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lundi 14 février 2011

Le sphinx et la phalène

Et Sara parle de:
Den svarta dödsfjärilen
Autrement dit:
Le papillon de mort noir

Ouiii…

JB subodore qu'il s'agit d'un papillon bel et bien existant mais que, en même temps, il peut s'agir d'une création poétique. Les phrases précédentes disent en effet:
Ma figure dans la glace semble appartenir à une enfant ou à une arriérée. Je suis une enfant et je n’aime pas être une enfant, cela ne me convient pas du tout. Je n’aime pas me regarder dans une glace. Les miroirs et les glaces me kidnappent. (…) En fin de compte je me regarde si longtemps dans la glace que j’ai l’illusion de croire qu’un papillon va sortir de ma bouche.

Comment traduire?
Une recherche sur gougueule lui fournit six occurrences sans que celles-ci soient d'aucune aide traductionnelle quelconque.
Mais en cherchant davantage, JB trouve le fameux sphinx à tête de mort. Ou acherontia atropos:


Donc dödskallesvärmare en suédois, soit la traduction très exact de la taxinomie française, sachant tout de même que svärmare signifie également “rêveur” en suédois.
Sur Wikipédia, JB trouve l'explication suivante:


Jusqu'ici, symboliquement et métaphoriquement, tout coïncide.
Puis vient la précision culturelle suivante:


Oui, bien sûr, le film de Luis Buñuel de 1929. On revoit les images en question, mais on peut visionner ce film surréaliste (au propre comme au figuré ici).






Enfin gros plan sur la tête de mort du sphinx:



Bon.
Il y a donc ensuite, en 1991, Le Silence des agneaux de Jonathan Demme et, oui, c'est vrai, songe JB, on se souvient bien de cette photo de Judie Foster dont la bouche est masquée par un papillon:


Et, souligne Wikipédia, le sphinx est traduit dans la version française du film par "phalène à tête de mort". Or un site d'entomologiste, JB trouve également la précision suivante:
La phalène à tête de mort, à ma connaissance, n'existe pas, à la différence du sphinx tête de mort. Les sphinx sont de grands papillons nocturnes et bon voiliers. Le sphinx tête de mort ou Acherontia atropos est originaire d'Afrique tropicale.
Hum… Que faire?

En cherchant phalène + mort, JB tombe évidemment sur la nouvelle de Virginia Woolf, La mort de la phalène, et il s'en veut de ne pas y avoir pensé directement:


Sauf qu'une phalène est un papillon éphémère.
Que faire?
À qui être fidèle?

D'un pur point de vue grammatical, la traduction littérale du syntagme de Sara fonctionne mal: le français n'aime pas trop les compléments de relation couplés d'un adjectif, il y a alors euphonie, on ne sait jamais trop si l'adjectif épithète se rapporte au complément ou au nom complété.
Au niveau du sens, la phalène à tête de mort est un contresens scientifique mais une allusion culturelle qui de surcroît correspond assez exactement à l'image restituée tant par Sara que par le film de Jonathan Demme. Toutefois, on est plutôt tenté de créer une correspondance avec Virginia Woolf qu'avec le réalisteur américain, et ce malgré la présence dans son film de Jodie Foster.
D'un pur point de vue traductionnel, Sara n'emploie pas le terme sphinx à tête de mort et, en suédois, il y a bien une répétition du mot papillon = fjäril jusque dans la composition.
Et si on coupait la poire en deux?
Et si on disait:
Un papillon à tête de mort
Le contexte narratif est celui de cette jeune fille qui vieillit à toute allure te se regarde dans la glace. Le lecteur sait déjà qu'elle va mourir, aussi, et puisque Sara crée une composition que le Dictionnaire de l'Académie suédoise ne recense pas, JB se sent libre de créer à son tour un syntagme, il élimine l'adjectif noir et s'en tient à son ultime proposition.

