dimanche 22 août 2010

Rapapilloter

Et JB reçoit de M. le pneu électronique suivant:


Rapapilloter?
Hein?
Jamais entendu parler.

Mais avant de gloser sur la trouvaille lexicographique de M., et pour les ceusses et les celles qui ne connaîtraient pas Louise Bourgeois, on regarde une petite vidéo tournée lors de la Rétrospective Louise Bourgeois au Centre Georges Pompidou à Paris, en 2008:




Alors? Rapapilloter, donc.
Rien dans le Robert. Rien dans le Littré.
Genre: rien dans le pantalon - une réflexion qui ferait sûrement ricaner Louise Bourgeois († RIP).
Quoi qu'il en soit: rien dans les dictionnaires version papier.
Aha.
On va sur gougueule et on est surpris de trouver… 2380 résultats.
Tiens donc.
Et en plus, on constate que le mot est recensé dans le TLF . Mais aux synonymes:


Rapapilloter/rabibocher. Les deux verbes sont proches d'un point de vue non seulement phonétique, mais aussi sémantique (en phonétique P et B sont une seule et même consonne, la première étant sourde, la seconde étant sonore - tout comme les sons [g] et [k] et les sons [s] et [z]). Voilà pour la pemière conclusion empirique.
Mais est-ce bien le sens qu'emploie Louise Bourgeois? Elle utilise d'abord le verbe couper, puis le verbe castrer (ou est-ce M.?) et enfin ce fameux rapapilloter qui, dans mes oreilles, résonne davantage comme un synonyme de réparer, raccommoder, mais dans le sens propre à la couture.
Bon.
On répare à la chasse au(x) sens et on clique, dans le TLF, pour passer de la synonymie à la lexicographie. Or voilà sur quoi on tombe à rapapilloter dans sa définition lexicographique:


Ah ben mince alors.
Bon, c'est pas grave. On a sûrement mal cherché.
On réfléchit. On regarde à droite (pour une fois…). Le Robert en 6 volumes?
Et là on trouve!

RAPAPILLOTER v. tr. — 1840; variante régionale de repapilloter.
Régionalisme. Remettre bien ensemble, arranger, raccommoder. -> Repapilloter, rabibocher. Rapapilloter les choses, les affaires de personnes brouillées. Rapapilloter deux personnes. -> Réconcilier. — Pronominal Se rapapilloter.
Donc, c'est bien le sens de réconcilier ou raccommoder, mais ce dernier uniquement dans le sens équivalent au verbe qui le précède.

On décide d'aller voir ce qu'il en est de repapilloter:
REPAPILLOTER v. tr. — 1842; de re- et papilloter, de papillote.
◊ 1 Rare. Enrouler de nouveau dans des papillotes.
◊ 2 (1842, d'après raccommoder). Figuré, familier (Vieux). Arranger (une affaire); remettre bien ensemble (des personnes). -> Raccommoder. — Pronominal "Maintenant (…) repapillotons-nous". (Jules Vallès, le Proscrit).

Troisième constat empirique:
• le régionalisme est antérieur (oh, deux ans… c'est une demi-seconde en analyse diachronique) au terme apparemment officiel;
• lequel est familier alors que le premier ne le serait pas;
• un régionalisme, d'accord, mais qui vient d'où?

On repose le 5e volume du Robert, le regard se déporte encore un peu plus sur la droite… Hum… Et si on regardait dans le Larousse de l'argot et du français populaire? Puisque le terme est "familier".
Et là encore, on trouve. Ça alors.
rapapioter ou rapapilloter v.t.
Réconcilier: "Il se montra assez fin diplomate pour, tout en bavardant “rapapilloter” Mme Mafflut avec Flittermeaux." (Robert-Dumas, 1944)
ÉTYM. formation expressive et hypocoristique, avec le suffixe -oter. rapapioter 1881, rapapilloter 1894.
DÉRIVÉS rapapiotage n.m. Réconciliation et rapapioteur, euse n. Personne qui en réconcilie d'autres: 1881.

