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lundi 31 janvier 2011

Le brouillard et la rébellion

Et JB, qui s'était couché hier soir en s'étonnant du brouillard épais qui rendait la visibilité quasi nulle, se réveille en constatant que ce même brouillard non seulement n'a pas quitté Berlin mais s'est également insinué dans sa traduction puisque le mot ouvre la première phrase qu'il doit traduire:
Dehors le brouillard est impénétrable.
De fait: plus la lumière s'intensifie, plus le brouillard s'épaissit. Le givre forme une second peau sur les arbres et les arbustes à tel point qu'on en viendrait presque à se demander si, par endroits, il ne s'agirait pas de neige.

Et si JB est réellement dans le brouillard, il ne sait pas s'il est symboliquement dans le brouillard et préfère de toute façon jeter un voile pudique sur cette question. Ce qu'il sait, en revanche, c'est que par un tour de passe-passe comme seul son cerveau emberlificoté sait lui en jouer, il se réveille avec Hangin' On, de Dame Patsy Todd dans la tête:



Et JB est doublement surpris d'entendre ce morceau sorti en 1969 dans sa tête compliquée qu'il ne l'a pas écouté depuis le 20/01/11, lui indique son mange-disques électronique. Cette chanson qu'il adore et qui est en fait une reprise de Just Enough to Keep Me Hanging on de Cher, qui date de cette même et grandiose année 69, année de révoltes et rébellions et révolutions puisqu'elle marque la naissance d'abord, en juin, à New York, de la première vraie révolte des homos; en Angleterre, celle de la culture skinhead (300 singles de reggae sortent outre-Manche en cette seule année!); enfin, dans la Rance, où le petit JB pousse son premier cri. Et il le pousse le soir tard sans savoir que, de l'autre côté de l'Atlantique, la police américaine fait un raid dans le bureau du parti des Black Panthers:


JB ne sait encore rien de tout cela ni que Angela Davis deviendra plus tard l'une de ses icônes. Grâce à l'INA, on la revoit dans un petit reportage dont JB a fait 4 captures d'écran, et pas n'importe lesquelles:





Toujours est-il qu'en cette année 1969, Patsy Todd fait une reprise de la chanson de Cher, que voici:



Et, 4 années plus tard, en 1973, David Isaacs offre lui aussi sa reprise, si douce et presque nostalgique, aux accents résolument reggae, produite par les Upsetters de Lee Perry:



Tant et si bien que, en se réveillant dans le brouillard mais avec une chanson sortie en cette année de rébellions, JB se dit qu'il commence bien la semaine: dans les révoltes. Sur ce, il souhaite une belle journée à tous ses petits amis.

samedi 22 janvier 2011

Le duppy et le draugr, des fantômes (jamaïcain et islandais)

Et, au moment où JB se réveille, il assiste à ce spectacle du ciel et du soleil qui le sidère un peu. Il se trouve devant son ordimini et a donc une vue plongeante sur la rue qui s'étend depuis son palais socialiste jusqu'à la caserne des pompiers construite dans le plus pur style réaliste-socialiste de RDA et qui vient juste d'être rénovée, se parant ainsi de belles couleurs qui remplacent ce marronnasse d'autrefois: du jaune canari pour les étages et du gris anthracite pour le premier niveau.
Toujours est-il qu'il est là, dans le bureau: côté sud, le ciel est d'un bleu pastel immaculé; face à lui, à l'est, le ciel est encore tourmenté - et surtout bicolore: gris pâle et blanc. Ou plutôt: le ciel est ici et là blanc, des nuages gris s'accumulent de part et d'autre; et, c'est derrière l'un de ces nuages gris que se détache un soleil totalement blanc. Or, en quelques minutes à peine, les nuages se dissipent, et à leur perte de présence correspond une augmentation de la luminosité du soleil. Plus les nuages disparaissent, plus le soleil irradie de cette couleur absolument blanche mais complètement éblouissante. Si bien que, pour peu que JB fixe un peu trop cette boule étincelante, ce sont alors autant d'étoiles et de mouches qui s'impriment sur sa rétine et l'empêchent de distinguer correctement.

Du coup, JB pense à ce morceau de Bob Marley qu'il a écouté hier, Sun Is Shining. La chanson est tiré de l'album qu'il a enregistré en 1971 avec Lee Perry et ses Upsetters: Soul Revolution Part II:


Et de "révolution", l'album va en être une, et pas des moindres. Car ce disque marque l'acte de naissance du reggae tel que nous pensons à lui de façon immédiate - le reggae dans son tempo alangui qui va influencer toute cette décennie de 1970 et portera le genre à sa popularité internationale, bien que celle-ci soit effective à partir de 1977.
Or ce n'est pas tant à Sun Is Shining que pense JB. Car, sitôt que le titre s'est formulé dans son cerveau, il est immédiatement chassé par le cinquième morceau sur l'album, Duppy Conqueror, et notamment sa phrase liminaire: "Yes, me friend, me friend, dem say we're free again".


Du coup, il décide de la réécouter:



Et, quand on tend bien l'oreille, on ne peut que constater que l'orchestration force le respect. Comme tous les grands morceaux, les accords sont a priori très simples, et non seulement cela, mais ici minimaux. Orgue et guitare et basse. Pour les plus reconnaissables. Mais tous ces instruments sont soutenus par les chœurs des Upsetters. Et ce sont eux que JB adore. Ce sont eux qui ouvre le morceau et qui, dans les années 70, quand Bob Marley deviendra la star internationale qu'il était, ils seront interprétés par des femmes, et plus soulful reggae. Leurs petits cris se transforment, au fur et à mesure de la chanson, en véritables roucoulements de pigeon qui font un peu ricaner JB.

Mais ce qui l'intéresse surtout, ce sont évidemment les paroles. Et notamment ces deux couplets (pour le reste, on peut les consulter ici):
yes I've been accused, many a times
and wrongly abused now
but through the powers of the most-high
they've got to turn me loose
dont try to cold me up on this bridge now
I've got to reach Mount Zion, the highest region
so if you're a bull-bucker, let me tell you this
I'm a duppy conqueror, conqueror

Le patois (ou créole) jamaïcain est assez compliqué à comprendre pour nos oreilles habituées à l'anglais britannique ou nord-américain. Entre autres phénomènes morphologiques, les th disparaissent au profit d'un d quand la consonne est sonore (la fameuse consonne fricative dentale non-voisée [ð]) et un t quand elle est sourde (= la tout aussi fameuse consonne fricative dentale, mais elle voisée [θ]). Ainsi, comme on l'a vu plus haut le them devient dem, et thing devient ting. C'est un phénomène inhérent aux langues germaniques. Pour cela regardons le petit tableau ci-dessous qui compare l'évolution phonétique et morphologique de mots identiques en islandais, anglais et norvégien:
IS = þing < EN = thing < NO = ting
IS = garður < EN = garden < NO = gård
Quant au lexique jamaïcain, il comporte de nombreux mots issus notamment des langues africaines que parlaient les esclaves apportés en Caraïbe. Duppy est de ceux-là. À quoi s'ajoute le vocabulaire propre à la culture rastafari. On regarde ici un petit glossaire drôlement bien fichu qui nous aide à comprendre précisément les paroles des chansons de Bob Marley:


Et, soi dit en passant, le fameux yard est non seulement un mot de la même famille que garden (on reconnaît notre jardin français) mais trouve ici son acception la plus immédiate par rapport au sens du mot germanique = cour, qui est lui-même un mot pan-indoeuropéen qui signifie à endroit clos:


On peut en savoir plus en allant ici.