Et basta.

mercredi 19 mai 2010

Staïle (2)

JB est mauvais comme la gale, c'est bien connu. Il adore l'humour noir et l'humour méchant.
Aussi rit-il comme un tordu quand il traduit le résultat de la coiffure de la dame qui s'est fait faire un touching. Confer le post précédent, ici. Quand Eli, puisqu'elle s'appelle Eli, la dame, sort du salon et s'apprête à entrer dans un magasin pour acheter des draps en crêpe, la vendeuse la voit et pense:
La choucroute de débile mentale qu’elle se tape, la bonne femme qui rentre dans le magasin, j’hallucine. (…) Oh la coupe décidément: elle a des mèches qui rebiquent sur le côté et qui bougent quand elle marche.
© Gjøre godt, Trude Marstein, Gyldendal Forlag, 2006
© Faire le bien, traduit par Jean-Baptiste Coursaud, éditions Stock, 2010

Dans ce roman marabout-bout de ficelle de Trude Marstein, où chaque personnage devient le narrateur de son chapitre, où le lecteur la retrouve en personnage secondaire dans tel autre chapitre, ou encore nommé dans encore tel autre - dans ce roman, donc, la pauvre Eli est déjà apparue. Le lecteur sait déjà, quasiment tout au début de l'histoire de ce qu'il advient de la couèffe d'Eli.
Tu t’es coupé les cheveux, je dis à Eli. C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher d’en faire la réflexion. Oui, elle répond, en tapotant sa coiffure, anxieuse, comme si cette coiffure était un animal qui allait lui sauter dessus. Chez qui tu es allée te faire coiffer? je demande. Chez le nouveau coiffeur, elle répond, dans la galerie marchande, à côté de la boulangerie. Moi: Ah oui, je vois. Qu’est-ce qu’il y avait, déjà, avant qu’il s’installe? Elle: Alors là tu me poses une colle, je ne sais plus. Moi: Moi non plus justement. Elle, avec une mine pensive: La brûlerie de café, non? Moi: Non, elle est de l’autre côté, la brûlerie. Je tends la main vers ses cheveux. Je lui demande: C’est pas ça qu’on appelle une coiffure à la Jeanne d’Arc? Elle: Non, pas que je sache. Moi: Un bob? Non… Un bol? Oui, voilà, une coiffure au bol… Elle, secouant la tête: Non. Moi: Ah non? Je sens le rire monter en moi. Eli secoue toujours la tête, en silence, son rouge à lèvres a l’air de s’être aplati, on dirait qu’il a coulé dans les petites rides qui montent de ses lèvres. Il faut absolument que je me resserve à boire. Mes yeux retombent sur ses cheveux. Tu t’es fait une couleur aussi, non? je demande. Oui, elle répond. Et ce fichu rire qui monte, qui monte, qui monte… Et des mèches? je demande cette fois, mais je sens que ma voix va craquer. J’avais envie de me faire faire quelque chose d’un peu fou, elle répond. D’un peu fou? je répète, d’une voix hyper aiguë. Et là je m’esclaffe, j’éclate littéralement de rire, je suis hilare, je rigole à n’en plus finir, impossible de me retenir. Au secours! Eli boit une gorgée de son verre. Excuse-moi, je dis. Oh, je suis désolée, Eli. Non non, je t’en prie, elle répond, ça ne fait rien, ça ne fait ab-so-lu-ment rien. Je lui dis: Ce n’est pas de toi que je rigole comme ça. Ma voix est au bord de l’étouffement, j’ai l’impression de pleurer, et peut-être qu’au fond ce n’est pas d’Eli que je ris, peut-être que je ris parce que je suis contente comme tout et un peu pompette. Je reprends mon souffle, je fais bien attention, mais ça vibre de partout: ma bouche, ma gorge, ma poitrine, mon ventre, je sens un tremblement violent agiter mon corps et, pas loupé, j’éclate à nouveau de rire. Eli soupire: Tu sais je m’en fiche, hein, de savoir de quoi ou de qui tu ris… Là-dessus elle tourne légèrement la tête, et du coup je vois sa coiffure d’un autre angle, je vois ses cheveux qui rebiquent au-dessus de ses oreilles, et là je me laisse complètement aller, je suis gondolée de rire, c’est à pisser de rire, on croirait presque que je suis véritablement en train de pleurer de rire. Je fais un vague mouvement de la main pour expliquer à Eli que je suis désolée, mais je crois que je suis infichue d’expliquer quoi que ce soit, je hurle de rire, mon rire se répercute contre les tapisseries, le parquet, le plafond avec le lustre, quelqu’un un peu plus loin me regarde en me souriant, étonné de me voir rigoler autant, j’ai honte, je me trouve débile, il faut que je m’en aille, voilà, je m’en vais, je laisse tomber cette pauvre Eli Rørstad comme une vieille chaussette, je sens que le rire ramollit, que je me calme, j’arrive dans l’autre pièce, je vois plein de gens en train de danser, et là, enfin, mon rire s’arrête.
© ibidem

