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mercredi 15 décembre 2010

"Je vais rester avec toi"

Et JB traduit ce passage magnifique de Jonny Halberg:
Il gisait à côté de moi, il savait qu’il allait mourir, et même s’il en avait certainement ras-le-bol depuis lurette de cette vie, il ne voulait pas qu’elle s’arrête. Mais quoi? Je pouvais pas l’aider, moi… J’étais là, et c’est bien tout ce que je pouvais faire. Alors je lui ai dit: «Ludvik. Tu vas mourir. C’est comme ça. Je vais rester là. Je vais rester avec toi.»

Et du coup il pense à Françoise Hardy, à Que tu m'enterres - qui n'est pas une chanson triste, loin de là.

mardi 7 décembre 2010

(papier) brouillard

Et JB se lève en constatant qu'un épais brouillard bouche la vie (oh naaan! pas ce genre de lapsus dès le matin, hein!) - qu'un épais brouillard bouche la vue. Plus le jour s'éclaircit, plus le brouillard s'épaissit. JB s'attelle à son travail et lit le groupe nominal suivant, qu'il a traduit de la sorte: "une mer de brouillard". Encore le brouillard! Est-ce un signe? Est-ce à dire que JB passera le reste de sa journée, comme le veut la locution, "dans le brouillard"? À suivre.

Mais en attendant, JB s'attarde une seconde et demie sur le mot en question. Et se souvient qu'il a déjà longuement glosé sur l'étymologie de brouillard, liée au verbe brouiller. Mais JB ignorait totalement, en revanche, que le terme s'emploie aussi sous une forme adjectivée dans la forme papier brouillard, qui est un synonyme de papier buvard., ainsi que nous l'indique le Littré:


Mais le Dictionnaire de l'Académie françoise (oui: françoise! comme en ancien… françois) est plus restrictif:


Uniquement adjectif, donc, et de couleur… "feuille-morte"??? Ça alors! Le daltonien qu'est JB ignorait qu'une telle couleur existât (un petit subjonctif imparfait dès le matin ne saurait être nocif). Il va vérifier sur le site pourpre.com et, effectivement, il trouve la couleur en question dans le champ chromatique des bruns:


La couleur feuille morte (sans trait d'union selon le site) ressemblant très exactement à ça:


Bon, jusque-là, JB a appris deux choses de bon matin, il se couchera moins bête ce soir.

Mais toute cette histoire de brouillard, brouiller, papier brouillard, couleur feuille morte, filtrer les liquides, fait invariablement penser JB aux derniers travaux de Wolfgang Tillmans qui s'attache à montrer le mouvement de la lumière sur du papier et qui ressemble à la dilution du liquide lors de son immersion dans l'eau. On regarde quelques clichés:


Mais revenons au papier brouillard/papier buvard, puisque l'Encyclopédie méthodique nous indique pour sa part:


Et JB adore forcément l'emploi de drogue pour désigner le médicament (sens conservé en anglais: drug), de même qu'il adore le mot apothicaire pour désigner le pharmacien (terme conservé en allemand ou dans les langues scandinaves: der Apotheker).

Cherchant les sens de ce papier brouillard, JB tombe enfin sur cette locution:


Décidément… Encore quelque chose que JB ignorait, mais JB est tellement ignare.
À sa décharge force est de constater qu'aucun de ses dictionnaires ne connaît la locution. Et, cherchant sur gougueule où elle n'apparait que sur le site reverso dont elle est extraite, JB peut donc conclure qu'il s'agit d'un hapax: un mot qui n'apparaît qu'une fois.

