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samedi 25 décembre 2010

Le patois poitevin au service du norvégien

JB est toujours en cambrousse en entonnant de jour comme de nuit la chanson de Michel Delpech: "On dirait que ça te gêne te marcher dans la boue". Car, de fait, si JB ne se trouve pas transplanté dans le Loir-et-Cher, primo, il n'en est pas très loin sur la carte de la Rance; deuxio, il évolue dans une boue tant lexicographique que géographique puisque, petit a: il se trouve à la ferme de der Papa et die Mama; petit b: il traduit toujours son roman paysan; petit c: il est en butte avec du vocabulaire rural.
Et, à la grande surprise de JB, ce n'est pas par le français qu'il va résoudre un problème de traduction avec la langue norvégienne, mais par le… patois poitevin, donc — puisque JB a grandi là-bas.

Dans le roman de Jonny Halberg, une scène décrit un poisson qui vient d'être pêché par un des protagonistes. Le poisson se trouve à l'air libre, il est en train d'étouffer et, forcément, il ouvre la bouche. L'auteur dit:
Den smakka med kjeften og slapp fra seg en hvesende lyd.
Smakka est le prétérit (désinence en -a) de smakke. Il faut noter que cette désinence est une variante dialectale, puisqu'en bokmål courant la désinence est -et (en nynorsk, en revanche, elle est -a). Et, double variante dialectale, le verbe l'est aussi, puisque le mot "officiel" en bokmål est smekke, lequel verbe décrit toute action de claquement. Première remarque, importante pour la traduction: on est donc à fond dans le dialecte, à fond "dans la boue", et dans la bouse. Quant à med kjeften, cela signifie: "avec la gueule". Og slapp fra seg = "et a lâché de lui"; en français: "a lâché/émis/produit". Et, enfin, en hvesende lyd, littéralement: "un bruit sifflant/rauque < un râle". Donc la phrase pourrait se traduire ainsi:
"Il [le poisson] a claqué la gueule en lâchant un râle."
Bôf.

JB, qui n'a quasiment jamais pêché de sa vie (mais a-t-il péché? cette question restera à jamais non répondue sur ce blog tatoué et fumeur) alors qu'il a grandi face à la rivière qui, comme celle du roman de Jonny Halberg, connaît chaque année une crue, et pas plus tard qu'en ce moment (le livre ne s'appelle-t-il pas La Crue? — et JB adore décidément ces coïncidences) - JB, donc, ne sait pas comment traduire la phrase supra. Il se dit qu'il y a forcément un terme en français.
Il demande donc à Der Papa, qui lui répond:
"En patois, on dit bâillota."
Ça fait une belle jambe à JB. Jusqu'à preuve du contraire, JB traduit en français et non en patois poitevin.
JB insiste et demande à Der Papa s'il n'y a pas un terme français. Las, Der Papa, bien qu'il ait pêché toute sa vie, à la ligne ou avec des des nasses, doit avouer son impuissance lexicographique.
JB, désemparé, s'ouvre à Die Mama de son problème. Laquelle lui répond:
"Regarde dans le Dictionnaire du patois du Marais Poitevin de Pierre Gachignard, tu trouveras sûrement."
JB obtempère aussitôt. Et il s'amuse de constater la mention suivante, dans cet ouvrage publié en 1983: "Tous droits réservés pour tous les pays, y compris l'URSS et les pays scandinaves." Et JB de décréter que Pierrot est définitivement son pote. Pas loupé, puisque JB trouve tout aussitôt:
bâillotâ (ba-llo-t', ll mll, aujourd'hui ba-yo-t') v.n.: fréquentatif de bâillâ. Se dit de poissons qui sont depuis longtemps dans une eau insuffisante et pauvre en oxygène. Ils ouvrent et ferment la gueule avec bruit, hors de l'eau, en donnant des signes d'agitation et de malaise. Concerne aussi les poissons frais pêchés et les oiseaux blessés qui vont mourir.

JB en tomberait presque à la renverse de sa chaise.
Car cette définition décrit en tous points l'action du roman, comme JB l'a montré plus haut.
Cette stupéfaction rime peut-être avec le mot solution, mais ne le donne pas pour autant.
Que faire?
JB cherche sur internénette, indique toutes les variantes lexicales possibles. Hélas, il n'y a visiblement pas de termes pour décrire la situation romanesque en question.
JB est au trente-sixième dessous lexicographique.
Et, à défaut, traduit:
Il a claqué la gueule en lâchant un râle.
JB n'est pas très satisfait de sa proposition. Il fait néanmoins confiance à l'éditrice et à la correctrice qui auront peut-être de meilleures propositions.


Il n'empêche.
Cette exploration lexicographique, via le patois poitevin, ne s'arrête pas là.
Un peu plus tard, JB doit traduire le mot sagkrakk, formé du verbe sage qui signifie scier et krakk qui est un tabouret. Un tabouret de sciage? Hum.
Il regarde dans gougueule images qui lui précise qu'il s'agit de cet instrument:


Avant même de rechercher, JB s'ouvre à nouveau de son problème linguistique à Der Papa, lequel "fait son bois", comme il dit, pour chauffer la maison. Et il répond:
"Ah, en patois, on dit cheuvre. Comme une chèvre."
JB, rôdé, va donc encore vérifier dans le Dictionnaire du patois du Marais Poitevin de Pierre Gachignard. Qui lui explique:
cheuvre n.f.: chèvre, l'animal aussi bien que la bâti pour scier du bois.
Suit le dialogue suivant:

Der Papa: La bâti? Mais c'est n'importe quoi! C'est un mot masculin.
JB: Moi je te lis ce qui est écrit, hein…
Der Papa: Non non non. Le bâti.
JB: Attends je vais aller regarder dans le TLF. (…) Hum… Ça me donne pas grand-chose. Le bâti d'une maison. Mais c'est pas ça…
Der Papa: Et tu as regardé à chèvre?
JB: Deux secondes… Ah voilà: "Chevalet à trois pieds." Mouais…
Der Papa: En patois i disons cheuvre!
JB: C'est pas parce qu'on dit chèvre en patois qu'on va comprendre en français!
Der Papa: Rhââ!
JB: Attends, je vais regarder ce que propose le dictionnaire norvégien/français.