Pourtant la pauvre Eli, elle savait dès le départ que sa coiffure était… hum… différente. Et je ne résiste pas au plaisir de dévoiler le passage dans son entier tant il est lui aussi tordant:
Ah c’est pas ordinaire comme coiffure. Ça c’est sûr. J’ai l’air bizarre. Vraiment bizarre. Pas moche, mais bizarre. Je regarde le coiffeur. Il s’est fait faire des mèches et il a les cheveux longs derrière. C’est très classe! dit le coiffeur en souriant. Et il cligne des yeux quand il sourit. Si je regarde ma bouche dans la grande glace, je vois qu’elle forme un sourire, que moi aussi je souris. Moi: O-oui… Lui: Ça vous va à ra-vir! Moi: Vous trouvez? Lui: Mais évidemment, voyons! Moi: Merci, c’est gentil… J’ai beau lui dire ça, je doute. Pourtant il a l’air sincère. Je crois d’ailleurs qu’il est homosexuel. Il relève le miroir une deuxième fois pour que je me rende bien compte. Je dis: De toute manière je vous avais dit que je voulais quelque chose d’un peu fou, alors… Lui: Je trouve ça très réussi! Drôle, mais pas non plus échevelé, si vous me passez l’expression! Il rit. Je souris. Puis je ris à mon tour. Un peu. Il a maintenant les yeux plissés et un sourire un peu figé qui lui révèle toutes ses dents. Je lui demande: Vous ne me trouvez pas trop vieille pour avoir une coupe pareille? Lui: Trop vieille? Laissez-moi rire! Mais pourquoi vous seriez trop vieille, allons? Moi: Non… je sais pas… Lui: Je n’ai jamais entendu d’ânerie pareille! Vous êtes à tomber avec cette coiffure! Moi: Parce que… j’ai bientôt cinquante ans… Lui: Cinquante aaans?! Vous!? C’est pas à moi que vous allez faire avaler ça, hein… Moi: Si, je vous assure, j’en ai quarante-huit… Lui: Nan, je vous crois pas… Il secoue la tête pour bien appuyer ce qu’il dit, tout en m’enlevant des petits cheveux que j’ai dans la nuque puis en m’ôtant la blouse. Bon, maintenant il faut que je me relève. Allez, on redresse le dos, on rentre son ventre. Voilà, je me lève.
© ibidem

Tordant… ou pas.
Peut-être que tous ces passages sont absolument désespérants de solitude et détresse existentielles, d'insécurité profonde par rapport à soi, à celle ou celui qu'on est, à l'image qu'on renvoie et que les autres ont ou se font de nous et qui est forcément fausse. Ces banalités ont une fonction littéraire bien précise: montrer comment l'être humain est au monde, quelle place occupent les affects, en quoi nous sommes toutes et tous le produit d'une culture, que nous le voulions ou pas, que nous nous acharnions à le refuser. Notre identité se modèle en fonction de ce regard - mais attention; il nous faut ensuite nous démodeler, nous acharner à devenir, comme disait Foucault, celle ou celui que l'on est vraiment, que l'on veut être, que l'on doit être. 

Tous ces longs passages sur la coiffure sont également un des marqueurs du roman. Et je prends le pari, avant même la publication, que les critiques et les lecteurs masculins vont crier au loup et dénoncer le, je cite, roman de bonne femme. Comme s'il n'existait pas de roman de mec. Comme si Nick Hornby, pour ne prendre que cet exemple, n'écrivait pas sur des sujets chiants comme la pluie qui n'intéressent que les hommes, avec un regard de mâle, une pensée de mâle, des sous-entendus de mâle. Ou un autre exemple. Quand le Danois Jens Christian Grøndahl fait exactement pareil que Trude Marstein ou Virginia Woolf, à savoir se concentrer sur les détails de la vie quotidienne, là c'est forcément splendide, c'est forcément sensible et bien vu. Mais si les auteures femmes citées supra adoptent la même technique narrative, c'est à bâiller d'ennui.

vendredi 12 mars 2010

Deux grandes dames

Deux grandes dames ornent les murs de la Litteraturhuset.
Zwei Grandes dames verzieren die Wände des Litteraturhuset.
To Grandes dames danderer veggene til Litteraturhuset.