Punaise, ça devient hyper technique, notre histoire.
C'est ça, parfois, les problèmes avec les dictionnaires: On cherche la définition d'un mot compliqué ou inconnu, on trouve; or, dans la définition, se trouve un mot encore plus compliqué et, au final, une recherche qui devait durer deux minutes en pend le triple voire le quadruple.
Donc on cherche maintenant hypocoristique:


Ah d'accord. Donc un mot gentil. Rapapilloter a une valeur positive en soi. On le note.
Mais on dit quoi? Rapapilloter ou rapapioter? Il semble que l'argot français ait préféré rapapioter. Dans le Dictionnaire de l'argot classique  (de 1827 à 1907), Charles Boutler ne recense que le second, dans le même sens que celui relevé par Jen-Paul Colin dans le Larousse:


Et enfin, dans le Dictionnaire d'argot moderne  de Paul Rigaud, la Bible de l'argot puisqu'il s'agit du pemier dictionnaire d'argot, publié en 1888, c'est également le rapapioter que l'auteur recense:


Voilà au moins une énigme de résolue:
On dit en argot rapapioter et non rapapilloter.
Or c'est bien ce second verbe qu'emploie Louise Bourgeois. Et, à ce niveau, les questions demeurent toujours entières
1) d'où vient le mot?
2) quel est le sens employé par Louise Bourgeois?

D'abord, on trouve un emploi régional sur le site du parler lyonnais (lequel est, nous explique-t-on, "une variante régionale du français qui a fortement été influencé par l’arpitan (ou francoprovençal) dont la langue lyonnaise est un dialecte, et qui était autrefois parlée dans la ville de Lyon"), on nous dit que le verbe signifie: "se remettre, retrouver la santé". Et le terme semble relativement en usage dans cette région puisque toutes les occurrences provenant de sites personnels (donc autres que dictionnaires ou sites de conjugaison) voient leurs auteurs habiter la région lyonnaise.
Et là, JB est aux anges, car, grâce à M. (merci M.) il vient de tomber sur un dictionnaire hypra méga super hyper bien foutu. Ça s'appelle Websters. On lui donne un mot à manger et, hop, il nous le recrache dans toutes les langues possibles et imaginables. JB a fait plusieurs essais avec des mots complètement différents, et il est très positivement surpris par l'exactitude des résultats. Il a essayé avec ce mot anglais hyperdifficile à traduire, shabby, que les Norvégiens ont repris tel quel sans le norvégianiser (c'est dire!), mais qu'on retrouve dans l'allemand schäbig. Donc encore une fois, merci M.!!!
Et que nous dit Websters sur rapapilloter?


Websters fournit d'abord le sens pronominal. Donc en patois lyonnais, se repapilloter, c'est se remettre. Et JB adore ce sens de guérir, se rétablir, forcément. En revanche, le sens communément admis de arranger les affaires se dit rapapilloter. Puis JB constate que ce sémantisme de la guérison se retrouve dans un vaste périmètre lyonnais, mais également avec le verbe repapilloter.
C'est le cas dans le Jura : 

Et c'est également le cas à Grenoble :


Bon, encore une énigme de résolue.
Quoique. Ce sens particulier s'explique-t-il aussi par l'existence, à Lyon, d'un gâteau appelé papillote?

Si on reprend notre pêche à l'origine du mot, le Wiktionnaire nous indique qu'il viendrait du Canada.
Tiens donc!
Parfait, franchissons l'Atlantique si c'est comme ça.
Et on trouve ça, dans les définitions du "parler populaire des Canadiens français":


Donc toujours le même sens, mais cette fois on nous dit que ce serait un mot originaire du nord-ouest de la France. Nous voici donc revenus sur le vieux continent.
Et, effectivement, sur le site du patois normand, on trouve la définition suivante:
"RAPAPILLOTER: rajuster des papillottes; raccommoder ses affaires."
Tiens… Revoilà nos papillotes… Va falloir qu'on aille les vérifier celles-là.
Une ultime recherche nous transporte cette fois en Picardie, où on nous explique:


Alors là ça devient carrémet abscons!
Raccommoder ses papillotes???
Mais ça veut dire quoi???