Enfin, le papier brouillard/buvard se retrouve sur une liste de papier, une belle liste comme JB les aime (et, un jour, il reviendra sur ce truc de faire des listes, si cher à Georges Pérec puis à Erlend Loe):



De fil en aiguille, avec tous ces papiers, JB pense forcément aux Petits papiers de Serge Gainsbourg, interprétés par Régine, et à au pneu électronique de M qui s'indignait que JB n'ait pas illustré par la chanson en question le post, en août dernier, consacré au mouchoir en papier. Dont acte. On voit ici Régine, en 1967:



Et, oui, forcément, il faut écouter Les petits papiers de bon matin, encore plus avec ce brouillard à couper au couteau, eu égard au passage où Régine souhaite à propos de ces petits papiers: "Puissent-ils un soir / Papier buvard / Vous consoler".

Cherchant cette vidéo, JB en trouve une autre, avec une autre version qu'il ne connaissait pas (l'ignare, décidément), interprétée par Jane Birkin et Françoise Hardy le 4 mai 1974, vidéo dans laquelle on voit leurs maris respectifs, à savoir bien sûr Serge Gainsbourg et Jacques Dutronc. On regarde ces dames vêtues d'habits en papier (journal) et ces messieurs sanglés d'un blouson en cuir:



Enfin, ultime version, celle où les mêmes apparaissent, mais sans Françoise Hardy. C'est trash, alcoolisé et clochardisant:




On écoute la version de 1999 par Noir Désir? Oh oui, elle est bien elle aussi, surtout une semaine après qu'on a appris la dissolution (décidément… confer supra) du groupe - et que le triste sire Hortefeux s'évertue toujours à expulser les sans-papiers:

mardi 31 août 2010

L'antonomase et le mouchoir en papier

Et JB traduit le beau passage suivant, extrait du roman à paraître chez Belfond, L'Inondation, de Jonny Halberg:
C’est à cet instant-là que j’ai pris ma décision. Dans mon for intérieur, j’ai décidé de faire ce qui serait en mon pouvoir pour veiller sur Robert lors des années à venir. Et, bien que je ne sois à l’époque âgé que d’une petite vingtaine, je me rendais bien compte de ce que cela impliquait. Ce jour-là, sur la pelouse, lorsque je lui ai donné un Kleenex pour qu’il essuie ses larmes et sa morve, je n’y songeais pas avec la même clarté qu’aujourd’hui – mais je sais désormais qu’une des raisons ayant motivé ma décision tenait à la grande beauté de Robert. Cela n’avait strictement rien à voir avec l'éventualité que j’aime les garçons ou autre chose de ce genre, mais davantage avec le fait que je ne supportais pas l’idée de voir son visage détruit, de le voir se traîner comme une épave avachie avant même d’avoir trente ans. Je refusais que Robert, qui était quelqu’un de bien et avait en lui quelque chose qu’on ne croise pas souvent dans le coin, devienne un loubard de seconde zone, un menteur invétéré et imbibé d’alcool, que personne ne pourrait plus respecter.

Et JB réagit.
Il ne réagit pas à l'ambiguïté sexuelle qui parcourt le passage - à cela, il avait déjà réagi lors de la lecture, qui remonte presque à il y a dix ans; même si évidemment elle ne cesse de l'intriguer comme de le séduire.
Non. Il réagit à ce mot: Kleenex.
Et il réagit doublement.
1) Il se demande si, traduisant ainsi, il ne serait pas en train d'ajouter un élément culturel français dans ce texte si norvégien. Car le Kleenex n'est pas employé stricto sensu en norvégien. Dans cette langue, on parle de mouchoir en papier, tout simplement. Mais d'un autre côté, l'auteur n'utilise pas ce mot, il utilise cette construction étrange, qui n'est autre qu'une synecdoque en rhétorique, et qui lui fait dire, si on traduit littéralement: "un peu de papier". Alors, figure de style pour figure de style, JB va passer de la synecdoque à l'antonomase et utiliser le mot Kleenex. Une antonomase, en rhétorique, c'est l'emploi d'un nom propre pour désigner et signifier un nom commun (JB est le Richard Virenque des nighter).
2) JB constate que, tant en allemand qu'en français et en américain, les marques de mouchoirs en papier sont devenues des noms communs, il y a un phénomène dit de lexicalisation. Ainsi, on dit, donc, Kleenex en français et en américain, et Tempo (la marque allemande) en allemand. Et ça, ça étonne JB. Que précisément la lexicalisation touche les mouchoirs en papier.

