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samedi 9 octobre 2010

Le zigoto et le gigolo

Oui, du zigoto au gigolo, JB apprend de bon matin qu'il n'y a qu'un pas et que quelques consonnes, qui de surcroît cousinent avec le gigot et la grande gigue. Bref, c'est une histoire de cuisse légère et de fille facile qui nous fait côtoyer Betty Boop et le tango.

JB est toujours occupé par le futur chat d'Elling, le personnage d'Ingvar Ambjørnsen, et traduit:
Seulement voilà : je n’étais pas en quête d’un phénomène de foire ou d’un quelconque zigomar.
Intrigué par ce mot, zigomar, qu'il connaît de l'album pour enfants de Philippe Corentin (oui, JB est un grand enfant):


… il ignorait néanmoins que le terme, fixé en français sous sa forme substantivée en 1916, indique le Robert historique de la langue française, provient en réalité bel et bien de la littérature.
Déjà titre d'une aujourd'hui obscure pièce de théâtre de Léon Gandillot mise en scène en 1900, ce qui est à l'époque un patronyme a été popularisé par l'ouvrage La Bande des Zigomar, un roman d'aventures de Léon Sazie publié en 1909 et 1910, dont tel blog nous précise ici:
[Sazie] est surtout connu à deux titres: Le premier est l’invention d’un héros du nom de Zigomar, dont la première aventure date de 1909 et parut en 164 feuilletons dans le quotidien Le Matin. Zigomar, roi du crime zozotant, revêtu d’une cagoule rouge, à la tête de la bande des «Z» affronte l’inspecteur Paulin Broquet dans des aventures épiques avec une violence sans bornes. Le personnage de Zigomar est le relais entre deux générations – Rocambole, en amont, Fantômas, en aval.
Le voici:


Le personnage de Zigomar, quoique éclipsé par Fantômas que la postérité cinématographique a conservé dans la culture populaire (confer les adaptations de Jean Feuillade puis André Hunebelle, en attendant 2012 le remake par Christophe Gans avec Vincent Cassel dans le rôle-titre), connaît un succès populaire tel qu'il sera adapté à l'écran en 1911 - le Centre Pompidou a diffusé en 2002 les films. Le Zigomar de Sazie retrouverait presque une actualité franco-française, ou plutôt: ranco-rançaise - puisque, à en lire la présentation anglophone ci-dessous, on se dit qu'il devrait plaire aux tristes sires que sont les sieurs Besson et Hortefeux:


Mais revenons à l'étymologie à propos de laquelle le Robert explique:
Le mot a été formé à partir de zig ou du radical de zigouiller. Il désigne alors une bande de redoutables malfaiteurs. ◊ Puis, par influence de zig et de zigoto, il devient synonyme de ces derniers. ◊ D'emploi familier, il est sorti d'usage au sens de “sabre de cavalerie” qui concerne la valeur initiale évoquant zigouiller.
Quant au zig, il est attesté en 1835 sous cette forme, puis en 1867 sous la graphie zigue. Le Robert suppose qu'il "représente peut-être une déformation de gigue, au sens de “fille, personne enjouée”, la substitution de zi à gi imiterait un défaut de prononciation."
Aha… Un zigue serait une fille à l'origine?? Un zigue est en fait un trans? C'est ça que Robert nous explique? Déjà au XIXe siècle, on opérait celles qui étaient nées à leurs yeux avec un sexe qui ne leur convenait pas?!? Ça alors…

Si Bloch et von Wartburg, dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française, vont dans le même sens, Gaston Esnault est plus nuancé dans son Dictionnaire des argots:
ÉTYMOLOGIE: ignorée. Un lien avec mézigue est douteux. Confer, en Beaujolais: Ziguette, nom pour une soubrette (1828) et mon ziguet!, “mon luron!” (1934).
"Mon ziguet!" Voilà une tournure que JB ne connaissait pas et qu'il va s'approprier fissa. Il va désormais appeler tous les garçons qu'il aime bien ainsi. Il leur dira: "Comment vas-tu, mon ziguet?
Bref.
Quant à mézigue, un pronom personnel qui signifie “moi” (et qui se décline ainsi: mézigue, tésigue, sézigue, nozigue, vozigue, leurs zigues), Gaston Esnault précise:
"Il se rattache à -zing- (voir mézingand), plus sûrement qu'il n'explique zig, n. m., “homme”, ou zigue, n. f., dans pas une zigue = rien."
Et le lexicographe d'insister sur le fait que le terme signifie très exactement “moi-même” et "n'est jamais atone": il ne peut remplacer ni le prénom personnel sujet (= je) ni le pronom personnel complément (= me). Ce qui, pour JB qui habite à Berlin, est du pain bénit linguistique puisque le dialecte berlinois possède un mot identique: icke (de ich = je), qui a le même emploi, la même nature, la même fonction grammaticale.
Mézigue vient donc de mézingand (attesté en 1632), lui-même dérivé mézière, lui-même dérivé de messière (attesté en 1566) et qui pour sa part se décline de la même manière que mézigue: messière/mézière, tessière, sézière, nozière (Coucou Violette!!!), vozière, sézières.

Bon.
Et nos zigomars et autres zigues, alors?
Entre les deux - puisque, comme le chantait Philippe Katerine en 1996: "Entre les deux mon cœur balance"…
Tiens… on va d'ailleurs faire un intermède musical avec le sieur Katerine:




Entre les deux, donc, entre zigue et zigomar, se trouve zigoto, attesté en 1900 sous la forme zigoteau, et dont Gaston Esnault nous explique qu'il intervient dans la locution faire le zigoteau = faire le malin. Et il ajoute: "Le zig est énergique et sympathique, le zigoteau en est la caricature."

Mais revenons à ce qui nous faisait rigoler: le zigue comme créature transgenre, homme autrefois femme.
Transformation il y a en tout cas, même si elle n'est que phonétique, puisque le mot viendrait de gigue, dont le Robert nous dit:
GIGUE n.f. est tiré de gigot, d'après cuisse/cuissot; il s'emploie au sens de “jambe” (1650); le sens ancien de “fille gaie et enjouée” (1650) est sans doute lié à giguer “gambader”. Par métonymie, grande gigue signifie “fille grande et maigre” (1650, utilisé à Paris et en Normandie selon ménage). ◊ Gigue s'emploie aussi pour gigot dans gigue de chevreuil (1838).
Le mot ne semble pas péjoratif, donc pas de machisme sémantique à l'horizon (pour une fois!). Une ultime vérification dans le Littré confirme cette supposition. Ouf!