Il est temps d'aller vérifier l'étymologie de papillote.
Et là, JB apprend d'emblée une chose qui le laisse pantois, rapport à la traduction.
Papillotte vient de papillon. Et le Robert historique de la langue française indique:
◊ Les idées sombres se sont appelées papillons noirs (1755, puis 1817).
Et ça, mes petits amis, pour JB, c'est une trouvaille.
Car il a glosé sur ce problème de traduction auquel il a été confronté. Lui qui croyait que cette locution de papillons noirs venait de Gainsbourg - raté. Elle est bel et bien attesté en français! Mince alors! Tout ce que JB ignore sur cette langue française dont il doit pourtant connaître toutes les subtilités… Ça le rendrait déprimerait presque! On peut lire la petite histoire ici, qu'il vient à l'instant d'augmenter de ses recherches.

Mais la papillote, donc:
Par changement de suffixe, papillon a donné PAPILLOTE n.f. (1408) qui désigne d'abord les paillettes d'or ou d'argent, par analogie avec les ailes chatoyantes des papillons, puis divers papirs remplissant des fonctions spéciales: ainsi, il désigne le morceau de papier dans lequel on envleoppe les cheveux avant de les friser (1617), se dit d'un papier d'emballage rutilant servant à envelopper les bonbons (1803) et du papir sulfurisé utilisé pour cuire certains aliments dans leur jus (1735). Il entre dans la locution familière servir à faire des papillotes (1771) “être bon à jeter, ne rien valoir”, dans laquelle la papillote représente un usage dérisoire du papier. ◊ Son dérivé PAPILLOTÉ, ÉE adj. est une réfection (1420) du type antérieur papeloté (1400) “garni de paillettes”. ◊ Il a donné PAPILLOTER vers 1600, d'abord employé transitivement avec les valeurs de “couvrir de paillettes” et “mettre des papillotes sur la tête de qqun” (1680), “cuire un aliment en papillote. ◊ Il est plus courant dans l'emploi intransitif pour “battre rapidement, avoir un mouvement oscillant nerveux et involontaire” (1762, en parlant des yeux). L'usage littéraire l'utilise pour “avoir un éclat scintillant, des reflets mouvants” (1839), au propre et au figuré (en parlant du style d'un écrivain).

Et là, JB se tape une deuxième déprime.
Car s'il emploie souvent, pour bien la connaître, l'expression papilloter des yeux, qui lui semble être une traduction impeccable des difficiles "et flakkende blikk" (littéralement < un regard papillotant, donc qui ne se fixe nulle part, comme pour éviter de regarder quelqu'un dans les yeux car on est gêné) ou "flakke med øynene" (donc littéralement < papilloter des yeux), qui sont des locutions norvégiennes tout à fait courantes - en revanche, donc, JB ignorait totalement l'usage de papilloter pour désigner les mouvements de la lumière.
Car ce mot, c'est l'exacte traduction du suédois flimre qui lui avait posé quelques problèmes dans la traduction du livre de Sara Stridsberg, La Faculté des rêves, et qu'il avait traduit par poudroyer.
Merdre de merdre et remerdre.
Merdre car Sara adore Louise Bourgeois. Sara a même cité Louise Bourgeois, comme on l'a montré ici.
La première occurrence dans La Faculté des Rêves était celle-ci:


Mais si JB avait choisi justement poudroie, c'est parce qu'il pouvait alors faire une assonance avec noir et une allitération en P avec s'éclipsent et puis, ainsi qu'une seconde en D avec macadam et dans. Bon, pas de regrets.
Un autre exemple:


Et là non plus, finalement, pas de regrets. Car poudroie peut se lire dans un sens à la fois positif et négatif (comme un reflet parfait de l'écriture de Sara qui adore lier dans une phrase la beauté et la laideur, où une image belle est aussi annulée dans la seconde partie de la phrase par une image laide, et inversement) - alors que papilloter, eu égard à sa valeur hypocoristique, n'aurait pas du tout fonctionné, aurait suscité l'effet inverse: le lecteur se serait arrêté sur le mot, lequel aurait choqué dans ce contexte qui doit restituer la laideur.
Donc, ouf, pas de regrets et pas de déprime (ce qui arrange JB drôlement!)


