. Man har nesten følelse av at fargesprektet i Norge limiteres til hovedfargene: rød, grøn, blå, gul, svart, hvit, grå og noen ganger oransje, fiolett. Mens vi, på fransk, har en heeel rekke av farger som brukes til daglig. Bare fiolett har mange nyanser: violet, lilas, mauve, parme, aubergine, prune, indigo, osv osv… Når jeg oversetter, bruker jeg veldig mye en hjemmeside om farger, pourpre.com, siden de norske fargene er så uklare. Til gjengjeld har nordmenn ganske merkelige assosiasjoner for å beskrive fargene, synes jeg: gulgrøn, hvitgul, osv… – og jeg mener det har kanskje noe å gjøre med den norske himmelen og blandingen av vidt forskjellige farger inn i den ved solnedgang, og som vi i Sarkorike i hvert fall ikke har. En slik "fargebevissthet" for meg som franskmann er helt fremmed, helt snål. Disse ordene finner jeg ofte for eksempel hos Lars Saabye Christensen. Og det minner meg forresten om et vakkert bilde som Johan Harstad brukte i Buzz Aldrin, hvor han snakker om Sellafieldskyene
2) Ordene som brukes til vanlig i et språk og ikke i et annet.
Dette er noe som har opptatt meg veldig mye i det siste året. På norsk finnes det noen ord som man bruker til vanlig, til daglig og som ikke brukes så ofte på fransk. Her snakker jeg om litteraturen. For å gi noen eksempler : forsvinne, kanskje, nesten, det å kunne, alle (nordmenn viser gjerne til helheten), med flere. Eller nordmenn beskriver i selve fortellingen alle handlingene. Et eksempel hos Johan Harstads Buzz Aldrin igjen:
(…) jeg gjorde et forsøk på å nynne melodien mens jeg låste døren inn til kontoret, fant tonen, mistet melodien, så jeg gikk bort til radioen, skrudde den av, så meg rundt en siste gang, jo, det så ok ut her, fine planter, god lukt, bra å være her, lukket opp ytterdøren, gikk ut, lukket døren, låste døren, åpnet bildøren, satte meg inn, lukket bildøren, startet bilen, kjørte til hjemmet, de fire svingene. (s. 16)
Og det er helt klart at her er det typisk Johan å skrive sånn, men dette finner man hos veldig mange norske forfattere, der hvor franksmenn bare ville beskrive bevegelsene i en enkel setning. Et annet eksempel er også hva romanfigurene gjør: norske romaner beskriver ofte at den og den løfter hodet, ser på en, senker blikket, osv. Og så nikkes det i den norske fiksjonen som aldri før! Man nikker og rister på hodet heeele tiden. Det gjør man også veldig mye i den anglosaksiske forresten, men nesten ikke i den franske.
Jeg har lurt i mange år hva jeg egentlig skulle med dem, om jeg skulle redusere dem, men en venn av meg, fransk og forafatter, sa at jeg i hvert fall ikke skulle det, at det var liksom en del av dialogene, av fortellingen akkurat som indikasjoner i et teaterstykke. Og sikkert det, men en fransk dikter ville i hvert fall ikke legge så mye verd på dette.
Dette har ikke noe med det kulturelle å gjøre (17 mai, bunad, osv.), men mer med forestillingen et folk har av seg selv, av verden omkring seg, av virkelighetene som i sin tur preger dets språket. Dette har heller ikke noe å gjøre med disse nesten intetsigende ordene som preger den dagligtalen (liksom, jo…), men mer med Weltanschauung som man sier på tysk. Min spanske kollega Cristina Gomez Baggethun pekte også for noen år på lyd-verbene som det norske språket har så mye av og som, sant nok, er så vanskelige å oversette – teorien hennes er at siden nordmenn bor i trehus, så har de en helt annen opplevelse av lyder, noe som kanskje høres litt som et spøk ut, men jeg mener Cristina her har et poeng.

Tilbake til Kardemommeby og Harald Rosenløw Eeg så burde jeg også skrive om nettopp det kulturelle, men det tar jeg en annen gang.