Attendez, mes petits amis. À ce stade de l'analyse, on a besoin de faire un petit résumé. Le zigomar est cousin du zigoto et viennent tous deux du zigue qui lui-même vient de la gigue qui elle-même vient du gigot.
Ce qui signifie: le rigolo > la fille > la cuisse.
La fille, la cuisse… se dit JB in petto: la fille facile et la cuisse légère, c'est ça?
Et JB qui était il y a deux secondes encore d'un optimisme sémantique un peu bravache déchante aussitôt en consultant d'abord le Robert des expressions et locutions qui lui indique:
Avoir la cuisse légère (ou hospitalière), se dit d'une femme aux mœurs faciles. L'adjectif léger est employé à cause de son usage (abstrait) dans le même contexte (fille légère). ◊ L'expression verbale lever la cuisse a aussi une signification traditionnelle érotique.
Et si aucun des dictionnaires ne fournit de date sur l'apparition dans le langage de cette locution, le TLF, dans le genre phallocrate, en rajoute une sacrée couche, confer:


Évidemment, seule une femme peut être légère et avoir la cuisse à l'identique. Un homme n'est pas léger: on dit que quelque chose est léger, qu'une femme est légère, mais pas un homme. Idem: un homme n'a pas la cuisse légère, au mieux, il a la bite lourde et le poing facile, comme l'expriment les locutions propres à différents registres. Ce qui est époustouflant tout de même est cette précision qui tue: "Évoque les activités sexuelles de la femme." Or, quand on ausculte les usages, on se rend compte qu'ils sont tous péjoratifs. Donc: la sexualité féminine serait, à en croire le dictionnaire, uniquement péjorative, pornographique, licencieuse, voire subversive et séditieuse.
On exagère?
Pas du tout!
Car si on en revient à notre analyse lexicographique et qu'on déroule notre pelote linguistique, on se rend compte que, donc: zigomar/zigoto > zigue > gigue > gigot < gigolo.
Oui, le gigot et la gigue ont donné le gigolo.
Mais attention! Parallèlement à gigolo, il y a… la gigolette.
Siii!
Et c'est là qu'il se cache encore une fois, notre machisme sémantique.

Voyons ce que nous dit le Robert historique de la langue française:
GIGOLO n.m. est un mot d'origine incertaine. Créé (1850) en même temps que gigolette n.f. (attesté seulement en 1864), gigolo et son féminin sont peut-être des dérivés de gigue “jambe, cuisse” et aussi “femme gaie, enjouée”; l'anglais giglet, giglot (av. 1325) “femme de mauvaise vie; jeune femme gaie” a peut-être influencé la formation des deux mots. ◊ Gigolo, qui signifie d'abord “amant d'une fille facile, d'une gigolette” se dit d'un jeune homme élégant dont les moyens d'existence sont suspects (1894) et d'un jeune amant entretenu par une femme (1901); gigolette signifie “fille délurée, facile”. Par substitution de suffixe, l'argot a créé gigolpince “maquereau élégant”.

On se disait bien qu'il fallait être sur nos gardes avec cette grande gigue…
Il faut s'arrêter une seconde sur cette définition. De façon aussi immédiate qu'empirique, on n'entend pas ou plus dans le terme gigolo de connotation aussi péjorative. Il y a dans le signifiant (= l'image acoustique) du terme, des accents nobles, de toute façon pas aussi dédaigneux que ce qui est à l'œuvre dans son féminin gigolette, tant dans son étymologie que sa définition. On en veut pour preuve les attributs qui qualifient les deux substantifs. Le gigolo est élégant, la gigolette est une fille délurée et facile.

On va tout de même vérifier l'étymologie anglaise sur le site etymonline:


Ça c'est passionnant!
Primo. Le terme anglais est donc un emprunt (1922) au français qui lui-même l'aurait importé de l'anglais. Le phénomène est connu en linguistique, dans quelque direction que ce soit (français>anglais>français ou anglais>français>anglais) - confer le jean français emprunté à l'anglais lui-même formé sur le français.
Secundo. La giglot en anglais moderne (XVe siècle) désigne déjà une fille de mauvaise vie, une traînée. Comme quoi la notion péjorative hante l'étymologie et le sens. Tout dans le signifiant et le signifié des termes gigue (< grande gigue) et gigolette est plombé par ce regard phallocrate posé sur la femme, laquelle est vouée à avoir la cuisse légère, à être une fille facile.

Pff… C'est à pleurer et on a besoin de consolation.
Inévitablement, en lisant le mot gigolo, on pense à la chanson de Louis Prima I'm Just A Gigolo - et on se dit qu'on la tient, notre consolation. Puisque, pour paraphraser Stig Dagerman: "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier."
Et, à sa grande surprise, JB découvre que la chanson est bien antérieure.
Elle est d'abord chantée en 1929, en allemand, par Kurt Mühlardt, et c'est un tango, intitulé Schöner Gigolo, à savoir: Joli/Beau gigolo. Si! On écoute sans plus tarder:



La chanson raconte l'histoire d'un ancien lieutenant qui s'est battu comme personne "in Fransen" (terme péjoratif pour désigner la France) et qui, de retour de la guerre (la première) est devenu… gigolo.
Comme l'indique Wikipédia, le morceau allemand a été d'abord composé à Vienne, sur des paroles d'un artiste italien, Leonello Casucci. Si on va les consulter en italien, on se rend compte que l'histoire est identique (celle du lieutenant revenu à la vie civile), sinon que ce dernier séduit une… Russe.
Et, en français, c'est donc Irène Bordoni la première interprète de la chanson et qui, de surcroît a introduit la chanson aux États-Unis. On regarde Betty Boop - siii! Betty Boop - on est en 1932. Si elle le chante au début en français, attention, elle le chante ensuite, environ à 3'40'', en anglais:



Génial, non?
Si on veut, on peut aussi écouter ici la version par Berthe Sylva - un must!

Et, comme nous l'indique aussi Wikipédia, il faut attendre 1956 et Louis Prima pour que la chanson devienne le standard qu'on connaît. Ci-dessous, avec Irène Bordoni et notre éternelle Betty Boop, mère cinématographique de Marylin Monroe:



Et si ça c'est pas génial, JB ne sait alors plus quoi faire pour ragaillardir ses petits amis.
Mais, et il l'a déjà dit, comme JB est juste et non-discriminatoire, il rend à César ce qu'il lui appartient, ou plutôt: à… Césara. Car le morceau de Louis Prima est en fait un medley qui, donc, mélange le He's Just a Gigolo, interprété en anglais par Irène Bordoni, et le I Ain't Got Nobody, popularisé aux États-Unis par Marion Harris, qu'elle chantait en 1916. On écoute, et on passe une excellente journée - d'accord?

lundi 20 septembre 2010

Les biques (et boucs)

JB est toujours aux prises avec Heidi qu'il a donc rebaptisée Ail-Dit.
Un surnom on ne peut plus idoine puisqu'il est aujourd'hui question de ses biques. JB veut dire: les biques de Ail-Dit (JB, perso, ne possède pas de biques dans son palais socialiste). Vous suivez, mes petits amis? L'ail et la bique ont en commun l'odeur relevée, ainsi que nous allons le voir ci-dessous.