Mais la question que tout le monde se pose est: qu'est-ce que ça veut dire, duppy?
Joe Gibb's All Stars nous livre un premier élément de réponse avec sa reprise, la même année, Ghost Capturer, et qui replace le morceau dans son héritage ska en ce qu'il réintroduit les instruments à vent que le reggae puis le dub délaisseront. On écoute:



Si on compare les deux titres, on trouve le sens de duppy.
Bob Marley et ses Wailers avaient donc intitulé leur chanson Duppy Conqueror. Joe Gibb's All Stars a pour sa part nommé sa version instrumentale Ghost Capturer.
Donc a priori: duppy conqueror = ghost capturer < duppy = ghost < conqueror = capturer.
En est-il ainsi?
Un coup d'œil dans le Urban Dictionary nous le confirme d'emblée, en tout cas pour la première paire:


Donc le duppy est non seulement un fantôme mais un mauvais esprit.
Restons dans Wiktionary où nous étions tout à l'heure et voyons la signification que le site propose:


Wiktionary est plus précis, qui nous indique qu'un duppy est également "une insulte destinée aux Blancs, tout particulièrement à ceux qui veulent se faire passer pour un Noir ou un Jamaïcain. Comme s'ils étaient l'avatar fantomatique et pâle d'un Jamaïcain."
Soyons encore plus précis.
Un duppy, mot attesté dans le Old Oxford Dictionary dès 1774, est à l'origine "l'esprit du mort, dont la croyance lui prêtait la capacité de revenir afin d'aider ou (plus souvent) de nuire aux êtres vivants, directement ou indirectement", ainsi que nous l'explique le Dictionary of Jamaican English:


Jeannette Allsopp, dans son Dictionary of Caribbean English usage, nous explique par ailleurs que le terme est en usage dans les pays suivants: Bahamas, Barbade, Belize, Îles Caïman et Jamaïque:


Le second sens indiqué par Wiktionary n'est attesté par aucun lexique ni dictionnaire jamaïcain ou qui étudie les créoles des Caraïbes.
Et pour cause, cette acception de l'homme blanc qui se fait passer pour un Noir est… britannique. Un article de 2006 que JB a déniché sur le quotidien londonien The Independant le confirme, à travers un lexique qui ponctue l'enquête lexicographique:


Au micro de la (du???) journaliste, Sue Fox, linguiste attachée à la London University's Queen Mary College et qui travaille plus particulièrement sur le langage des adolescents. Elle explique que les argots adolescents sont tellement un mélange de différentes langues que le terme initialement utilisé "jafaican" (pour jamaican et african) n'est pas vraiment approprié:


Mais quid du duppy conqueror de Bob Marley. Car certes il parle de duppy, mais il dit bien: duppy conqueror. Pour le savoir, il faut reconsulter le Dictionary of Jamaican English sous la direction de Cassidy & Roberts, lesquels nous expliquent que le terme est "dialectal ou argotique" et désigne quelqu'un qui cherche la bagarre. Et comme Jeannette Allsopp ne recense pas la formation lexicographique dans son Dictionary of Caribbean English usage, on peut en conclure que duppy conqueror est uniquement utilisé en Jamaïque:


Ainsi donc, un duppy-conqueror, mot apparu après 1940, serait aussi un bull-bucker. Les deux syntagmes nominaux seraient synonymes.
Et ça ça nous intéresse à plus d'un titre puisque Bob Marley chante - JB répète et souligne:
so if you're a bull-bucker, let me tell you this
I'm a duppy conqueror, conqueror


Maintenant que nous avons cerné les sémantismes du terme, reste à se pencher sur l'étymologie. Puisque nos linguistes ont une opinion divergeante.
Ainsi que l'indique le professeur autrichien d'anthropologie Werner Zips dans une note de son ouvrage Black Rebels. African-Caribbean Freedom Fighters in Jamaica:


Autrement dit, soit le mot viendrait de bube (= fantôme), un mot de la langue Twi (une des langues de la famille Akan parlées au Ghana), soit il viendrait de adope (= vieil esprit), un mot quant à lui tiré de la langue Adangme, elle-même faisant partie de la famille Kwa, parlée au Ghana, dans le sud-est de la Côté d'Ivoire et au Togo. Jeannette Allsopp penche elle aussi pour l'origine de adope.


Loin de vouloir trancher, ce dont il serait proprement incapable, JB se contente de présenter à ses petits amis les avis des linguistes.
Ce qui nous intéresse nous, auditeurs de Bob Marley et de son album Soul Revolution Part II, dans ces interrogations linguistiques, c'est l'explication ethnolinguistique du duppy, qu'il soit donc un fantôme ou un esprit. Cassidy & Roberts expliquaient en effet que "selon la croyance, ils [= les duppies] sont sous dépendants du pouvoir de Obeah et de ses praticiens, capables de "placer" ou de "poser" un duppy sur une victime et de lui "retirer" son influence".
Cela signifie quoi, Obeah ou Obia?
Cette fois, c'est Yaba Amgborale Blay, dans le premier volume de la Encyclopedia of the African diaspora: origins, experiences and culture de Carole Boyce Davies, qui nous renseigne:


"Un système médicinal et spirituel d'origine africaine, pratiqué dans toute la Caraïbe", explique-t-elle. Or quel est le titre de la neuvième chanson de l'album de Bob Marley?


Bingo: African Herbsman.
Yaba Amgborale Blay nous explique ensuite: "Un duppy correspond à l'ombre d'une personne qui demeure dans leur corps après la mort et peut, s'il n'est correctement enterré, apaiser ou nuire aux gens."


Et pour JB, en bon scandinaviste, cette histoire est passionnante, qui devient anthropologique. Car de quoi les Islandais anciens avaient-ils le plus peur? Des draugr. Ça veut dire quoi? Un draugr, c'est un revenant, un mort mal mort qui revient hanter les vivants, un fantôme. Régis Boyer, le spécialiste français du monde viking nous l'explique:


De même, Werner Zips nous explique quant à lui que les duppies sont très présents dans la littérature jamaïcaine:


Ils sont donc non seulement un motif de la littérature jamaïcaine, mais aussi de la musique jamaïcaine. Et c'est là qu'on retrouve notre Duppy Conqueror ainsi que nos comparses Lee Perry et Bob Marley. Le second s'était plaint au premier que le tube qu'il lui avait composé, My Cup, lui avait apporté trop de succès, que les fans lui collaient aux basques comme des duppies. Qu'a répondu Lee Perry? "Écoute, on va régler le problème, de toute manière on est des duppy conquerors." Le morceau était né:


Et Lee Perry n'en est pas resté là puisqu'il a lui-même composé sa version instrumentale de Duppy Conqueror, qui vient donc s'ajouter au Ghost Capturer de Joe Gibb's All Star:



Et c'est sur ces histoires de fantômes, où l'Islande rejoint la Jamaïque en passant par le Ghana, que JB souhaite une bonne journée à ses petits amis.

lundi 13 décembre 2010

Salauds de pauvres! ou: Par ma queue!

