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samedi 18 décembre 2010

Les séries, les listes, les inventaires

Et, inopinément, JB retombe sur le mail de son ami T, avec qui il va au théâtre et avec qui il y est allé mardi et jeudi derniers:


Dans ce mail, T invitait donc JB à aller consulter le site d'un artiste néerlandais, Ari Versluis. On regarde une série, intitulée Bouncers (les physios en français) et extraite d'un projet lui-même appelé, comme on le lit ci-dessous, Exactitudes:


Et JB pensait aussitôt aux photos de l'Allemand Gerhard Richter, extraites de son Atlas. On regarde un exemplaire:


Les photos du Néerlandais Ari Versluis sont connues et vues et revues - au risque de lasser? Même l'Ambassade des Pays-Bas à Berlin en a affiché une suite sur la façade de son immeuble.
Sérielles, les images recensent des types, fixent des genres. Elles fonctionnent sur le principe de l'alter ego où 12 personnes différentes sont photographiées en prenant la pose avec la même gestuelle, portant des vêtements plus ou moins identiques, exerçant une profession identique ou appartenant à un groupe similaire. Des clones, comme on le disait des créatures de Tom of Finland dont JB montrait quelques exemplaires mardi dernier, et qui ont par là même fini par désigner les homosexuels tout en cuir noir, lesquels ont été appelés à partir des années 1990 les cuirettes. Et, ça tombe doublement bien, Ari Versluis en a photographié quelques-uns dans une série intitulée Leathermen:


Et, donc, ces séries d'Ari Versluis, reproductions d'un autre différent, d'un moi dupliqué, ne sont pas sans rappeler le travail de Gerhard Richter, où les Exactitudes du premier seraient à l'être humain ce que l'Atlas du second serait au paysage. À chaque fois: 12 propositions, 12 variations sur un même thème — avec une sensible évolution chez l'Allemand, tandis que le Néerlandais poursuit sa recherche du même. Et à l'autre différence près que Versluis utilise (aussi) le médium Internet pour les diffuser. De la même manière qu'elles montrent tout le monde, elles sont accessibles à tout le monde. Et rehaussées parfois d'une sorte petit poème souvent en vers pour témoigner de l'attrait que les personnes photographiées en série ont suscité chez l'artiste.

Ainsi des Ecopunks:
50. Ecopunks.
Tribal anticonsumerists. 
No logoists.
Crossing borders in vans,
in search of illegal technological enclaves
where the music is pumping.
No clock, no need.
Just dogs and magic mushrooms.


Ou encore ceux qu'il nomme Manipulators et que JB surnomme les muscle maries et à propos desquels il dit: "Boys can have tits too."


JB aime bien les Bears:


Les Butchers:


Les Pitboys:


Et, enfin tout particulièrement, ainsi que le soulignait T dans la fin de son mail:


"Ou bien l'entrée spécialement pour toi", évidemment, les Skins:


52. Skins.
No nonsense — work mates — a few words.
A roll-up and a beer,
cut-to-the-bone gear.
Cropped hair and braces up or down,
there'll always be a skinhead in town.


Les Exactitudes de Versluis sont aussi intitulées des séries, à savoir, nous dit le TLF: un "ensemble dont les éléments homogènes qui le composent sont ordonnés selon une ou plusieurs variables: le temps, la fonction, etc." Dans le même ordre d'idées, un atlas est un "recueil de cartes", indique également le TLF, ou "tout recueil de planches, de tableaux, de dessins joints à un ouvrage". Dans les deux cas, que ce soit en sériant ou en cartographiant, les artistes inventorient, énumèrent, dénombrent, répertorient. Ils rapprochent les apparents confins et soulignent sinon l'identique, en tout commun le commun. Pourquoi les jumeaux ont-ils toujours fasciné? Pourquoi le petit garçon de Shining a-t-il peur des jumelles?