Dans leur traduction norvégienne, les biques de Ail-Dit s'appellent Svanelill et Veslebjørn. Donc un truc avec cygne (= svane) et ours (= bjørn). Et elles sont toutes les deux petites puisque lill est la forme apocopée de lille = petit, et vesle signifie également petit. Ce sont donc des biquettes plus que des biques. Les voici, en tout cas, vues de derrière:


Vues comme ça, elles ont l'air un peu revêches dans leur genre, mais c'est aussi leur nature de biques. Elles n'y peuvent rien. De la même manière la punaise est condamnée à puer, la chèvre est vouée à être revêche. Et puisque le bouc pue aussi, on peut se demander s'il n'était pas une punaise dans une autre vie: étant donné que celle-ci a fait des bonnes actions dans sa vie de punaise (mais lesquelles?), elle a pu accéder à une caste supérieure et devenir bouc - mais elle a gardé dans son enveloppe de bouc une partie de son identité de punaise: sa puanteur. Ça peut arriver, même à des êtres qui ne se réincarnent pas: ils puent - la Rance donne des exemples politiques quotidiens.
Bref.

La question demeure entière: comment s'appellent les biques d'Ail-Dit?
JB trouve vite que, en allemand, elles s'appellent Schwanli et Baerli. Donc idem, le petit cygne et le petit ours. NO svane = AL Schwan = FR cygne. NO björn = AL Bär = FR = ours. Avec le suffixe -li en suisse allemand qui signifie petit, et qui a une valeur à la fois hypocoristique et diminutive. D'où les biquettes, donc. Mais ça ne dit pas à JB comment elles s'appellent. Il se met donc en quête (pour information, soit dit en passant et en parlant de suffixes diminutifs et hypocoristiques: quête n'a pas donné quéquette - ces deux substantifs n'ont, sémantiquement et morphologiquement, rien à voir l'un avec l'autre) dans gougueule.

Il trouve une réponse tarabiscotée sur ce site (et il faut cliquer pour bien lire):


JB ne résiste pas au plaisir de faire un résumé texto mais pas in extenso du résumé des aventures de Ail-Dit - et à chaque fois il copie/colle:
• Heidi est une fille perdue
• Il [= le grand-père] est offensé par au début l'arrivée de Heidi, mais la fille parvient à pénétrer son extérieur dur et a plus tard un séjour délicieux avec lui et son meilleur ami, jeune Peter chèvre-troupeau.
• Clara devient plus fort sur le lait de la chèvre et l'air frais de montagne, mais Peter est jaloux
Heidi version porno, merci Babelfish!
Une version porno confirmé par ce résumé tout aussi croquignolet (et là aussi il faut cliquer sur l'image):


Bon, trêve de biquevesées billevesées!
Elles s'appellent comment, purée de punaise, les foutues biques de cette gnassouse de Heidi?!?
JB finit par trouver une copie de la première traduction de Heidi, de 1882. Et voilà la réponse:


Quoi? Blanchette et Brunette?!? C'est le nom des biquettes de la Ail-Dit?
Mais, purée de punaise, elles doivent s'appeler Cygnette-machin et Oursette-truc ou un bidule comme ça!!!
Bon, elles vont rendre JB… chèvre, les biques!

Tiens, justement… D'où vient cette expression?
Ni une ni deux ni trois, JB fonce regarder dans le Robert des expressions et locutions:
Devenir chèvre signifie d'abord (XVIIe siècle) “se mettre en colère”, et succède à prendre la chèvre (XVIe siècle) qui avait le même sens. Pour la forme, prendre la chèvre (ou encore avoir sa chèvre, dialectal) instaure un rapport d'appartenance, tandis que devenir chèvre le transforme en identité (cf. avoir du chien, prendre la mouche, opposés à être + nom d'animal). Quant au sens, il s'explique par les mœurs bien connues de l'animal: brusquerie, violence soudaine, ce qui est représenté dans le lexique par les mots cabriole (de capreola, dérivé de capra), caprice, et, par les dérivés, chevreter “se mettre en colère” (Rabelais), chevrer. De nos jours, on emploie faire devenir chèvre au sens de “faire enrager”. La variante tourner en chèvre n'est pas courante; elle provient du croisement avec tourner en bourrique.

Mais il y a mieux!!!
Chèvre coiffée apparaît dans la locution: il serait amoureux d'une chèvre coiffée “de n'importe quelle femme, aussi laide soit-elle”. Dans certaines régions (Finistère, Cambrai, selon Rolland), chèvre coiffée se dit des filles que l'on condamne pour leur liberté de mœurs. La réputation de lascivité de la chèvre (et du bouc) explique l'expression.

JB s'apprête à crier haro sur le… baudet (JB se sent très animal aujourd'hui; "grrr! rhââ! frrr!" feule-t-il dans son palais socialiste) et dénoncer un énième machisme sémantique, lorsqu'il constate que:
Chèvre coiffée. Cette expression est souvent glosée dans les dictionnaires par “personne très laide”, et donnée comme synonyme de chien coiffé. Si la définition n'est pas fausse, le contexte de ces locutions doit être spécifié. Tout d'abord, le genre des noms d'animaux (qui correspond à la désignation arbitraire de l'espèce, mâles et femelles) devient pertinent par la métaphore anthropomorphique. Caille coiffée (début XVIIe siècle), beste coiffée et diable coiffé (XVIe siècle) et chèvre coiffée ne s'appliquaient qu'aux femmes, les trois noms impliquant la lascivité; chat et chien coiffé s'appliquent aux hommes, et connotent la banalité; toutes ces désignations sont dépréciatives. Le contexte est presque toujours celui des “relations amoureuses critiquées” sous la forme il tomberait amoureux d'une (caille, chèvre…) coiffée (= de n'importe quelle femelle) où elle épouserait le premier chien (chat) coiffé (= le premier mâle venu).
Dans ces expressions, coiffé est compris comme “apprêté”, et cette interprétation est appuyée sur des emplois du verbe coiffer au sens de “bien aller” (en parlant d'une coiffure; -> confer aussi BONNET). Les sentiments amoureux ont une autre origine: se coiffer de qqun, être coiffé de qqun signifie, depuis le XVIe siècle au moins, “être amoureux, entiché de…”, par une métonymie qui représente la tête (“avoir dans la tête”) par la coiffure (“avoir sur la tête”).
Enfin, il y a quand même un machisme sémantique là-dedans. Même Bébert en convient implicitement.