Bon, et Louise Bourgeois et son action de rapapilloter?!?
Outre que:
1) JB n'a toujours pas compris la phrase infinitive raccommoder ses papillotes (étant donné qu'on ne trouve nulle part quel genre de papillotes peuvent être raccommodées - les dictionnaires du XIXe siècle ne nous donne comme emploi de papillote que le sens de papiers que l'on se met dans les cheveux), mais JB pense que l'idée est celle présente dans l'explication normande, à savoir: rajuster ses papillotes;
2) JB comprend certes le passage, au niveau des usages, tant du substantif papillotte que du verbe papilloter aux verbes re/rapapilloter, eu égard aux différents sens (argotiques ou régionaux) que les verbes peuvent avoir, à savoir: remettre ses papillotes < réparer < réconcilier - il a toutefois du mal à comprendre comment exactement ce passage s'effectue; il doit y avoir quelque chose dans l'histoire de la papillote qui l'échappe, lui qui n'y connaît pas grand-chose à la mode.
Malgré cela, JB pense tout de même que:
1) Louise Bourgeois emploie effectivement dans sa phrase le sens de réconcilier;
2) Mais JB veux croire (s'illusionner?) qu'elle fait implicitement référence à une activité de couture.
La mère de Louise Bourgeois était couturière et l'artiste a énormément utilisé la couture dans son œuvre. De plus, et JB n'a hélas pas la référence exacte (et il s'en excuse - mais M. la retrouvera pour lui/nous), Louise Bourgeois a dit:
J'ai toujours éprouvé une fascination pour l'aiguille et son pouvoir magique. Laquelle sert à réparer les dommages. Elle est une demande de pardon.
Il y a dans cette phrase, aux yeux de JB, tout le sémantisme de rapapilloter, tel que louise Bourgeois l'emploie dans sa phrase liminaire, celle qui nous a valu ce long développement lexicographique et linguistique:
1) raccommoder dans le sens de réparer par un travail d'aiguille, mais aussi;
2) et pour paraphraser Louise Bourgeois: "réparer des dommages", donc le sens fixé par la langue française: réconcilier deux personnes autrefois fâchées; ou, pour paraphraser l'artiste une seconde fois effectuer "une demande de pardon".  
Car JB pense enfin que
1) il y a dans l'analogie entre rapapilloter (et pour le coup pas du tout repapilloter) et raccommoder une morphologie et un sémantisme qui évoquent les autres verbes propres à la couture et qui s'opère peut-être par contamination: rapetasser, rapiécer, mais aussi ravauder et, donc, raccommoder.
2) il y a peut-être, pour Louise Bourgeois, dans le verbe rapapilloter, si on le passe au filtre de Ferdinand de Saussure, un signifié (= le sens direct, le concept) qui est celui du rabibochage, mais un signifiant (= son image phonique, acoustique) qui est celui, propre à la couture, du raccommodage. C'est-à-dire que le glissement sémantique qui s'est opéré avec les années dans le signifié du verbe rapapilloter (où il devient un synonyme de raccommoder, qui lui-même a fini par signifier réparer/réconcilier par un même processus de glisement analogique), s'est également produit dans l'inconscient de l'artiste au niveau du signifiant du verbe rapapilloter (dans le sens où ce signifiant est l'équivalent en linguistique de l'inconscient en psychanalyse) et, au final, Louise Bourgeois entend et voit dans le verbe également l'image du raccommodage propre à la couture.

JB se trompe sans doute (et il veut bien se tromper d'autant qu'il n'est pas un spécialiste de l'art, et encore moins l'art de Louise Bourgeois). Néanmoins, en tant que linguiste, après ces recherches sur le verbe, son étymologie et ses usages, et eu égard aux quelques choses qu'il sait de l'artiste, il pense que son emploi de rapapilloter est celui qu'il vient à l'instant de décrire.
Et vous, mes petits amis, vous en pensez quoi?

Aucun commentaire: