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lundi 4 février 2013

"For it's just as though I'm standing there before you"

Und der JB hat zur Zeit überall viele kleinen lieben Freunde, die ausgerechnet dieses Lied brauchen zu hören. Bitte schön.

Et JB a en ce moment, partout, plein de petits amis qui ont besoin de cette chanson et de nulle autre. Voilà.



Et comme la version instrumentale de Joe Nolan est tout aussi belle sinon hypnotisante, grâce aussi à l'orgue Hammond, on va l'écouter aussi.

Und seitdem die instrumentale Version von Joe Nolan genauso schön ist, wenn nicht hypnotisierend dank der Hammond-Orgel, dann hören wir die auch.


mercredi 17 août 2011

Pierrot et le cerveau

Jusqu'à présent, ça ressemblait à ça:


Les petits amis de JB se demandent: c'est quoi, ça?
Ça, c'est un neurone, "observé au microscope électronique à balayage", précise Wikipédia. Or,aujourd'hui, JB apprend que nous sommes en mesure de voir autrement les neurones, grâce à la "microscopie holographique numérique". Au demeurant, ça nous fait une belle jambe. Mais avec son titre tonitruant, "Des hologrammes révèlent l'intérieur du cerveau en 3D" (et JB a presque envie de s'écrier: "Ta-daaah"), l'article paru sur le site de l'École Polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a immédiatement séduit JB, lui qui a toujours rêvé, et plus que jamais depuis plusieurs mois, de voir ce qui se passe dans le cerveau. On va d'abord écouter Pierrot, alias Pierre Magistretti, qui bosse à l'EPFL et qui nous explique en anglais de quoi il retourne exactement.



Les images de la fin de la vidéo, JB les avait d'abord découvertes en début de soirée, rentrant d'une balade en biclou, sur le Spiegel. "Spektakulär", s'exclamait le site internénette de l'hebdomadaire allemand, et JB à sa suite. Car on voyait un neurone au travail, et les images étaient si hypnotisantes que JB en a fait des captures d'écran.
À première vue, les deux neurones "au travail" représentés ressemblent, de l'humble avis de JB, à des espèces de flans. Oui, des flans à la vanille:


Voire, des flans à la vanille en train de cuire dans le four. Et, à bien observer les taches rougeâtres sur le neurone de gauche, on se prendrait à imaginer du sucre en train de caraméliser:


À moins que ce ne soient des gâteaux de riz, continuait de conjecturer JB:


Oui, les neurones ressemblaient davantage à des gâteaux de riz nappés de caramel et posés sur un lit de… crème fraîche? Hum…


En même temps, ils faisaient penser à deux petits volcans singuliers en pleine éruption, un peu fâchés, avec les crêtes rouges faisant penser à des amas de lave…


Oui, JB trouvait que la comparaison entre les neurones à l'ouvrage et la violence des volcans était une belle analogie. Des neurones ignivomes. Les cratères du cerveau. Les synapses éruptifs. Du magma cognitif. La réflexion en fusion. La tectonique du psychisme.


Mais JB s'égare, comme d'hab.
Et Pierrot, qui lui tirait la manche de son polo Ben Sherman, lui expliquait les avantages de cette nouvelle technique:

“Grâce à sa précision à sa rapidité, il est possible de dépister d’infimes changements de propriétés des neurones sur lesquelles on teste un médicament”, souligne Pierre Magistretti. “Une opération qui prendrait normalement 12 heures en laboratoire peut être désormais réalisée en 15 à 30 minutes, ce qui diminue considérablement le temps qu’il faut à un chercheur pour savoir si un médicament est efficace ou non.”

Forcément, JB se demandait à quoi ressemblait ses petits neurones à lui, à la fois quand ils travaillent, quand ils ne travaillent pas, et quand ils sont incapables de travailler. Il aimerait prêter son cerveau à Pierrot pour que Pierrot lui explique ci et ça. JB se disait: "Je pourrais p'têt lui envoyer un mail…?" Genre:
"Cher Pierrot, j'espère que tu vas bien. Moi ça va, mais certains jours ça va moins — un peu comme tout le monde, quoi. J'ai lu le compte-rendu de tes travaux et je les trouve phénoménaux. On a un point commun, toi et moi: on s'intéresse au cerveau. Bon, OK, moi je suis un peu égoïste et je m'intéresse surtout au mien. Mais p'têt qu'on peut s'aider tous les deux (on n'est jamais trop aidé, comme dit un copain à moi) et que je pourrais te prêter mon cerveau pour que tu regardes dedans. P'têt que tu trouveras des trucs que t'as pas encore vus ailleurs. Qu'est-ce t'en penses? J'ai hâte de te lire, hein."

Toutefois, l'analogie entre le cerveau et le volcan, tous deux en fusion, tous deux en pleine excitation, tous deux devenus fous, n'était/n'est pas si fausse puisque le langage l'a fixée. À preuve l'article du TLF sur le verbe fumer, qui dit (et c'est JB qui souligne):
A.− Qqc. fume
1. Dégager de la fumée.
b) [Le suj. désigne le réceptable où a lieu la combustion, ou le conduit destiné à l'évacuation de la fumée] Cheminée, cassolette, bouche d'un canon, (cratère d'un) volcan qui fume. Nuit et jour on voyait fumer légèrement le Vésuve, et la mer réfléchir ses flammes et son ombre (Maurois, Ariel, 1923, p. 257).
B.− Au fig. Qqc./qqn fume
1. Être le siège d'une excitation (provoquée par l'ivresse la colère, etc.). Le vin qu'ils avaient bu leur chauffait le sang et faisait fumer leur cerveau (France, Contes Tournebroche, 1908, p. 5).

Mieux, l'analogie est plus ancienne qu'on ne le croirait. Le Robert historique de la langue française insiste en ce sens:
◊ Par figure, le verbe intransitif signifie aussi “s'exciter” (fin XIVe siècle) et par extension (1456-1457) “se mettre en colère”.
Le Dictionnaire du moyen français enfonce le clou en révélant que la tournure figurée s'employait même à la forme pronominale. Et qu'on trouve même un emploi absolu au participe passé, qui signifie dès lors ”furieux”:
 Part. passé en empl. adj. Fumé. "Furieux": Et! grosse teste sans cervelle! Vous scavés bien que dictes mal, Puant, infame cardinal! C'est afaire a maistre enfumé, Ha, par Dieu, j'en suis fort fumé, Le cueur m'en deult, j'en suis mary. (S. fol, c.1480-1490, 7).
Et si Antoine Oudin, dans ses Curiosités françaises (1641), relevait déjà "fumer de colère" qu'il définissait par "être fort irrité", c'est la 4e édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie qui synthétise le mieux la fumée, produit de la colère, et la tête (siège du cerveau):
On dit fig. & fam. que La tête fume à quelqu'un, pour dire qu'Il est en colère.

Mais c'est le Grand Robert qui boucle une certaine boucle sémantique en élargissant l'acception du terme ainsi (et c'est toujours JB qui souligne):
Être le siège d'un trouble (-> Les fumées de l'alcool). Cerveau qui fume (d'ivresse, d'excitation). — Fam. Ça fume: il se déploie une activité débordante ou: l'effort de réflexion, de concentration est intense (comparaison avec une machine, un moteur, etc., fonctionnant à plein régime — -> Ça carbure — ou avec une réaction chimique s'accompagnant d'un fort dégagement de chaleur — -> Potasser).
On le constate, l'analogie est donc récente, qui date de l'époque des machines, donc de l'industrialisation. Ce faisant, le glissement sémantique semble irréversible, qui mène lentement mais sûrement l'emploi figuré vers le "trouble", donc la folie. Ce qui amuse cependant JB, et il fait preuve ici d'une subjectivité linguistique pas du tout scientifique, c'est de constater que son analogie à lui, entre les volcans et les neurones, trouve dans l'exemple ci-dessus une illustration parfaite.