Et, de bon matin (enfin… JB s'est réveillé taaard), JB traduit (et c'est lui qui souligne):
À l’âge de quinze ans, il s’est brouillé avec le reste de la famille. L’altercation a été tellement violente qu’ils l’ont jeté dehors. Ludvik a donc quitté Gjørstad qui, à l’époque, était une petite ferme où ils tiraient vraiment le diable par la queue.

Et, forcément, JB s'interroge sur cette locution, tirer le diable par la queue, en ce qu'il ne voit pas l'analogie entre la queue du diable et la pauvreté. Il va donc consulter le Robert des expressions et locutions qui l'informe:
Tirer le diable par la queue “avoir de la peine à trouver de quoi vivre; vivre avec des ressources insuffisantes” (Oudin, 1656). L'image de base est sans doute celle de l'homme qui essaie de retenir le diable qu'il a sollicité, à qui il demande une aide.
JB marque une pause tant il est effaré.
Ce que cette explication sous-entend, en d'autres termes, c'est que: quiconque vit dans la gêne va forcément (et cet adverbe pris dans les deux sens du terme), automatiquement, comme une espèce d'atavisme, non plus se laisser corrompre, succomber à la tentation, mais de lui-même provoquer un délit pour (tenter de) s'extraire de sa situation. Autrement dit: un pauvre reste pauvre, et s'il essaie de s'en sortir, il le fait automatiquement par des moyens illicites. Le pauvre est par nature un criminel, le sans-le-sou est un pousse-au-crime. "Salauds de pauvres!" disait Coluche. Mais, quand JB veut retrouver cette réplique, il découvre que Coluche n'en est pas l'auteur. Béatrice Valleys, de la Libération, nous l'explique:


Pour JB, ceci est une mine.
Une mine parce qu'il expliquait pas plus tard que ce week-end que le langage fixe dans son vocabulaire une discrimination à l'encontre de certaines catégories de population. Les femmes, ce qu'il a appelé à maintes reprises sur ce blog tatoué et fumeur, le machisme sémantique; les homosexuels, comme l'a prouvé la vidéo de Dynastie; les étrangers (confer tous les synonymes outrageants qui les caractérisent), les militants de gauche (confer les termes gauchiste et gaucho de 1968 ou, en novembre 2008, les propos de Michèle Alliot-Marie, à propos de Julian Coupat et des autres de Tarnac qu'elle qualifie de "ultra-gauche", de "mouvance anarcho-autonome" et que le Figaro, servant la soupe à la ministre, désignait également en tant que "nihilistes" et "apprentis terroristes de la gauche ultra") et donc, enfin, les pauvres.
JB, qui doit donner dans sa ville natale le 8 mars prochain, lors de la Journée de la Femme, une conférence sur le sujet, est doublement mais amèrement aux anges. Il expliquait au téléphone cette théorie qu'il avait vue confirmée pour les deux premières catégories de populations. Et, sans pouvoir fonder son propos mais subodorant que le langage le confirmerait, il avait argué que les pauvres étaient aussi concernés par cette discrimination sémantique. Voilà, avec ce "Salauds de pauvres" et cette définition de la locution qu'il a lui-même employée, la confirmation de son allégation. Qui se poursuit avec le "Travailler plus pour gagner plus" et le "La France qui se lève tôt" de Sarkozy - autant d'assertions qui perpétuent ce que le langage a tricoté dans sa trame lexicographique et redéroule au fil des décennies. On regarde, avant de poursuivre, la réplique de Jean Gabin:



Mais le mieux, pour ce blog tatoué et fumeur qui s'intéresse aux salauds de pauvres et à la locution tirer le diable par la queue, reste le poème en prose de Baudelaire, datant de 1864, et qu'on peut lire dans son intégralité ici en ce que l'on retrouve la queue et le diable:



Revenons - en-fin! - à l'explication de la locution par le Robert:
Tirer le diable par la queue “avoir de la peine à trouver de quoi vivre; vivre avec des ressources insuffisantes” (Oudin, 1656). L'image de base est sans doute celle de l'homme qui essaie de retenir le diable qu'il a sollicité, à qui il demande une aide. Mais la formule par la queue signifie dans plusieurs expressions du XVIIe siècle “à l'envers, par la fin” (-> écorcher l'anguille par la queue, brider son cheval par la queue “commencer par la fin”). Tirer le diable par la queue pourrait bien être du même type et correspondre à “emmener, attirer le diable maladroitement en s'y prenant à l'envers”.
Comme on le voit, si le propos est cette fois plus modéré dans sa dernière phrase, il n'empêche: le pauvre commet une erreur, il est "maladroit".

Pour JB vient à présent le temps d'élucider le second mot de la locution, à savoir: queue. Oui, c'est forcé. JB est comme les pauvres: il tombe aussitôt dans l'excès, la maladresse et la corruption.
Mais, à sa décharge, en tant que traducteur et donc linguiste et lexicographe, la littérature et le vocabulaire le poussent à s'interroger là-dessus. Il avait déjà, en mars dernier, relevé cette phrase qu'il a toujours adorée: "Par ma queue!" C'est ce que disait Papa Moumine dans les histoires de Tove Jansson.
Il va donc consulter le même Robert qui lui explique cette fois:
QUEUE n.f. Le mot (du latin cauda), qui désigne l'appendice postérieur de nombreux animaux, a évolué dans deux directions: d'une part, il désigne des appendices naturels ou des objets allongés; d'autre part, il signifie l'“extrémité”, la “fin”, etc., d'une manière abstraite. La valeur symbolique de queue appliquée à l'homme s'est cristallisée dès le XVIe siècle dans le sens érotique du mot; ce dernier est devenu courant et rend de nombreuses locutions anciennes inutilisables. Au XVIIe siècle, malgré la vitalité du sens érotique, on pouvait dire: “Je suis bien aise de voir votre queue” (1640, Oudin) “je souhaite que vous partiez, que vous tourniez le dos”.
JB a-dore!!!
Il répète:
Je suis bien aise de voir votre queue.
Quel bonheur au quotidien - sémantique ou anatomique, d'ailleurs.


Allez, on se quitte avec le diable, la queue, et le fait d'être bien aise de voir la queue de quelqu'un, en l'espèce du diable. Car on se souvient forcément (!) du morceau de Max Romeo et des Upestters, de 1976 et devenu entre-temps un classique: I Chase The Devil, où il chantait:
I'm gonna put on a iron shirt, and chase satan out of earth
I'm gonna put on a iron shirt, and chase the devil out of earth
I'm gonna send him to outa space, to find another race
On écoute:



Madness en avait fait une épatante reprise dans leur album The Dangermen Sessions Vol. 1, de 2005, et réintitulée I Chase The Devil AKA Ironshirt - et on écoute particulièrement les notes entêtantes de l'orgue Hammond.