© icke

© icke

dimanche 31 janvier 2010

"a hungry yearning burning inside of me"

Réveil. Le soleil brille sur Berlin. Enfin. La neige est blanche, le ciel bleu clair, le soleil éblouissant. Dimanche. Le silence dehors. Ce monde des dimanches, comme suspendu.
Il y a quelques heures encore, je parlais du Night and Day de Virginia Woolf publié en 1919 et de la demoiselle Nat og Dag écrit en 1926 par Karen Blixen dans son conte gothique Le Raz-de-marée de Norderney. Et si le proverbe jamais deux sans trois est juste, et puisque le saut temporel est quasiment égal dans la mesure où on saute presque de 6 ans en 6 ans, alors nous arrivons en 1932 quand Cole Porter compose le morceau Night and Day pour la comédie musicale Gay Divorce (tout est décidément parfait). Et comme une des voix féminines que j'affectionne tout particulièrement n'est autre que Tracey Thorn, nous pouvons dès lors écouter la version qu'elle en livre.

Nous sommes en 1982. Tracey a une petite vingtaine d'années. Elle a chanté dans un girl band intitulé Marine Girls (un des groupes fétiches de… Kurt Cobain!), elle vient de sortir un disque de 8 chansons, A Distant Shore, où elle reprend magnifiquement à la guitare acoustique le Femme Fatale de Nico. Elle vient aussi de rencontrer Ben Watt, qui n'est encore qu'un ami, qu'un étudiant - ils n'ont pas encore fondé Everything But The Girl, ils ne se sont pas encore mariés, ils n'ont pas encore eu d'enfants, Ben Watt n'est pas encore atteint de cette forme rare de leucémie qui est l'inverse du sida mais produit des effets similaires (Ben Watt est alors d'une maigreur cachectique) et qui leur fera écrire en 1996 Missing, chanson qui non seulement les sortira de l'impasse musicale dans laquelle ils étaient plus ou moins acculés mais deviendra le succès que l'on sait et sera, surtout (on l'oublie trop), une chanson identificatoire pour tous les séropositifs et les malades du sida à l'époque.
Et donc, en 1982, ils interprètent Night and Day de Cole Porter. La guitare sèche comme seul instrument du morceau a des sonorités brésiliennes, telle plus tard en 1996 leur reprise du Corcovado d'Antonio Carlos Jobim; l'interprétation a des accents lascifs, alanguis, mais jamais nostalgiques, seulement empreints d'un désir contenu; Tracey module déjà sa voix en en révélant la puissance sans pourtant jamais la laisser prendre le dessus, et au final Ben réserve à l'auditeur une petite surprise…
C'est la chanson idéale pour se réveiller dans ce dimanche silencieux et ensoleillé. Et avec elle on peut chanter ces paroles qu'elle a légèrement modifiées par rapport à l'original: "Night and day / Deep in the hide of me / There's an oh such a hungry yearning burning inside of me / And this torment won't be through / Till you let me spend my life making love to you / Day and night, night and day". Enjoy.

Ma petite collection (les marionnettes)

© icke

Les deux femmes de ma petite collection de billets de 50 (couronnes danoises à gauche, francs suisses à droite) se sont-elles connues? C'est peu probable. Se sont-elles vues? C'est encore plus improbable. De fait, Karen Blixen vit au Kenya de 1914 à 1931 et ses quelques séjours à Paris ne durent que quelques jours en décembre 1920 et en avril 1925. De son côté, Sophie Taeuber-Arp vit principalement en Suisse, à Zurich où elle est exerce en tant que professeur à l'École d'arts appliqués de 1916 à 1929. Mais Sophie est à Paris en 1920 - alors, avec un peu de chances peut-être se sont-elles croisées à la terrasse d'un café ou dans un couloir du métro… Elles ont pourtant à 4 ans près le même âge, la première est née en 1885 et la seconde en 1889, mais évoluent dans des cercles différents, que ceux-ci soient artistiques, géographiques ou sociaux. Ce qui n'empêche pas Karen Blixen d'écrire à sa mère, le 20 avril 1925, lors de son passage à Paris:
Tu trouveras peut-être que j'ai tort de rentrer si vite mais il me semble que je n'ai pas le choix qu'entre cette solution ou bien alors me décider à m'installer véritablement ici, à Paris, et m'inscrire dans une école de peinture pour 3 mois au moins, ce qui me paraît excessif; et, d'une certaine façon il me semble qu'il me sera plus facile de me mettre à peindre chez nous [à Rungstedlund, au Danemark] qu'ici, où je ne connais aucun peintre et où je ne puis obtenir la moindre recommandation, si bien que l'on ne veut m'accepter qu'au nombre des débutants intégraux. — Il y a deux choses que je désire beaucoup faire pendant que je serai chez nous: peindre et apprendre à faire la cuisine. Crois-tu que je pourrais faire un stage dans la cuisine de la cour?
© Lettres d'Afrique, traduit par Philippe Bouquet, Gallimard, 1985