Mais JB est toujours taraudé par sa question liminaire:
Comment, p*!!** de b!!**% de m*!!* se prénomment les biques de la Ail-Dit?!?!
Mais… tiens… au fait, en parlant de biques… celles d'Ail-Dit étaient-elles bi voire lesbiennes?
Car on on peut se poser la question en pensant à une des locutions préférées de JB: être bique et bouc, à savoir, nous explique toujours le Robert:
Bique et bouc “à la fois homosexuel passif et actif (ou hétérosexuel)”. La concordance du sens et de la forme fait de cette expression très récente (vers 1970) un petit chef d'œuvre linguistique. Synonyme: À voil(es) et à vapeur, Du poil et de la plume (en référence à la marine et à la chasse). S'emploie en fonction d'adjectif.
Aha… JB était persuadé que bique et bouc signifiait être bisexuel…
Aha.
JB cherche dans ses dictionnaires d'argot, ne trouve pas grand-chose, sinon que le Larousse de l'argot et du français populaire donne une apparition dans le vocabulaire nettement plus ancienne puisque la locution serait recensée par Alfred Delvau dans son Dictionnaire de la langue verte de 1867. JB va y regarder et trouve cette définition pour le moins absconse - ou alors elle est chaste, ou plutôt elle est carrément biphobe:



JB continue sa recherche et trouve ça sur gougueule, sur le site sensagent:


Et plus il cherche, plus il a la confirmation que Bébert se plantait et que JB était dans le vrai. Confer Wikipédia et sa liste d'expressions et locutions:


Ce qui ne veut pas dire néanmoins qu'être à voile et à vapeur a pour conséquence d'être au bout du rouleau ni que, lorsqu'on est au trente-sixième dessous, on devienne bique et bouc. Ce sont uniquement des hasards (certes heureux) du classement.

Nous avons donc résolu notre énigme de la bique et du bouc, mais pas de celle à propos des biques d'Ail-Dit et de leur petit nom dans la vraie vie traductionnelle de la fausse vie romanesque.
Ben… Il ne reste plus à JB que d'acheter les bouquins d'Ail-Dit,hein… Quelle mouise… Car il ne croit pas une seconde que la traduction moderne de Heidi utilise les termes Blanchette et Brunette - ça c'est bon pour les autres sites de poil.

Et comme JB n'est jamais au bout de ses surprises, il découvre que les Maytones ont commis en 1970 un morceau intitulé, il vous le donne en mille, mes petits amis: Billy Goat! Donc: Billy Bouc! Siii! Et même que le chanteur bêle dans le morceau à intervalles très réguliers. On écute illicu prestu, d'autant que la chanson, du skinhead reggae épatant, fait un peu ricaner JB!

jeudi 3 juin 2010

Folle

Je traduis cette phrase: "Et puis arrêtez de faire vos folles à la fin!", en employant cette expression que j'adore: faire son fou, et surtout au féminin: faire sa folle. (Et je gloserai plus tard sur les raisons de cette préférence pour le féminin.) Dans la phrase citée, c'est une mère qui s'adresse à ses deux petites filles qui, se souvient leur sœur, "font les imbéciles".
Or, en vérifiant dans le TLF, je me rends compte que l'usage attesté - je veux dire: reconnu par les dictionnaires - est celui (et c'est moi qui souligne) de faire le fou. Ce que confirme le Robert en 6 volumes. Le sens est identique à celui induit dans le verbe folâtrer et désigne "une personne d'une gaieté vive et exubérante". Les emplois lexicaux recensés renvoient tous à un jugement qui n'est cependant pas dépréciatif mais amusé, presque attendri, comme par exemple ce Grand fou! qu'Alice Sapritch disait à l'envi; ou: Plus on est de fous, plus on rit; ou encore: Les enfants ont fait les fous toute la journée. Avec cette dernière phrase, on voit à quel point un fou, ici, d'autant plus parce qu'il est un enfant, est inoffensif. Il y a effectivement une idée d'innocence derrière cet emploi du mot fou (même si la modernité sarkozyste a tendance à nous faire croire le contraire, mais c'est une autre histoire).

Si je reviens maintenant à mon expression, et que je vais vérifier les usages dans gougueule, les occurrences, qu'elles soient indiquées au masculin ou au féminin, renvoient toutes quantitativement à 1) un animal, 2) un enfant, 3) un frère ou une sœur. Ce qui nous confirme si on en doutait l'affection qui sous-tend le sens de la locution. Là encore, quelqu'un qui fait son fou/sa folle est inoffensif, il provoque l'amusement et l'attendrissement. Et il peut sembler étonnant que "fait son fou" liste 76 800 résultats alors que "fait sa folle" 11 100 seulement. On sait le machisme linguistique à l'œuvre dans le lexique - j'en ai longuement parlé à diverses reprises sur ce blog tatoué et fumeur. Et on peut se dire qu'on y est encore une fois confronté. Mais c'est une preuve à l'envers. C'est-à-dire? La raison n'en est non pas quantitative mais qualitative. En l'espèce, ce n'est pas la récurrence qu'il faut observer mais la signification: comme le sens est positif, il va davantage décrire un homme qu'une femme. Si machisme linguistique il y a, il s'explique de cette manière. Je prends un autre exemple. Si je tape salope sur gougueule, j'obtiens 5 730 000 résultats. Si je tape salaud, je n'en ai que 413 000.
Un autre exemple? Pris celui-ci dans le Robert dictionnaire des expressions et des locutions:
Folle de son corps (XIXe s.) Se dit d'une femme "qui se livre sans retenue à la débauche" et s'emploie surtout sur un mode plaisant. Ce sens précis de fol "dévergondé" est attesté dès le XIIIe siècle (folle femme "femme de mauvaise vie"). On retrouve cette valeur dans faire folie de son corps.
Eh oui… Un homme ne peut visiblement pas être fou de son corps. Un homme ne peut visiblement pas se livrer à la débauche. Un homme est tout juste, ainsi que le chantait William Sheller en 1978, "fier et fou de vous". Le plus sordide, dans le fond, et cela confirme la fortune du mot salope, c'est que, en fin de compte, le sens négatif est devenu positif: une folle de son corps tout comme une salope est au final une femme pas si mauvaise que ça. Toujours dans le champ sémantique de la sexualité, ne dit-on pas d'une femme qu'"elle est bonne"? Dit-on d'un homme "qu'il est bon"? Non. Non, puisque le machisme linguistique induit qu'il l'est. Donc pas besoin de le préciser. Tout ce que le langage n'a pas besoin de préciser, il le supprime, puisque, au risque de me répéter, l'issue d'une langue vise la simplification, la suppression.