Autrement dit, et pour résumer:
fumer/fumée = chaleur = danger < chaleur = explosion = colère = trouble = folie < fumée = colère = tête = cerveau = psychisme = folie.
Avec l'évolution des sciences et des techniques, avec la fortune sémantique qu'a connue le mot tête et ce qui s'y rapporte vont peu à peu associer le siège de la pensée et des émotions à l'accès de colère puis à la crise de nerfs — après tout, neurone est emprunté au grec neuros qui signifie nerf, on est dans le même sémantisme. Le langage est riche en locutions qui désignent la folie d'un individu en axant l'analogie sur la tête et ses dérivés: ne plus avoir toute sa tête, être tombé sur le crâne, cervelle fêlée, monter au cerveau, se triturer les méninges, avoir une araignée dans le plafond, etc.

Et la fumée dans tout ça?
JB y vient justement.
Le français moderne et populaire fournit une analogie sémantique qui réalise parfaitement cette idée:
fumer la moquette
Plus intéressant encore, la lecture des dictionnaires et/ou des sites d'expression nous révèle son évolution en à peine vingt ans.

Pour un autre Pierrot que JB aime beaucoup, il a nommé Pierre Merle, le sens se rapporte uniquement au lexique de la drogue, ainsi qu'il l'explique dans son Nouveau dictionnaire de la langue verte, qui étudie "le français argotique et familier du XXIe siècle":
Fumer la moquette (…) se dit d'un gros consommateur de cannabis qui fumerait tout ce qu'il trouverait s'il était en manque, y compris la moquette de son appartement.
Certes. Mais comme se demandent beaucoup d'internautes: pourquoi la moquette? "Chez moi j'ai du parquet, alors je ne peux pas savoir…", s'excusait un certain Fed-up. Le toujours tordant site expressio.fr expliquait autrement les choses:
On peut aussi concevoir que cette expression a pu naître par allusion au gars dont la réserve personnelle "d'herbe" est vide, qui est en manque, et qui, faute de grives, coupe des poils de sa moquette pour en mettre dans son joint, avant de partir dans un trip inhabituel.
Cela dit, il ne faut pas non plus oublier que le haschich, c'est du chanvre indien.
Or, à quoi était beaucoup utilisé le chanvre autrefois, jusqu'au XIXe siècle? Comme cette plante est une fibre naturelle très résistante, elle servait (et sert toujours, mais moins fréquemment) à fabriquer de la ficelle, du tissu et même des tapis. Et, dans l'intimité de son chez soi, il n'y a pas une bien grande différence entre "fumer le tapis" et fumer la moquette.

Trêve de bêtises.
Car ce même site donne quant à lui une tout autre signification à la locution, qui est celle que lui attribue JB:


Un sens que donne également Le Robert qui a intégré la locution verbale dans son édition de 1993, ainsi que l'explique l'ouvrage collectif Les dictionnaires Le Robert: genèse et évolution:


Mais, contre toute attente, c'est Wikipédia qui explique le mieux l'évolution sémantique:


En fait, le sens premier est celui indiqué par Pierre Merle (et par Charles Bernet et Pierre Rézeau dans On va le dire comme ça, Dictionnaire des expressions quotidiennes (2008), alors que la plupart de leurs exemples ont la seconde signification!!!), puis, par analogie, "comme sous l'influence d'une drogue", la locution finit par signifier “être (un peu) fou”, qui elle-même nous ramène à la définition du Grand Robert sur le verbe fumer, et notamment son substantif fumée, que JB explique maintenant seulement pour qu'on comprenne bien l'évolution (et c'est toujours JB qui, dans les exemples ci-dessous, souligne):
◊ 3 (Milieu du XVIe siècle). Vapeurs qui sont supposées monter au cerveau sous l'effet de l'alcool, brouillant ainsi les idées. Être troublé par les fumées du vin. Chasser, dissiper les fumées d'un banquet, de l'ivresse. -> Excitation.

Autrement dit, l'idée et le sens sont anciens et ont été, là encore, renouvelés par l'évolution des pratiques, ici de consommation (autrefois l'alcool, aujourd'hui le haschich). La réalisation de l'image est complétée par le nouveau sens que prend le substantif fumée au XIXe siècle, tour à tour une "chose inconsistante et vaine", un "propos, idée qui manque de netteté", enfin, "ce qui peut monter à la tête, étourdir", explique toujours  le Grand Robert. JB ne saurait être exhaustif s'il n'indiquait pas que de là est né (grâce à Sainte-Beuve en 1840) l'évolution de l'adjectif fumeux qui, de "qui répand de la fumée, s'enveloppe de fumée" (vers 1560), finit par signifier "qui manque de clarté ou de netteté".

Quoi qu'il en soit, JB n'a pas fumé la moquette (ce qu'il ne fait jamais de toute manière, du moins dans le premier sens) quand il compare son cerveau à des petits volcans. Il n'y a pas de fumée sans feu, d'accord.

mardi 2 août 2011

Le tiret, le trait d'union et l'apostrophe

Et, par une matinée enfin ensoleillée, JB reçoit un pneu électronique de la Grotte lui demandant:



Alooors…
JB répondra méthodiquement aux trois questions posées. Non sans rappeler, en guise d'introduction, une exigence terminologique sur laquelle insiste le Grevisse, la Bible des grammairiens:
Le trait d'union est un signe d'unité. Il ne faut pas le confondre avec le tiret, qui est plus long et qui a d'autres fonctions.
De plus, on soulignera la nature des deux signes. Le trait d'union est un signe graphique alors que le tiret est un signe de ponctuation. Cette différence, comme nous allons le voir plus bas, explique la confusion et les erreurs orthographiques.

Si la fonction du tiret est donc, entre autres, la même que celle des parenthèses ou des crochets, à savoir isoler un élément à l'intérieur d'une phrase, le trait d'union joint différentes unités lexicales entre elles:
faire un soixante-neuf, les arrière-charmes, prendre par-derrière
Pour résumer, on prendra un exemple tiré de la page 65 de Querelle de Brest de Jean Genet (et c'est JB qui souligne):
— Allez. Tourne-toi. Ça va aller vite.
Querelle se retourna. Il n'avait pu voir la queue de Norbert. Il se courba appuyant ses poings – l'un étant fermé sur le ceinturon – sur le bord du divan. Débraillé, debout en face des fesses de Querelle, Norbert était seul.
Le premier signe est un tiret dit de dialogue, le second un trait d'union, les troisième et quatrième sont des tirets dits de ponctuation. De plus, au niveau typographique, ils sont distincts. Le premier est ce qu'on appelle un tiret-cadratin, les tirets d'incise sont des tirets d'un demi-cadratin alors que le trait d'union fait un quart de cadratin. Actuellement, l'édition a tendance à éliminer le tiret-cadratin et à n'utiliser que des demi-cadratins.

Enfin, ultime précision liminaire qui découle de cette différence entre la nature comme la fonction des signes, le trait d'union participe d'un principe qui régit la langue française (et de nombreuses langues romanes): l'euphonie. Le Larousse de la Linguistique et des Sciences du langage explique:
L'euphonie est la qualité des sons agréables à entendre; elle explique certains changements phonétiques dus à l'influence de phonèmes contigus ou proches; elle peut jouer soit comme facteur d'assimilation, pour éviter les contrastes phonétiques sentis comme discordants (c'est le cas, en particulier, pour les phénomènes d'harmonie vocalique), ou, au contraire, comme facteur de dissimilation, pour éviter certaines répétitions gênantes.

Prenons un exemple tout simple, qui concerne le cas de l'impératif pour les verbes du premier groupe (donc en -er) conjugués à la deuxième personne du singulier. On rajoutera un S euphonique au verbe conjugué — puisque, à la deuxième personne du singulier à l'impératif, les verbes du premier groupe (et seulement eux) ne prennent PAS de S, contrairement aux autres temps de conjugaison:
Des nœuds, pompes-en goulûment.
Des tribades, fréquentes-en plus souvent.
Attention, et JB se répète (ce qu'il déteste ordinairement): il ne faut pas confondre ce S euphonique avec le S qui marque la terminaison des verbes conjugués à la deuxième personne du singulier! On utilise ici ce S, sans quoi il y aurait hiatus. On ne peut pas dire:

Des nœuds, pompe en goulûment.
Des tribades, fréquente en plus souvent.