On ne peut s'empêcher de sourire: la baronne von Blixen (qui ne mangera que des huîtres et ne boira que du champagne à la fin de sa vie) s'interroge pour savoir si la cour royale danoise la prendrait comme apprentie cuisinière…

Bon. Mais elle l'écrit noir sur blanc: "je ne connais aucun peintre". L'affaire est donc pliée.
Mais mettons. Mettons qu'elle ait vu le travail de Sophie. A-t-elle alors vu les poupées ou les marionnettes de Sophie? A-t-elle regardé ses tapisseries en se disant: "Hm, elles seraient du plus bel effet dans le château de Rungstedlund…" À moins qu'elle n'ait vu la fameuse Tête Dada, cette sculpture réalisée en 1920. Après tout, Karen passe à Paris en 1920. Et puis, elle pourrait peut-être reconnaître dans les sculptures et marionnettes de Sophie un vague air de famille avec des motifs africains, qui sait…


Sur la photo, Sophie est magnifique avec sa voilette et son œil unique comme un basilic, cet œil qui semble hésiter entre la tristesse et l'interrogation. Elle semble avoir pleuré ou s'être chamaillée (avec Jean Arp? Theo van Doesburg? mais certainement pas avec Hanne Höch, l'autre grande dame du dadaïsme qui était une amie chère).
Et elle, Sophie, a-t-elle lu les livres de Karen? On en doute. On doute que Sophie ait lu en danois le traité sur le mariage publié par Karen en 1924 (et oui…). Car, de fait, ce sont bien les marionnettes qui les rapprochent, nos deux chouchous, aussi surprenant que cela puisse paraître. En 1926, Karen Blixen publie une comédie pour marionnettes: Sandhedens Hævn, La Revanche de la vérité - ce que j'ignorais totalement avant d'écrire ce post, et qui me ravit, moi, le grand amateur des coïncidences, littéraires entres autres. Du coup, sachant cela, on peut bel et bien rêver qu'elles se soient sinon rencontrées en tout cas respectivement et mutuellement vues et lues. Et, au rayon des coïncidences qui estomaquent mais n'en demeurent pas moins improbables, peut-être que le lien entre Karen et Sophie n'est autre que Virginia (Woolf). Puisque que cette dernière publie Night and Day en 1919 et que Karen qualifie, dans le conte gothique écrit en 1926 Le Raz-de-marée de Norderney, son personnage de Miss Malin de "vieille et richissime demoiselle Nat og Dag [= Nuit et Jour], dernière représentante d'une illustre famille au blason mi-parti noir et blanc, symbolisant la nuit et le jour". 

Non, si Sophie a lu quelque chose, et je me fous des anachronismes, c'est alors ce courrier que Karen écrit de Ngong à son frère Thomas le "dimanche 5 septembre 26", une lettre qualifiée de "confidentielle" qui m'est particulièrement chère et où elle note:
Je crois qu'il paraîtrait étrange à la plupart des gens, — mais moins en ce qui te concerne parce que tu as toi-même fait une expérience analogue, — de m'entendre dire que ce qui m'a le plus frappée ou affectée, lorsque j'étais à la maison, et que j'ai ensuite du mal à rapprocher de ma vie, c'est le fait qu'au Danemark les gens m'ont paru consacrer leur vie à s'efforcer d'être heureux et qu'ils l'étaient véritablement. Pour moi la vie avait pendant tant d'années été une lutte soit pour se maintenir à la surface soit pour faire aboutir certains projets malgré les circonstances, — tout d'abord malgré ma maladie, ensuite malgré l'égarement de Bror [son ex-mari, dont elle a divorcé un an plus tôt] et les difficultés que nous avons connues ici, — que j'avais oublié d'envisager l'existence sous cet angle. Je pouvais être heureuse, lorsqu'un shaurie était terminé ou avait trouvé une solution, et cela jusqu'à ce que le suivant se présente, mais être heureuse en soi, jour après jour, consacrer sa vie à être heureuse et considérer que c'est le but de celle-ci, — cela ne m'est jamais venu à l'esprit pendant tout ce temps. Et lorsque, récemment, il m'a semblé voir que c'était possible, tu comprendras que cela ait exercé sur moi une très grande attirance, non seulement parce que je pouvais y trouver le repos mais aussi parce que cela me paraissait tellement beau.
© Lettres d'Afrique, traduit par Philippe Bouquet, Gallimard, 1985