Pourquoi Narcisse se noie-t-il dans l'étang en contemplant son reflet?
Pourquoi les vikings croyaient-ils au monde du double?
Pourquoi la pensée a priori irrationnelle parle-t-elle de déjà-vu?
Autrement dit: qu'est-ce qui se passe lorsqu'on a l'impression de voir la même chose, le même être, le même paysage?

Si Ari Versluis se pose la question depuis 1994 (dans Exactitude, il y a exact, plus ou moins synonyme de similaire, dont le substantif similitude rime justement avec exactitude), Gerhard Richter se la pose identiquement (sic) depuis des années. à force d'avoir pris des photos ici et là et aux quatre coins du monde, il publie trente ans plus tôt, en 1964, son Atlas où l'effet sériel est tout aussi sidérant:



Cette idée d'observation de l'entourage, de l'environnement, Georges Perec l'avait théorisée dans son texte intitulé Notes sur ce que je cherche, un texte de 1978 — et JB ne disait pas autre chose mardi dernier quand il déclarait de façon certes un peu péremptoire: "Chercher/trouver — c'est ce qu'on fait tous, c'est ce qu'on veut tous."
Perec se demandait: "Comment regarder le quotidien?", question qui préludait pour lui à une recherche tous azimuts, qu'elle explore le fond ("le monde qui m'entoure, ma propre histoire, le langage, la fiction"), ou qu'elle ausculte la forme ("écrire tout ce qui est possible à un homme d'aujourd'hui d'écrire: des livres gros et des livres courts, des romans et des poèmes, des drames, des livrets d'opéra, des romans policiers, des romans d'aventure, des romans de science-fiction, des feuilletons, des livres pour enfants…" — et JB sait grâce à Perec de ne pas oublier ces derniers.)

Ce texte faisait suite à un autre, écrit deux ans plus tôt et intitulé quant à lui Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail. Perec détaillait ce qui se trouvait sur sa table de travail et expliquait, entre parenthèses:
(…) (rien ne semble plus simple que de dresser une liste, en fait c'est beaucoup plus compliqué que ça n'en a l'air: on oublie toujours quelque chose, on est tenté d'écrire, etc., mais justement, un inventaire, c'est quand on n'écrit pas, etc. L'écriture contemporaine, à de rares exceptions (Butor), a oublié l'art d'énumérer: les listes de Rabelais, l'énumération linnéenne des poissons dans Vingt Mille Lieues sous les mers, l'énumération des géographes ayant exploré l'Australie dans Les Enfants du capitaine Grant…)
L'énumération des caractères de Versluis et l'énumération quasi géographique de Richter, donc. Et ce plus que jamais dans la mesure où JB avait promis au début de ce mois qu'il reviendrait sur cette idée de listes.
Les listes procèdent d'une "volonté de savoir", pour paraphraser Foucault, d'un désir de connaître quelque chose et/ou quelqu'un dans ses retranchements, de le cerner à partir de mots-clé — mais aussi pour employer des mots du héraut de l'oulipo dans son texte cité supra, les listes permettent de "ranger, classer, mettre de l'ordre". Penser/classer, en somme, comme le titre du recueil dont sont extraits ces textes. De cartographier, pour filer la métaphore et le procédé de Richter. De scanner, pour employer un terme plus contemporain qui témoigne de la méthode de Versluis. Faire une liste, c'est faire un inventaire. Un inventaire comme si on voulait réinventer: son entourage, soi, sa vie.

Ces listes-là, le héros du roman d'Erlend Loe, Naïf. Super. (1996 en norvégien, 2003 en français), en fait à l'envi. À la faveur de quoi? Et bien de ça, justement. De cet entourage, de ce moi, de cette vie à réinventer.
Le narrateur a l'impression que son monde s'est écroulé. "Plus rien ne fait sens", dit-il. "Je songe qu'il me faut repartir à zéro", dit-il aussi. "Comment repart-on à zéro?" se demande-t-il enfin.
En dressant des listes.
Plus il en dresse, plus il "met de l'ordre" dans sa vie, plus il comprend son existence, plus il se dit "content".
Faire des listes, cela équivaut à finir par comprendre et, ainsi, du moins peut-on l'espérer, connaître la joie.
Or, en comparant sa liste avec celle de son ami Kim, le héros de Naïf. Super. a aussi cette réflexion:
J'aime bien la liste de Kim. Plusieurs points auraient d'ailleurs dû figurer sur ma liste. Même su la modifier me paraît désormais impensable. Un peu limite comme procédé. Le vélo et la profession de détective auraient dû en tout état de cause figurer sur ma liste. Je n'arrive pas à comprendre comment je me suis débrouillé pour les oublier.
C'est la limite des listes. Comme le souligne Georges Perec, on a la fâcheuse tendance à très vite les rédiger, à oublier leur caractère (d'écriture) automatique et à les propulser dans une littérature. Et comme le souligne Erlend Loe, on a tendance à être fâché si on se rend compte après-coup qu'on a oublié certains points.

Et JB se souvient forcément d'une autre liste également norvégienne, venant d'un artiste également appelé Kim Hiorthøy mais récitée par Inga Sætre. Et il est fort probable que le Kim fictionnel corresponde au Kim réel — après tout, Kim Hiorthøy illustre (il est musicien, plasticien et illustrateur) les livres pour enfants d'Erlend Loe. La liste, qui date de 2001 et est trouvable sur l'album Melke est intitulée Ting som virker, c'est-à-dire: Les choses qui fonctionnent. — et qui n'est pas sans rappeler la liste du héros d'Erlend Loe dans Naïf. Super. qu'il nommait "la liste des choses qui m'enthousiasmaient quand j'étais enfant". On écoute en tout cas celle d'Inga mise en musique par Kim et on peut lire en dessous le contenu:




Les choses qui fonctionnent
courir quand il pleut
essayer à chaque saut d'atterrir à pieds joints dans les flaques d'eau
prendre le premier métro venu et aller où on veut
aller à un endroit en hauteur et embrasser l'horizon
goûter des bonbons qu'on a jamais mangés
lire des bandes dessinées dans le parc
mettre la table et prendre un long petit déjeuner
aller à la bibliothèque pour chercher des livres
appeler grand-mère
rendre visite à quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis longtemps
boire en café en plein milieu de la journée tout en lisant aftenposten
aller au magasin de disques et écouter un disque qui a une belle couverture
ou bien quelqu'un dont on a entendu parler ou alors quelque chose dont on se demande ce que c'est

Pour information, Aftenposten est le quotidien norvégien le plus lu.
Faire des listes, c'est rassurant, c'est "enthousiasmant". Parce que ça fait voir le quotidien avec un autre regard (confer Versluis et Richter). Parce que ça donne de la perspective aux "choses" et donc à soi (confer les mêmes et Perec). Parce que ça met de l'ordre dans une vie (confer Perec encore et Loe). Parce que permet de montrer les points "qui fonctionnent" dans une existence (confer Hiorthøy & Sætre). Parce que ça permet de comprendre (confer Versluis et Richter et Loe). Parce que ça rend "content" (confer Loe). Parce que…, parce que…, parce que… Et voilà, on se met soi-même à faire des listes, à énumérer, à avoir cette "volonté de savoir".

Cette liste des choses qui fonctionnent a fait des émules. Il existe même un site homonyme en Norvège où on peut indiquer ce qui, pour soi, fonctionne. Et qu'est-ce qu'on trouve parmi les propositions des internautes, comme JB le souligne?


Bingo! Lister. C'est-à-dire: les listes.