JB: Oh, c'est drôle… On dit chèvre en patois et baudet en français!
Der Papa: Tu vois que j'ai raison!
JB: Attends, je vais regarder dans le TLF"II.− TECHNOL. Tréteau sur lequel le scieur de long pose la pièce de bois à débiter."
Der Papa: Mais c'est pas un scieur de long, ton bonhomme, allons!
JB: Non, c'est vrai… Le TLF donne aussi chevalet comme synonyme.
Der Papa: Cheuvre, je te dis!
JB: Nan! C'est moi qui vais finir par l'être à cause de toi! Je vais aller regarder à chevalet:


Der Papa: Ah oui, chevalet c'est bien.
JB: Oui, mais chevalet on risque de confondre avec l'instrument de peinture… Ce qu'il faut, c'est un mot qu'on comprenne immédiatement, et que ce ne soit pas un mot trop technique.
Der Papa: Cheuvre!
JB: Mais je vais pas faire parler patois poitevin un personnage norvégien, allons!
Der Papa: I vois ben qu'ô t'piait pas cheuvre!
JB: Tu m'énerves!
Der Papa: Ha ha ha!
[JB et der Papa retournent à leurs ordiminis respectifs.]
JB: Et tréteau?
Der Papa: Ah oui, pas mal… Mais il faudrait que tu ajoutes quelque chose avec sciage.
JB: Tréteau de sciage?
Der Papa: Ah, ô l'ê ben, tcheu!
JB: Tréteau de sciage, alors?
Der Papa: De même qu'y ô fésons!

vendredi 17 décembre 2010

Hey Jude (reggae)

Et JB traduit ce passage:
Il avait un orchestre depuis pas mal d'années, jouait dedans, le groupe était doué. Mais pour une raison obscure ils n’interprétaient que des reprises. Un soir, j’avais demandé à Terje pourquoi ils ne composaient pas leurs propres morceaux, vu qu’ils en avaient largement les moyens. Il m’avait alors répondu qu’ils n’avaient pas ce petit truc en plus et que la seule chose qu’ils savaient faire, c’était copier les autres. J’avais entendu leur guitariste reprendre de nombreuses fois Hey Joe et j'avais trouvé son exécution à tomber.

Et bien que ce ne soit pas Hey Joe mais Hey Jude, il repense à toutes les versions reggae de la célèbre chanson des Beatles qui ont été interprétées au fil des années. Delroy Wilson s'y s'est essayé, Clancy Eccles également, ou The Dynamites. Même Toots & The Maytals pris sa guitare pour proposer sa version.

Mais il en est trois que JB préfère et qu'il a sélectionnées pour ses petits amis. Trois reprises différentes par trois compositeurs tout aussi différents.

Joe's All Stars, en 1969 — la version préférée de JB, skinhead reggae à fond, avec le saxophone de Rico Rodriguez:



Prince Buster, en 1969 également — la version la plus enjouée (normal, c'est le Prince) notamment grâce à l'orgue Hammond:



John Holt, en 1971 — la version la plus proche du phrasé de Paul McCartney, mais aussi la plus lente et la plus nostalgique:

jeudi 16 décembre 2010

chercher/trouver

Une tache orangée teintait il y a peu un ciel sinon bistre - la preuve s'il en fallait que le soleil voulait percer l'opacité des nuages. La lumière cuivrée à désormais disparu, remplacée par une boule décolorée, blanche et aveuglante, qui attire inexorablement le regard dont les paupières se plissent et les yeux piquent s'ils ont la fausse bonne idée de trop la fixer. Les corneilles noires et grises, venues pour la plupart de Sibérie comme chaque hiver, sautillent sur le tapis blanc qui recouvre tout et cherchent une pitance que la neige n'a guère à offrir. Les passants sont emmitouflés dans leurs vêtements chauds et les voitures gardent leurs phares allumés.
Décembre à Berlin.

JB s'est réveillé tard et s'est mis au travail. Il traduit:
On avait fait de longues ballades à ski tous les deux, on s’était même paumés, il avait fallu qu’on creuse un trou dans la neige à cause du mauvais temps et on avait eu la peur de notre vie de mourir complètement congelés. Alors, pour ne pas mourir de froid, on avait dû se frapper mutuellement. Comme les deux imbéciles heureux qu’on était, on avait passé toute une nuit dans ce trou à rats, dans la neige, à se tabasser pour ne pas crever. Et, tu vois, aujourd’hui j’en suis persuadé : ce sont les coups qu’on s’est donnés qui nous ont sauvé la vie.

Il y a de la neige et du froid et du danger dans la fiction de la traduction tout comme dans la réalité du dehors. JB se dit que ce sont des temps à écouter du rocksteady. Il cherche dans son mange-disques électroniques, choisit la compilation Caltone, quand soudain résonne la voix irisée d'Yvonne Harrison qui, en 1967, chantait The Chase:



Et, de la même manière qu'on reconnaît les accords typiques de rocksteady à la basse, on reconnaît les notes de saxophone de Tommy McCook qui viennent moduler à intervalles réguliers cette chanson consacrée à un jeu de chat et de souris: quand on s'épuise à se chercher et qu'on renonce finalement pile au moment où on pourrait se trouver.
Chercher/trouver — c'est qu'on fait tous, c'est qu'on veut tous.

JB cherche une photo d'Yvonne Harrison. En trouve une. Elle vit aujourd'hui avec Roy Panton, avec qui elle a chanté au début des années 60, pendant la période ska - avant de signer quelques titres sous son propre nom, puis de disparaître. Mais elle est toujours là et on aimerait bien savoir quelle voix elle a aujourd'hui.


JB souhaite à tous ses petits amis une bonne journée sous la neige - puisque la neige va retomber aujourd'hui à partir de 18 heures sur Berlin.

mercredi 15 décembre 2010

"Je vais rester avec toi"

Et JB traduit ce passage magnifique de Jonny Halberg:
Il gisait à côté de moi, il savait qu’il allait mourir, et même s’il en avait certainement ras-le-bol depuis lurette de cette vie, il ne voulait pas qu’elle s’arrête. Mais quoi? Je pouvais pas l’aider, moi… J’étais là, et c’est bien tout ce que je pouvais faire. Alors je lui ai dit: «Ludvik. Tu vas mourir. C’est comme ça. Je vais rester là. Je vais rester avec toi.»

Et du coup il pense à Françoise Hardy, à Que tu m'enterres - qui n'est pas une chanson triste, loin de là.

lundi 13 décembre 2010

Un quisling

Et JB doit traduire la phrase suivante:
(…) siden nazistene heller ikke trivdes men en så overivrig og bokstavelig miniquisling.
Et le mot qui pose problème est miniquisling, autrement dit un mini-Quisling, du nom du Vidkun Quisling, équivalent norvégien du Pétain français et fusillé le 24 octobre 1945 pour collaboration avec l'ennemi et haute trahison.