Sur ce, JB souhaite une bonne journée à tous ses petits amis en leur souhaitant qu'ils puissent eux aussi trouver une occasion idéale pour lancer: "Par ma queue!"

dimanche 12 décembre 2010

Curling

Et la nouvelle de ce dimanche neigeux, ce n'est évidemment pas l'attentat raté de Stockholm, mais bel et bien le fait, concernant la Suède, que ces dames de l'équipe nationale ont remporté hier samedi les championnats européens de curling, ainsi que le Svenska Dagbladet nous le rapporte:


Ainsi qu'on le voit sur la photo, les Suédoises sont supercontentes et hyperfières et mégahystéro (surtout la frisottée). Il y a de quoi. Qui ne rêve pas de remporter le championnat de curling? Qui ne rêve pas, muni d'un balai, de frotter la glace? Qui ne rêve pas d'être, tout simplement, une star du curling?
Le curling. Qui est certes l'activité hélas trop féminine de de se faire des boucles dans sa toison capillaire, mais est aussi ce sport inventé en Écosse au XVIe siècle, un chouïa plus captivant que le ping-pong.
Pour s'en convaincre, on regarde la victoire de l'équipe masculine suédoise sur l'équipe masculine norvégienne (hé! ce blog fumeur et tatoué est aussi consacré à la Scandinavie) en… 1987:



Circa la même année, les Canadiens, à qui on ne la fait pas question curling, invitaient la nation entière, que dit JB… la planète! sinon tout le système interstellaire avec lui, à pratiquer ce sport aussi époustouflant que haut en couleurs:




Mais au fait, pourquoi curling? Ça vient d'où? Ce blog tatoué et fumeur n'étant pas seulement scandinaviste mais aussi linguisticophile, JB a le plaisir de révéler à ses petits amis cette énigme qui les taraude depuis qu'ils sont nés, ou quasi. Et il le fait grâce à etymonline:


Quoi? Un "jeu similaire est attesté en Flandres"?? Mais… JB croyait que le curling avait été inventé par les porteurs de kilt, à savoir en Écosse?! Oh là là, tout ceci devient terriblement emberlificoté…
JB interroge donc internénette et, de fait, voit confirmées l'allégation ainsi que l'origine écossaises: "En revanche, sa première mention provient d’Ecosse, où un certain Henry Adamson, dans son article nécrologique sur le médecin George Ruthven, relève son «réel penchant pour le curling»."
Voilà.
De la même manière que certains ont un penchant pour la bouteille, d'autres ont un penchant pour le curling. C'est un peu comme la hure ou le gras double: une fois qu'on y a goûté, on est très vite accro.
Toutefois, et avec une superbe faute d'orthographe, Wikipédia nous dévoile le pot aux roses:



Ha! Ça vous la coupe et vous en bouche un coin tout en même temps, hein, de savoir que ce vénérable sport surnommé dans la Rance "pétanque sur glace" est fixé à jamais non seulement dans et par l'art pictural, mais qui plus est Brueghel l'Ancien. On regarde les deux peintures en question:


Bon, certes, là on ne voit (hélas et doublement hélas) pas grand-chose. Mais ci-dessous, c'est plus clair (ouf!):


Puisque JB se sent un peu comme Gaétan, un gâ Canadâ (l'autre pays du curling) féru lui aussi de curling, de littérature et de peinture. Et, à son instar également, il aimerait lier tout ça avec…


Alors là, JB ne peut qu'applaudir des deux mains. L'esprit humain est un temple. Pour en revenir à la hure et au gras double, JB aimerait ajouter: le pâté de tête aussi. Il n'empêche:


Et, donc, JB est pareil. Aussi va-t-il faire écouter à ses petits amis ce morceau de Winston Wright et des Upsetters, Hail Stone, puisque, primo, c'est bien connu, la Jamaïque est très redoutée en pétanque de glace; secundo, quand Winston et les Upstters parlent de stone dans le titre, c'est évidemment à la pierre (= stone) du curling qu'ils pensent:



Mais retournons en Suède avec les Galenskaparna (ou: les Dingos) qui nous montre la fascination qu'exerce forcément sur la race humaine ce sport, encore une fois à couper le souffle et pas une seule seconde ridicule. Inutile de comprendre le suédois, les images sont suffisamment parlantes.



Et sur ces bonnes paroles, JB souhaite à tous ses petits amis un bon dimanche sous ses applaudissements.

dimanche 7 novembre 2010

Le coup de langue

Hier, JB tombe par hasard sur ce morceau complètement déjanté des Upsetters intitulé Games people play. JB n'est pas surpris outre mesure puisque les cocos de Lee Perry se sont largement illustrés en chansons farfelues. Mais cet opus est une reprise d'un hit, d'une scie musicale datant de 1968 et qui a connu un succès planétaire en 1969, JB a nommé LA chanson de Joe South.
Joe qui? demandent tous ses petits amis.
Joe South.
Oh, tout le monde l'a oublié Joe South. Mais pas JB.
Avant d'écouter la déconstruction musicale par les Upsetters de la rengaine de Joe, on va déconstruire celle-ci pour comprendre la précédente. Car elle est axée autour d'un phénomène aussi central que fondamental (pour soi, pour les autres, l'existence, l'univers - bref: le grand Tout), à savoir:
le coup de langue.
JB répète: le coup de langue.


Mais observons d'abord le gars Joe tel qu'il nous apparaît sur la capture d'écran ci-dessous et tel qu'il nous dévoile ses appâts.
Joe South, c'est un vrai yankee. Un Ricain aux allures de petit veau comme seuls les Stazunis savent en produire: élevé sous la mère, au lait entier et au maïs, la joue ronde et marbrée et glabre, le teint forcément laiteux mais légèrement hâlé quand même, le cheveu blond virant au châtain clair mais juste ce qu'il faut de décoiffé pour ne pas trop qu'on le prenne pour un réac en cette époque où la tignasse se porte longue et grasse et baba cool. De la même manière, il ne faut pas trop fixer son regard sur son pull à col roulé blanc et sa veste en velours marronnasse chicos qui lui donnent cet air de fils parfait et de gendre tout aussi parfait - c'est sa manière à lui de dire qu'il a des opinions dans la vie entière et que, lui, il ne passe pas son temps à tirer des plans sur la comète en fumant des cigarettes qui font rire. Non, lui, il a les pieds sur terre et il pense à l'hypocrisie du monde. Parce qu'il en a gros sur la patate, Joe, et il ne se cache pas de le dire. Dans l'image, il est justement en train de déplorer:
Oh the games people play now
Every night and every day now
Never meaning what they say now
Never saying what they mean