Car, en revanche, une folle, dans le sens cette fois d'une aliénée, est quant à elle tout à fait et définitivement dangereuse. Comme l'écrivait Sara Stridsberg que je traduisais il y a 15 jours, et je la répète et la recite:
(une femme folle est un véritable scandale)
Du coup, je peux m'interroger sur ma préférence pour faire sa folle plutôt que faire son fou. Suis-je moi aussi le produit de ma culture? Suis-je moi aussi victime du machisme linguistique qui prévaut dans la langue française?
C'est possible. Ce n'est pas exclus.
Mais peut-être cet emploi de folle vient-il de son sens qui désigne l'homosexuel?
et que nous dit le dictionnaire sur ce sens?
Prenons d'abord le Robert en 6 volumes:
FOLLE: homosexuel qui affiche sa différence par un comportement outrageusement efféminé. Une grande folle. Quelle folle celle-là!
L'argot, pas plus que les autres Folles ses copines, Divine ne le parlait (…) Les tantes, là-haut, avaient leur langage à part. L'argot servait aux hommes.
Jean GENET, Notre-Dame-des-Fleurs, p. 64 (1951)

Alors ça c'est une mine!
Primo: Outrageusement efféminé. Être trop efféminé, pour un homme, c'est forcément un outrage. Et quand on montre sa différence, on l'affiche forcément. Donc être différent est négatif.
Secundo (et c'est moi qui souligne): Quelle folle, celle-là! Tout est au féminin. J'ai souvent remarqué que les homosexuels masculins, quand il voulait se moquer d'un des leurs, employaient un adjectif ou un substantif mis systématiquement au féminin. Et même s'il y a une part affective, il y a aussi une part dépréciative face au féminin, face au sexe féminin, face à la femme. Si on est un peu ridicule, pour un homme homosexuel, on tombe dans le féminin, on n'est plus tout à fait un homme.
Tertio: Ce qu'écrit Jean Genet: "L'argot servait aux hommes." Et le revoilà le machisme linguistique. Implicitement, de façon rampante. Même si la linguistique nous apprend que tout groupe, quel qu'il soit, invente toujours un langage en propre, qui doit demeurer incompréhensible pour le reste de la population. Confer l'argot des bouchers, confer le verlan, ou, pour les homosexuels britanniques, le fameux polari, cette langue inventée très en vogue dans les années 60, dont le néologisme camp a connu une fortune sémantique internationale.

J'aimerais rester une seconde sur cet emploi de folle en ce qu'il désigne l'homosexuel et voir quelle définition en propose le Larousse de l'argot et du français populaire, et ainsi constater quel regard est porté sur la folle.
folle n.f. Homosexuel à la mise et au comportement très efféminés: Il fendit le flot étourdissant des petites folles que le bal de l'apéritif du Moulin-Rouge attirait (Francis Carco, Jésus la Caille, 1914). Depuis deux ou trois ans, le carnaval des folles du bois [de Boulogne] a quasiment relégué les pédés aux musées du folklore (Alain de Goulène, le Bois la nuit, 1980). Folle perdue, folle tordue, même sens au superlatif: 1970, cette époque qui a inventé le has-been, les folles tordues, le quatrième sexe, les gazolines (Actuel, décembre 1983).
ÉTYM. emploi spécialisé et ironique de l'adjectif usuel, 1914, Carco. Ce mot a connu un grand succès populaire depuis le vaudeville de Jean Poiret la Cage aux folles et surtout le film qu'en a tiré Édouard Molinaro en 1978.
Et le Nouveau dictionnaire de la langue verte de Pierre Merle de préciser pour sa part:
Follitude n.f. S'assumer pleinement en tant que folle (homosexuel très extraverti). Depuis son apparition en 1999, le mot semble faire son nid, notamment chez les homosexuels. "Le queer et le camp sont à la mode, et même si personne ne propose de traduction véritable à ces deux anglicismes fourre-tout, on peut raisonnablement suggérer le terme de follitude." (supplément Nova Magazine "Gay Pride 99, juin 1999). Remarque: de coolitude à beaufitude, les créations plus ou moins spontanées de substantifs en "-itude" sont devenus légion de nos jours. Souvenons-nous de la bravitude (bravoure, acte de bravoure) servie par Ségolène Royal, alors candidate à la présidence de la République, le 6 janvier 2007, lors d'un déplacement en Chine.

On voit combien d'un rédacteur à l'autre, le terme devient moins péjoratif. On est passé d'une valeur très péjorative dans le Robert, à une description plus neutre dans le Larousse, à un sens tout à fait positif chez Pierre Merle. Et ce, bien que Pierre Merle ne fasse qu'attester de la signification du terme - mais même dans sa définition, il reste neutre -, et bien que les homosexuels aient tendance (comme les Noirs avant eux) à se réapproprier le vocabulaire négatif qui les désigne et est employé par leur oppresseur, en donnant à ces lexiques un sens cette fois résolument positif (confer la fortune du mot pédé).

Et en repensant à la folle perdue et à la folle tordue recensées par le Larousse, on se souvient soudain que c'était un des slogans d'Act Up-Paris à la Gay Pride de 1995: Folles perdues, folles furieuses. On se souvient des chroniques de Michel Cressole dans L'autre Journal entre 1990 et 1991, Une folle à sa fenêtre. On se souvient de Copi en 1980, en grande folle, vanter la boisson Perrier en se fendant de ce mémorable "Fou, non?".
Et on se demande si folle aujourd'hui, au sein des homosexuels, connaît la même fortune. On a tendance à penser que le mot a repris une valeur dépréciative, que beaucoup d'homosexuels masculins ont intériorisé le sens péjoratif et souhaitent surtout s'en écarter, je veux dire: s'écarter des folles. En fait, la folle, l'homosexuel comme la femme, demeure pour tout le monde "un véritable scandale".

lundi 13 décembre 2010

Salauds de pauvres! ou: Par ma queue!