JB pourrait donc tout simplement traduire:
“D’autant plus que les nazis n’étaient pas non plus à la noce avec un véritable Quisling miniature aussi zélé que lui.”
Mais il serait obligé de faire une note, expliquer qui était Quisling, cela interromprait la lecture sans que l'effet sémantique et l'allusion historique fasse mouche auprès du lecteur français.
Bon.

Et il traduit d'autant moins ainsi que quisling est devenu un substantif qui signifie: traître, collaborateur. Dans le roman, le personnage mélange les deux personnages. D'une part l'homme réel qu'était Vidkun Quisling, puisqu'il dit - et c'est JB qui met entre parenthèses) - bokstavelig (mini)quisling, en traduction directe: un (mini)quisling à proprement parler (bokstavelig = littéralement). D'autre part le substantif avec l'emploi de l'adjectif invariable mini qui vient renforcer l'idée tant du dictateur que du collaborateur qu'était l'homme.

Mais cette substantivation du nom, ce qu'en linguistique on appelle une antonomase, ne vient pas du norvégien mais de l'anglais, comme nous l'indique le Wikipédia français:


Voyons ce qu'en dit le Wikipedia anglais, qui a une entrée spécifique pour l'antonomase:


Un quisling, encore une fois, c'est à la fois un traître et un collaborateur - les deux sens sont inscrits dans le mot. Par acquit de conscience, JB va vérifier dans etymonline et trouve la mini(!)bourde suivante, qu'il souligne:


"Dans un contexte suédois", c'est cela, oui… Oh, après tout, tout ça, c'est le Nord, hein… les Vikings, machin, d'autant l'autre gugusse s'appelle Vidkun: Vidkun, Viking, truc, bidule, grüt…

Mais revenons à Quisling et au quisling.
Si le substantif quisling est passé dans le langage courant en anglais britannique (mais moins américain) et dans les langues scandinaves, ce n'est pas le cas en France. Et qu'est-ce qu'on dit en français courant, encore aujourd'hui en 2010? On parle de collabo. Il suffit, pour s'en convaincre, d'aller vérifier les occurrences sur gougueule. De fait, on obtient… 5,9 millions de résultats! 5,9 millions! Si on ramène ça en chiffres, et l'approches comme la recherche sont uniquement quantitatives et non qualitatives, et qu'on la compare au nombre d'habitants en France, on obtient du 10%, cela signifie alors que, dans l'absolu, c'est comme si 10% de la population française utilisaient le mot au quotidien. Pour s'en convaincre doublement, on va voir dans gougueule vidéos et on voit que n'importe qui est passé à la sauce collabo:


Et, en cherchant ces occurrences, JB tombe sur les 10 insultes prononcées pendant l'affaire Woerth et JB ne peut résister au plaisir de rafraîchir la mémoire de ses petits amis avec le mot employé par l'ancien ministre lui-même. C'est Rue89 qui raconte:


Et JB résiste d'autant moins à ce (petit) plaisir que, pas plus tard que tout à l'heure, il lisait dans Le Monde, ce qui l'avait bien fait ricaner:


Car JB rigolait vraiment. Mais jaune. Car il est prêt à prendre le pari que Woerth, comme Longuet avant lui, sera rebondir et ressurgir dans quelques années, blanchi et probe, juré-craché, etc.
Bref.

Mais JB revient à ses moutons de traduction.
Et voilà comment il va traduire:
D’autant plus que les nazis n'étaient pas non plus à la noce avec un minidictateur et un collabo hyperzélé comme lui.
Il s'explique.
JB a donc doublé l'image. Il a ainsi restitué les deux réalités du mot quisling: tant l'homme politique (= dictateur) que l'antonomase (= collabo). Dans collabo, en français, est sous-entendue l'idée de traître, inutile donc de le répéter. Il a été fidèle à l'emploi par Jonny Halberg de l'adjectif invariable mini, qu'il a pour sa part accolé au substantif dictateur et a suivi ce principe de fidélité avec l'adjectif zélé, transformé pour l'occasion en hyperzélé afin de: 1) restituer l'adverbe så (= si); 2) proposer un effet miroir de l'hyperbole minidictateur.
C'est compris? C'est clair?

Allez, on se quitte sur une des chansons préférées de JB (qui l'a fait écouter sur le blog tatoué et fumeur des fois et des fois), The Wicked, un morceau des Reggae Boys de 1969 qui va si bien avec les quislings en tout genre, y compris l'ancien ministre du Budget (question: le patronyme Woerth deviendra-t-il une antonomase?). Puisque, comme le chantent les Reggae Boys: "As far as I can see at the wicked, they must survive / they wouldn't mind if don't stay alive as long as they survive."

Salauds de pauvres! ou: Par ma queue!

Et, de bon matin (enfin… JB s'est réveillé taaard), JB traduit (et c'est lui qui souligne):
À l’âge de quinze ans, il s’est brouillé avec le reste de la famille. L’altercation a été tellement violente qu’ils l’ont jeté dehors. Ludvik a donc quitté Gjørstad qui, à l’époque, était une petite ferme où ils tiraient vraiment le diable par la queue.

Et, forcément, JB s'interroge sur cette locution, tirer le diable par la queue, en ce qu'il ne voit pas l'analogie entre la queue du diable et la pauvreté. Il va donc consulter le Robert des expressions et locutions qui l'informe:
Tirer le diable par la queue “avoir de la peine à trouver de quoi vivre; vivre avec des ressources insuffisantes” (Oudin, 1656). L'image de base est sans doute celle de l'homme qui essaie de retenir le diable qu'il a sollicité, à qui il demande une aide.
JB marque une pause tant il est effaré.
Ce que cette explication sous-entend, en d'autres termes, c'est que: quiconque vit dans la gêne va forcément (et cet adverbe pris dans les deux sens du terme), automatiquement, comme une espèce d'atavisme, non plus se laisser corrompre, succomber à la tentation, mais de lui-même provoquer un délit pour (tenter de) s'extraire de sa situation. Autrement dit: un pauvre reste pauvre, et s'il essaie de s'en sortir, il le fait automatiquement par des moyens illicites. Le pauvre est par nature un criminel, le sans-le-sou est un pousse-au-crime. "Salauds de pauvres!" disait Coluche. Mais, quand JB veut retrouver cette réplique, il découvre que Coluche n'en est pas l'auteur. Béatrice Valleys, de la Libération, nous l'explique:


Pour JB, ceci est une mine.
Une mine parce qu'il expliquait pas plus tard que ce week-end que le langage fixe dans son vocabulaire une discrimination à l'encontre de certaines catégories de population. Les femmes, ce qu'il a appelé à maintes reprises sur ce blog tatoué et fumeur, le machisme sémantique; les homosexuels, comme l'a prouvé la vidéo de Dynastie; les étrangers (confer tous les synonymes outrageants qui les caractérisent), les militants de gauche (confer les termes gauchiste et gaucho de 1968 ou, en novembre 2008, les propos de Michèle Alliot-Marie, à propos de Julian Coupat et des autres de Tarnac qu'elle qualifie de "ultra-gauche", de "mouvance anarcho-autonome" et que le Figaro, servant la soupe à la ministre, désignait également en tant que "nihilistes" et "apprentis terroristes de la gauche ultra") et donc, enfin, les pauvres.
JB, qui doit donner dans sa ville natale le 8 mars prochain, lors de la Journée de la Femme, une conférence sur le sujet, est doublement mais amèrement aux anges. Il expliquait au téléphone cette théorie qu'il avait vue confirmée pour les deux premières catégories de populations. Et, sans pouvoir fonder son propos mais subodorant que le langage le confirmerait, il avait argué que les pauvres étaient aussi concernés par cette discrimination sémantique. Voilà, avec ce "Salauds de pauvres" et cette définition de la locution qu'il a lui-même employée, la confirmation de son allégation. Qui se poursuit avec le "Travailler plus pour gagner plus" et le "La France qui se lève tôt" de Sarkozy - autant d'assertions qui perpétuent ce que le langage a tricoté dans sa trame lexicographique et redéroule au fil des décennies. On regarde, avant de poursuivre, la réplique de Jean Gabin:



Mais le mieux, pour ce blog tatoué et fumeur qui s'intéresse aux salauds de pauvres et à la locution tirer le diable par la queue, reste le poème en prose de Baudelaire, datant de 1864, et qu'on peut lire dans son intégralité ici en ce que l'on retrouve la queue et le diable:



Revenons - en-fin! - à l'explication de la locution par le Robert:
Tirer le diable par la queue “avoir de la peine à trouver de quoi vivre; vivre avec des ressources insuffisantes” (Oudin, 1656). L'image de base est sans doute celle de l'homme qui essaie de retenir le diable qu'il a sollicité, à qui il demande une aide. Mais la formule par la queue signifie dans plusieurs expressions du XVIIe siècle “à l'envers, par la fin” (-> écorcher l'anguille par la queue, brider son cheval par la queue “commencer par la fin”). Tirer le diable par la queue pourrait bien être du même type et correspondre à “emmener, attirer le diable maladroitement en s'y prenant à l'envers”.
Comme on le voit, si le propos est cette fois plus modéré dans sa dernière phrase, il n'empêche: le pauvre commet une erreur, il est "maladroit".

Pour JB vient à présent le temps d'élucider le second mot de la locution, à savoir: queue. Oui, c'est forcé. JB est comme les pauvres: il tombe aussitôt dans l'excès, la maladresse et la corruption.
Mais, à sa décharge, en tant que traducteur et donc linguiste et lexicographe, la littérature et le vocabulaire le poussent à s'interroger là-dessus. Il avait déjà, en mars dernier, relevé cette phrase qu'il a toujours adorée: "Par ma queue!" C'est ce que disait Papa Moumine dans les histoires de Tove Jansson.
Il va donc consulter le même Robert qui lui explique cette fois:
QUEUE n.f. Le mot (du latin cauda), qui désigne l'appendice postérieur de nombreux animaux, a évolué dans deux directions: d'une part, il désigne des appendices naturels ou des objets allongés; d'autre part, il signifie l'“extrémité”, la “fin”, etc., d'une manière abstraite. La valeur symbolique de queue appliquée à l'homme s'est cristallisée dès le XVIe siècle dans le sens érotique du mot; ce dernier est devenu courant et rend de nombreuses locutions anciennes inutilisables. Au XVIIe siècle, malgré la vitalité du sens érotique, on pouvait dire: “Je suis bien aise de voir votre queue” (1640, Oudin) “je souhaite que vous partiez, que vous tourniez le dos”.
JB a-dore!!!
Il répète:
Je suis bien aise de voir votre queue.
Quel bonheur au quotidien - sémantique ou anatomique, d'ailleurs.


Allez, on se quitte avec le diable, la queue, et le fait d'être bien aise de voir la queue de quelqu'un, en l'espèce du diable. Car on se souvient forcément (!) du morceau de Max Romeo et des Upestters, de 1976 et devenu entre-temps un classique: I Chase The Devil, où il chantait:
I'm gonna put on a iron shirt, and chase satan out of earth
I'm gonna put on a iron shirt, and chase the devil out of earth
I'm gonna send him to outa space, to find another race
On écoute:



Madness en avait fait une épatante reprise dans leur album The Dangermen Sessions Vol. 1, de 2005, et réintitulée I Chase The Devil AKA Ironshirt - et on écoute particulièrement les notes entêtantes de l'orgue Hammond.




Sur ce, JB souhaite une bonne journée à tous ses petits amis en leur souhaitant qu'ils puissent eux aussi trouver une occasion idéale pour lancer: "Par ma queue!"

mardi 7 décembre 2010

(papier) brouillard

Et JB se lève en constatant qu'un épais brouillard bouche la vie (oh naaan! pas ce genre de lapsus dès le matin, hein!) - qu'un épais brouillard bouche la vue. Plus le jour s'éclaircit, plus le brouillard s'épaissit. JB s'attelle à son travail et lit le groupe nominal suivant, qu'il a traduit de la sorte: "une mer de brouillard". Encore le brouillard! Est-ce un signe? Est-ce à dire que JB passera le reste de sa journée, comme le veut la locution, "dans le brouillard"? À suivre.

Mais en attendant, JB s'attarde une seconde et demie sur le mot en question. Et se souvient qu'il a déjà longuement glosé sur l'étymologie de brouillard, liée au verbe brouiller. Mais JB ignorait totalement, en revanche, que le terme s'emploie aussi sous une forme adjectivée dans la forme papier brouillard, qui est un synonyme de papier buvard., ainsi que nous l'indique le Littré:


Mais le Dictionnaire de l'Académie françoise (oui: françoise! comme en ancien… françois) est plus restrictif:


Uniquement adjectif, donc, et de couleur… "feuille-morte"??? Ça alors! Le daltonien qu'est JB ignorait qu'une telle couleur existât (un petit subjonctif imparfait dès le matin ne saurait être nocif). Il va vérifier sur le site pourpre.com et, effectivement, il trouve la couleur en question dans le champ chromatique des bruns:


La couleur feuille morte (sans trait d'union selon le site) ressemblant très exactement à ça:


Bon, jusque-là, JB a appris deux choses de bon matin, il se couchera moins bête ce soir.