C'est ce même principe euphonique qui régit l'emploi du trait d'union dans les phrases interrogatives où la Grotte s'interroge sur l'emploi des différents signes (apostrophe ou trait d'union).

Et maintenant, mes petits amis, commençons.


1) Le fameux T de liaison qu'on utilise notamment dans les formules interrogatives et qu'on appelle en grammaire un T analogique ou T euphonique (revoilà notre euphonie), s'intercale entre deux traits d'union et sépare les verbes terminés par E, A, C du sujet. Exemples:
Bande-t-il?
Mouilla-t-elle?
Convainc-t-il quand il le baise? [ou la, selon les préférences]

2) Pour les verbes terminés par un D, il n'y a pas d'ajout du T analogique puisque le D se prononce dans sa position de lettre de liaison comme un T. On dira ainsi:
Les entend-il faire une partie de jambes en l'air?
Comprend-elle l'expression “brouter le cresson”?

Si on reprend la phrase supra "quand il le/la baise", on entend distinctement (outre le bruit produit par les râles copulatoires) que le son de liaison émis entre le D et le I est un T. Cela n'est ni anormal ni pathologique puisque le D et le T sont plus ou moins une seule et même lettre, la première étant sourde, la seconde étant sonore (ou: voisée). Ce sont des occlusives, dont Wikipédia nous donne la définition on ne peut plus claire et pas du tout compliquée:
En phonétique articulatoire, une consonne occlusive (ou brièvement une occlusive) désigne une consonne dont le mode d'articulation fait intervenir un blocage complet de l'écoulement de l'air au niveau de la bouche, du pharynx ou de la glotte, et le relâchement soudain de ce blocage.

Voire, pour être précis, il s'agit d'une occlusive alvéolaire. Puisqu'on trouve d'autres consonnes occlusives: les occlusives bilabiales (B et P) et les occlusives vélaires (K et G) pour ne citer que les plus connues, en tout cas celles qu'on trouve dans le système phonétique français.
Pour prendre de nouveau quelques exemples, on comparera les lèvres, qu'elles soient buccales ou vaginales, grandes ou petites. En allemand, elles se disent Lippen, de même qu'elles se disent lips en anglais et lepper en norvégien. Mais en danois elles se disent læber, labios en espagnol et labbra en italien.
C'est compris?

On notera, en guise de conclusion, que le fameux "blocage complet de l'écoulement de l'air au niveau de la bouche" se produit dans d'autres situations, elles aussi copulatoires, et conduit à ce que l'on peut aisément qualifier de coïtus interromptus.

Bon, on peut à présent laisser la phonétique et revenir à la grammaire.

3) La troisième et dernière question porte sur l'emploi, toujours dans le contexte de la liaison en français, du trait d'union et de l'apostrophe.
Il y a là confusion sur la nature du phénomène syntaxique. Confusion qui amène à son tour des erreurs orthographiques. Entendons-nous bien.
Le trait d'union est entre autres un signe pour marquer une liaison. L'apostrophe est un signe pour marquer une élision, c'est-à-dire la disparition d'une lettre, qu'il s'agisse d'une voyelle ou d'une consonne.
Dans le cas d'une "voyelle amuïe par une autre voyelle", ainsi que le Grevisse qualifie "le phénomène phonétique de l'élision et sa traduction graphique", cela donne:
Telle Marguerite Duras, on dira L'Amant, et non Le Amant. De même, on parlera de l'écrevisse pour désigner le sexe de la femme et de l'irrigateur pour qualifier le sexe de l'homme.
Le phénomène touche également les consonnes:
J'm'en vais t'donner un coup d'reins, t'vas voir!

Alors, certes, la liaison et l'élision participent d'un même phénomène phonétique: ce principe d'euphonie qui caractérise la langue française et induit des changements graphiques pour éviter comme on l'a vu plus haut le hiatus et/ou la dissonance, bref: la cacophonie. Cependant, dans le cas qui nous occupe, c'est-à-dire la confusion dans l'emploi de l'apostrophe ou du trait d'union, l'erreur vient non pas de la nature du signe, mais de l'analyse de la nature de la phrase — comme c'était le cas plus haut dans l'erreur dans la compréhension de la nature et/ou de la fonction du terme et/ou du signe.

C'est en effet parce qu'il y a inversion du sujet et du verbe que règne l'anarchie la plus totale dans l'écriture orthographiquement juste des signes en présence. Il faut pour bien comprendre reprendre nos exemples du début. On se souvient qu'on dit donc:
Des nœuds, pompes-en goulûment.
Des tribades, fréquentes-en plus souvent.
Mais on dira en revanche:
Des nœuds à pomper, trouve-t'en tout seul!
Des tribades, donne-m'en plus souvent.
Ou encore:
Un godemiché, achète-t'en un avec tes petits sous à toi!

Toutefois, les deux signes n'ont ni la même la nature, ni la même fonction. Le premier est un trait d'union dont la fonction, ça aussi on l'a vu, est de regrouper deux unités lexicales: le verbe et le T' qui suit (on y revient tout de suite). L'apostrophe, comme on l'a également vu, sert à éviter le hiatus entre les deux E. On ne dira pas:
Un godemiché, achète-te en un avec tes petits sous à toi!
Le premier E est élidé, selon le principe d'euphonie.

Alors d'où vient l'erreur?
Dans la mauvais compréhension de la nature du T. Reprenons deux exemples déjà vus et lus et entendus:
Mouilla-t-elle?
Des nœuds à pomper, trouve-t'en tout seul!
Dans la première phrase, il s'agit d'un T euphonique, d'un T de liaison. Dans le second cas, ce T n'est pas un T euphonique mais un pronom personnel. Le pronom personnel TE employé dans le verbe pronominal se trouver, conjugué à la deuxième personne du singulier. Mais qui, parce qu'il est élidé selon le principe d'euphonie, prête à confusion. De plus, on peut remarquer, comme on l'a vu plus haut, qu'il n'y a pas de S au verbe trouve puisqu'il s'agit d'un impératif.

Un moyen mnémotechnique pour faire la différence.
a) remplacer T par nous et entendre l'effet que cela produit:
Mouilla nous elle?
Des nœuds à pomper, trouve nous-en!
On voit, lit et entend bien qu'il ne s'agit pas du verbe pronominal se mouiller (sans quoi on dirait se mouilla-t-elle? — et on retrouverait dès lors le T euphonique), mais qu'il s'agit dans la seconde phrase du verbe trouver qui ici n'est plus dans sa forme pronominale. Et il n'y a pas de trait d'union entre trouve et nous puisqu'il ne s'agit pas du verbe pronominal se trouver, de même qu'il n'y a toujours pas de S puisqu'il s'agit toujours d'un impératif.

Un second moyen mnémotechnique:
b) retourner la phrase (si JB peut dire):
Elle mouilla.
Trouve-toi tout seul des nœuds à pomper!
En inversant la première phrase, c'est-à-dire en la faisant passer de la forme interrogative à la forme affirmative, on voir que le T disparaît: c'est donc un T euphonique. En inversant le complément d'objet direct "des nœuds à pomper" on voit que le T reste, ici sous la forme toi: c'est donc un pronom personnel, ici indirect.