vendredi 20 novembre 2009

Herrrrregud…

Nå er de reaksjonære tilbake igjen. Flott! Vi har jo savnet dem so mye. Jeg siterer, utfra den artikkelen i Klassekampen, en viss fru Witoszek, en viss forsker:
- Richard Sennett beskriver tilstanden i «The Fall of the Public Man» (1977). Der advarer han mot en tidsånd der det private har blitt det offentlige, og det offentlige privat. Når Karl Ove Knausgård bretter ut privatlivet sitt over seks bind, er det et eksempel på den samme trenden, sier Witoszek.
Dekadent samfunn

- Nå har altså ekshibisjonismen fått feste i en så introvert kultur som den norske, til og med. Realityprogrammene på TV understreker tendensen: Kameraet følger etter deg inn på badet, det å dele privatlivet sitt med resten av verden blir veien til kjendisstatus, og dermed også suksess, sier Witoszek og peker på en liknende tendens i verdenshistorien:
- Hvis vi ser nærmere på forholdene som har rådet i dekadente samfunn tidligere, er de ofte preget av interesse for det private, det seksuelle og det ekshibisjonistiske. Slik var det både i tida rundt Romerrikets fall, og i tida rundt de to verdenskrigene på 1900-tallet, forteller Witoszek.
- Da James Joyces «Ulysses» kom ut i 1922, åpnet det opp for en hel sjanger av bøker som fokuserer på det trivielle, intime og private. Denne litteraturen åpnet mennesket på kirurgisk vis for verden. Også på dette tidspunktet, mellom de to krigene, var den vestlig kulturen i overgang og krise, og fokuserte mye på seg selv.
- Vår tid trenger en ny generasjon av romantikere, folk som er opptatt av forholdet mellom menneske og natur. Vi trenger en ny Thoreau eller Emerson, en ny Schelling [sic! jeg, JBC, skriver det: sic!] eller Goethe, en som studerer den ytre verden og dens begrensninger, en som fylles av tanker om revolusjon og idealisme. Vår vestlige verden er for tida uten brennende flammer. I stedet ligger den på sofaen og psykoanalyserer seg selv, sier Witoszek.

Det er hva man kunne kalle interiorisert mannsjåvinisme, fru Witoszek. Eller et krav på en form for borgerlig sosialistisk realisme inn i litteratur.

Og før jeg går tilbake til mitt hekletøy (eller skulle jeg heller strikke? hm… ikke godt å vite), vil jeg sitere (på fransk) Dame Virginia (Woolf) som jo må være like dekadent siden hun skrev om… hvordan var det nå? åja: "det trivielle, intime og private" - for ikke å glemme "det seksuelle og det ekshibisjonistiske", skrekk og gru! For Ulysses og Joyce er jo blåbær i forhold til Bølgene og Virginia, og det hun skriver er jo så uuuinteressant, så uuuvakkert:

Dors, dis-je, tandis que la bouilloire chauffe, son souffle sort du bec d'un seul jet, de plus en plus épais. La vie gonfle mes veines. Coule dans mes membres. Quelque chose me pousse, j'en pleurerais, je vais de l'aube au crépuscule, j'ouvre, je ferme, "Plus rien. Je suis gorgée de bonheur naturel." Pourtant il y aura plus, plus d'enfants, de berceaux; plus de paniers dans la cuisine et de jambons suspendus; plus d'oignons luisants; et plus de lits de laitues te de pommes de terre. Je suis emportée comme une feuille dans la tourmente; effleurant l'herbe mouillée, tourbillonnant dans l'air. Je suis gorgée de bonheur naturel: je souhaite parfois que la plénitude se détache de moi, que la maison endormie lève son poids lorsque nous restons à lire, que je passe le fil dans le chas de l'aiguille. La lampe s'embrase sur la vitre sombre. Le feu brûle au cœur du lierre. Dans les feuilles persistantes, je vois une rue éclairée. Dans la caresse du vent sur le chemin, j'entends le bruit de la circulation, des voix brisées, des rires, et Jinny qui s'écrie lorsque la porte s'ouvre, "Viens!"
© Les Vagues, Virginia Woolf, Christian Bourgois éditeur, traduit par Cécile Wajsbrot, 2008