Mais toute cette histoire de brouillard, brouiller, papier brouillard, couleur feuille morte, filtrer les liquides, fait invariablement penser JB aux derniers travaux de Wolfgang Tillmans qui s'attache à montrer le mouvement de la lumière sur du papier et qui ressemble à la dilution du liquide lors de son immersion dans l'eau. On regarde quelques clichés:


Mais revenons au papier brouillard/papier buvard, puisque l'Encyclopédie méthodique nous indique pour sa part:


Et JB adore forcément l'emploi de drogue pour désigner le médicament (sens conservé en anglais: drug), de même qu'il adore le mot apothicaire pour désigner le pharmacien (terme conservé en allemand ou dans les langues scandinaves: der Apotheker).

Cherchant les sens de ce papier brouillard, JB tombe enfin sur cette locution:


Décidément… Encore quelque chose que JB ignorait, mais JB est tellement ignare.
À sa décharge force est de constater qu'aucun de ses dictionnaires ne connaît la locution. Et, cherchant sur gougueule où elle n'apparait que sur le site reverso dont elle est extraite, JB peut donc conclure qu'il s'agit d'un hapax: un mot qui n'apparaît qu'une fois.

Enfin, le papier brouillard/buvard se retrouve sur une liste de papier, une belle liste comme JB les aime (et, un jour, il reviendra sur ce truc de faire des listes, si cher à Georges Pérec puis à Erlend Loe):



De fil en aiguille, avec tous ces papiers, JB pense forcément aux Petits papiers de Serge Gainsbourg, interprétés par Régine, et à au pneu électronique de M qui s'indignait que JB n'ait pas illustré par la chanson en question le post, en août dernier, consacré au mouchoir en papier. Dont acte. On voit ici Régine, en 1967:



Et, oui, forcément, il faut écouter Les petits papiers de bon matin, encore plus avec ce brouillard à couper au couteau, eu égard au passage où Régine souhaite à propos de ces petits papiers: "Puissent-ils un soir / Papier buvard / Vous consoler".

Cherchant cette vidéo, JB en trouve une autre, avec une autre version qu'il ne connaissait pas (l'ignare, décidément), interprétée par Jane Birkin et Françoise Hardy le 4 mai 1974, vidéo dans laquelle on voit leurs maris respectifs, à savoir bien sûr Serge Gainsbourg et Jacques Dutronc. On regarde ces dames vêtues d'habits en papier (journal) et ces messieurs sanglés d'un blouson en cuir:



Enfin, ultime version, celle où les mêmes apparaissent, mais sans Françoise Hardy. C'est trash, alcoolisé et clochardisant:




On écoute la version de 1999 par Noir Désir? Oh oui, elle est bien elle aussi, surtout une semaine après qu'on a appris la dissolution (décidément… confer supra) du groupe - et que le triste sire Hortefeux s'évertue toujours à expulser les sans-papiers:

Patti, Lou & Tom en 1977

Et JB traduit une dernière phrase, juste avant de se coucher, tirée du roman de Jonny Halberg:
Siv tenait Easter, de Patti Smith.
Et il se souvient d'être tombé par hasard, il y a plusieurs mois, sur le site du Spiegel sur une série de photos signées Uwe Möntmann. Il y avait notamment une photo de Patti Smith, prise en 1977:


Et JB avait été frappé, ce jour-là, par la ressemblance de Patti Smith, en cette année 1977, avec PJ Harvey, elle-même photographiée au début des années 2000:


Uwe Möntmann a pris une autre photo de Patti Smith, celle-ci en 2005, on la voit ci-dessous. Hasard et beauté de la photographie, au même moment, Angela Merkel passe en arrière-plan, accompagnée (ce qui est tellement rare) de son mari, Ulrich Sauer. La voyant ainsi accoutrée, Patti Smith avait sifflé: "Qui est cette femme?" Et le photographe de répondre: "Elle pourrait être notre prochaine chancelière." Patti Smith avait demandé alors: "Elle est pro-Bush?" Möntmann de répondre: "Oui", et Patti Smith de ponctuer: "Oh."




Mais la première photo de la série, prise en 1977 à Munich, montrait Lou Reed:


Et JB avait de nouveau été frappé par la ressemblance avec une autre photo, sûrement inspirée de celle de Möntamnn, et qu'il avait déjà montrée sur ce blog tatoué et fumeur, et qui reprenait une scène et l'affiche de la pièce de Rodrigo Garcia qu'il avait vu à la Schaubühne en mars dernier avec son ami T:

© maurus


Il y avait enfin une splendide photo de Tom Verlaine, le chanteur de Television, elle encore prise en 1977:


Du coup, juste avant d'aller se coucher, on écoute Marquee Moon, LE tube de Television - enfin, les quatre premières minutes. Et une bonne nuit à tou(te)s.

vendredi 3 septembre 2010

Un vendredi avec Marianne

Et JB traduit de bon matin:
Grande et svelte, elle avait des cheveux sable, raides, et évoluait dans ces minijupes que les femmes et les jeunes filles portaient vers la fin des années soixante. Parfois, quand je la croisais, je pensais à Twiggy ou à Marianne Faithfull. Une Twiggy élancée, avec des formes. Une Marianne Faithfull au visage défiguré. Sauf qu’elle n’était ni l’une ni l’autre, n’avait jamais couché avec Mick Jagger ni fait la couverture des magazines pour adolescentes.


JB songe alors qu'il n'a pas encore dit bonjour à ses petits amis, que c'est l'occasion rêvée, que Marianne Faithfull est la personne parfaite pour souhaiter une bonne journée à quelqu'un, que son As Tears Go By est la chanson idéale pour illustrer ce vendredi si particulier:



Et, toujours, JB ne cesse de s'étonner du changement radical qui, à quarante ans d'intervalle, s'est opéré chez Marianne Faithfull. Chaque fois il a l'impression non seulement de voir une autre femme, mais aussi d'entendre une autre voix. Et il trouve aussi que cette femme marquée porte magnifiquement ses années, que cette voix cassée est nettement plus séduisante que les trilles adolescentes des années soixante. JB en veut pour preuve ce merveilleux Don't Forget Me qui est aussi une chanson idéale pour cette journée de vendredi si spéciale:

jeudi 2 septembre 2010

Des pommes, des poires (et des phallocrates)

Et JB, qui n'y connaît pas grand-chose question poitrine, se voit traduire cette phrase:
Elle avait de jolies hanches, des fesses rondes et affriolantes, des seins en poires (…)

Au début, il songe coller au texte et retranscrire le "seins pointus" du texte original. Puis il songe à "seins en pointe", puis il songe à "seins en poires". Vérifiant dans le TLF si poires prend un S ou pas, il constate à son grand étonnement qu'on dit aussi "seins en pommes".