Et, de bon matin (enfin… JB s'est réveillé taaard), JB traduit (et c'est lui qui souligne):
À l’âge de quinze ans, il s’est brouillé avec le reste de la famille. L’altercation a été tellement violente qu’ils l’ont jeté dehors. Ludvik a donc quitté Gjørstad qui, à l’époque, était une petite ferme où ils tiraient vraiment le diable par la queue.

Et, forcément, JB s'interroge sur cette locution, tirer le diable par la queue, en ce qu'il ne voit pas l'analogie entre la queue du diable et la pauvreté. Il va donc consulter le Robert des expressions et locutions qui l'informe:
Tirer le diable par la queue “avoir de la peine à trouver de quoi vivre; vivre avec des ressources insuffisantes” (Oudin, 1656). L'image de base est sans doute celle de l'homme qui essaie de retenir le diable qu'il a sollicité, à qui il demande une aide.
JB marque une pause tant il est effaré.
Ce que cette explication sous-entend, en d'autres termes, c'est que: quiconque vit dans la gêne va forcément (et cet adverbe pris dans les deux sens du terme), automatiquement, comme une espèce d'atavisme, non plus se laisser corrompre, succomber à la tentation, mais de lui-même provoquer un délit pour (tenter de) s'extraire de sa situation. Autrement dit: un pauvre reste pauvre, et s'il essaie de s'en sortir, il le fait automatiquement par des moyens illicites. Le pauvre est par nature un criminel, le sans-le-sou est un pousse-au-crime. "Salauds de pauvres!" disait Coluche. Mais, quand JB veut retrouver cette réplique, il découvre que Coluche n'en est pas l'auteur. Béatrice Valleys, de la Libération, nous l'explique:


Pour JB, ceci est une mine.
Une mine parce qu'il expliquait pas plus tard que ce week-end que le langage fixe dans son vocabulaire une discrimination à l'encontre de certaines catégories de population. Les femmes, ce qu'il a appelé à maintes reprises sur ce blog tatoué et fumeur, le machisme sémantique; les homosexuels, comme l'a prouvé la vidéo de Dynastie; les étrangers (confer tous les synonymes outrageants qui les caractérisent), les militants de gauche (confer les termes gauchiste et gaucho de 1968 ou, en novembre 2008, les propos de Michèle Alliot-Marie, à propos de Julian Coupat et des autres de Tarnac qu'elle qualifie de "ultra-gauche", de "mouvance anarcho-autonome" et que le Figaro, servant la soupe à la ministre, désignait également en tant que "nihilistes" et "apprentis terroristes de la gauche ultra") et donc, enfin, les pauvres.
JB, qui doit donner dans sa ville natale le 8 mars prochain, lors de la Journée de la Femme, une conférence sur le sujet, est doublement mais amèrement aux anges. Il expliquait au téléphone cette théorie qu'il avait vue confirmée pour les deux premières catégories de populations. Et, sans pouvoir fonder son propos mais subodorant que le langage le confirmerait, il avait argué que les pauvres étaient aussi concernés par cette discrimination sémantique. Voilà, avec ce "Salauds de pauvres" et cette définition de la locution qu'il a lui-même employée, la confirmation de son allégation. Qui se poursuit avec le "Travailler plus pour gagner plus" et le "La France qui se lève tôt" de Sarkozy - autant d'assertions qui perpétuent ce que le langage a tricoté dans sa trame lexicographique et redéroule au fil des décennies. On regarde, avant de poursuivre, la réplique de Jean Gabin:



Mais le mieux, pour ce blog tatoué et fumeur qui s'intéresse aux salauds de pauvres et à la locution tirer le diable par la queue, reste le poème en prose de Baudelaire, datant de 1864, et qu'on peut lire dans son intégralité ici en ce que l'on retrouve la queue et le diable:



Revenons - en-fin! - à l'explication de la locution par le Robert:
Tirer le diable par la queue “avoir de la peine à trouver de quoi vivre; vivre avec des ressources insuffisantes” (Oudin, 1656). L'image de base est sans doute celle de l'homme qui essaie de retenir le diable qu'il a sollicité, à qui il demande une aide. Mais la formule par la queue signifie dans plusieurs expressions du XVIIe siècle “à l'envers, par la fin” (-> écorcher l'anguille par la queue, brider son cheval par la queue “commencer par la fin”). Tirer le diable par la queue pourrait bien être du même type et correspondre à “emmener, attirer le diable maladroitement en s'y prenant à l'envers”.
Comme on le voit, si le propos est cette fois plus modéré dans sa dernière phrase, il n'empêche: le pauvre commet une erreur, il est "maladroit".

Pour JB vient à présent le temps d'élucider le second mot de la locution, à savoir: queue. Oui, c'est forcé. JB est comme les pauvres: il tombe aussitôt dans l'excès, la maladresse et la corruption.
Mais, à sa décharge, en tant que traducteur et donc linguiste et lexicographe, la littérature et le vocabulaire le poussent à s'interroger là-dessus. Il avait déjà, en mars dernier, relevé cette phrase qu'il a toujours adorée: "Par ma queue!" C'est ce que disait Papa Moumine dans les histoires de Tove Jansson.
Il va donc consulter le même Robert qui lui explique cette fois:
QUEUE n.f. Le mot (du latin cauda), qui désigne l'appendice postérieur de nombreux animaux, a évolué dans deux directions: d'une part, il désigne des appendices naturels ou des objets allongés; d'autre part, il signifie l'“extrémité”, la “fin”, etc., d'une manière abstraite. La valeur symbolique de queue appliquée à l'homme s'est cristallisée dès le XVIe siècle dans le sens érotique du mot; ce dernier est devenu courant et rend de nombreuses locutions anciennes inutilisables. Au XVIIe siècle, malgré la vitalité du sens érotique, on pouvait dire: “Je suis bien aise de voir votre queue” (1640, Oudin) “je souhaite que vous partiez, que vous tourniez le dos”.
JB a-dore!!!
Il répète:
Je suis bien aise de voir votre queue.
Quel bonheur au quotidien - sémantique ou anatomique, d'ailleurs.


Allez, on se quitte avec le diable, la queue, et le fait d'être bien aise de voir la queue de quelqu'un, en l'espèce du diable. Car on se souvient forcément (!) du morceau de Max Romeo et des Upestters, de 1976 et devenu entre-temps un classique: I Chase The Devil, où il chantait:
I'm gonna put on a iron shirt, and chase satan out of earth
I'm gonna put on a iron shirt, and chase the devil out of earth
I'm gonna send him to outa space, to find another race
On écoute:



Madness en avait fait une épatante reprise dans leur album The Dangermen Sessions Vol. 1, de 2005, et réintitulée I Chase The Devil AKA Ironshirt - et on écoute particulièrement les notes entêtantes de l'orgue Hammond.




Sur ce, JB souhaite une bonne journée à tous ses petits amis en leur souhaitant qu'ils puissent eux aussi trouver une occasion idéale pour lancer: "Par ma queue!"

vendredi 27 août 2010

Punaise!

JB fait sa revue de fesse presse matinale et apprend cette information fracassante sur le carrément inutile et débile site de la Libération consacré à la muuude et intitulé Next:


Bien sûr, ça fait drôlement ricaner JB qui, comme on le sait, est mauvais comme la gale. Il trouve qu'il y a une espèce de justice naturelle dans cette infestation parasitaire: les temples des prétendus 3B (bon goût, beauté et branchitude) sont envahis par des insectes qui non seulement sont répugnants mais qui de surcroît sucent le sang des humains qu'ils élisent. Et non seulement ça, mais des insectes qui dégagent une odeur pestilentielle quand on les écrase. Genre: la saloperie absolue qui, même morte, continue d'emmerder le monde. Et dans quel monde? Le monde de la mode. Merveilleux!

JB va regarder les informations yankees et tombe sur ce reportage croquignolet où la reporteuse propose comme accroche, avec une inattendue triple allitération en B: "You could have a bed bug in your bra!" = "Vous pourriez vous retrouver avec une punaise de lit dans votre combiné gaine soutif!"
On la voit ici nous servir sa mimique chafouine:


N'empêche, JB fait un peu mons le malin quand il songe à l'hypothèse d'une invasion de punaises dans son palais socialiste. Car JB n'a qu'une phobie: la punaise. Non pas la punaise de lit hématophage dite Cimex lectularius, mais sa cousine: celle qui porte le nom hypocritement joli de Palomena prasina. Verdâtre, elle débarque à la fin de l'été pour entrer dans les maisons. Elle vole en décrivant des cercles concentriques puis se laisse tomber, de préférence sur le crâne rendu glabre par l'efficace et conciliant rasoir à main de JB. Nullement paranoïaque, JB peut même attester de la conspiration des hétéroptères dirigée contre sa personne. Il paraît que les punaises ne visitent pas Berlin. Pourtant, chaque année depuis son installation dans l'est de la ville, une de ces saloperies vient s'égarer dans son palais socialiste. Là, il est tétanisé. Il voudrait appeler der Papa ou die Mama et leur demander d'enlever la laideur à élytres. Mais l'un comme l'autre habitent loin et JB est confronté à sa triste et sombre réalité quotidienne: sa solitude face au combat qu'il doit mener contre entre autres les punaises. Il doit prendre son courage à deux sinon quatre mains (et il en appelle alors non seulement à la tendresse de Michèle Torr mais aussi à la mansuétude protectrice de Vishnou), tente de juguler son exécration et de faire sortir la bestiole. Ça lui coûte. Il prend sur lui. Il fait ensuite d'horribles cauchemars durant lesquels il transpire et gémit dans son sommeil.

JB, entre-temps devenu spécialiste de la langue qui se parle et qui s'écrit, a retenu la leçon apprise pendant ses jeunes années adultes au sein de ce qui est devenu une amicale laïque, à savoir Act Up, laquelle leçon tempêtait: "Connaissez vos ennemis!" Il va donc vérifier l'étymologie du mot punaise dans le Robert historique de la langue française:
PUNAISE n.f., d'abord punoise (vers 1200), puis punaise (1256) est le féminin substantivé de l'adjectif punais, aise. Celui-ci, réfection de pudneis (vers 1138), puis punès (vers 1160) et pugnais, qui signifiait “puant, fétide”, s'employant comme terme d'injure à l'égard d'une personne détestée avec une valeur morale: il s'est employé jusqu'au XIXe siècle et même au XXe siècle (Barrès, Queneau) avec le sens spécial de “qui sent mauvais par le nez”, réactivant son sens étymologique. En effet, punais est issu d'un latin populaire °putinasius, proprement “qui pue”, composé de l'adjectif putidus “gâté, fétide” (-> putain) et de nasus (-> nez).

Minute, punaise papillon!
JB a besoin de deux minutes, là:
1) Il adore cette définition aussi prosaïque qu'antithétique et tordante (et c'est lui qui souligne):
(…) issu d'un latin populaire °putinasius, proprement “qui pue”
2) Le terme putain vient de qui pue? Ça alors…
Il va quand même vérifier:
PUTAIN n.f. est l'ancien cas régime -ain (vers 1121) — du même type que nonnain, ancien cas régime de nonne — de l'ancien français put, pute, adjectif courant jusqu'au XVe siècle au sens de “puant, sale”, à côté de ordorde. Le mot est issu (1080) du latin putidus “pourri, gâté, puant, fétide” et, moralement, “qui sent l'affectation”, dérivé de putere “pourrir, se corrompre” (-> puer). Put, pute, proprement “puant”,a pris dès les premiers textes le sens figuré de “sale, mauvais, vil, odieur, méchant”, s'appliquant spécialement à une femme lascive, débauchée. (…)
◊ Putain, désignant une prostituée, d'où dame putain qualifiant une femme débauchée (1278), a pris vers le XVIe siècle une valeur triviale et insultante: Furetière rappelle en 1690 qu'il “a été un temps qu'il n'estoit point odieux” et ajoute que “la haine qu'on a contre ce nom l'a discrédité chez les honnestes gens” et qu'“il n'est plus en usage que chez le peuple, quand il veut dire une injure atroce”.
JB a encore besoin de deux minutes:
1) JB est aux anges quand il lit un rapprochement linguistique, morphologique et sémantique entre la nonne et la pute.
2) Il voit dans la définition ci-dessus l'illustration parfaite de ce qu'il a maintes fois nommé sur ce blog tatoué et fumeur le machisme sémantique. Il veut dire par là: forcément, seule une femme peut être lascive. Un homme n'a pas besoin de l'être, ou s'il l'est, tout est normal.