Allez, on se quitte.
On se quitte sur une sorte de liste qui est aussi un poème.
Un poème de l'Autrichien Ernst Jandl († RIP) que JB aime particulièrement.
Ce poème s'appelle zahlen, un mot qui signifie compter avec une minuscule (et c'est donc un verbe) mais aussi nombres avec une majuscule (et c'est alors un nom commun). Qui compte les nombres, énumère. Qui énumère, fait des listes. Qui fait des listes, désigne. Qui désigne, montre. Etc., etc., etc.


JB traduit (du mieux qu'il peut, c'est-à-dire bôf, c'est-à-dire littéralement):

nombres/compter


bouche un
pied deux
continent cinq
doigt dix


et des cheveux/poils

mardi 7 décembre 2010

(papier) brouillard

Et JB se lève en constatant qu'un épais brouillard bouche la vie (oh naaan! pas ce genre de lapsus dès le matin, hein!) - qu'un épais brouillard bouche la vue. Plus le jour s'éclaircit, plus le brouillard s'épaissit. JB s'attelle à son travail et lit le groupe nominal suivant, qu'il a traduit de la sorte: "une mer de brouillard". Encore le brouillard! Est-ce un signe? Est-ce à dire que JB passera le reste de sa journée, comme le veut la locution, "dans le brouillard"? À suivre.

Mais en attendant, JB s'attarde une seconde et demie sur le mot en question. Et se souvient qu'il a déjà longuement glosé sur l'étymologie de brouillard, liée au verbe brouiller. Mais JB ignorait totalement, en revanche, que le terme s'emploie aussi sous une forme adjectivée dans la forme papier brouillard, qui est un synonyme de papier buvard., ainsi que nous l'indique le Littré:


Mais le Dictionnaire de l'Académie françoise (oui: françoise! comme en ancien… françois) est plus restrictif:


Uniquement adjectif, donc, et de couleur… "feuille-morte"??? Ça alors! Le daltonien qu'est JB ignorait qu'une telle couleur existât (un petit subjonctif imparfait dès le matin ne saurait être nocif). Il va vérifier sur le site pourpre.com et, effectivement, il trouve la couleur en question dans le champ chromatique des bruns:


La couleur feuille morte (sans trait d'union selon le site) ressemblant très exactement à ça:


Bon, jusque-là, JB a appris deux choses de bon matin, il se couchera moins bête ce soir.

Mais toute cette histoire de brouillard, brouiller, papier brouillard, couleur feuille morte, filtrer les liquides, fait invariablement penser JB aux derniers travaux de Wolfgang Tillmans qui s'attache à montrer le mouvement de la lumière sur du papier et qui ressemble à la dilution du liquide lors de son immersion dans l'eau. On regarde quelques clichés:


Mais revenons au papier brouillard/papier buvard, puisque l'Encyclopédie méthodique nous indique pour sa part:


Et JB adore forcément l'emploi de drogue pour désigner le médicament (sens conservé en anglais: drug), de même qu'il adore le mot apothicaire pour désigner le pharmacien (terme conservé en allemand ou dans les langues scandinaves: der Apotheker).

Cherchant les sens de ce papier brouillard, JB tombe enfin sur cette locution:


Décidément… Encore quelque chose que JB ignorait, mais JB est tellement ignare.
À sa décharge force est de constater qu'aucun de ses dictionnaires ne connaît la locution. Et, cherchant sur gougueule où elle n'apparait que sur le site reverso dont elle est extraite, JB peut donc conclure qu'il s'agit d'un hapax: un mot qui n'apparaît qu'une fois.

Enfin, le papier brouillard/buvard se retrouve sur une liste de papier, une belle liste comme JB les aime (et, un jour, il reviendra sur ce truc de faire des listes, si cher à Georges Pérec puis à Erlend Loe):



De fil en aiguille, avec tous ces papiers, JB pense forcément aux Petits papiers de Serge Gainsbourg, interprétés par Régine, et à au pneu électronique de M qui s'indignait que JB n'ait pas illustré par la chanson en question le post, en août dernier, consacré au mouchoir en papier. Dont acte. On voit ici Régine, en 1967:



Et, oui, forcément, il faut écouter Les petits papiers de bon matin, encore plus avec ce brouillard à couper au couteau, eu égard au passage où Régine souhaite à propos de ces petits papiers: "Puissent-ils un soir / Papier buvard / Vous consoler".