Du coup, il se demande si on dit "seins en scoubidous", mais, très franchement, il ne pense pas.
Il n'en demeure pas moins intrigué par cette analogie. Certes, il l'entend, il la visualise, mais il se demande tout de même d'où elle vient, à quel moment de l'histoire linguistique elle apparaît.
Il va chercher dans le Robert des expressions et locutions, mais ne trouve rien. Ni à sein, ni à pomme, ni à poire. En revanche, il trouve quelques locutions intéressantes qui rapprochent la pomme et la poire:
• on dit par exemple (ce qu'il ignorait) invariablement se sucer la pomme/la poire pour "s'embrasser avec insistance", une locution qui apparaît à partir de 1930;
• on dit aussi ma poire de même que ma pomme pour parler de soi;
• la locution entre la poire et le fromage s'explique par le fait que "le fromage se mangeait après les fruits (et la poire était, avec la pomme, le fruit type)".
Mais rien sur les seins en forme de fruit.
Rien dans le Littré, rien dans le Larousse de l'argot & du français populaire. Quant au Robert historique de la langue française, il ne relève pas les locutions; et son cousin en 6 volumes ne recense rien à sein, nous indique à pomme que la locution est "familière", mais ne connaît pas l'équivalent pour le sein bien qu'il cite "la poire à lavement" (vraiment!). Quelle énigme, se dit JB…
JB redoute d'aller chercher sur gougueule, tant il a peur que la machine lui crache des listes entières de sites de poils. Il prend tout de même son courage à deux mains. Il constate d'abord que "seins en poires" donne 43 600 occurrences tandis que son équivalent avec en forme de pomme 17 900 seulement. Et, effectivement, outre que ces résultats renvoient pour la plupart à des pages que JB ne veut même pas consulter, il apprend seulement que "les seins “en pommes” fermes et bien ronds étaient adulés au 16e siècle." Mais rien sur le moment de l'histoire où la forme des seins est associée aux deux fruits. Il n'y a pas grand monde au balcon linguistique, si JB peut se permettre ce jeu de mots un peu lourdingue.
Toujours est-il que JB déteste ne pas pouvoir résoudre ces petites énigmes linguistiques et lexicographiques.

À défaut, il décide d'aller consulter l'étymologie respective des mots sein, poire et pomme - peut-être trouvera-t-il là des éléments de réponse.
Première surprise avec le premier mot:
SEIN n.m. est issu (vers 1120) du latin sinus, proprement “pli concave ou en demi-cercle”, d'où “courbure, pli” et spécialement “pli demi-circulaire que forme la toge lorsqu'elle est relevée sur l'épaule”; ce pli de toge ou de robe était celui dans lequel les femmes portaient leur enfant, d'où le sens figuré de “sein, poitrine”. (…) ◊ Sein désigne d'abord l'espace entre la poitrine et le vêtement qui la couvre, sens disparu, et (vers 1150) la partie antérieure du thorax humain, acception courante à l'époque où poitrine était rare. (…) ◊ C'est aussi au XVIe siècle que sein désigne spécialement la poitrine de la femme (1538), acception sortie d'usage, sein s'employant couramment (XVIe siècle) pour chacune des mamelles de la femme. Cependant, le pluriel (les seins) et le singulier qui lui correspond (un sein) ne semblent usités qu'au XIXe siècle, les synonymes (mamelles, tétons) étant devenus soit archaïques, soit péjoratif. Au XVIIe siècle, le mot s'était spécialisé pour désigner le sein féminin en tant qu'il sert à l'allaitement (1690), d'où prendre le sein “téter” (1771) et donner le sein (1835). Ces acceptions sont les plus vivantes en français moderne.
Et JB trouve ça étrange que le mot de l'anatomie intime de la femme qui suscite le plus de synonymes grivois (si on le compare respectivement à vulvevagin ou fesses) ait eu l'acception moderne telle qu'on la connaît à un stade si tardif de l'histoire de la langue française. Mais il est certain que, chez la femme, ce sont surtout et longtemps le ventre et les fesses qui ont été prisés en termes de beauté et d'appâts féminins. Néanmoins, la synonymie de ces mots n'est guère plus riche. Qu'est-ce que cela nous dit sur le regard forcément masculin porté sur le corps de la femme, puisqu'on sait que le vocabulaire de la langue française possède des mots courtois qui ne s'appliquent qu'aux femmes.
Exemples?
Deux verbes.
Le premier, lutiner, c'est-à-dire courtiser. Un homme lutine une femme. Une femme ne lutine pas un homme. Le TLF nous le confirme:


Et non seulement ça, mais ce même TLF donne, dans la section lexicographique, le verbe peloter comme synonyme de lutiner. Le chemin analogique et sémantique est donc le suivant: 1) on drague, 2) on pelote. Bravo, les mecs, continuez comme ça!
Idem, dans un autre genre sans doute pas si éloigné, pour minauder.


C'est même pire si on y songe: non seulement la femme n'est pas habilitée à lutiner, c'est-à-dire à séduire un homme, en revanche, elle minaude, elle fait des manières, c'est sa nature pour ainsi dire. Un homme, lui, ne fait pas de manières et il drague - là aussi, c'est sa nature. Une ultime preuve? La citation littéraire pour exemplifier le terme. Elle est signée par nul autre que la tapette honteuse qu'était André Gide qui l'emploie dans journal, en 1930, pour décrire une femme - et c'est JB qui souligne:
C'était dans le couloir d'un théâtre durant un entr'acte. Il avait à son bras une énorme pouffiasse, outrageusement décolletée (pour l'époque) qui minaudait et jouait de l'éventail...
L'équation sémantique est donc la suivante: femme = pouffiasse = énorme = minauder.
Punaise, JB n'y croit pas!!! C'est proprement hallucinant, ce machisme linguistique que JB n'a de cesse de souligner sur ce blog tatoué et fumeur!!!
Par acquit de conscience, il va vérifier la définition et l'étymologie du verbe courtiser. Et qu'est-ce qu'il trouve? Pas loupé! Seul un homme peut courtiser!!!