Est-ce que c'est bien compris?
Des questions?

vendredi 13 mai 2011

Reggae grotesque (8) (ou: big bug de Blogger)

Et, pour fêter le retour de l'accessibilité à blogger — puisque, depuis hier, c'est bigbug et hyprapanne:


(et, sur la page d'aide, une bloggeuse avait laissé ce message désemparé qui avait fait ricaner JB pour son interjection syntagmatique relâchée:)


Or donc, pour fêter ça, JB propose un petit morceau de derrière les fagots, qu'il a décidé de ranger méchamment dans la catégorie reggae grotesque, mais que les puristes autrement plus sérieux dénomment moog reggae. JB reviendra un autre jour sur ce qu'est le moog reggae mais, en deux, disons simplement que le reggae a connu anno circa 1972/1973 une atteinte de moogose aiguë qui a donné souvent le pire de ce qu'on est en droit d'attendre de cette musique.
Toujours est-il que, ce soir, pour ses petits amis qui plusieurs jours durant se sont languis du blog tatoué et fumeur en s'exclamant: "Mais pourquoi il écrit pas? Mince, à la fin!" — pour eux, donc, JB dégote Why Don't You Write Me d'Adina Edwards, sorti en 1973, et qui, de l'avis de JB, devrait pas mal plaire à certains ours en peluche de la grotte.

mardi 3 mai 2011

à face de hyène

Et JB, traduisant le syntagme "un rire nerveux" cherche un synonyme qui lui plairait davantage. Il va donc consulter dans le TLF le substantif rire, quand son œil est attiré par les constructions analogiques suivantes (et c'est lui qui souligne):

a) [À propos d'un animal] Cri aigu et saccadé qui rappelle le rire de l'homme. Le rire de la chouette, de la fouine, de la hyène, de la mouette, du singe.

Là, le sang de (l'abbé) JB ne fait qu'un tour. Et il… ricane tout seul dans son palais socialiste. Avant d'expliquer la raison de cette hilarité, JB souhaite faire entendre à ses petits amis le son du rire de la hyène dont il se doute qu'ils ne l'ont pas en tête. Attention, il y a un trucage — pas au début, mais au milieu.



Hö hö hö! Voilà qui devrait plaire aux ours en peluche de la grotte, songe JB rêveur…

Alors pourquoi JB glousse-t-il en lisant puis entendant "le rire de la hyène"?
C'est qu'il se souvient de ce week-end pascal qu'il a passé récemment avec son cher ami É. Que faisaient-ils? Dans le souvenir évanescent de JB, ils étaient sur la terrasse de l'hôtel où, forcément, JB buvait une bière et fumait une des cigarettes tout en ne quittant pas du regard un monsieur dans la pistoche extérieure, occupé à faire des longueurs. (Après, JB avait voulu faire le fanfaron en imitant le nageur, ce qui avait occasionné chez un Saxon en face de lui et bien au chaud, un rire non pas nerveaux mais narquois. Peuh! De fait, l'eau était froide.)
Bref.
Toujours est-il que É et JB sont sur le balcon (personne ne tombe à l'eau, donc on ne demande pas qui il reste), quand É demande à JB s'il se souvient de l'expression hilarante qu'avait leur ami commun de l'époque?
Cette expression, qui les fait encore une fois hurler de… rire et de jubilation, c'est:

le capitalisme à face de hyène

Et donc, en voyant le syntagme le rire de la hyène et en repensant à la métaphore sus-citée, JB se demande d'où vient cette dernière et se met illico en quête de ses occurrences dans gougueule. Il est intimement persuadé qu'il s'agit d'une invention. Or le moteur de recherches lui recrache deux résultats:


Ça alors! s'exclame JB in petto devant son ordimini.
En limitant sa recherche sur la comparaison "à face de hyène", JB obtient cette fois 30 résultats, qui souvent se recoupent. Il n'en faut pas plus à JB pour jubiler.
Car quels exemples trouve-t-il? L'un, datant de 1927, tiré du magazine La révolution surréaliste, dans un article signé Paul Éluard et Benjamin Péret. Et de qui parlent-ils? Bingooo: Sacco et Vanzetti. Mais qui est la hyène, en l'espèce? Re-bingooo! La Rance! Mais siii!!!


Mais il y a encore encore mieux et encore plus ancien: 1870. Et JB ne jubile plus, il est carrément hystéro. Car d'où est tirée la métaphore cette fois? JB le donne en mille à ses petits amis. D'un opuscule signé d'un certain Rosez (mais on suppose qu'il s'agit de Camille Lemonnier) et dont le titre est… est… est… Bingooo! Paris-Berlin! Et qui la hyène désigne-t-elle? Re-bingooo! Paris. On lit incontinent la page 19:


"(…) les luxures à face de pourceau"
Hö hö hö!
Celle-là, JB la ressortira. Et même plutôt deux fois qu'une. Ça pourrait d'ailleurs être un jeu, tiens… Essayer, dans les dîners, entre la poire et le fromage, de placer la locution "les luxures à face de pourceau"!

Trêve de bêtises.
Car JB se demande: pourquoi la hyène? Dans le souvenir (évanescent, toujours) de JB, la hyène n'est pas laide. Regardons-là de plus près:


Oui, pourquoi tant de hyaine, øøø… Pourquoi tant de haine contre la hyène? Elle est mignonne, vue comme ça. En plus elle est utile car elle débarrasse les carcasses d'animaux morts.
Pour trouver la réponse, JB se plonge dans ses dictionnaires.

Le Robert des expressions et locutions ne recense pas de métaphore en lien avec la hyène. Son cousin, portant le même patronyme mais étant historique de la langue française, copie allègrement ce que le TLF avait dit avant lui (toute la première partie est carrément carottée — ho!):
◊ Le mot s'emploie au figuré (Balzac, 1835) au sens de “personne d'un naturel bas et féroce”, la hyène ayant la réputation d'être à la fois féroce et craintive, ne s'attaquant qu'aux animaux blessés ou malades.

Ce serait donc ce cher Balzac (décidément… après “la peau de chagrin”, la hyène!) qui aurait le premier comparé l'humain à une hyène. Et il l'a fait dans La Fille aux yeux d'or, à la page 353, précise le TLF. JB a retrouvé le passage en question:


Bon. Ce mystère étymologique et sémantique expliqué, JB peut revenir à son "capitalisme à face de hyène" qui lui plaît décidément.
Car, ici, la face de hyène désigne une réalité politique et idéologique.
JB décide donc d'élargir sa recherche dans gougueule et de taper: capitalisme + hyène. Et là, il en trouve des réponses. Et des truculentes!!!
Notamment ce commentaire d'un certain lancetre sur le forum de rue89 qui fait pisser de rire (de hyène) JB:


L'expression semble être coutumière dudit lancetre puisqu'il la réutilise à une autre occasion.
Seconde occurrence que JB affectionne tout particulièrement, celle-ci, trouvée sur un blog baptisé soviet suprême:


Pour JB, c'est une double, triple, quadruple réjouissance:
• il est comblé, lui qui refuse bec et ongles de retourner aux États-Unis, en anti-américaniste (très très très) primaire
• il cherche l'explication de “capitalisme à face de hyène” et tombe sur un exemple concernant l'architecture réaliste-socialiste, lui qui l'adore et qui vit dans un palais socialiste de RDA (confer supra)
• il effectue cette recherche à la suite d'un bon moment de rigolade (de hyène) avec son cher ami É qui, en venant pour l'occasion le voir dans son palais socialiste, lui a offert l'ouvrage de Frédéric Chaubin, récemment publié aux éditions Taschen, CCCP: Cosmic Communist Constructions Photographed, somme documentaire dont JB se repaît quasi tous les jours
• il est quadruplement aux anges car, pas plus tard que ce matin, son journal chouchou, la TAZ, faisait une critique (très élogieuse) de l'ouvrage en question

Autant de raisons, et surtout de magnifiques coïncidences comme JB les révère, qui nous obligent à regarder la vidéo expliquant et montrant l'ouvrage:




Après cet interlude, JB revient à sa la "face de hyène".
Et, là, re-re-re-re-re-bingo, une occurrence dégotée sur le site du… PCF d'Aubervilliers. Du PCF! Dans le 9-3! Yo, camarade!


Ça y est. Le souvenir de JB n'est plus évanescent du tout. Il se rappelle à présent que l'ami commun qu'avaient É et lui avait expliqué à JB qu'on employait l'expression “à face de hyène” avec le terme impérialisme. JB n'en mettrait pas à sa main à couper, mais il est à peu près certain de ce qu'il avance.