Ce phénomène est qualifié en anglais de trademark erosion:


Ou, plus précisément, c'est-à-dire correspondant à la terminologie linguistique française de lexicalisation: genericized trademark - et, dans les deux cas, on s'étonne comme on s'amuse du caractère très pragamtique de la langue anglaise (sans doute aussi une des raisons expliquant qu'elle soit devenue la langue véhiculaire majeure):


Le phénomène de lexicalisation n'est pas nouveau en français.
Certes, on se souvient qu'une poubelle n'est autre que l'objet inventé par le préfet de police de Paris Eugène Poubelle. Mais on a sans doute oublié que les termes silhouette et sandwich correspondent à des personnes ayant réellement existé, de même que mobylette et scotch sont en réalité des marques déposées.
Dans l'édition, les correcteurs veillent au grain, qui veulent éviter que les entreprises n'intentent un procès aux éditeurs pour utilisation prétendument abusive de leur marque. Et si l'on n'en est pas encore à devoir sigler les noms et les adjoindre d'un © ou d'un ®, n'empêche que l'on continue d'écrire: une fermeture Éclair, un Kleenex.
Sans doute ont-ils raison. On se souvient que Kleenex a exigé du groupe de punkettes suisses qui s'étaient baptisées du nom de la marque de devoir trouver une autre dénomination. Elles étaient ainsi devenues LiLiPUT.
Tiens, on va les regarder, d'ailleurs. Elles étaient absolument géniales et par trop méconnues dans la Rance. Elles chantent ci-dessous Nice, et nous sommes transportés en 1978:



Et JB, pensant aux Kleenex, les mouchoirs, pense donc à Kleenex, le groupe, et pense enfin aux Kleenex que Française Hardy évoquait dans des paroles où Serge Gainsbourg faisait rimer l'antonomase avec une seconde antonomase: Pyrex.
Et comme la chanson était tout aussi épatante, on l'écoute aussi:



Et JB, qui aime bien boucler les boucles, cherche une chanson en allemand où il serait question identiquement question de mouchoirs en papier mais qui en appellerait aux Tempo. Las, il ne trouve pas. Néanmoins, par une coïncidence propres aux recherches labyrinthiques de la machine gougueule, il tombe sur la chanson de Ferré interprétée par Dalida en 1971: Avec le temps. Fatalement, JB comprend que sa boucle est ainsi bouclée, mais par pour les raisons ni qu'il imaginait, ni qu'il désirait. Car si le mouchoir en papier clôt effectivement son développement, c'est bel et bien pour l'utilisation qu'on/qu'il peut en faire: s'essuyer les yeux, sécher ses larmes.
De fait, cette chanson déchirante l'est, trouve-t-il, encore davantage quand Dalida la chante - et il apprend entre-temps qu'elle n'a jamais été un succès auprès des fans de Dalida († RIP). Le genre d'interprétation qui donne uniquement envie de se préparer une citronnade à la ciguë, et puis basta. Aussi JB écoute-t-il la chanson avec une extrême modération.
Il va toutefois regarder dans toitube si Avec le temps n'y serait pas.
Elle y est.
Et avec une vidéo, mes petits amis… oh là là là là là là.
JB a fait trois captures d'écran pour vous convaincre, qui correspondent à trois moments de la chanson et donc à trois expressions du visage de Dalida.
Regardez ça, mes petits amis. Si vous voulez voir l'incarnation du désespoir, la voici:


JB répète: Oh là là là là là…
Allez, on va regarder la vidéo. Mais les âmes sensibles peuvent s'abstenir.
JB, pour sa part, court se réfugier sous sa couette avec ses lunettes noires.