C'est dingue! JB cite et re-cite: "Le sujet désigne un homme."
Du coup, JB décide de tout laisser tomber et de vérifier chaque mot propre au domaine de la séduction. Il cherche les synonymes de séduire:


Et il les passe en revue.
Son intuition était la bonne.
La phallocratie redémarre dès le cinquième verbe, avec aguicher:


Et donc, "dans le langage de l'amour, le sujet désigne généralement une personne, généralement une femme", et Zola est convoqué pour illustrer le propos macho - et c'est JB qui souligne pour mieux montrer l'équation: "elle aguichait, la petite, elle l'allumait pour le jeune homme, avec un tas d'affaires malpropres."
Pas tout à fait convaincu(e)s? Une autre citation, cette fois d'un écrivain oublié du nom de Bourget, nous sommes en 1926:
Ses yeux parcouraient les différents groupes épars dans l'étroite salle et, soudain, ils rencontrèrent ceux de sa voisine, dont le regard continuait de chercher le sien, avec cette impudence rusée des filles qui aguichent, d'un demi-sourire impur, l'amant de demain, tout en bavardant avec celui d'aujourd'hui.
La femme, donc, à défaut d'avoir le droit de lutiner, est vouer à butiner; ça c'est sa vraie nature. Autrement dit: c'est une salope puisqu'elle drague untel tel jour pour mieux jeter son dévolu sur tel autre le lendemain. Bravo!
Toujours pas convaincu(e)s? La citation pour le dérivé du verbe appâter en appâteur:
“[Le sexe féminin] Miserable appasteur des hommes vertueux.” (Le Danger de mariage ds Poësies xve-xvie s., éd. A. de Montaiglon, t. 3, p. 73).
Qu'est-ce qu'on trouve maintenant à cajoler? JB souligne encore une fois et s'amuse de trouver, dans les citations, une autre pédale machiste, cette fois Montherlant après Gide:
− Spéc., ds le lang. de l'amour. Cajoler une femme. Lui tenir des propos galants, la caresser en vue de la séduire. Synon. courtiser, enjôler. Il s'est mis (...) à me dire des flatteries, et puis à me cajoler tant que le jour durait (Maupassant, Contes et nouvelles, t. 2, Rosalie Prudent, 1886, p. 644).
− Absol. Tu cajoles, tu fais l'enfant et brusquement, (...) te voilà une petite vipère (Montherlant, L'Exil, 1929, p. 42).
Déniaiser?
A.− Faire perdre à quelqu'un sa niaiserie. Ce garçon (...) il aurait fallu le déniaiser, le dégrossir, pour le rendre acceptable (Larbaud, Jaune, 1927, p. 277).
− Emploi pronom. L. qui se déniaise, sans en devenir moins sot, − chose immuable (Barb. d'Aurev., 2e Memorandum, 1839, p. 273).
B.− Faire perdre à quelqu'un son innocence dans les choses de l'amour :
Le baron. − Déniaiser? D'une femme, c'est ordinaire, mais d'un homme, c'est plus piquant.
La comtesse. − J'étais moi-même dupe de sa fausse candeur. Jusqu'au jour où je l'ai vu entreprendre la baronne...
Hermant, M. de Courpière, 1907, I, 6, p. 7.
Empaumer n'est pas mal non plus, dans son genre. Puisque: 1) on peut "empaumer" notamment "les femmes" d'abord, les hommes ensuite seulement; 2) qui peut "se laisser empaumer"? Idem à en lire les exemples, les femmes d'abord, les hommes ensuite - mais pas n'importe quelles femmes, comme nous le confirme Drieu La Rochelle; et c'est toujours JB qui souligne:
"Notre cousine Receveur est une sotte qui s'est laissé empaumer."
Enjôler va dans le même sens, qui confirme une répartition très différente de la séduction selon qu'on est un homme (chez qui ça ne prend pas) ou une femme (qui fait forcément le trottoir):
En particulier, vocab. de l'amour. Enjôler un homme, une femme. Chercher à le (la) séduire par des paroles flatteuses, des promesses, des manières tendres. Enjôler avec des paroles, du regard. Ah! Elle s'était fait ramasser sur le trottoir, en l'enjôlant par ses mines de rosière! (Zola, Assommoir, 1877, p. 700). On ne me prend pas facilement, moi. Je ne suis pas de ceux qu'on enjôle avec deux baisers (Maupass., Contes et nouvelles, t. 2, Hist. vraie, 1882, p. 336).
Dernier exemple avec suborner puisque le sens vieilli, synonyme de corrompre, donc avec une valeur négative, voit la personne corruptrice être une femme; alors que le sens moderne, synonyme de séduire, voit la personne séductrice être un homme:
Littér., vieilli. Entraîner quelqu'un à agir contre son devoir par toute manœuvre susceptible de l'y décider. Synon. corrompre, soudoyer. Elle suborna ses gardiens, franchit toutes les clôtures, courut les chiens (Cladel, Ompdrailles, 1879, p. 105). Je crois à un certain principe en moi qui (...) usurpe ma volonté ou cherche à me suborner par ruse (Bernanos, Dialog. ombres, 1928, p. 50).
Suborner une femme, une jeune fille. La séduire. Cet homme avait suborné, (...) une fille riche et forcé les parents à la lui donner (Balzac, Pierrette, 1840, p. 52). Il m'accusait de vouloir suborner cette fille, que je crois être sa nièce Jahel (A. France, Rôtisserie, 1893, p. 185).

Bon, n'en jetons plus.
JB n'en croit ni ses yeux ni ses oreilles ni son cerveau. Il est outré, scandalisé. Il en perd son latin et son français, en oublie ses histoires de pommes et de poires (il y reviendra un autre jour). Et il clôt sa hargne par le morceau du groupe queer Le Tigre avec leur fameux rrriot girl, référence au groupe féministe américain du même nom qui dénonce la suprématie des hommes et l'absence des femmes dans l'art contemporain, et s'illustre dans la musique par des groupes indie, rock et punk résolument féministes (pour résumer):



Tiens, pour la peine, on regarde ce petit documentaire impeccable sur les Rrriot Girls, notamment dans la musique (américaine). Et il est notamment question du groupe chouchou de JB et de G (à qui on passe bien le bonjour), les Slits:




[Même jour, 19h15.
Et JB continue de traduire:
Néanmoins, après m’être fait pincer par Grete en train de la lorgner, j’ai dorénavant redoublé d’attention.
N'étant pas sûr de son emploi du verbe lorgner, il va vérifier dans le TLF. Et qu'est-ce qu'il lit?


