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lundi 20 décembre 2010

Virus (1)

Et JB, en se couchant hier soir, s'est dit, rapport au post sur les virus en napperons, qu'il aurait pu indiquer l'étymologie du mot virus. Ce qu'il fait tout de suite, en s'aidant du Robert historique de la langue française.
VIRUS n.m. est emprunté (1478) au latin virus “suc des plantes”, “sperme” ou “venin des animaux”, puis “venin, poison” et, au figuré, “âcreté, amertume”. Le mot est proche du vieil irlandais fi “poison”, du grec ios “venin, poison” et aussi “rouille”, et du sanskrit viṣá de même sens. On a rapproché ces termes du verbe sanskrit vēṣati “faire couler”, et supposé que leur emploi s'expliquerait par un tabou linguistique.
Quoi? Un tabou linguistique?
Ça alors…
La linguistique est en train de nous expliquer, au saut du lit, tranquillement, avec son air benoît (die Mama dirait: "avec son air con et sa vue basse"), que, depuis leur origine, les langues considèrent les virus comme quelque chose d'indicible, mieux: d'innommable.

Car, du coup, ça rappelle à JB le bel ouvrage que M. lui a si gentiment (pléonasme) envoyé et pour lequel il le remercie du fond du cœur. L'artiste Sophie Roger, à la suite d'une résidence d'artiste de neuf ans dans le service des maladies infectieuses du CHU de Rouen, et en collaboration avec le FRAC Haute-Normandie, a donc réalisé un livre, intitulé Contre-jour, puis réalisé un film diffusé en novembre dernier à l'hôpital en question. On lit un résumé du projet sur le site du FRAC:


L'ouvrage montre des dessins, comme celui présenté ci-dessus et agrandi ci-dessous:

© Sophie Roger

Mais il montre surtout des photos, prises à l'hôpital, et illustrées par des paroles prononcées par les personnes atteintes du VIH/sida (donc le virus) qui fréquentent le service. Et, quand JB avait lu l'ouvrage, il avait été littéralement stupéfié par cette phrase qu'il trouvait d'une justesse époustouflante.

© icke © Sophie Roger

JB souhaite citer et répéter:
Je pense que si les gens réagissent comme ça, c'est parce que c'est lié à l'impensé, ce sont des choses impensées par notre société.
Car, au-delà du VIH, c'est toute la maladie qui est impensée par la société — ou par le corps social, comme on dit aussi. Le corps social ne nomme pas et ne pense pas le corps malade. Le virus et le corps malade sont innommables, impensables et impensés pour la société et le corps social: ce sont des tabous linguistiques. Les sciences sociales (linguistique, anthropologie, ethnologie) nous montrent depuis longtemps que le corps cristallise avant tout le tabou, en l'espèce linguistique:


Le corps sain étant déjà tabou, le corps malade ne peut l'être qu'encore plus. Le corps malade est tabou: impensé, impensable, innommable.
JB avait d'ailleurs été frappé par l'emploi de ce mot: impensé. Il le trouvait juste, donc, adéquat, mais il le trouvait surtout beau. C'était un mot parfait au point de vue linguistique: tant dans son signifié (= sens conceptuel) que dans son signifiant (= image acoustique). JB était quand même allé voir si le dictionnaire connaissait le mot et, de fait:


"Informulées, ces énergies glissent dans l'impensé", dit la citation de Bloch.
Le tabou linguistique par rapport à la maladie, c'est ça: aussi informulé et impensé qu'innommable et impensable.
Les personnes a priori amies, quelles qu'elles soient (proches, professionnels de santé), tentent à chaque fois de rassurer sur l'air de: "C'est par ignorance." Ce serait par ignorance si la plupart des gens versaient dans l'impensé et l'informulé par rapport à la maladie et au corps malade. Une espèce d'instinct de survie: ne pas y penser, ne pas (se) le formuler, c'est l'éloigner, c'est s'en prémunir. Sauf que. La contamination par le virus VIH a montré l'inanité d'un tel réflexe que la prévention a par ailleurs nommé une "protection imaginaire" (en gros: je m'invente des stratégies erronées qui, psychologiquement, sont censées me prémunir de tout contact avec le virus). Et tous les virus récents (SRAS, grippe aviaire, etc.) nous ont montré que le virus, quel qu'il soit, se moque de l'impensé et de l'informulé. Le but du virus, c'est d'attaquer, de s'introduire, de contaminer, de phagocyter, de tuer. Et  c'est en cela, comme disait JB hier de façon péremptoire, qu'il est "pervers". Encore une fois, le pervers n'est pas le malade mais bien le virus. Aussi et ainsi peut-il paraître étonnant que, en 2010, le corps social annule la réalité de la maladie et du corps malade par l'entremise d'un tabou linguistique.

Le virus comme "poison", comme "venin", nous précise la linguistique. Un poison dont il convient de se prémunir en l'ignorant par un tabou linguistique. On y revient, rapidement, pour valider ce qui précède.
Virus vient d'un terme proto-indoeuropéen commun °u̯eis-, qui signifie couler, s'écouler. On y reviendra un autre jour, à cette idée d'écoulement comme réalité et signification du mot. Ce qui nous intéresse, c'est le mot sanskrit. Du coup, on est allé voir dans le dictionnaire de sanskrit et on a trouvé cette perle:


JB résume les épisodes précédents:
Notre virus est apparenté au substantif sanskrit viṣá qui signifie “poison”. Lui-même est apparenté au verbe vēṣati qui signifie “faire couler”. Donc un virus, c'est un poison et c'est un écoulement. Mais comme le montrent les sens du verbe viṣ_, il y a d'abord l'idée d'action et de rapidité dans l'action. C'est justement ça qu'expliquait JB ci-dessus en parlant du "but du virus": s'introduire et agir le plus vite possible, envenimer le plus rapidement possible. Et cette action se produit donc par l'écoulement, par le fluide corporel. Qui plus est, cet écoulement, donc le substantif et non plus le verbe, signifie également “excréments, ordures”. Tout concourt donc à ce qu'il y ait un tabou linguistique: le poison = le virus, l'écoulement = l'excrément, le corps vénéneux = le corps malade, la maladie = la mort. En sanskrit, le mot qui désigne le choléra est de la même famille: viṣūcīkā. Mieux, il donne aussi un autre substantif pour le sémantisme de la tristesse:


Le virus apporte donc la tristesse, la dépression.
L'étiologie médicale n'a de cesse de nous le montrer (quelle que soit la maladie, qu'elle soit causée ou pas par un virus), de même que la pharmacie nous le montre également: l'effet induit par certains médicaments pour enrayer l'action du virus est… la dépression.