Cherchant cette vidéo, JB en trouve une autre, avec une autre version qu'il ne connaissait pas (l'ignare, décidément), interprétée par Jane Birkin et Françoise Hardy le 4 mai 1974, vidéo dans laquelle on voit leurs maris respectifs, à savoir bien sûr Serge Gainsbourg et Jacques Dutronc. On regarde ces dames vêtues d'habits en papier (journal) et ces messieurs sanglés d'un blouson en cuir:



Enfin, ultime version, celle où les mêmes apparaissent, mais sans Françoise Hardy. C'est trash, alcoolisé et clochardisant:




On écoute la version de 1999 par Noir Désir? Oh oui, elle est bien elle aussi, surtout une semaine après qu'on a appris la dissolution (décidément… confer supra) du groupe - et que le triste sire Hortefeux s'évertue toujours à expulser les sans-papiers:

mercredi 21 avril 2010

Denken/Sortieren

In dem Hypocrites genannten Unterordner, in meinem iTunes, passt schön und locker das gerade entdeckte Tear Them von Desmond Riley rein.
"Tear them, don't smear them", singt der Desmond.
Lass uns mal dieses perfektes skinhead reggae Stück hören:




Das Vorteil eines solchen Unterordners (der noch nicht abgeschlossen ist - Vorschläge willkommen!) ist die gefährliche Hass- und Gewaltgefühle in der Musik, beim Musikhören, zu kanalisieren.

Einige boxen oder schwimmen oder pumpen. Ich höre Musik. Wenn ich sauer bin, höre ich dann ausgrechnet Mama Look Deh ("Before your face, dem would a show you grace / Behind your back, dem would a broke your lock"), ich höre The Wicked ("As far I can see, all the wicked they must survive / They wouldn't mind if you don't stay alive / As long as they must survive"), und dann geht es mir nur besser. Wie Claire Waldoff damals sang:
"Oh wie praktisch ist die Berlinerin!"


Unterordnern machen. Ein Atavismus? Oder, wie Georges Pérec sagte: Denken/Sortieren:
Que me demande-t-on, au juste? Si je pense avant de classer? si je classe avant de penser? Comment je classe ce que je pense? Comment je pense quand je veux classer? (1982)
Und vielleicht, vielleicht, finde ich/findet ihr das/ein Grund für dieses Blog. Leider ist es wieder nur auf franzenländisch zu lesen:
Ainsi, une certaine histoire de mes goûts (leur permanence, leur évolution, leurs phrases) viendra s'inscrire dans ce projet. Plus précisément, ce sera, une fois encore, une manière de marquer mon espace, une approche un peu oblique de ma pratique quotidienne, une façon de parler de mon travail, de mon histoire, de mes préoccupations, un effort pour saisir quelque chose qui appartient à mon expérience, non pas au niveau de ses réflexions lointaines, mais au cœur de son émergence. (1976)
Penser/Classer, Georges Pérec, Hachette Littératures, 1985


Allez, pour les lecteurs français, quand même.
Je parlais, au-dessus, en allemand donc, d'un sous-dossier dans mon iTunes qui s'appelle Hypocrites. Que des morceaux de reggae sur les menteurs, les hypocrites. Certains font de la boxe, de la natation, soulèvent de la fonte, moi j'écoute de la musique. Et parfois aussi ces morceaux, qui permettent de canaliser les sentiments dangereux de haine ou de violence. Ou pour paraphraser l'amie Martine: À tous (sauf les bandits & cie): vaillance!
Et du coup je m'interroge: ces sous-dossiers ne sont-ils pas un atavisme chez moi? Comme Georges Pérec parlait de Penser/Classer. Et, du même coup, en feuilletant son livre, en lisant la deuxième citation supra, je me demande si je n'y trouve pas/si vous n'y trouvez pas la/une raison de ce blog.

dimanche 8 novembre 2009

Comment lutter?

Les nuits sont claires et le brouillard est dense depuis une semaine. Les feux de croisement clignotent et dans deux jours les célébrations des vingt ans de la chute du mur auront lieu. La TAZ s'interroge, dans un contre-courant bienvenu: qu'est-ce que l'Est a apporté à l'Ouest? Le Rattenbar a fêté l'anniversaire à son manière. Tirant à boulets rouges sur la commercialisation et la réification.


© icke

Du coup, Les Choses, de Georges Perec (publié en 1965, dans cette langue français des années 1960 qui, curieusement, n'est pas sans rappeler François Truffaut ou Chris Marker):
D'autres fois, ils n'en pouvaient plus. Ils voulaient se battre et vaincre. Ils voulaient lutter, conquérir leur bonheur. Mais comment lutter? Contre qui? Contre quoi? Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l'univers miroitant de la civilisation mercantile, les prisons de l'abondance, les pièges fascinants du bonheur.
(…)
Ils tentèrent de fuir. On ne peut vivre longtemps dans la frénésie. La tension était trop forte en ce monde qui promettait, qui ne donnait rien. Leur impatience était à bout. Ils crurent comprendre, un jour, qu'il leur fallait un refuge.
Je ne sais plus où je l'ai lu, peut-être dans le journal: ainsi donc, notre problème serait l'absence d'objet vers quoi diriger notre lutte (donc notre agressivité). Notre problème serait aussi la perplexité de la pensée: que penser? quoi en penser? Notre problème, enfin, serait l'absence d'idéologie qui nous permettrait de voir, d'imaginer une direction, une façon d'être au monde.

Que faire?
Combler le vide par le vide? S'occuper pour mieux désoccuper son esprit?
Restons dans la lignée perequienne et sortons des oubliettes le magnifique roman de Harry Matthews, Cigarettes (Perec et Matthews se sont réciproquement traduits), publié en 1988 chez POL et traduit par Marie Chaix. Ce roman marabout-bout de ficelle - aujourd'hui, on dit désormais de ces fictions qu'elles sont des livres à la Short Cuts (en hommage, donc, au film d'Altman), en ce que les personnages sont tous liés les uns aux autres, soit par un événement (confer Ambulance, de Johan Harstad) soit par des liens familiaux (confer le prochain roman de Trude Marstein ou, donc, Cigarettes) - ce roman présente des personnages, aisés, dans une Amérique du début des années 60. Ils traînent sur terre un ennui d'autant plus grand que les contingences ne les atteignent pas, et sont par conséquent d'autant plus frappés par la vanité de leur existence et leurs affres personnels. La cigarette devient à la fois le symbole d'un espoir et d'une possibilité qui partent en fumée, le délassement qui lui est propre quand on n'a pas grand-chose à faire (de son existence comme de l'instant qui passe), voire le symbole du désintérêt, de l'ennui fondamental; mais aussi, et enfin, le symbole d'une certaine sensualité, d'une sexualité exacerbée plus mal que bien vécue par les personnages.
Un court extrait:
"Il doit bien y avoir quelque chose à faire, une chose que je puisse faire, moi? Oh pourquoi suis-je une telle gourde?" Oliver gardait son calme, comme un joueur qui sait qu'il a du jeu et attend que son adversaire se jette à l'eau. "Si seulement…" disait Pauline, et Oliver ne bronchait pas, n'allumait pas d'autre cigarette.

Alors, en guise de conclusion, et faute de savoir que faire, hier soir au Rattenbar comme aujourd'hui et comme sûrement demain, nous fumons nous aussi, ici à l'instar de G.


© icke