JB a comme l'impression que ce post est infini et que, même dans la maison de retraite où il n'espère pas finir, il y sera encore… Il veut dire: à lister le machisme linguistique.]

mardi 31 août 2010

L'antonomase et le mouchoir en papier

Et JB traduit le beau passage suivant, extrait du roman à paraître chez Belfond, L'Inondation, de Jonny Halberg:
C’est à cet instant-là que j’ai pris ma décision. Dans mon for intérieur, j’ai décidé de faire ce qui serait en mon pouvoir pour veiller sur Robert lors des années à venir. Et, bien que je ne sois à l’époque âgé que d’une petite vingtaine, je me rendais bien compte de ce que cela impliquait. Ce jour-là, sur la pelouse, lorsque je lui ai donné un Kleenex pour qu’il essuie ses larmes et sa morve, je n’y songeais pas avec la même clarté qu’aujourd’hui – mais je sais désormais qu’une des raisons ayant motivé ma décision tenait à la grande beauté de Robert. Cela n’avait strictement rien à voir avec l'éventualité que j’aime les garçons ou autre chose de ce genre, mais davantage avec le fait que je ne supportais pas l’idée de voir son visage détruit, de le voir se traîner comme une épave avachie avant même d’avoir trente ans. Je refusais que Robert, qui était quelqu’un de bien et avait en lui quelque chose qu’on ne croise pas souvent dans le coin, devienne un loubard de seconde zone, un menteur invétéré et imbibé d’alcool, que personne ne pourrait plus respecter.

Et JB réagit.
Il ne réagit pas à l'ambiguïté sexuelle qui parcourt le passage - à cela, il avait déjà réagi lors de la lecture, qui remonte presque à il y a dix ans; même si évidemment elle ne cesse de l'intriguer comme de le séduire.
Non. Il réagit à ce mot: Kleenex.
Et il réagit doublement.
1) Il se demande si, traduisant ainsi, il ne serait pas en train d'ajouter un élément culturel français dans ce texte si norvégien. Car le Kleenex n'est pas employé stricto sensu en norvégien. Dans cette langue, on parle de mouchoir en papier, tout simplement. Mais d'un autre côté, l'auteur n'utilise pas ce mot, il utilise cette construction étrange, qui n'est autre qu'une synecdoque en rhétorique, et qui lui fait dire, si on traduit littéralement: "un peu de papier". Alors, figure de style pour figure de style, JB va passer de la synecdoque à l'antonomase et utiliser le mot Kleenex. Une antonomase, en rhétorique, c'est l'emploi d'un nom propre pour désigner et signifier un nom commun (JB est le Richard Virenque des nighter).
2) JB constate que, tant en allemand qu'en français et en américain, les marques de mouchoirs en papier sont devenues des noms communs, il y a un phénomène dit de lexicalisation. Ainsi, on dit, donc, Kleenex en français et en américain, et Tempo (la marque allemande) en allemand. Et ça, ça étonne JB. Que précisément la lexicalisation touche les mouchoirs en papier.

Ce phénomène est qualifié en anglais de trademark erosion:


Ou, plus précisément, c'est-à-dire correspondant à la terminologie linguistique française de lexicalisation: genericized trademark - et, dans les deux cas, on s'étonne comme on s'amuse du caractère très pragamtique de la langue anglaise (sans doute aussi une des raisons expliquant qu'elle soit devenue la langue véhiculaire majeure):


Le phénomène de lexicalisation n'est pas nouveau en français.
Certes, on se souvient qu'une poubelle n'est autre que l'objet inventé par le préfet de police de Paris Eugène Poubelle. Mais on a sans doute oublié que les termes silhouette et sandwich correspondent à des personnes ayant réellement existé, de même que mobylette et scotch sont en réalité des marques déposées.
Dans l'édition, les correcteurs veillent au grain, qui veulent éviter que les entreprises n'intentent un procès aux éditeurs pour utilisation prétendument abusive de leur marque. Et si l'on n'en est pas encore à devoir sigler les noms et les adjoindre d'un © ou d'un ®, n'empêche que l'on continue d'écrire: une fermeture Éclair, un Kleenex.
Sans doute ont-ils raison. On se souvient que Kleenex a exigé du groupe de punkettes suisses qui s'étaient baptisées du nom de la marque de devoir trouver une autre dénomination. Elles étaient ainsi devenues LiLiPUT.
Tiens, on va les regarder, d'ailleurs. Elles étaient absolument géniales et par trop méconnues dans la Rance. Elles chantent ci-dessous Nice, et nous sommes transportés en 1978:



Et JB, pensant aux Kleenex, les mouchoirs, pense donc à Kleenex, le groupe, et pense enfin aux Kleenex que Française Hardy évoquait dans des paroles où Serge Gainsbourg faisait rimer l'antonomase avec une seconde antonomase: Pyrex.
Et comme la chanson était tout aussi épatante, on l'écoute aussi:



Et JB, qui aime bien boucler les boucles, cherche une chanson en allemand où il serait question identiquement question de mouchoirs en papier mais qui en appellerait aux Tempo. Las, il ne trouve pas. Néanmoins, par une coïncidence propres aux recherches labyrinthiques de la machine gougueule, il tombe sur la chanson de Ferré interprétée par Dalida en 1971: Avec le temps. Fatalement, JB comprend que sa boucle est ainsi bouclée, mais par pour les raisons ni qu'il imaginait, ni qu'il désirait. Car si le mouchoir en papier clôt effectivement son développement, c'est bel et bien pour l'utilisation qu'on/qu'il peut en faire: s'essuyer les yeux, sécher ses larmes.
De fait, cette chanson déchirante l'est, trouve-t-il, encore davantage quand Dalida la chante - et il apprend entre-temps qu'elle n'a jamais été un succès auprès des fans de Dalida († RIP). Le genre d'interprétation qui donne uniquement envie de se préparer une citronnade à la ciguë, et puis basta. Aussi JB écoute-t-il la chanson avec une extrême modération.
Il va toutefois regarder dans toitube si Avec le temps n'y serait pas.
Elle y est.
Et avec une vidéo, mes petits amis… oh là là là là là là.
JB a fait trois captures d'écran pour vous convaincre, qui correspondent à trois moments de la chanson et donc à trois expressions du visage de Dalida.
Regardez ça, mes petits amis. Si vous voulez voir l'incarnation du désespoir, la voici:


JB répète: Oh là là là là là…
Allez, on va regarder la vidéo. Mais les âmes sensibles peuvent s'abstenir.
JB, pour sa part, court se réfugier sous sa couette avec ses lunettes noires.