JB s'indignait à l'instant sur la persistance du tabou linguistique autour de la maladie et du virus.
JB s'interrogeait plus haut sur le tabou linguistique.
Pourtant, aussi sidérante que toute cette histoire puisse paraître, elle n'est pas nouvelle. La linguistique s'y intéresse depuis, allez… surtout depuis 1946 et LE grand chercheur en la matière, Wilhlem Havers, avec son Neuere Literatur zum Sprachtabu, qu'on a traduit à l'époque par "les tabous du langage" et qui, depuis, porte le nom courant de tabou linguistique (linguistic taboo en anglais, Sprachtabu en allemand). Havers reprenait les thèses d'un linguiste français, Antoine Meillet qui, dans un article de 1921, parlait pour sa part des "interdictions de langage". Et on cite un passage, rien que pour faire plaisir à M.:


JB s'est toujours intéressé au(x) vocabulaire(s) de l'insulte, du juron — lui qui, en  bon traducteur littéraire, s'étonne toujours que, en norvégien, la plupart des jurons portent sur le diable, alors qu'en français ils portent sur la sexualité, alors qu'en espagnol ils portent sur les excréments. Bon. Et donc il a lu les travaux du linguiste français Émile Benveniste (lui-même élève d'Antoine Meillet) qui est celui, après Havers, à s'être penché sur cette idée du tabou linguistique. En 1952, il travaille sur ce qu'il nomme "la blasphémie et l'euphémie", autrement dit: le juron, dans lequel l'euphémisme prend une place sémantique et lexicographique de choix. Si son travail porte surtout autour de Dieu, ces conclusions nous intéressent à plus d'un titre:


Utilisons la théorie de Benveniste pour l'adapter au tabou linguistique sur le virus, le corps malade et la maladie.
L'impensé et l'innommable sur le corps malade "ne doit pas passer par la bouche". Même la désignation ne doit pas envenimer le corps. Le virus et le corps malade sont "effacés": de la pensée, du vocabulaire, de l'usage. Ils sont donc définitivement impensés, informulés — et ils le seraient presque par nature, ce serait leur fonction, leur action. Ils sont interdits, tabous, dans quelque sphère que ce soit.
Or, de la même façon que Benveniste souligne le paradoxe de l'"interdit-existant", puisque le corps social a besoin de cet interdit pour chasser la réalité, le virus, comme souligné plus haut, fait fi (mauvais jeu de mots: fi en tant, aussi, que mot en vieil irlandais pour désigner le poison, on l'a vu) des interdits et des refoulements: il continue de sévir et d'envenimer les corps, de les rendre malades. Son existence est plus forte que tous les interdits. Il demeure dans l'action quel que soit le tabou, et que celui-ci soit social, moral, anthropologique ou linguistique.

De là, et pour boucler la boucle et revenir à un type de virus, là savoir le VIH, transmissible sexuellement, on peut se propulser quelque vingt cinq ans plus tard et relire La volonté de savoir de Michel Foucault.
Une des théories de Foucault consiste à insister sur "la “mise en discours” du sexe". Pour lui, bien plus que la répression de la sexualité, c'est sa "production discursive" qui importe, que celle-ci aille vers le formulé ou l'informulé:


Ce qui intéresse Foucault, plus que la prohibition de la sexualité, l'interdiction de sa pratique (qu'elle soit sociale, morale, juridique ou anthropologique), c'est le tabou discursif et linguistique qui pèse sur elle, ainsi que l'organisation et le réglementation de celui-ci. On en revient donc toujours à la même chose: ne pas nommer.
Toutefois, pour Foucault, ne pas nommer, c'est déjà dire. L'informulé se transforme en tacite, en sous-entendu, en prononcé par omission. Le non-discours devient un discours in absentia. La réalité devient ce virus qui passe au-delà des interdits et envenime: en n'en parlant pas, on ne plus que que de ça. C'est le paradoxe qu'évoquait Benveniste: cette interdépendance de l'interdit et de l'existence, de l'informulé discursif et du formulé factuel.
Et le virus, c'est ça: une réalité qu'on veut ignorer mais qui s'impose à nous, un discours qu'on veut interdire mais qui envenime le corps comme les conversations.


Allez, on se quitte là-dessus.
Et la prochaine fois, on parlera de l'écoulement, c'est promis.
On se quitte sur le virus, donc, avec une musique… difficilement audible (?), signée Cabaret Voltaire, datant de 1981 et intitulée Spread The Virus:

mardi 12 octobre 2010

Michel! Noam! Michel! Noam!

Und der JB stosst zufälligerweise auf dieses Gespräch zwischen Michel Foucault und Noam Chomsky, und erreicht ein gewisses Glück. (Und der JB ist verwirrt auf die Modernität der Thesen.) Und dieses Post ist für den guten Freund A.

Et JB tombe par hasard sur cette discussion entre Michel Foucault et Noam Chomsky, et atteint une certaine forme de bonheur. (Et JB est abasourdi par la modernité des thèses.) Et ce post est destiné au bon ami A.


mardi 21 septembre 2010

Ce trucmuche du truchement

Et voilà JB qui traduit et adore traduire la voix de ce bon vieux Elling, le personnage névropathe d'Ingvar Ambjørnsen, dont, par un miracle que seule la traduction et la littérature expliquent, il connaît les accents sémantiques et phonétiques sur le bout des doigts et des lèvres.
JB traduit donc - et c'est lui qui souligne:
J’ai véritablement mangé de la vache enragée avant que le téléphone et moi ne devenions les meilleurs amis du monde. Durant toutes les années où maman et moi avons vécu dans une sorte de symbiose tremblotante, c’était elle qui endossait pour deux les frusques du porte-parole lorsque le monde extérieur se manifestait à nous ou devait être contacté par le truchement de l’invention de ce bon vieux Bell.

Et JB sait que:
1) il commet une faute en employant truchement pour une chose. Sauf erreur ou omission de sa part, une action, si elle se fait par le truchement, celui est forcément de quelqu'un et non de quelque chose.
Mais JB :
2) va vérifier son allégation;
3) se demande quelle est l'étymologie de ce mot truchement;
4) trouverait merveilleux si les mots truchement et trucmuche étaient liés, ce dont il doute et qui le fait déjà pleurer une rivière.

1 et 2) Le sens et l'usage.
Que dit le TLF?