C'est qu'il souffre dans sa chair, Joe, de voir tous ces gens qui mentent comme des arracheurs de dents. Et on le comprend, hein. Voilà pourquoi il a des choses à dire. Mais il a aussi des choses à faire, Joe. Et il sait les faire, lui. Parce qu'il a sa façon à lui de manifester tant sa colère que son plaisir. JB a nommé: le coup de langue. Ou plutôt: le léchage des deux lèvres par la langue.
L'opération, simple en apparence, mérite cependant un sacré entraînement. À l'instar de Joe, il n'est nullement question de sortir la langue dans son entier, histoire de prouver à la face du monde que l'on possède un appendice d'une taille non négligeable. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mais plutôt d'humidifier la lèvre inférieure puis supérieure pour montrer ce désarroi mâtiné de colère qui nous anime, cette impuissance résignée qu'on est le premier à réprouver face à l'inanité de l'univers (Joe n'est pas non plus Superman, il ne peut hélas pas changer la face du monde par un claquement de doigts, et c'est justement ça qui fait de lui un homme accessible et proche de nous, oui, un modèle identificatoire: lui préfère le claquement de langue).
Mais attention: ce et son coup de langue ne saurait être parfait sans un air pénétré et un chouïa désemparé qui lui-même vient appuyer cette indignation qui sourd en soi, en lui, en nous. On regarde à présent comme Joe s'y prend très exactement et on s'exerce chez soi, dans sa salle d'eau ou dans sa salle de séjour, dans son cagibi ou dans sa cave, bref, dans tout endroit domestique pourvu d'un miroir.


Ça y est? Vous l'avez, le coup de langue. Non?
Bon, il faut peut-être regarder d'abord la vidéo pour bien comprendre et bien assimiler le procédé. Puisque Joe le répète.



Vous voyez et faites mieux à présent, mes petits amis?
On continue, comme au débriefing de foot, d'analyser les mouvements pour bien comprendre comment procéder ensuite avec brio.

Ainsi que nous avons pu le voir, Joe ne se fend pas de son coup de langue de façon intempestive. Non. Ce dernier intervient toujours à des instants décisifs de la chanson. Oui, mes petits amis. Nul ne saurait utiliser à tort et à travers cette technique de langage tacite et cette ruse d'expression, au risque de développer un tic sinon gênant, en tout cas sur-signifié. Et nous voulons tout, mes petits amis, sauf tomber dans l'exagération, ce n'est franchement pas le genre de la maison! Il convient donc d'avoir recours au coup de langue dans un hic et nunc ad hoc, oui, stratégique.
À quel moment Joe réitère-t-il sa manœuvre linguale?
Oui, quand il lâche ces et ses paroles profondes: "Oh yeah-eah… All riiight…" Lorsque sa bouche, ses lèvres, sa langue, son palais, sa luette, sa salive, bref, lorsque tout son appareil buccal est sollicité pour dévoiler un propos métaphysique et ontologique renforcé par moult redondances vocaliques et autres retours de graphie. C'est à cette seconde que Joe procède à son coup de langue.


Mais ce coup de langue-ci a une autre fonction que le coup de langue précédent.  Puisque, ensuite, Joe sourit. JB répète: Joe sourit.
Et c'est un sourire presque chafouin que le sien. Un sourire éloquent. Qui nous dit: Adieu les vieilles lunes et les ires qui rongent et donnent des ulcères à l'estomac et des bleus à l'âme. Adieu l'amertume somme toute saugrenue, l'acariâtreté vaine et autres biles acides qui, telles les pluies homonymes, corrodent notamment les muqueuses. Mieux vaut en sourire, tiens! sous-entend Joe. Oui, se convainc Joe dans son for intérieur: mieux vaut en rire, tiens! Et Joe a bien raison.


Étudions à présent l'ultime moment où Joe recourt au coup de langue.
Quant a-t-il lieu? Précisément au moment au Joe parle de ces "people walking to you [and] singing glory hallelulia". Oui, pile sur ce mot hallelulia. Et cette imprécation dirigée contre les prédicateurs en dit elle aussi long sur le type de questionnement qui anime Joe dans son cerveau et ses intestins. Joe n'a pas dit non à Dieu comme il le dit ensuite: "God grant me the serenity to remember who I am." Autrement dit: Joe est croyant et pratiquant. Mais Joe veut une vraie croyance et une authentique pratique. Un foi aussi profonde que véritable. D'où… D'où? Oui, c'est cela: D'où le coup de langue.


Et après ce coup de langue, rasséréné dans sa conviction profonde que Dieu est à son côté (ou devant, ou derrière, bref, pas loin, quoi), Joe, qui a dézingué les faux croyants et azimuté les faux pratiquants, peut sourire:


Oui, il peut même rire, Joe. Il peut ricaner et rigoler et se dilater la rate, Joe. Il s'en tape et contretape, lui: il a le vrai Dieu à son côté (ou devant ou derrière, bref).


Oooh, Joe… Tu sais que tu nous plais, hein, quand t'es comme ça.


Passons maintenant à la version des Upsetters.
Avec son ouverture hyper skinhead reggae, le morceau ne laisse pas présager la suite: ces congas complètement anachroniques, totalement euphoniques, qui donne à la chanson un côté pour le moins ridicule et insiste sur l'aspect scie musicale qu'avait l'original. On écoute en ouvrant bien grandes ses esgourdes:



Alors, génial, non?
Oui, ce serait presque du reggae grotesque comme JB aime à en passer sur le blog tatoué et fumeur.
Mais presque seulement.
Car, comme après eux les Residents vont le faire en 1976 avec leur Third Reich'n Roll, et ce dans un tout autre genre musical, le but est de se foutre de la gueule de ces hits qui écrasent tout sur leur passage. Ce qu'imiteront ensuite les Flying Lizards, puis, dans une moindre mesure, The Art of Noise. La lutte contre l'hégémonie musicale par la déconstruction de celle-ci.

Allez, on se quitte sur un bout (la totalité fait +/- 40 minutes) de ce Third Reich'n Roll des Residents, que ce blog tatoué et fumeur ne montre pas assez, c'est d'ailleurs son grand tort. Et tous les petits amis de JB comprendront à quoi il fait allusion par la déconstruction de l'hégémonie musicale.