Mais JB trouve encore mille fois mieux que tous les trésors qu'il a dénichés jusque-là.
Car qui a parlé des "hyènes capitalistes"?
Qui?
Rosa Luxemburg.
Et JB se fout de savoir si elle était la première ou pas; pour lui, elle l'est définitivement. JB, jamais à court d'une exagération, est prêt à verser dans le mensonge étymologique et affirmer haut et fort que Rosa Luxembourg a, la première, associé les capitalistes et les hyènes et leurs sales faces.
Ce passage se trouve dans la fameuse Brochure de Junius, rédigée en prison. On lit (et c'est JB qui souligne et colorie en (forcément) rouge):

Cette folie cessera le jour où les ouvriers d'Allemagne et de France, d'Angleterre et de Russie se réveilleront enfin de leur ivresse et se tendront une main fraternelle couvrant à la fois le choeur bestial des fauteurs de guerre impérialistes et le rauque hurlement des hyènes capitalistes, en poussant le vieux et puissant cri de guerre du Travail:

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!

Ah ouais… Ça aussi c'est pas mal:
le rauque hurlement des hyènes capitalistes
Celle-là aussi, JB la replacera.

Néanmoins, comme JB ne croit que ce qu'il voit (lui qui est le Saint-Thomas de la linguistique), il va vérifier dans l'édition originale allemande, et trouve exactement la même chose:

Der Wahnwitz wird erst aufhören und der blutige Spuk der Hölle wird verschwinden, wenn die Arbeiter in Deutschland und Frankreich, in England und Rußland endlich aus ihrem Rausch erwachen, einander brüderlich die Hand reichen und den bestialischen Chorus der imperialistischen Kriegshetzer wie den heiseren Schrei der kapitalistischen Hyänen durch den alten mächtigen Schlachtruf der Arbeit überdonnern: Proletarier aller Länder, vereinigt euch!


Quelle énième coïncidence en cette journée et quel bonheur que cette journée!
JB finit son explication sémantique par Rosa. Rosa qui orne son mur! Rosa qui étudiait les fleurs dans cette prison où elle a écrit la Brochure de Junius et pestait contre ses amies en leur écrivant vertement qu'elle avait plus de plaisir à soigner ses fleurs qu'à lire leurs lettres. Rosa que tout le monde a essayé de faire taire mais qui ne s'est jamais tue. Rosa qui boitait. Rosa qui n'a aimé qu'un seul homme qui ne l'a pas aimée. Rosa qui parlait des "hyènes capitalistes".

mardi 15 février 2011

Sara et Louise

Et JB traduit cette phrase dont il ne sait par quel il doit la ponctuer — aussi met-il des XXX:
(…) il m’arrivait régulièrement dans ces moments-là de m’abandonner au sommeil, de tout quitter pour sombrer dans l’obscurité, de voir disparaître les sillons de lumière comme si quelqu’un se tenait à côté de moi muni d’un fil et d’une aiguille pour les XXX

Le verbe est en suédois sy igen, donc recoudre, raccommoder d'une certaine manière.
Et comme il hésite, JB pense forcément à Louise Bourgeois, Louise Bourgeois qui est tout le temps présente dans l'œuvre de Sara. Il trouve le passage qu'il cherchait:


Et ce passage, JB le croirait tout droit sorti d'un roman de Sara, écrit ou dit par un personnage inventé par Sara. Le mot que JB cherchait est là, bien présent: raccommoder, utilisé une première fois sous sa forme verbale, une seconde fois sous sa forme substantivée.
Et, lisant cela, JB ne va pas modifier le passage qui intervient à la page suivante, la page suivant l'extrait cité supra:
Mon père est toujours aussi époustouflé chaque fois que le phénomène se produit: être percutés par cette explosion de lumière avant que la nuit ne nous tombe dessus comme une lourde draperie.
Il va donc utiliser le mot que Louise Bourgeois associait au raccommodage:
Mon père est toujours aussi époustouflé chaque fois que le phénomène se produit: être percutés par cette explosion de lumière avant que la nuit ne nous tombe dessus comme une lourde tapisserie.

JB a déjà utilisé consciemment dans sa traduction de Darling River un terme qu'il a chipé dans le vocabulaire de Louise Bourgeois:
Nous nous mettons seules en chemin et n’avons par la suite aucune possibilité de retour ni de rapapillotage.
Ce mot, il l'avait découvert grâce à M. et avait longuement glosé à son sujet en août dernier. M. signalait en effet à JB:


JB s'autorise ces libertés avec d'autant plus de décomplexion que Sara avait déjà utilisé une phrase de Louise Bourgeois dans La faculté des rêves, ainsi que JB l'avait montré en juillet dernier (et là encore, c'était grâce à l'entremise de M.). Il s'agissait en l'espèce d'un tissu (donc la couture, donc le raccommodage, donc le rapapillotage) que JB tendait vers le ciel avec fierté:

 © icke

Dans le roman, le phrase revenait à deux reprises:


Pas plus tard que hier, JB traduisait dans Darling River, le passage suivant:
L’appartement prenait chaque jour davantage des allures de chapelle funéraire abandonnée et les cintres étaient transmués en ces épaules cireuses et osseuses que j’avais un jour enduites de pommade à la cortisone pour que cessent les démangeaisons.
Et en quoi sont faits les cintres auxquels sont suspendus les vêtements dans cette œuvre de 1996? Bingo: des os.


Et ils portent quoi, ces cintres, chez Sara?
Re-bingo:
(…) des combinaisons et des jupons (…)

D'autres exemples?
Celui-ci:
J’adore lorsque les inconnus explorent les coutures et les ouvertures de mon corps, lorsqu’ils crient mon nom par-delà le fleuve silencieux qui réexpédie son écho plein de toutes les roses et toutes les larmes qui n’ont jamais cessé d’y virevolter.

À mettre en parallèle avec, par exemple, ces poupées suspendues de Louise Bourgeois:


Allez, on finit sur une dernière citation de Sara Stridsberg qu'on met en miroir avec une œuvre de Louise Bourgeois et qui n'ont a priori rien à voir. A priori.
J’étais dans l’attente permanente d’un signe. Une fissure lumineuse dans le ciel muet au-dessus. Une couture qui viendrait soudain par sa grâce lacérer cette voûte bleutée aux ondulations cadavériques.

dimanche 30 janvier 2011

Le cuir et le bougre

Et JB, en ce dimanche où il neige sur Berlin, traduit la phrase suivante:
Il parle de la peau d’ours qui l’attend dans la nouvelle maison et qu’il a passé toute la nuit à écharner dans la neige rien que pour elle et ses beaux yeux.

Pensant aux ours en peluche qui, s'ils n'étaient en pleine hibernation dans leur grotte française, feraient aussitôt la révolution après avoir lu cette phrase qui leur aurait préalablement arraché des larmes amères — ils se seraient donc rebellés, par exemple en procédant à une fessée en bonne et due forme telle celle-ci, que JB a dénichée sur un site accumulant les photos pour garçons sensibles que lui avait envoyé M. en décembre dernier:


Et, à l'époque, voyant cela, JB n'avait pas manqué (outre de penser qu'elle serait "agréable aux yeux" de M., pour paraphraser une expression que M. adore employer et que JB adore lire) de réagir et de sourire puisque l'auteur de cette gravure n'est autre que Theodor Kittelsen, que JB connaît sur le bout des doigts puisqu'il est LE grand illustrateur norvégien des contes d'Asbjørnsen et Moe. JB avait trouvé sensationnel ce détournement homophile d'une illustration a priori innocente et avait vu là le grand talent de ses comparses: débusquer l'inconscient homoérotique des images (mais aussi des paroles), ce sur un mode toujours joyeux, bref: toujours gai — que l'adjectif s'écrive avec un I ou un Y.