Et donc JB se trompait. On dit bien par le truchement de quelque chose.
JB ne voudrait pas paraître cabochard, n'empêche, les premiers sens renvoient à une personne, même si le sémantisme a évolué pour inclure une chose. Mais on voit que ces fameuses choses ont toutes à voir avec le discours, avec la parole, la transmission d'un message. Donc JB est dans le juste en utilisant le téléphone comme agent dans son emploi de l'expression sus-citée.
JB se trompait, donc, mais il se trompait en vertu de la remarque de Hanse qui précise - et c'est encore une fois JB qui souligne: "Si le sens premier de “interprète”, de « personne qui sert d'intermédiaire » a vieilli et que le mot s'emploie surtout dans par le truchement de, “par l'intermédiaire de”, il faut cependant éviter de dire: par le truchement d'un interprète, car une certaine conscience subsiste du sens premier." Le langage garde-t-il un inconscient sémantique? Le langage a-t-il une mémoire de ses sens tombés en obsolescence? La faute que pensait commettre JB en est la preuve, si tant est qu'il/on en doutât (waouh! le super subjonctif imparfait!!!).

Mais JB doute tout de même, il va donc consulter le gardien suprême de la langue française, il a nommé le Littré:


Idem, donc.
Si on s'arrête une seconde (allez, deux) sur les définitions proposées par le Littré, on remarque que, au vu de la deuxième, si on l'applique à la lettre, JB procède, en associant le téléphone à l'expression qui l'intéresse, à une anthropomorphisation de "l'invention de ce bon vieux Bell", comme dit Elling. C'est-à-dire: JB transforme une chose en un être humain. Ce qui, soit dit en passant, est une erreur lexicographique pathologique tout à fait raccord avec les manquements tout aussi pathologiques du personnage.
Mais bon, là, JB coupe un peu les cheveux en quatre.

Et, ainsi donc, un truchement ou, ainsi que l'écrit également le Littré, un trucheman est un interprète. JB est donc une sorte de trucheman. JB sert en tout cas de truchement aux écrivains qu'il traduit, dans leur dialogue imaginaire avec leurs lecteurs français. JB imagine tout à fait la scène:
Il n'a plus de travail. Il se présente à l'ANPE. L'agent(e): "Quel métier exercez-vous?" JB: "Truchement. Mais vous n'avez qu'à noter trucheman. T-R-U-C-H-E-M-A-N." Là, c'est direction Saint-Anne sans repasser par la case départ et sans gagner vingt mille francs!

Ce qui nous amène à:

3) L'étymologie
Et c'est évidemment le Robert historique de la langue française qui nous renseigne:
TRUCHEMENT n.m. est une forme refaite (début XVe siècle), précédée par trucheman (fin XIVe siècle), de drugement (fin XIIe siècle), mot emprunté à l'arabe targumen “traducteur” au moment des croisades. Ce dernier, emprunté lui-même à l'araméen d'origine akhadienne tragumannu, est passé en grec byzantin (dragoumanos) puis en italien (dragomanno) et a donné par ailleurs drogeman (début XIIe siècle), droguement (1213) puis drogman; ce mot sorti d'usage a longtemps désigné un interprète travaillant dans les pays du Levant.
◊ Les formes désignent l'interprète dans un pays du Levant puis en général, sens archaïque depuis que l'on emploie interprète. ◊ Par figure, truchement désigne une personne qui exprime la pensée d'une autre, un porte-parole, dans quelques constructions: être le truchement de, servir de truchement à (qqun). Depuis le XVIe siècle, le mot a pris le sens figuré d'“interprète (des sentiments)” en parlant des signes extérieures; cette valeur est usuelle aux XVIIe-XVIIIe siècles puis devient archaïque. Enfin, la valeur abstraite d'“entremise, intermédiaire” est réalisée (XXe siècle) dans quelques emplois comme par le truchement de (qqun, qqch).
Donc, oui, décidément, JB est un truchement, un trucheman. Il est même trucheman littéraire de profession. Ça ça enbouche un certain coin, hein…

Du coup, il va vérifier si:
4) truchement et trucmuche sont cousins.
Et, oui, décidément encore une fois, JB se trompe et peut dès lors pleurer une rivière.
Mais pour avoir de bonnes raisons de pleurer, JB va d'abord consulter le Dictionnaire des argots de Gaston Esnault (1965). Lequel lui indique que trucmuche signifie "chose en question", est formé sur le substantif truc et est apparu vers 1914.

Puis JB revient au Robert historique de la langue française qu'il va citer en police trébuchet et dont il émaillera les sens en police courier avec ceux indiqués par Gaston Esnault. À son sujet, quand une profession ou un groupe sont indiqués entre parenthèses, c'est que le mot est employé par l'argot en usage chez ces gens.
Le mot a été emprunté une première fois au XIIIe siècle pour désigner un coup d'adresse, une ruse, puis employé au XVe siècle pour “stratagème” dans la locution argotique faire le trucq.
2) Activité dont il vaut mieux taire le nom: Le truc que je maquille (1829). Le grand truc = l'assassinat (1835). Faire le truc, se livrer à la prostitution (prostituées, 1876), pratiquer le vol (1886).
3) Coup perpétré, meurtre ou méfait. Morfiller [avouer] un truc (1850). Se filer les trucs sur les endosses, en prendre la responsabilité (voyous, 1880).
Il est repris pour désigner (1789) un moyen adroit de se tirer d'affaire, un artifice, valeur aujourd'hui usuelle, et spécialement (1800) un savoir-faire dans un métier (1832, avoir le truc), puis (1803) au théâtre un moyen mécanique servant à mouvoir les décors et à susciter une illusion, acception développée avec le cinéma qui se définit dès l'origine, en France, à la fois comme un art de la réalité (Lumière, Pathé) et de l'illusion par le truc (Méliès). Le mot désigne aussi un procédé plus ou moins caché dans une technique, un métier, un tour d'adresse (1867).
1) Moyen, procédé caché. (…) Pièce à trucs, pièce exigeant des changements de décors à l'aide de “machines” (théâtre, 1849).
À partir de la fin du XIXe siècle, truc fait partie des désignations d'une chose ou d'une personne qu'on ne veut pas nommer (1886) [confer machin, chose, récemment bidule], parfois renforcé en truc-machin, truc-bidule
4) Par imprécision commode ou euphémique, chose, “machin”: local (troupiers, 1886), menstrues (prostituées, 1898); revolver (voyous, 1926); — idée, problème Piger le truc (lycéens, 1884); — travail, occupation (troupiers, 1895).


Ce qui est passionnant, dans ce rapprochement entre le truchement et le truc(muche), c'est que l'un comme l'autre expriment et verbalisent, même si a priori ils le font à l'inverse l'un de l'autre. Le premier verbalise un mot qui resterait sinon incompréhensible. Le second verbalise un mot que l'on veut voir rester incompréhensible.Le premier montre, le second cache. Et nous savons depuis Foucault puis avec la théorie queer que c'est deux procédés aboutissent au même résultat. Que l'on cache ou que l'on montre, on exprime. Il y a dans les deux cas, et que ce soit par le geste ou la parole, une action performative, qui tend de toute façon à exprimer quelque chose, quelle que soit cette chose et quelle que soit la façon dont on veut l'exprimer.

Mais la boucle entre le truchement et le truc(muche), donc entre le traducteur et le taiseur qui tous deux verbalisent à leur corps défendant ou pas - cette boucle ne saurait être parfaitement bouclée sans se pencher sur l'étymologie du mot truc. On commence avec le Robert historique de la langue française:
TRUC n.m. est emprunté vers 1220 à l'ancien provençal truc, dérivé du verbe trucar “cogner, heurter contre”. Celui-ci est issu d'un latin populaire °trudicare, dérivé du latin classique trudere “pousser avec force, violence”, dit également des plantes et des bourgeons qui poussent (confer -> intrus). C'est un mot du vocabulaire indoeuropéen occidental, à rapprocher du vieux slave trudu “peine, souci” (russe trud “labeur, besogne”), d'un verbe gotique signifiant “donner de la peine, du mal, du souci (à qqun)."

Ça alors! Mais c'est une mine, mes petits amis!
C'est une mine parce que cela veut dire:
1) il y a bel et bien une évolution diachronique dans le(s) sémanstisme(s) du mot truc, et ce dès le départ;
2) il y a bel et bien, comme JB le soutenait plus haut, un inconscient sémantique dans le langage.

Pour asseoir sa petite thoérie, JB va chercher l'étymon indoeuropéen à partir duquel les différents termes ont été créés dans les langues respectives. Et cet étymon, c'est °tr-eu-d-:


Reprenons.
a) Le coup.
La troisième définition en argot du mot truc (“coup, meurtre”), qui date de la seconde moitié du XIXe siècle, est non seulement le sens exact qu'avait le terme en ancien provençal, alors que l'emprunt date de 1220. 650 ans séparent les deux termes et le sens est identique! Sapristi! Et non seulement ça, mais c'est le sens identiquement exact du verbe indoeuropéen °tr-eu-d-. Lequel, on le note juste pour l'anecdote, a donné en albanais treth qui signifie… “castrer”!!! Cela a également donné le verbe thrysta qui signifiait “appuyer” en ancien anglais, lequel a donné l'actuel thrust = appuyer/pousser brusquement.
b) Le tourment.
Le sens de tourment se retrouve dans une majorité de langues, qu'elles soient slaves, celtiques ou germaniques. On le retrouve notamment dans l'anglais threaten = menacer. Même le latin a uniquement fixé dans sa langue le sémantisme de la pression, de la poussée, il y a dans le sens récent en français du mot truc, donc cette chose que l'on ne veut/peut pas nommer directement, la même idée: si on la nomme, si on la montre, on risque de s'exposer à des ennuis, des tourments. Donc on emploie un terme détourné qui pousse le terme exact dans le non-dit, dans une espèce de non-existence, ou une existence détournée et dont le sens demeure tout de même appuyé.

Par là même, la traduction (le truchement) devient un truc:
1) Quand on traduit, on pousse le sens de certains mots, que ce soit dans une direction en l'exagérant (et on fait de la sutraduction) ou dans une autre en l'atténuant (et on fait de la sous-traduction). Dans les deux cas, on truque d'une certaine manière, on emploie un truc et on nomme autrement.
2) Le traducteur est un truqueur dans la mesure où il utilise des artifices, comme au théâtre, pour dissimuler certaines modifications (les jeux de mots), pour éviter les notes en bas de page (certains mots rajoutés dans la narration). Mais la traduction est aussi un truc dans le sens queer du discours performatif puisque, parfois, le traducteur tait certains détails, il ne les nomme pas, ne les traduit pas, mais, ailleurs, en traduit d'autres ou les traduit autrement ou en ajoute.
3) La traduction est un truc, un °tr-eu-d-, un trud, un tourment: le/la traducteur/trice se voit dans l'obligation d'obvier, de modifier légèrement le sens (confer supra), et, conformément au devoir de fidélité qui l'incombe, est plongé(e) dans des abîmes de perplexité et de tourments parce qu'il/elle ne respecte(rait) pas le sens exact.


JB est vraiment aux anges!
JB trouve qu'il a eu entièrement raison de "perdre" deux heures à enquêter et réfléchir pour arriver à ces conclusions-là, surtout un mardi où il a son entretien hebdomadaire.

Alors, comme JB adore les cohérences, comme JB adore boucler les boucles (il le serine sur tous les tons), comme il a commencé la journée sur ce blog tatoué et fumeur avec Sound Dimension, il va continuer avec eux et leur morceau The Thing, qui est aussi une traduction de truc. On écoute (et on regarde parce qu'on y voit plein plein plein de skinboys et skingirls):

mercredi 19 mai 2010

Staïle (2)

JB est mauvais comme la gale, c'est bien connu. Il adore l'humour noir et l'humour méchant.
Aussi rit-il comme un tordu quand il traduit le résultat de la coiffure de la dame qui s'est fait faire un touching. Confer le post précédent, ici. Quand Eli, puisqu'elle s'appelle Eli, la dame, sort du salon et s'apprête à entrer dans un magasin pour acheter des draps en crêpe, la vendeuse la voit et pense:
La choucroute de débile mentale qu’elle se tape, la bonne femme qui rentre dans le magasin, j’hallucine. (…) Oh la coupe décidément: elle a des mèches qui rebiquent sur le côté et qui bougent quand elle marche.
© Gjøre godt, Trude Marstein, Gyldendal Forlag, 2006
© Faire le bien, traduit par Jean-Baptiste Coursaud, éditions Stock, 2010

Dans ce roman marabout-bout de ficelle de Trude Marstein, où chaque personnage devient le narrateur de son chapitre, où le lecteur la retrouve en personnage secondaire dans tel autre chapitre, ou encore nommé dans encore tel autre - dans ce roman, donc, la pauvre Eli est déjà apparue. Le lecteur sait déjà, quasiment tout au début de l'histoire de ce qu'il advient de la couèffe d'Eli.
Tu t’es coupé les cheveux, je dis à Eli. C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher d’en faire la réflexion. Oui, elle répond, en tapotant sa coiffure, anxieuse, comme si cette coiffure était un animal qui allait lui sauter dessus. Chez qui tu es allée te faire coiffer? je demande. Chez le nouveau coiffeur, elle répond, dans la galerie marchande, à côté de la boulangerie. Moi: Ah oui, je vois. Qu’est-ce qu’il y avait, déjà, avant qu’il s’installe? Elle: Alors là tu me poses une colle, je ne sais plus. Moi: Moi non plus justement. Elle, avec une mine pensive: La brûlerie de café, non? Moi: Non, elle est de l’autre côté, la brûlerie. Je tends la main vers ses cheveux. Je lui demande: C’est pas ça qu’on appelle une coiffure à la Jeanne d’Arc? Elle: Non, pas que je sache. Moi: Un bob? Non… Un bol? Oui, voilà, une coiffure au bol… Elle, secouant la tête: Non. Moi: Ah non? Je sens le rire monter en moi. Eli secoue toujours la tête, en silence, son rouge à lèvres a l’air de s’être aplati, on dirait qu’il a coulé dans les petites rides qui montent de ses lèvres. Il faut absolument que je me resserve à boire. Mes yeux retombent sur ses cheveux. Tu t’es fait une couleur aussi, non? je demande. Oui, elle répond. Et ce fichu rire qui monte, qui monte, qui monte… Et des mèches? je demande cette fois, mais je sens que ma voix va craquer. J’avais envie de me faire faire quelque chose d’un peu fou, elle répond. D’un peu fou? je répète, d’une voix hyper aiguë. Et là je m’esclaffe, j’éclate littéralement de rire, je suis hilare, je rigole à n’en plus finir, impossible de me retenir. Au secours! Eli boit une gorgée de son verre. Excuse-moi, je dis. Oh, je suis désolée, Eli. Non non, je t’en prie, elle répond, ça ne fait rien, ça ne fait ab-so-lu-ment rien. Je lui dis: Ce n’est pas de toi que je rigole comme ça. Ma voix est au bord de l’étouffement, j’ai l’impression de pleurer, et peut-être qu’au fond ce n’est pas d’Eli que je ris, peut-être que je ris parce que je suis contente comme tout et un peu pompette. Je reprends mon souffle, je fais bien attention, mais ça vibre de partout: ma bouche, ma gorge, ma poitrine, mon ventre, je sens un tremblement violent agiter mon corps et, pas loupé, j’éclate à nouveau de rire. Eli soupire: Tu sais je m’en fiche, hein, de savoir de quoi ou de qui tu ris… Là-dessus elle tourne légèrement la tête, et du coup je vois sa coiffure d’un autre angle, je vois ses cheveux qui rebiquent au-dessus de ses oreilles, et là je me laisse complètement aller, je suis gondolée de rire, c’est à pisser de rire, on croirait presque que je suis véritablement en train de pleurer de rire. Je fais un vague mouvement de la main pour expliquer à Eli que je suis désolée, mais je crois que je suis infichue d’expliquer quoi que ce soit, je hurle de rire, mon rire se répercute contre les tapisseries, le parquet, le plafond avec le lustre, quelqu’un un peu plus loin me regarde en me souriant, étonné de me voir rigoler autant, j’ai honte, je me trouve débile, il faut que je m’en aille, voilà, je m’en vais, je laisse tomber cette pauvre Eli Rørstad comme une vieille chaussette, je sens que le rire ramollit, que je me calme, j’arrive dans l’autre pièce, je vois plein de gens en train de danser, et là, enfin, mon rire s’arrête.
© ibidem

Pourtant la pauvre Eli, elle savait dès le départ que sa coiffure était… hum… différente. Et je ne résiste pas au plaisir de dévoiler le passage dans son entier tant il est lui aussi tordant:
Ah c’est pas ordinaire comme coiffure. Ça c’est sûr. J’ai l’air bizarre. Vraiment bizarre. Pas moche, mais bizarre. Je regarde le coiffeur. Il s’est fait faire des mèches et il a les cheveux longs derrière. C’est très classe! dit le coiffeur en souriant. Et il cligne des yeux quand il sourit. Si je regarde ma bouche dans la grande glace, je vois qu’elle forme un sourire, que moi aussi je souris. Moi: O-oui… Lui: Ça vous va à ra-vir! Moi: Vous trouvez? Lui: Mais évidemment, voyons! Moi: Merci, c’est gentil… J’ai beau lui dire ça, je doute. Pourtant il a l’air sincère. Je crois d’ailleurs qu’il est homosexuel. Il relève le miroir une deuxième fois pour que je me rende bien compte. Je dis: De toute manière je vous avais dit que je voulais quelque chose d’un peu fou, alors… Lui: Je trouve ça très réussi! Drôle, mais pas non plus échevelé, si vous me passez l’expression! Il rit. Je souris. Puis je ris à mon tour. Un peu. Il a maintenant les yeux plissés et un sourire un peu figé qui lui révèle toutes ses dents. Je lui demande: Vous ne me trouvez pas trop vieille pour avoir une coupe pareille? Lui: Trop vieille? Laissez-moi rire! Mais pourquoi vous seriez trop vieille, allons? Moi: Non… je sais pas… Lui: Je n’ai jamais entendu d’ânerie pareille! Vous êtes à tomber avec cette coiffure! Moi: Parce que… j’ai bientôt cinquante ans… Lui: Cinquante aaans?! Vous!? C’est pas à moi que vous allez faire avaler ça, hein… Moi: Si, je vous assure, j’en ai quarante-huit… Lui: Nan, je vous crois pas… Il secoue la tête pour bien appuyer ce qu’il dit, tout en m’enlevant des petits cheveux que j’ai dans la nuque puis en m’ôtant la blouse. Bon, maintenant il faut que je me relève. Allez, on redresse le dos, on rentre son ventre. Voilà, je me lève.
© ibidem

Tordant… ou pas.
Peut-être que tous ces passages sont absolument désespérants de solitude et détresse existentielles, d'insécurité profonde par rapport à soi, à celle ou celui qu'on est, à l'image qu'on renvoie et que les autres ont ou se font de nous et qui est forcément fausse. Ces banalités ont une fonction littéraire bien précise: montrer comment l'être humain est au monde, quelle place occupent les affects, en quoi nous sommes toutes et tous le produit d'une culture, que nous le voulions ou pas, que nous nous acharnions à le refuser. Notre identité se modèle en fonction de ce regard - mais attention; il nous faut ensuite nous démodeler, nous acharner à devenir, comme disait Foucault, celle ou celui que l'on est vraiment, que l'on veut être, que l'on doit être. 

Tous ces longs passages sur la coiffure sont également un des marqueurs du roman. Et je prends le pari, avant même la publication, que les critiques et les lecteurs masculins vont crier au loup et dénoncer le, je cite, roman de bonne femme. Comme s'il n'existait pas de roman de mec. Comme si Nick Hornby, pour ne prendre que cet exemple, n'écrivait pas sur des sujets chiants comme la pluie qui n'intéressent que les hommes, avec un regard de mâle, une pensée de mâle, des sous-entendus de mâle. Ou un autre exemple. Quand le Danois Jens Christian Grøndahl fait exactement pareil que Trude Marstein ou Virginia Woolf, à savoir se concentrer sur les détails de la vie quotidienne, là c'est forcément splendide, c'est forcément sensible et bien vu. Mais si les auteures femmes citées supra adoptent la même technique narrative, c'est à bâiller d'ennui.

jeudi 22 avril 2010

Le souci de l'autre

Je dois traduire cette phrase, toujours de Trude Marstein:
Det er ingen å bry seg om, alle bare bryr om seg selv!

Å bry seg om noen est un verbe qui pose quasi systématiquement un problème à traduire. Souvent parce que la phrase dans laquelle il est employé complexifie le choix de traduction.
En gros, c'est s'inquiéter pour quelqu'un, se faire du souci pour quelqu'un.
L'anglais a un mot parfait pour ça. Simple, court, qui claque - ce genre de mots dont la langue anglaise a le secret: To care. Le mot est d'ailleurs tellement juste, tellement adapté que le langage médical l'a adopté en français. On appelle ça le caring.
Dans la phrase telle que Trude Marstein l'a construite, ainsi qu'on le voit sans peine, la formulation est répétée - une répétition où les deux subordonnées indépendantes s'opposent dans le sens.
On pourrait traduire ainsi:
Personne ne soucie de personne, tout le monde se soucie de soi.
L'idée c'est celle-ci.
C'est une fausse bonne idée. Et pour trois raisons.

• Primo.
On oublie de traduire ce bare, cet adverbe restrictif qui signifie, que, seulement, exclusivement, etc. L'emploi de ce bare donne un sens péjoratif à la seconde indépendante. Sous-entendu: les gens sont égoïstes et ne pensent qu'à eux.
• Secundo.
Nous avons lu nos classiques. Nous avons lu Michel Foucault. Nous nous sommes arrêtés longuement sur cette construction a priori surprenante en français, Le souci de soi, qui est donc aussi le tome 3 de la monumentale (au sens propre) Histoire de la sexualité.
Michel Foucault a introduit une idée essentielle avec ce souci de soi. Après s'être libéré des jougs (sociaux, moraux, médicaux, politiques) qui pèsent sur nous dès notre naissance, qui nous empêchent d'être nous-mêmes, il faut ensuite penser à soi. Être soi-même, c'est se libérer et c'est aussi se soucier de soi. Et ça, cette phrase, cette pensée, il faudrait toujours l'avoir en tête, à chaque heure.
Le sens positif du souci de soi de Michel Foucault nous empêche d'employer la formulation pour l'appliquer à la phrase du personnage de Trude Marstein puisque, ici, le sens est négatif, péjoratif.
• Tertio.
N'oublions pas justement le titre du roman de Trude: Faire le bien. Je répète: Faire le bien. Tout le roman, les 118 voix du roman, ressasse cette idée: être quelqu'un de bien, faire des choses bien et bonnes et belles pour les autres, être présent, être attentif. Ça veut dire quoi, tout ça, à une époque où l'individualisme règne en maître?

Qu'est-ce qui précède cette phrase, dans le texte de Trude?
Et non seulement y a rien dans cette ville, mais y a rien qui soit susceptible de nous faire peur. Rien qui soit susceptible de nous faire pleurer. Tout le monde va su-per-bien. [Et j'ajoute donc la phrase dans sa forme temporaire:] Personne ne soucie de personne, tout le monde se soucie de soi.
On le lit, la phrase est construite sur le mode de l'explication logique, imparable, qui amène une conclusion qui doit être effrayante. Qui plus est, cette construction fonctionne sur un principe de répétition des formulations (y a rien / rien qui soit susceptible de / de nous faire), puis sur un principe d'antinomie des formulations (tout le monde / personne).
À cette difficulté s'ajoute la structure narrative, qui est celle du dialogue et impose de ne pas trop complexifier le propos, de plutôt aller vers un langage simple, d'autant qu'il est exprimé par une adolescente qui a justement tendance à avoir un registre de langue plutôt relâché. À cet égard, peut-être même que le soit susceptible de est trop soutenu; peut-être qu'un tout simple puisse suffirait.
Une solution serait peut-être d'employer le penser à quelqu'un que j'ai à plusieurs reprises employé ci-dessus. Dans la seconde indépendante, cela fonctionnerait à merveille: Tout le monde ne pense qu'à soi. Or, ça ne va plus pour la premier: Personne ne pense à personne. Le sens induit devient celui de la pensée, du fait de songer à quelqu'un: on est davantage dans l'activité intellectuelle et non dans l'altruisme, dans le soin.
Et le fait même qu'on ait tendance à préférer ce penser montre à quel point le lexique de la langue française est influencé par la pensée. Je l'avais déjà expliqué ici, en montrant que les langues germaniques utilisaient les cinq sens alors que le français préféraient la pensée.
Alors?

Allons nous faire aider. Puisqu'on n'est jamais trop aidé.
Que nous dit la base CRISCO, ce site/dictionnaire des synonymes?
(…)
Il faut faire un choix.
Et le voici, mon choix:
S'inquiéter.
S'inquiéter dans les deux sens. C'est-à-dire être inquiet = être angoissé, et s'inquiéter pour quelqu'un = se tracasser pour quelqu'un. Exactement comme avec le souci: avoir des soucis = être inquiet et se soucier/se faire du souci poru quelqu'un = s'inquiéter pour quelqu'un.
La traduction va baisser d'un ton au niveau du registre et on va introduire une petite phrase qui elle-même introduira la suite. Eu égard à tous les paramètres que j'ai énoncés plus haut. Cela donne:
Et non seulement y a rien dans cette ville, mais y a rien qui puisse nous faire peur. Rien qui puisse nous faire pleurer. Tout le monde va su-per-bien. Pas d’inquiétudes. Personne qui s’inquiète de personne, juste des gens qui s’inquiètent de leur pomme.

Moi je trouve que ça fonctionne.
Au niveau de la construction, du sens, du rythme.

On ne saurait terminer cette explication sur le souci de soi, le souci de l'autre et la volonté de faire le bien sans montrer deux choses.
1) Cette photo, qu'on a déjà montrée:
Et qui signifie L'homme bon; qui est en réalité un titre, ou plutôt le début d'un titre, dont la totalité dit: Der gute Mensch von Sezuan; qui est en fait une pièce de théâtre de Bertolt Brecht qu'on va voir ce soir même à la Schaubühne avec l'ami T, puisque notre actrice égérie, Jule Böwe, y joue. Un titre traduit en français par: La Bonne Âme du Se-Tchouan.

2) Ce morceau, Make Good, de Stranger Cole et Gladstone Anderson. Un morceau qui nous fait toujours un peu pleurer (eh oui - "Mama always told me: "Life is worth living"") tout comme Stranger Cole nous fait toujours un peu pleurer dès qu'on le voit en interview aujourd'hui, lui qui a 65 ans cette année, a l'air d'un très vieux monsieur, avec la sagesse que peuvent avoir certains très vieux messieurs ou certaines très vieilles dames.
Il nous fait un peu pleurer (décidément: "Oh I'll make good!"), comme le souhaiterait le personnage de Trude Marstein. Il chante avec Gladdy Make Good, donc, qui est la traduction anglaise du titre du roman de Trude, Gjøre godt, Faire le bien en français - et une fois de plus cette succession de coïncidences nous ravit.

jeudi 4 février 2010

L'hallu, hé!

C'est étrange, quand on y pense, la richesse de certains concepts, de certaines réalités humaines. Le langage a cela de fascinant qu'il est toujours en manque de mots pour décrire une réalité - confer les emprunts aux langues étrangères qui sont souvent ce que l'on qualifie en linguistique d'emprunts euphémiques. Exemples:
Mieux vaut dire gay en français que homosexuel: la présence du mot sexe dans l'adjectif français est nettement embarrassant pour le(s) locuteur(s) que l'homonymie française de l'adjectif anglais; de même que l'on peut s'interroger sur la raison qui pousse les Néerlandais à n'employer que des termes étrangers pour s'excuser: sorry, verexcuseer, pardon.
À l'inverse, donc, pourquoi telle langue a-t-elle un champ sémantique important pour représenter la diversité et l'ampleur de telle ou telle notion? Peut-être dresser une taxinomie de cette richesse lexicale? Peut-on conclure que, ah oui, dans le domaine, mettons de la couleur, nous avons de nombreux termes? Il faudrait demander à un lexicographe. Mais une simple observation empirique suffit. En français, c'est vrai. Il suffit d'aller consulter le merveilleux site pourpre.com pour s'en assurer (mais on peut du même coup se demander pourquoi 34 teintes de blanc sont recensées alors qu'il y en a quasiment le double (64) pour le rouge - combien les Inuits ont-ils de blancs? eux qui ont 280 formes flexionnelles pour désigner la neige…). À l'inverse, les Norvégiens sont assez pauvres en couleurs, à croire qu'ils voient le monde avec un champ chromatique restreint. Cette langue fonctionne par agglutination d'adjectifs et l'ocre devient ainsi le brungul (= brun jaune, même si le mot oker existe mais demeure très peu usité), le blågul sera un vert bleuté, donc quelque chose entre le céladon et le glauque (et c'est moi qui souligne ça, qui suis daltonien pour les couleurs intermédiaires - bref).
Pour répondre à la question liminaire, à savoir s'il existe des réalités particulières de notre existence qui suscitent une richesse sémantique, il semble que le domaine des sentiments ou des émotions soit relativement propice à une importante synonymie. Prenons le mot triste.
On pourra par exemple s'étonner que la langue norvégienne, qui a coutume d'être peu précise (l'extensif, comme on l'appelle, c'est-à-dire le pourcentage supplémentaire de texte quand on passe d'une langue à l'autre, est de 20 du norvégien au français, de 15 du suédois au français, de 10 de l'anglais au français), comporte autant de synonyme à l'adjectif cité. Voyons plutôt:

Et cette liste oublie même mon mot préféré, molefunken, dont l'origine est inconnue - c'est le comble, et c'est significatif! Est-ce à dire que la tristesse serait un état d'âme propre à l'idiosynchrasie norvégienne, une espèce de disposition atavique? Il ne faudrait pas non plus pousser mémé dans les orties… Le français l'est tout autant, même si on en attend pas moins de cette langue somme toute assez emphatique et qui aime se gargariser avec les termes compliqués.
On peut s'étonner en revanche qu ele français possède autant de synonymes pour l'adjectif fou. Voyons plutôt:


Pas mal non? Et pas mal non plus de constater qu'il y a aussi peu d'antonymes (= de contraires). Voire, encore mieux de constater que triste serait un antonyme de fou! Un fou ne serait donc pas triste. Ah bon?
Mais pour rester dans l'ethnolinguistique, pourquoi les Français se sentent-ils comme obliger d'avoir une telle richesse sémantique pour décrire la folie? Certes, Charcot et le Docteur Blanche étaient français, et on connaît leur apport à l'étude de la folie. (Tiens donc, le prénom du Docteur Blanche, je l'apprends, était… c'est dingue! Esprit! Mais si! Nom? Blanche. Prénom? Esprit. Profession? Psychiatre. J'adooore!). Néanmoins, l'étude de la folie, des dérèglements psychiques, n'est pas le seul apanage des Français. Alors? On peut peut-être se poser la question à l'envers:
Pourquoi Chirac, via de Villepin, a-t-il ressorti des oripeaux littéraires l'adjectif abracadabrantesque (mot inventé par Rimbaud, excusez du peu)? Pourquoi la publicité qui a redonné à Perrier son succès faisait dire à Copi: "C'est fou, non?" Pourquoi Michel Foucault a notamment travaillé sur le sujet, et ce très tôt (1964), notamment à travers son Histoire de la folie? Pourquoi Deleuze s'est-il lui aussi penché sur le sujet (si je puis dire…)? Certes, à ce niveau, l'interrogation philosophique sur la surveillance, les sociétés de contrôle sont une réflexion qui leur est contemporaine - pensons, dans la littérature, aux poèmes d'Henri Michaux sur les aliénés, dans Chemins cherchés, Chemins perdus, Transgressions.
Mais tout de même, d'un seul point de vue linguistique ou ethno-linguistique, qu'est-ce que cela nous dit de la psyché française? À l'heure où la (f)Rance à travers son Besson de ministre s'interroge sur (soupir - double, triple soupir) l'identité nationale (hiiii - voilà un concept qu'on ne va plus pouvoir utiliser pendant au moins cinquante ans…), on pourrait alors lui suggérer, à travers sa Bachelot d'autre ministre de s'interroger sur la folie comme atavisme national. L'hallu, hé - comme on dit de nos jours. Mauvaise pioche. Je rejoue.

samedi 30 janvier 2010

Je suis malade-euh

Envoyé par Jérôme, ma sœur, cette vidéo édifiante - non pas pour les dégoulinades de violon, les décolletés pigeonnants, les choucroutes brushinguées, les cous emperlousés et les mines compassées, mais bien pour la synchronisation de l'époque, à savoir circa 1981-1982.
Résumé des épisodes précédents:
Nous sommes dans Dynastie, et ouais, avec notamment la bonasse Krystie (alias Linda Evans), avec l'immense et méchante et mauvaise et machiavélique Alexis (alias Joan Collins), et enfin avec Steven (alias Al Corley) qui fait une révélation à sa famille.
Attention! Le site français gayclic qui a dévoilé le pot aux roses a donc superposé deux extraits: 1) la version originale sous-titrée par eux en français, 2) la version synchronisée de l'époque, lors de sa diffusion dans la (f)Rance. C'est grand.