Non, finalement, on ne se quitte pas sur les géniaux Residents, mais sur les Flying Lizards, afin d'illustrer bien le propos de JB qui trouve que, sur ce coup, il n'a pas été assez précis. On regarde donc Get Up, et on est cette fois en 1984:





22h30
Et non, raté, on ne va pas non plus se quitter sur les Flying Lizards, mais sur Close to the Edit des Art of Noise parce que cette vidéo, précisément celle-ci, quand JB était minot et qu'il la regardait aux Enfants du Rock, ça lui a ouvert non seulement la conscience et, pour la première fois, ça lui a montré ce que c'était que la rébellion et comment on pouvait l'extérioriser. JB, lui, s'identifiait à fond avec la gamine punkette. Il voulait être elle et prendre une tronçonneuse ou un marteau et massacrer le piano à queue. De la même manière que le groupe de la punkette massacrait Close to the Edge de Yes et en faisait, donc, Close to the Edit. (De la même manière que les Flying Lizards massacraient Sex Machine, de la même manière que les Residents massacraient entre autres Let's Twist Again, de la même manière que les Upsetters massacraient Games People Play.)

lundi 25 octobre 2010

Sérénade

Et JB, qui ne se réveille avec aucune musique du matin dans la tête, repense néanmoins très vite à un morceau qu'il a découvert cette semaine Sugar Serenade, des Joe's All Stars (lui qui, depuis la fin de la semaine, écoute quantité de morceaux de Joe Mansano, le compositeur et producteur, celui-là même qui a interprété le JB's Theme, øøø le Tony B's Theme dont JB a bassiné ses petits amis tout le week-end), et, du coup, se demande s'il a intégré le morceau dans sa liste intitulée Sérénade, une compilation de tous les morceaux de ska et de reggae comprenant le mot en question. Il vérifie, la met à jour et, avec le regard satisfait de qui vient de manger du chocolat, constate que le résultat donne ça:


Pas mal. Ça fait pas encore beaucoup, mais c'est un bon et beau début - pense toujours JB, en pensant notamment à la perle qu'est Elizabethan Serenade, un morceau avec la flûte traversière (et il en profite pour souhaiter une bonne journée à G) des Sweet Confusion, au sujet duquel il avait glosé en mars dernier, se demandant s'il existait du reggae d'ascenseur, tout comme il existe de l'easy listening d'ascenseur. Après quoi JB se demande quel morceau il va écouter. Et choisit évidemment Tommy McCook puisque Monsieur McCook possède des morceaux pour chaque état d'âme, ainsi que JB l'avait écrit cette fois en avril dernier.
Et JB, écrivant ce post et recherchant les liens, redécouvre un de ses fameux lapsus lorsque, justement, en matière de musique du matin, il s'était fin août dernier une fois de plus réveillé avec Tony B's Theme dans la tête, qu'il avait alors, au réveil et l'esprit embrumé, rebaptisé Tony's Dream, le confondant ainsi avec le Tommy's Dream de Tommy McCook - un lapsus révélateur des rêves évidemment agités que JB avait fait au cours de la nuit.
Au final, JB constate avec toujours cette même satisfaction du mangeur de chocolat, que la boucle est ainsi parfaite entre Tony B's Theme et cette serenade de Tommy McCook - et ce d'autant plus qu'il ainsi balayé les trois premiers trimestres de l'année 2010. On écoute donc Soul Serenade:



Et force est de constater que cette Soul Serenade contient tous les accents et les notes optimistes, reposés et relaxants dont quiconque a besoin pour bien mieux commencer la semaine. Il y a dans le morceau un délassement mesuré, une jubilation contenue: l'orgue guilleret qui sert autant de phrase musicale que d'ouverture mélodique contrastant avec le saxophone légèrement tracassé, lequel vient ainsi moduler et modérer l'enthousiasme sans doute un peu bravache de son comparse. JB se dit alors: c'est exactement ça. La semaine commence et a ex-ac-te-ment cette couleur, cet arrière-plan.

Très vite, forcément, JB se répète ce mot dans sa tête: sérénade. Et, ainsi qu'il l'a déjà expliqué moult fois sur ce blog tatoué et fumeur, à force de répéter un mot, celui-ci finit par perdre son signifié (= son sens, son concept) pour ne plus conserver que son signifiant (= son image acoustique, phonique). Jb s'interroge du coup tant sur la signification que l'étymologie du terme. Il va par conséquent le rechercher dans ses dictionnaires et s'exclame dans son for intérieur, lisant la définition du TLF: Mais oui! La locution jouer la sérénade à quelqu'un…


Ce que JB ignorait totalement, c'est qu'une sérénade est une mélodie "que l'on interpr[ète] la nuit sous les fenêtres d'une personne pour l'honorer ou la séduire". C'est Roméo et Juliette dès le lundi matin, en somme, songe JB. De la même manière, il trouve intéressant le glissement analogique du mot, lequel passe d'un sens positif (l'aubade amoureuse) à une valeur négative (le tohu-bohu puis la dispute).
JB va donc consulter le Robert historique de la langue française pour comprendre:

SÉRÉNADE n.f. est un emprunt (1555) à l'italien serenata, du latin classique serenus (voir ci-dessus 1) serein); le mot italien a d'abord signifié “temps serein”, “nuit sereine” (XIVe siècle), par influence de sera “soir”, puis “concert donné au début de la soirée” (XVe siècle). ◊ Sérénade désigne comme en italien un concert donné le soir sous les fenêtres d'une personne que l'on voulait honorer ou divertir, surtout dans un contexte galant. Spécialisé en musique (1703), c'est le nom d'une pièce composée en principe pour être journée en plein air et la nuit, et devenue un genre de composition libre à plusieurs mouvements. ◊ Par antiphrase, le mot se dit familièrement (1660) pour un concert de cris; cette valeur a été reprise (XXe siècle) pour un “concert” de reproches, de protestations.

Ouh là… Ça fait beaucoup d'informations évidemment capitales que JB doit résumer:
• Ainsi donc, la sérénade a une valeur courtoise: quand JB parlait, badin, de Roméo et Juliette, il était en fait dans le vrai.
• Partant, il comprend le glissement sémantique qui apporte au terme le sens de vacarme, quelle que soit la nature de celui-ci. L'analogie s'effectuant sur l'air (hö!) de: "Ta gueule, t'empêches tout le monde de dormir" à force de gueuler ton amour dehors.
• Mais surtout: la sérénade est donc non seulement liée d'un point de vue étymologique au soir, mais elle le serait aussi à l'adjectif serein? La sérénade du soir apporterait donc la sérénité? Mieux: Le soir et la sérénité serait un seul et même mot? Le soir serait synonyme de sérénité - comme l'ont fixé les proverbes “araignée du matin, chagrin” versus “araignée du soir, espoir”??? Ça alors!

JB, lisant donc que sérénade est formé sur le substantif serein, il lève donc les yeux pour en lire l'étymologie:
SEREIN n.m., réfection (1580) d'après l'adjectif de serain (vers 1138), sierain (vers 1175), est issu d'un latin populaire °seranus, dérivé de serum, latin classique serus “tardif”, qui a un correspondant, pour la forme, dans le vieil irlandais sír “long” et, pour le sens, dans le sanskrit sayám “soir”. De serus vient le bas latin sera n.f. “le soir”, dont procèdent l'ancien provençal sera “soir” (vers 1160) et l'italien sera. L'adverbe sero “tard”, “trop tard” a abouti (vers 980) à ser, qui a donné soir.
◊ Le mot a d'abord désigné la tombée du jour, le soir, puis (vers 1180) l'humidité qui tombe avec la nuit, acception aujourd'hui littéraire ou régionale. ◊ la locution prendre le serein qui signifiait “en éprouver les effets malfaisants” (1671) continue l'ancien provençal pausar a la serena “exposer à l'air frais de la nuit” (XIIIe siècle); au XIXe siècle, la locution s'est quelquefois employée (1872) pour “prendre le frais”; elle est archaïque.

Voici donc une chose entendue et, avant de passer à l'adjectif homonyme, JB va vérifier dans le Gaffiot les parentés latines entre le soir et de la sérénité:




SEREIN, EINE adj. est la réfection (1549) d'après le latin de serain (vers 1175, jusqu'au XVIe siècle), mot issu d'un latin populaire °seranus, altération du latin classique serenus “pur, sans nuages” et au figuré “calme, paisible”, d'où serenum n. “temps serein”. Serenus, d'où viennent l'italien et l'espagnol sereno, est formé d'un ancien °seres-no-s, sans doute issu d'un thème °ser- désignant l'état clair et sec du ciel. Les rapports avec d'autres mots restent peu convaincants: si l'on rapproche serenus du grec xêros “sec” (-> élixir), la voyelle longue ê est inexpliquée; par ailleurs, l'ancien haut allemand serawen “sécher” est éloigné par le sens.
◊ L'adjectif français, aujourd'hui littéraire, signifie comme en latin “qui est à la fois pur et calme”, en parlant du ciel, de l'air; il s'applique par figure (vers 1240, serin) à ce qui indique la maîtrise de soi, le calme. ◊ Au XVIe siècle, serein s'est employé comme nom masculin pour parler de la clarté du temps (1538) et d'un visage paisible (vers 1550). ◊ Avec une valeur abstraite, l'adjectif qualifie (avant 1550) ce qui est exempt d'agitation, puis s'emploie pour “moralement calme, apaisé” (avant 1648). Au XXe siècle, toujours avec l'idée de “calme”, il s''utilise en parlant d'une situation sociale.

Ouh là là là là là… JB doit faire une pause pour digérer et s'approprier tout ça.
Ainsi donc, ce qui est tard est devenu le soir. Ainsi donc, le temps du soir s'est lentement mis à désigné le temps sec du soir et/ou de la nuit. Ainsi donc, le temps sec et limpide et sans nuages a signifié le calme. Ainsi donc, un temps serein a signifié un état d'âme serein, autrement dit: la sérénité.
Et, même si on est le matin et noir le soir, JB veut connaître la sérénité, encore plus en ce lundi matin où il est à nouveau un petit vampire. Il veut tous les sens du mot latin sereno. Il veut 1) "rendre serein", à commencer par lui-même; 2) connaître "un temps serein", à commencer par celui dans son esprit; partant, 3) "chasser les nuages de l'âme", à commencer par la sienne propre; pour enfin, 4) "montrer sur son front un espoir serein".
Et comment y parvient-il?
En écoutant, même si on est le matin, une sérénade, donc une mélodie du soir qui apporte un temps sec et calme et donc serein, et qui enfin ce faisant amène la sérénité.

Il met donc une seconde sérénade, liquide quant à elle, interprétée par lee Perry et ses Upsetters, et, comme celle de Tommy McCook, empreinte de cet optimisme prudent.
Et une bonne journée à tou(te)s!

mercredi 22 septembre 2010

V for Visage

Et JB traduit:
Là, je voyais un visage visqueux et vieux.

Wouah! se dit-il. L'allitération en V.

Et il trouve dans le TLF cet usage-ci, agrémenté de cette citation-là:
− Allitération en v. Je commence à prendre un plaisir très spécial au pire Régnier (...). Te souviens-tu de ce sonnet: Le Vœu, où il y a une perpétuelle allitération en V? Le nombreux univers en vous fut plus vivant Qu'en ses fleuves, ses flots, ses fleurs et ses fontaines (Rivière, Corresp. [avec Alain-Fournier], 1907, p. 236).

Et est-ce que la version des Upsetters du morceau de Susan Cadogan, Nice And Easy, serait une bonne illustration sonore? Pourquoi pas…

lundi 9 août 2010

Rire et sourire - ou l'inverse?

Traduisant:
Il a un sourire plus pincé (…)
… je me demande quelle est l'étymologie de ce mot, sourire, s'il y a une étymologie indo-européenne commune. Après tout, le sourire comme le rire sont des expressions communes à l'humanité.
Je vais donc voir dans le TLF qui me renseigne de la façon suivante:


Alors ça c'est intéressant: le sourire est une "atténuation" également étymologique du rire, nous indique le TLF. Tout comme sourire se disent en danois et norvégien smile et rire se dit le, alors qu'en suédois le signifie sourire et rire se dit skratta (qui à son tour signifie rire aux éclats en norvégien et, en danois, qui restitue l'idée d'une voix qui craque ou qui grince). Le langage reflète l'expression du visage et il n'y a qu'un plissement et un étirement de commissures pour passer du sourire au rire (et, pour ce qui est de passer du rire aux larmes, c'est une autre histoire sur laquelle on va, pour l'heure, jeter un voile pudique - comme on dit, une expression que JB adore!). La langue française possède de fait également ce sens. Que ce soit dans la forme substantivée du mot rire:


…que dans la forme verbale:


Et donc notre étymologie. Commençons par le français, et voyons d'un peu plus près ce que nous dit le Robert historique de la langue française:
1) SOURIRE v. intr., réfection avec le préfixe sous- (v. 1175) de sorrire (début XIIe s.), sozrire (v. 1130), est issu d'un latin populaire °subridere (premier e bref), altération du latin classique subridere (premier e long) “sourire”; ce verbe est composé de sub- marquant l'atténuation (-> sub-) et de ridere (-> rire).
◊ Le verbe signifie “prendre une expression rieuse” d'où (XIIIe s.) sourire à qqun “lui témoigner par un sourire l'affection, la sympathie, ou des égards de politesse, de courtoisie” et l'emploi figuré au sens de “rayonner, être radieux”, avec un sujet de nom de chose (av. 1613) propre à l'usage littéraire. ◊ Se sourire de (qqun, qqch) [v. 1175], “se moquer”, correspond à un sens du latin ridere et a disparu. Cette valeur a été reprise dans sourire de qqun, de qqch (v. 1778) “être amusé par”; de là faire sourire “prêter à la moquerie” (1843). ◊ Par analogie, le verbe a signifié “faire des rides” en parlant de l'eau (v. 1390). ◊ Par extension du sens dominant, il s'emploie (1683) en parlant du visage, de la bouche, des yeux. Avec un sujet de nom de chose, sourire (à qqun) veut dire au figuré “lui être favorable” (1812)
2) SOURIRE n.m. emploi substantivé du verbe (v. 1175) désigne l'action de sourire (…)

Quatre remarques à cette explication:
• il semble par conséquent que le rire ait précédé le sourire puisque, étymologiquement, sourire est une atténuation de rire. Ce qui, somme toute, est rassurant et redonne foi en l'humanité: ainsi donc, l'homme a d'abord ri, puis il a souri. La langue allemande nous en donne la preuve: rire se dit lachen, alors que sourire se dit lächeln, avec l'accentuation sur le A qui fait passer le A en Ä.
• partant, ce serait presque un paradoxe: si on observe un visage et une bouche au repos, les traits s'élargissent et la bouche dessine d'abord un sourire; puis ils se plissent encore et là seulement apparaît le rire. Or, étymologiquement, ce serait donc le contraire.
• plus étonnant encore, ce n'est non pas le rire qui mène à la moquerie, mais le sourire qui y conduit. Ce que les langues germaniques restituent parfaitement dans un verbe, an anglais to grin, en allemand grinsen, donc ce sourire un peu moqueur, comme figé sur le visage (c'est la valeur en allemand).
• le sens désormais tombé en obsolescence de sourire au sens de se moquer se retrouve en norvégien: smile/le av noen, littéralement sourire/rire de qqun, signifie en bon français se moquer de qqun. Preuve supplémentaire que, même dans les langues scandinaves, la frontière entre le rire, le sourire et au final la moquerie, est ténue.


Voyons à présent quelle est l'étymologie du mot norvégien smile, sourire, que l'on retrouve identiquement en anglais. C'est le Dictionnaire étymologique de la langue suédoise qui nous renseigne:


Et qu'apprend-on de passionnant?
Eh bien que ce mot vient d'une racine commune indo-européenne ici qualifiée de °(s)mi que l'on retrouve dans le sanscrit smáyate (rit), le grec meidiáo (je ris) ou l'ancien slave smejo. Mais, plus intéressant encore, le latin mirus qui signifie merveilleux et que l'on retrouve en français dans l'adjectif mirifique est également apparenté. Alors ça! Ça veut donc dire que le sourire porte en lui quelque chose de merveilleux, de fantastique? Voyons ce que nous dit Julius Pokorny dans son Dictionnaire étymologique de l'indo-européen:


Pokorny confirme les propos des Suédois, mais va plus loin. Car la valeur de ce °(s)mei- est aussi celle de l'étonnement. On remarque également dans le latin mirus la valeur de bienveillance que l'on retrouve dans l'emploi au XIIIe siècle du verbe français sourire, comme nous l'indiquait plus haut le Robert, et je répète: "“lui témoigner par un sourire l'affection, la sympathie, ou des égards de politesse, de courtoisie”".


Si le sourire est donc postérieur au rire, quelle est à présent l'étymologie de ce mot, rire?
Et c'est là encore le Robert historique de la langue française qui nous renseigne:
RIRE v., est issu d'un latin populaire °ridere (e long), altération phonétique du latin classique ridere (e bref) d'emploi absolu et transitif, signifiant “rire”, ensuite “sourire”, “avoir un esprit plaisant” et quelquefois appliqué aux choses dans le langage poétique (comme le grec gelan et meidian). Le verbe, très ancien et panroman, a une origine non éclaircie; Ernout et Millet évoquent un rapprochement possible avec la racine sanscrite krid-.

On note d'abord, amusé, que l'explication phonétique est l'inverse de ce qui est précisé plus haut - mais passons.
On note ensuite qu'on retrouve le terme grec meidian qu'on avait trouvé pour sourire. C'est donc que l'origine n'est pas si inconnue que cela. Ou quoi?
Et ce qui est pour le coup amusant (hö!), c'est que l'origine du mot rire serait inconnue. Ainsi donc, le rire serait-il à ce point ancestral qu'on ne puisse pas déterminer son étymologie? En est-il vraiment ainsi?
Voyons en guise de première réponse l'étymologie du scandinave le, dont nous avons vu qu'il signifiait rire en danois et norvégien, mais sourire en suédois. Et c'est à nouveau le Dictionnaire étymologique de la langue suédoise qui nous renseigne:


On se doutait bien que l'anglais laugh, l'allemand lachen étaient les équivalents dans leurs langus respectives du scandinave le. Là où on est un peu plus surpris, c'est de constater que ces mots viennent d'un germanique commun °hlah qui signifie clac en français, qui est une forme onomatopéïque, que l'on va retrouver notamment dans l'ancien slave klekutati = crier, dans le lituanien klegu = rire aux éclats ou dans le latin clango = crier.
Ce qui de prime abord paraît étonnant, à savoir que le rire serait donc une onomatopée ne l'est pas tant que ça. On a déjà vu et lu sur ce blog tatoué et fumeur que les bruits voire certains noms d'animaux, de même que les bruits humains, sont en fait des onomatopées, des cris. Ce qui accrédite la thèse selon laquelle le langage s'est initialement fondé à partir d'éructations, de bruits formés la bouche et par la gorge.
Ce que nous confirment nos potes Mallory et Adams dans leur Introduction to Proto-Indo-European:
21.3 Interjections and Human Sounds
Here we have gathered together in Table 21.3 those words which may be described as interjections or describe the type of noises that might issue from a human (laugh, babble, moan, etc.); animal noises will be treated separately in Section 21.4 although there will be some crossing between those two spheres, e.g. both people and wolves ‘howl’ in English. Obviously, when dealing with words that may sound symbolic, there may be independant onomatopeia involved rather than genetic inheritance.
C'est compris?
C'est-à-dire que non seulement de très nombreux sons produits par les humains sont des onomatopées, mais qui plus est humains et animaux partagent certains bruits, sans pour autant qu'il y ait "un héritage génétique", insistent les auteurs.

Jetons un œil sur le fameux tableau dont ils nous parlent tant il est éloquent (re hö!) et passionnant:

© Mallory & Adams © Oxford

Et Adams et Mallory de nous expliquer enfin:
The word for ‘laugh‘ in Proto-Indo-European was obviously onomatopeic and although it is provided a root rconstruction, i.e. °kha-, it is generally found in reduplicated form, e.g. in addition to the Latin cachinno ‘laugh’ we have Old English ceahhetan, Old Slavic chochotati, Greek ka(g)kházo, Armenian xaxank, Sanskrit kákhati/khákkhati, all ‘laugh’, suggesting that one might have laughed °kha kha! in Proto-Indo-European. Alternatively, we have the more familiar °ha ha (Latin hahae, Greek hà há, Sanskrit ha ha). A single °ha tended to indicate surprise (Latin ha, Greek ha, Sanskrit ha).

Alors certes, si notre mot rire a peut-être une origine inconnue, le rire en tant que réalité correspondait à un mot (et donc une réalité) commun chez les Indo-Européens.


Allez, on se quitte sur le rire et le sourire.

Le sourire d'abord. Avec le bien-nommé Smile des Tennors, de 1969, et on entonne avec eux "Sit down, my baby, and smile!":



Le rire enfin. Avec l'immarcescible Them a Laugh and a Kiki des Soulmates, également de 1969, qu'on a déjà pu écouter ici sur ce blog tatoué et fumeur, et qu'on pourrait écouter en boucle jour et nuit tant 1) le morceau est génial, 2) c'est du boss sound et du vrai, 3) on adore chanter avec eux: "The man who laugh first and a he man he laugh", 4) les Soulmates ne sont autres que les Pioneers qui eux mêmes ne sont autres que les Reggae Boys, qui eux-mêmes ne sont autres que des Upsetters de Lee Perry.