Et si ce n'est pas de cela que JB voulait parler dans ce post, mais bien du processus de traduction, il se rend compte au fil de ses recherches d'abord lexicographiques puis linguistiques, à quel point ces dernières reviennent irrémissiblement à l'image reproduite supra et à l'allusion qu'elle induit.


Car le mot qui a valu l'écriture de ce post est évidemment le verbe écharner qui, nous explique le TLF, signifie:
TECHNOL. Enlever les chairs, les graisses de la surface interne d'une peau, fraîche ou tannée, ainsi que toutes les parties accessoires en vue du corroyage. Écharner un cuir, une peau :

JB a longuement hésité avant de l'employer. Comme ses petits amis le savent, employer des termes trop techniques dans ses traductions littéraires le rebute: le technique tue la littérature, à moins que le terme choisi ne soit employé dans le texte original pour justement créer un effet poétique.
Puis JB s'est dit que les lecteurs connaissent décharner, que les lecteurs ne sont pas idiots, qu'ils reconnaissent la chair qui sert de racine (de… chair!) au verbe écharner.
De plus, dans ce roman de Sara Stridsberg, l'écriture procède d'une accumulation d'allitérations et d'assonances ainsi que d'un décalage, que celui-ci soit syntaxique, lexicographique ou narratif.
Ouh là là, ça c'est un peu compliqué. JB explique.

Le décalage lexicographique consiste pour l'auteure suédoise à former des syntagmes qui sont des oxymorons, c'est-à-dire à associer des termes qui, dans leur signification, ne vont pas ensemble. Cela revient pour elle à écrire: "la lumière dégouline" (et on voit et lit les assonances et allitérations). L'image inconsciente qu'a un locuteur du mot lumière est positive: la lumière, c'est le soleil, l'inverse des ténèbres, le beau temps, ce vers quoi on lève les yeux avant de les fermer de satisfaction. Dégouliner, en revanche, c'est flasque et gluant, c'est massif et anarchique, c'est du surplus qui pollue, c'est négatif.
De la même manière, le décalage syntaxique consiste à associer des phrases sur le même principe. Par exemple:


Ici, donc, même chose que pour le lexique.
La phrase est composée de deux principales indépendantes, reliées par la conjonction de coordination dont le rôle consiste quant à elle à appuyer l'oxymoron, à introduire un rapport logique là où il n'y a assurément pas de cohérence. De fait, la première principale décrit une réalité dégoûtante (confer les adjectifs, confer l'emploi du substantif masse) rehaussée ici encore par l'emploi des allitérations et des assonances. La deuxième principale tend pour sa part vers le positif: elle est ponctuée par le mot désir, l'idée étant ici d'aller vers son rêve, de retrouver ce en quoi on a foi et qui nous rend(rait) heureux — et ce bien qu'il y ait un doute sur les moyens pour y parvenir.
Le décalage narratif enfin puisqu'on passe inlassablement soit d'une période à une autre, d'un personnage à un autre, sans qu'ils aient là encore a priori de cohérence entre eux.

Fort de ce principe d'écriture, JB a décidé d'employer malgré tout le verbe écharner. Pourquoi?
La situation est la suivante: le personnage, une jeune fille mineure, vient d'accoucher. Cela s'est mal passé, elle ne cesse de saigner, la sage-femme a dû lui "frotter et gratter et triturer" l'utérus pour en ôter les restes de placenta. Elle va mourir, même si on le sait pas encore. Écharner, enlever les chairs, c'est donc aussi ce qu'elle a dû endurer. Écharner, c'est que fait le père de l'enfant et le compagnon du personnage, et il le fait, dit-il, "pour ses beaux yeux" à elle. Pardon? Écharner pour les beaux yeux de quelqu'un? Le voilà l'oxymore. La voilà l'absence de logique qui vient rehausser l'horreur de la situation, elle-même rehaussée par l'allitération en N et l'assonance en Ê — d'autant que, dans ce roman, la neige est un symbole positif: c'est la pureté, l'immaculé, l'innocence, cette innocence que la jeune fille (12 ans!) a perdue parce que exploitée (dans tous les sens du verbe) pour sa beauté de fillette.

Voilà donc pour le résultat du processus de traduction.
La seconde explication consiste alors pour JB à détailler comment il en est arrivé là.
Le verbe qu'emploie l'auteur est skura ren, littéralement: récurer (= skura) pour arriver au propre, au pur (= ren). Récurer aurait donc dans un premier temps fait l'affaire. Mais non. En quoi?
Pour cela, JB va utiliser les moyens que lui donnent la linguistique et étudier les collocations, les cooccurrences et la proxémie du verbe qui, dans le cas de l'écriture de Sara Stridsberg, se révèlent un outil hyperprécieux. C'est un peu compliqué et JB explique là encore.

Les collocations désignent, pour un mot (qu'il soit substantif, verbe ou adjectif), les autres mots avec lesquels il est systématiquement associé que ce sot d'un point de vue syntaxique ou sémantique. Voyons ce qu'il en est pour le mot désir dont on parlait plus haut:


Les cooccurrences, elles, se rapportent aux mots (toujours: quels qu'ils soient) qui sont susceptibles d'être associés dans un même contexte, que l'on peut retrouver dans une même phrase, qu'ils soient synonymes ou antonymes. Voyons ce qu'il est pour désir:


Enfin, la proxémie étudie quant à elle la proximité de sens des synonymes entre eux. C'est la hiérarchisation sémantique des synonymes. On reprend l'exemple du désir:


Ces outils, autrement dit, le traducteur peut s'en emparer en ce qu'ils vont l'aider à cerner un champ lexical (c'est leur fonction: étudier les champs lexicaux) et, peu à peu, trouver le mot juste adapté aux conditions inhérentes à l'écriture de l'écrivain(e): que celles-ci privilégient le lexique, la syntaxe, la narration, voire, pour le cas de Sara Stridsberg, les trois à la fois.
De fait, pour JB, il s'agit de montrer en quoi récurer ne convient pas dans la phrase traduite supra, de montrer en quoi l'association que le lecteur a du verbe récurer ne va pas dans le sens (la direction) ni le sens (la signification) de la phrase. Le présupposé de départ étant que récurer est un verbe du champ lexical domestique et ménager, qui concerne le foyer et la cuisine. Le présupposé de départ étant que le sémantisme de récurer, qui va vers l'action de nettoyer à fond, purifier (comme l'indique le verbe composé suédois employé par Sara Stridsberg), est débarrassé de son sens possible par l'emploi, par l'usage, donc indirectement par les cooccurrences.

Que nous dit la proxémie? Puisque, quand un traducteur va chercher le mot idéalement exact, il vérifie dans son sens, puis il cherche le synonyme le plus adapté. La proxémie de récurer est la suivante:


On le voit, on est bel et bien dans le domaine ménager: astiquer, frotter, brosser, décaper. Les synonymes les plus proches étant nettoyer et décrasser. Et on voit bien que purifier est encore plus loin. Dans tous les cas, le verbe n'est adapté ni au nettoyage d'une peau d'animal, ni au frottis consécutif à un accouchement — JB parle ici à partir d'un pur point de vue lexical.
Si les verbes récurer et nettoyer ne sont pas enregistrés dans le dictionnaire des collocations, ils le sont en revanche indirectement dans celui des cooccurrences:


Et donc, si on en doutait, on voit bien que récurer concerne le domaine de la cuisine et nettoyer celui du ménage. Dans le deux cas, comme c'était l'intuition et le présupposé de JB, le domaine domestique, du foyer.
Que fait alors JB?
Il va chercher un lexique de la peausserie, laquelle concerne le travail des cuirs et des peaux. Le but étant pour lui, qui ne sait pas encore qu'il va employer le verbe écharner, de trouver le mot qui correspond le plus à ce que fait le personnage (en tant que traducteur, JB est astreint au devoir de fidélité); le mot qui, du point de vue de la proxémie, sera le plus proche de récurer/purifier; qui, du point de vue des cooccurrences tant syntaxiques que narratives, s'adaptera à l'énoncé de la phrase et à son contexte (ce qu'elle dit et ce qu'elle sous-entend); et enfin qui, d'un point de vue poétique et rythmique (confer les assonances et allitérations) tout autant que sémantique (confer les collocations) conviendra au final.
Sur ce site, JB va trouve quelles étaient autrefois les opérations successives de l'élaboration du cuir:


Et c'est là qu'il voit écharnage. C'est exactement ce que fait le compagnon du personnage dans le roman. Dans écharnage, comme JB insistait plus haut, il y a le mot chair — JB ne va pas se répéter, il a déjà expliqué.
JB va ensuite vérifier dans un autre lexique/glossaire si le verbe écharner n'existe pas. Bingo — voici les collocations verbales de cuir, donc les différents travaux qui procèdent à l'élaboration du cuir, de la peau d'animal:


Et voilà, c'est fini: JB sait qu'il va employer le verbe écharner.

Or, dans cette liste, JB aperçoit une multitude de mots qu'il a inconsciemment fréquentés dans sa jeunesse et son enfance, lui qui allait au lycée dans une ville dont l'activité économique était la chamoiserie: l'équipe de foot en garde la trace puisqu'elle s'appelle les Chamois niortais, de “chamoiser le cuir”; la toponymie en garde elle aussi la trace puisqu'il existe là-bas un Quai de la Mégisserie, de “mégisser le cuir”.
Avant de reprendre son travail, JB s'offre une petite distraction, se souvenant qu'à la même époque que l'ours fessant l'humain, il avait appris, question cuir, qu'on parlait dans l'industrie de la chaussure de “cousu norvégien” — et il avait été ravi de constater que son "pays de travail" s'illustrait une fois encore. Il avait même fait une capture d'écran du “montage” (c'est le terme technique en usage) en question:


Et ce n'est pas tout, toujours rapport à la faculté qu'ont les garçons sensibles de débusquer l'inconscient homoérotique des images mais aussi des paroles, puisque JB se rend compte que Paraboot® (la "grosse pompe" (comme on disait alors!) à la mode chez ces derniers dans les années 90) fait maintenant des collections très, mais alors très ciblées:



Bref. JB va donc se perdre dans l'origine de ces mots du travail du cuir. Et surtout de ce verbe qui ne cesse de l'étonner: mégisser, dont le TLF lui indique qu'il est synonyme de mégir:

Tanner (une peau) au moyen d'un bain spécial, afin d'obtenir un cuir très souple.
− Le plus souvent au part. passé. Ces beaux tons qui ont du gris fauve de peaux de daim mégissées(Goncourt, Journal, 1889, p. 1057). Les peaux, préalablement mégies et encore humides, sont suspendues dans une chambre close (Bérard, Gobilliard, Cuirs et peaux, 1947, p. 95).

Là-dessus, JB s'interroge évidemment sur l'étymologie. Le même TLF précise que le mot remonte à 1430, du moyen français mesguichier. JB va chercher dans le Dictionnaire du moyen français, ne trouve rien, fait une recherche alphabétique et tombe cette fois sur:
MEGIS, subst. masc.FEW VI-1 medicari
[T-L : megëiz ; GD : megeis ; FEW VI-1, 597a : medicari ; TLF XI, 587a : mégis]
A. - "Composition d'alun, de cendre et d'eau"
Rem. Doc. 1394 (le suppliant print six ou huit eschiefs de fil blanc, un pou de Mesgis) ds DU CANGE V, 360c,s.v. mesgicerius
B. - "Peau mégissée"

Voici donc avec quel mélange on mégissait les peaux.
Or, en haut à droite, JB aperçoit une étymologie qui rapporterait le nom au latin medicari. Il ne faut pas être grand clerc (même en 2011 et non plus en 1430), pour voir qu'on est face à un terme de médecine.
JB est définitivement intrigué, sa curiosité est définitivement piquée (un peu comme lui, quoi). Un peu avant mégis, il trouver le verbe meger. Et là, bingo:
 MEGER, verbe
[TL, GD : megier ; FEW VI-1, 596a : medicari]
Empl. trans. "Donner des soins médicaux à"
REM. Doc. 1484-1485 (pour le meger et pancer de certains exces [l. excés] et bleceures) ds GD V, 215c-216a.

Ainsi donc, parce que la fonction du médecin était de méger, donc de traiter, ce traitement a fini par désigner également celui des peaux, d'où le mégissage, ce traitement en particulier du cuir, d'où le Quai de la Mégisserie, ce dernier substantif étant à la fois, nous dit le TLF, l'"industrie et [le] commerce des peaux mégissées et, par métonymie., [le] lieu d'exercice de cette activité".

De fait, en ancien français, celui que nous qualifions aujourd'hui de médecin s'appelle alors mege, comme l'indique Wikipédia:


Un substantif que le TLF connaît encore:
Mège, subst. masc., vx. Synon. de médecin. Région. Synon. de charlatan, médicastre. En soignant ses douleurs avec des herbes, des pommades de son invention, il avait acquis par toute la Camargue, de Trinquetaille à Faraman, une grande célébrité de mège guérisseur, surtout pour les fièvres et les rhumatismes (Daudet ds Lar. Lang. fr.). Des moralistes s'inquiètent de voir tant de sots et d'ignorants se mêler de soigner, tant de «mèges» (médecins) incapables qui, ne sachant même pas panser une blessure, s'aventurent à opérer (Faral, Vie temps st Louis, 1942, p.87).

Toutefois, le mege, comme il est précisé, est devenu très vite, en moyen français, un charlatan — et c'est JB qui souligne:

MEGE, subst. masc.FEW VI-1 medicus
[T-L : mire2 ; GD : mege1 ; FEW VI-1, 604a : medicus]
"Médecin" : Il occient petit enffans Et font assés de mal es granz ; Li ruraulx les appellent mieges. (DUPIN, Mélanc. L., c.1324-1340, 73). ...Tu es lumiere clere pour cuers enluminer, Tu es ly sages meges pour le mediciner (Pleur ste âme B., c.1375-1425, 81).

Mais il y a mieux. Une megeresse, qui n'a rien à voir avec la mégère (ainsi nommée d'après l'une des trois Furies, les déesses de la vengeance), c'est en moyen français:

MEGERESSE, subst. fém.*FEW VI-1 medicari
[TL, GD : megeresse ; *FEW VI-1, 596b : medicari]
"Femme qui exerce la médecine"
REM. Trad. de Bruno de Longoburgo (ms. 1400-1500, li mires ou la megeresse), (une femme megeresse, ou aucune femme qui reçoit les enfanz) ds GD V, 215c.

Et JB se souvient que, à l'époque du moyen français, on féminise les professions sans que cela pose un problème quelconque. On parle par exemple, dans le même domaine, de le rebouteresse, le féminin du rebouteur/rebouteux.
De même, on sait que les femmes n'étaient à l'époque pas (encore!) exclues de l'exercice de la médecine. C'est notamment Jean Louis Brau, dans son ouvrage La sorcellerie (1986), qui nous renseigne:


C'est uniquement lorsqu'on a commencé à fixer l'orthographe du français, qu'on a décidé de supprimer la féminisation des professions — période qui correspond à l'exclusion des femmes du monde professionnel.
Toujours est-il que, et on le voit plus haut, les femmes soignaient les enfants. Mais ce qu'on lit également, c'est le mot mire. Puisque c'est ainsi qu'on appelait à l'époque les médecins:

MIRE1, subst. masc.FEW VI-1 medicus
[T-L : mire1 ; GD : mire1 ; FEW VI-1, 604b : medicus ; TLF XI, 873a : mire2]
A. - "Médecin"

Et une femme médecin (on voit bien que le français de 2011 empêche le mot médecine, certes à cause du mot médecine et de l'ambiguïté que la coexistence susciterait, mais pas seulement — ce qui n'était pas le cas au Moyen Âge puisque la médecine désignait aussi la “femme du médecin”, comme quoi la règle qui a prévlu plus tard et derrière laquelle se retranchent aujourd'hui les Académiciens ne tient pas) — cette femme médecin s'appelait… gagné, miresse:

MIRESSE, subst. fém.FEW VI-1 medicus
[TL, GD : miresse ; FEW VI-1, 604b : medicus]
"Femme qui fait office de médecin" : A demisielle Marie, le mineresse [l. mireresse], pour son salaire de warir et curer le dit Thumas qui griement fu navrés et en peril de mort, VI frans dou roy (Arch. Nord, 1378, B 10638, f° 28, IGLF). ...miresse, cireurgienne (...) : medicatrix (LAGADEUC, Catholicon G., 1499, 137).

Et le Musée de la Médecine de Paris de nous le confirmer:


Quant à JB, il est ravi. Lui qui, il y a pile une semaine, expliquait à ses petits amis l'origine du pistolet et de l'urinal et racontait tout de la science de l'uroscopie retombe le dimanche suivant sur ses pieds. Quel bonheur!


Mais laissons les mires et les miresses et revenons aux meges et aux megeresses et au mégissage (on pourrait cependant, dans un avenir proche, revenir sur les très nombreux dénominations qui désignent les médecins en ce Moyen Âge).
Revenons au cuir qui faisait l'ouverture de ce post. Puisque JB parlait des garçons sensibles, qu'ils aiment les ours (en peluche ou pas), le cuir (la peau naturelle ou la seconde peau) et les pompiers (de métier ou de hobby), les bottes et les chaussures (en montage norvégien ou pas).
De fait, pour beaucoup d'entre eux, dès les années 1960 mais encore aujourd'hui, le cuir représente un élément sinon un instrument de la panoplie (JB ne choisit pas ce mot au hasard, qui fait penser au déguisement) de ceux qu'on appelait dans les années 1970 les clones. Celui qui l'a le mieux représenté n'est autre que Tom of Finland, dont JB parlait en décembre dernier à propos de Lee Majors et du navet pseudo-viking dans lequel il a tourné pendant cette même décennie 70 (et qui est le 4e article le plus lu du blog tatoué et fumeur! dingue!).
Rien que pour ses petits amis, JB reproduit deux spécimens cloniques du finlandais émigré chez les Yankees qui, comme d'hab chez Touko Laaksonen (son vrai nom), exhibent leur anatomie nullement hypertrophiée (pas une seule seconde!!!) avec une désarmante décomplexion:



Mais avant lui, la jonction directe entre le visionnage homoérotique par les garçons sensibles d'une réalité hétérophile se passe en la personne du cinéaste américain Kenneth Anger. On trouve notamment une image dans Invocation of My Demon Brother (1969) reproduite ci-dessous, où l'on voit une photo de James Dean dans La Fureur de vivre (1955):


Dans le même film, on voit la fascination qu'exerce le blouson en cuir sur le cinéaste et, partant, les motards en général, ici les Hell's Angels:


L'autre icône de Kenneth Anger et datant des années 1950, c'est bien sûr Marlon Brando et son rôle dans L'Equipée sauvage (1953), où l'acteur joue le rôle d'un motard semant la terreur dans une petite ville. Là encore, le cinéaste queer américain reproduit une image de celui qui s'illustrera d'une autre façon vestimentaire iconique en portant le marcel (lequel deviendra lui aussi un élément d'une autre panoplie des garçons sensibles):


Au point que Kenneth Anger filme un avatar de ce même Brando, mais ici résolument queer avant l'heure, dans son film culte Scorpio Rising (1961-1963):


Quoi qu'il en soit, en moyen français, le cuir, qui désignait tant la peau de l'homme que de l'animal, possédait un lexique d'une richesse insoupçonnée. Et si l'on cherche une preuve selon laquelle les garçons sensibles ont toujours été attirés par le cuir, JB la sert sur un plateau à ses petits amis:
Quels usages, quelles locutions, quelles collocations avaient le mot cuir en moyen français?
Bingo, une connotation sexuelle.
JB en veut pour preuve:
Chevaucher en cuir. "Faire l'amour" : ...Ny de monsieur l'acoustrement, Qui chevauche en cuir seulement. (Mère Ofic.T., c.1500, 107).

Mais il y a encore mieux.
On a vu tout à l'heure dans le lexique de la peausserie, qu'une des actions consistait à “corroyer le cuir”, c'est-à-dire à “apprêter le cuir après le tannage, en lui donnant de la souplesse”, nous explique le Dictionnaire de moyen français. Or il nous indique également une locution en vigueur à l'époque, une collocation qui utilise le verbe conroyer, équivalent de corroyer:
Conroyer le cuir. "Faire l'amour" : Madame, vous plairoit il point Me prester [ja] vostre conroie, Si vous voulez que je conroie Vostre cuyr (MOLINET, Faictz Dictz D., 1467-1506, 872).

De fait, nous explique le Dictionnaire Godefroy, autre dictionnaire de moyen français, corroyer vient de conreer qui signifie au départ "mettre en ordre, apprêter", de là "apprêter, préparer", de là "donner de l'apprêt". Et Godefroy de nous dire:


Ainsi donc, dans tout ce travail de mégissage, corroyer ou conroyer le cuir avait une dimension sexuelle. Et pas seulement pour les hétérophiles, ainsi qu'il est indiqué dans l'exemple ci-dessus. Également pour les bougres, ou les boulgres, mot qui vient de bulgarus = bulgare. Que signifiait bougre à l'époque? Le Dictionnaire du moyen français répond à notre question (et JB met en rouge une phrase magique, comme quoi les couples existaient déjà, si tant est qu'on en ait douté):

BOUGRE1, subst. masc.FEW I bulgarus
[T-L : bougre ; GDC : bolgre ; FEW I, 606a : bulgarus ; TLF IV, 778a : bougre]
B. - "Celui qui se livre à la sodomie (dont les hérétiques bulgares sont particulièrement accusés)" : Cieulx qui sont suspeconnez d'estre hereticques pertignaux, et bougres, et sodomites, la justice laye les doit prendre et envoyer à l'evesque pour en savoir la verité (Cout. instit. Anjou Maine B.-B., t.2, 1437, 502). Car en celle baniere ardant A plus de cent mille useriers Qui nombrent mailles et deniers, Et si sont pendu maint herite, Maint bougre et maint sodomite. (MARCADÉ, Myst. Pass. Arras R., a.1440, 241). ...Est contenu oudit chapitre que la pugnicion des bougres appartient à la justice temporel ; mais si l'evesque avoit prins le delinquant par avant, il respondroit par devant lui du pechié pour tant que touche l'ame, et demourroit la pugnicion du crime à la court laye. (Cout. instit. Anjou Maine B.-B., t.4, 1464, 338). En Rame sont plusieurs temples ou eglises selon leur loy de Macommet; et font mariages en leur intencion ; non obstant il en y a de bougres et plusieurs vivent comme bestes. (BARBATRE, Voy. T.-C. P., 1480, 130).

Mais que signifiait cuir en jobellin, cet "argot homosexuel (…) qu'utilisaient les prostitués pour tromper la police et les clients", expliquait Thierry Martin dans les Ballades de François Villon, une édition bilingue (moyen français/français moderne) de 1998, offerte à JB par… M. (!), qu'il garde comme une Bible comme le Capital. Des poèmes présentés, traduits et expliqués par Thierry Martin. Lequel, dans un lexique en fin d'ouvrage, nous précise que:
CUIR: Pénis. "Il faut tirer ce cuir aux dens [avec la bouche], / Pour le faire ung petit [peu] croistre."
Et ce ne sont ni les bougres du Moyen Âge comme des temps modernes, donc ni François Villon, ni Kenneth Anger, ni Tom of Finland, ni tous les homophiles de France et de Navarre, qui donneront tort à ces vers.


Une prochaine fois, JB parlera des tribades, les homosexuelles qu'on appelait ainsi également en moyen français, et on verra que, à l'époque, histoire de rester dans notre développement sur le mot mire, qu'un mirely n'est autre que…


Allez, babaille, hein!