Question: le(s) traducteur(s) et les producteurs français ont-ils fait une surdose de Serge Lama?

Rappel: À la même époque, en 1982, alors que François Mitterrand et son gouvernement viennent de dépénaliser l'homosexualité, Michel Foucault (†RIP) est interviewé par le magazine gay et lesbien Masques et explique la phrase "Nous devons nous acharner à devenir homosexuels et non pas à découvrir que nous le sommes.":
"Je voulais dire: “Il faut s'acharner à être gay”, se placer dans une dimension où les choix sexuels que l'on fait sont présents et ont leurs effets sur l'ensemble de notre vie. Je voulais dire que ces choix sexuels doivent être en même temps créateurs de vie. Être gay signifie que ces choix se diffusent à travers toute la vie, c'est aussi une certaine manière de refuser les modes de vie proposés, c'est faire du choix sexuel l'opérateur d'un changement d'existence […] Être gay, c'est être en devenir, et […] j'ajouterai qu'il ne faut pas être homosexuel mais s'acharner à être gay."


Illustration: Dans un autre genre, à savoir la littérature pour enfants, et plus particulièrement à propos des romans d'Astrid Lindgren sur son personnage de Fifi Brindacier, l'Allemande Astrid Surmatz, professeur de littérature scandinave à l'université d'Amsterdam, a étudié dans un article passionnant (in: Barnboken, n°1-2, 2007) les libertés prises par certains traducteurs confrontés aux dimensions politiques de l'univers fictionnel de Fifi. Cela concerne trois points dans les romans: 1) l'évocation du nazisme et de Hitler ; 2) la référence à Quisling, l'équivalent de Pétain en Norvège pendant la Seconde Guerre mondiale ; 3) la question du cannibale. J'évoquerai uniquement le premier point en tant qu'illustration de l'adaptation dans l'épisode de la série mis en ligne supra.
L'universitaire montre en effet combien les traducteurs ont été troublés, gênés, empêchés par cette intrusion de la moquerie politique par Astrid Lindgren dans la littérature (et la question que l'on peut se poser est: s'agit-il des traducteurs ou bien des éditeurs? les seconds ayant poussé les premiers à modifier le texte). Par exemple, Fifi doit affronter dans un cirque "Adolf le costaud", l'annonce du combat étant de surcroît prononcée avec un accent allemand. Or les Anglais et Américains ont supprimé cet accent allemand, ou les Français ont (in?)consciemment ignoré le prénom d'Adolf, le renommant Hector dans la traduction de 1962 puis Arthur dans la traduction de 1995.
Ainsi, de la même manière que les traducteurs (et/ou leurs éditeurs) s'opposent à montrer aux lecteurs qu'un personnage identificatoire de roman pour enfants ait une conscience politique et puisse de facto s'insurger contre un dictateur, les traducteurs (et/ou producteurs) s'opposent à montrer aux spectateurs qu'un personnage identificatoire de série télé ait un "choix sexuel" et puisse de facto "refuser les modes de vie [hétérosexuels] proposés" et dise tout haut qu'il est gay. Le traducteur s'érige en censeur, en père la morale, en refuseur de penser en biais (queer en anglais ou skeiv en norvégien signifiant toutes les deux gay, ont aussi le sens de de traviole, pas normal), et gomme la dimension et la conscience politiques du personnage, que celles-ci soient sexuelles ou pas.

dimanche 12 octobre 2008

Foucault og mottakelsen av Belsvik

Jeg blar i Michel Foucaults første bind av Seksualitetens historie og finner, på ss. 137-138 av den franske utgaven, en veldig spennende paragraf som belyser sterkt mottakelsen av Tjuven:

Pédagogisation du sexe de l'enfant: double affirmation que presque tous les enfants se livrent ou sont susceptibles de se livrer à une activité sexuelle; et que cette activité sexuelle étant indue, à la fois "naturelle" et "contre-nature", elle porte en elle les dangers physiques et moraux collectifs et individuels; les enfants sont définis comme des êtres sexuels "liminaires", en deçà du sexe et déjà en lui, sur une dangereuse ligne de partage; les parents, les familles, les éducateurs, les médecins, les psychologues plus tard doivent prendre en charge, de façon continue, ce germe sexuel précieux et périlleux, dangereux et en danger; cette pédagogisation se montre surtout dans la guerre contre l'onanisme qui a duré en Occident pendant deux siècles.

Foucaults filosofi om seksualiteten går ut på at:
1) det stemmer overhodet ikke at vi ikke har snakket om seksualiteten i hele den vestlige historie, at vi har tvert imot BARE snakket om den, selv da vi ikke snakket om den, snakket vi egentlig om den (det er dette prinsippet som skal nesten tretti år senere danne grunnlaget av queer-teorien: jo mer jeg tier/gjemmer, desto mer jeg taler/viser);
2) gjennom hele denne vestlige historien er seksualiteten ikke minst blitt rammet, straffet, reprimert, tabuisert, men også anset som en sosial fare som hele samfunnet har måttet kjempe – det samfuntlige legemet har koordinert sine makter for ikke bare å kjempe imot den, men også for å helhetlig berherske den, og dette gjennom hele menneskelivet, fra fødselen opp til døden.

Det er mye i sitaten som er spennende når man bruker den til å belyse mottakelsen av Tjuven. For det første ser vi nemlig at utrolig mange folk allierte seg for å si ut det verste om boken: noen bibliotekarer, noen journalister, noen lærere, noen foreldre – og det er nettopp det som Foucault sier: hele sosiale legemet er enig med seg imellom i at "barnets seksuelle beskjeftigelser", som Foucault sier,"ivaretas av voksne" og videre bortgjemmes, dvs. her; at boken bør forbys. For det annet, det som også er belysende, er nemlig denne anstrengelsen å ikke ville se/lese disse "seksuelle beskjeftigelser" og ikke bare det: ved å framheve at den er pornografisk, gjør man den til noe "unaturlig", "mot naturen". Videre, ved å si at boken til Belsvik ikke bør inn i magasinene til biblioteker, gjør man nettopp det som Foucault skriver: man "forebygger faren". Og, til syvende og sist, onani. For det som folk ikke vil se, er nemlig onani (disse "seksuelle beskjeftigelser", siden i boken er det ingen seksualitet), reaksjonen mot boken svarer til en videreførelse av en historie som preger den felles ubevisstheten om onani som en fare for barn, noe som absolutt bør bekjempes, og det er det disse folkene reproduserer; jakten etter onani, jakten etter eventuelle seksuelle beskjeftigelser av og hos barn, og hermed hele seksualiteten som opplevelse og beskeftigelse i menneskelivet.