Mais JB revient à "ses" punaises et recopie la suite de la définition:
◊ Punaise désigne un petit insecte plat d'odeur infecte lorsqu'on l'écrase (…) Par allusion au ventre plat de la punaise et avec la valeur péjorative liée à l'origine du mot, il entre dans la locution figurée plat comme une punaise (1690) “lâche” et, par la suite, désigne une personne vile, méprisable (1836), après s'être dit en moyen français d'une prostituée. La même connotation péjorative se retrouve dans l'appellation familière punaise de sacristie “bigote” (1901). (…) ◊ Son emploi interjectif (attesté en 1947), d'usage populaire, semble régional, du sud-est de la France (souvent associé à funérailles!).
Et, pour la troisième fois, JB a besoin de deux minutes:
1) JB s'émerveille de nouveau que la nonne et la putain se voient réunies par et dans le substantif punaise. Il trouve que c'est un juste retour des choses dans la vie sémantique et dans la vie entière, et a de ce fait une pensée émue pour le Marquis qui doit bien se poiler là où il est.
2) Punaise! en tant qu'interjection est un emploi aussi tardif que cela? Ça alors…
À cet égard, Wiktionnaire nous indique qu'il s'agit d'une a) expression d’étonnement, typiquement provençale ; b) forme édulcorée du juron “putain!”
Sinon, aucun des dictionnaires que possède JB ne considère d'un intérêt quelconque de s'attarder sur l'interjection. Bizarre…

Allez, mes petits amis, c'est l'heure de se quitter, en musique naturellement, avec une punaise bien sûr, mais une punaise dite d'amour, a love bug, titre de la chanson des Ethiopians (1970) et qui convient plus que jamais à l'insecte puisque les paroles disent: "Everywhere you go, I will follow. Just like a love bug in your life I'm gonna be."

jeudi 20 janvier 2011

Les négros marrons, symboles de la libération sémantique

Et JB, qui cherche à savoir si un terme existe en français pour désigner le chien sauvage découvre en revanche que le lexique possède un substantif pour qualifier les animaux domestiques revenus à l'état sauvage. Ce mot, c'est: marronnage. Et JB le trouve en allant chercher le terme technique du chien sauvage dans Wikipédia.


Dans le cerveau de JB même (et justement) prompt à penser en termes de linguistique, le substantif est étrange, qui révèle encore une fois la pertinence de la théorie révolutionnaire de ce cher Ferdinand de Saussure. De fait, il y a un fort décalage sinon un hiatus entre le signifiant et le signifié de marronnage. Quand JB entend marronnage, il pense à la couleur marron — c'est, pour lui, le signifiant. Or il vient d'apprendre que le signifié (le concept, la définition) n'a rien à voir.
Et il n'est pas au bout de ses surprises puisqu'il apprend ensuite, juste en dessous de l'explication citée supra:


JB en tombe presque de sa chaise:
Ainsi donc, on a donné un nom aux esclaves noirs qui désignait en premier lieu les animaux.
Ainsi donc, on a associé les Noirs à des animaux.
Ainsi donc, pour les colonisateurs blancs, les Noirs n'étaient autres que des animaux.

Le sang de l'abbé JB ne fait qu'un tour et ce dernier monte aussitôt sur ses grands chevaux (très, très sauvages! des mustangs très, très méchants). En même temps, il a l'impression d'enfoncer une porte ouverte puisque l'appellation Nègre marron est connue. Et si elle n'est pas inconnue des oreilles de JB, il avoue son inculture et ne sait pas à quoi elle fait exactement allusion.
Aussi entame-t-il une enquête linguistique, persuadé d'emblée qu'il a affaire à une énième histoire de machisme sémantique qui révèle le mépris, à travers le lexique, du mâle blanc envers, en l'occurrence, l'homme noir — tout comme ce mépris se dirige aussi vers les femmes, les homosexuel(le)s, les étrangers, les pauvres, les personnes orientées à la gauche de l'échiquier politique. Et non seulement JB aura raison, mais il ne va pas être au bout de ses peines ni de ses déconvenues, mais aussi de ses joies et de ses satisfactions.

Il commence par le commencement, à savoir comme d'habitude l'étymologie du mot et consulte pource faire le Robert historique de la langue française. Il apprend d'ores et déjà que cette acception de l'adjectif n'a rien à voir avec celle qui désigne tant la couleur que le fruit, homonyme "emprunté (1526) à l'italien marrone “grosse châtaigne comestible”".
MARRON, ONNE adj. est emprunté au caraïbe (1640) mar(r)on “sauvage” (d'un animal, d'une plante), issu par aphérèse [= chute d'une lettre ou d'un phonème initial dans un mot, contraire de l'apocope] de l'espagnol cimarrón “élevé, montagnard”, d'où “animal domestique échappé et redevenu sauvage” et “Indien fugitif” (1535). Celui-ci est dérivé soit de l'espagnol cima (-> cime), soit de l'ancien espagnol cimarra “fourré”. ◊ D'abord en usage dans les Antilles françaises (1640), l'adjectif s'est employé à l'origine en parlant d'un animal domestique retourné à l'état sauvage et, par une analogie tristement révélatrice, d'un esclave noir qui s'est enfui dans les bois pour vivre librement (1658). Le sens d'“esclave fugitif” semble en effet être une création des colons par comparaison avec l'état d'animal retourné à l'état sauvage en s'enfuyant dans la montagne.

Or certains ne sont pas du tout de cet avis. Ainsi de Rafael Lucas qui, en 2002, dans Cahiers d'Histoire revenait sur l'histoire du marronnage et donnait une tout autre étymologie:


Et on peut à ce stade de l'enquête linguistique conclure une chose:
Le terme a dû sembler particulièrement adéquat pour la population et la mentalité de l'époque puisque trois langues se le sont approprié: l'espagnol, le français, l'anglais. Et, a priori, son entrée dans la langue de Shakespeare semble dater de vingt ans avant sa fixation en français:


Quoi qu'il en soit, l'étymologie semble radicalement différer d'une source à l'autre. Alors quoi marron vient-il de l'espagnol ou de la langue améridienne des Arawaks?
Pour savoir, il faut retourner à la source, c'est-à-dire à l'espagnol. Et JB convoque ses vieux souvenirs du lycée, à l'époque où ses efforts pour tenter d'apprendre la langue de Cervantes ont été réduits en miettes par une professeure qui, lors du premier cours, lui a appris à dire chêne-rouvre en espagnol, un terme que, aujourd'hui encore, JB emploie au quotidien. Résultat des courses: JB est nul en espagnol, cultive sa nullité et adore parler de fenestra (au lieu de ventana) et dire: "Siii! Mucho bueno!", ce qui hérisse (c'est bien normal) les oreilles de tout hispanophone normalement constitué linguistiquement.
Bref.

Toujours est-il que JB tombe sur un article passionnant d'un dénommé José Arrom, publié dans la Revista española de antropología americana en 1983, et qui commence par cette phrase:
Peu de termes possèdent un champ sémantique aussi étendu et suscitent une problématique aussi complexe que le mot cimarrón.
Et JB de s'exclamer: Nous y voilà donc!
Au cours de ses recherches dans les dictionnaires, José Arrom tombe lui aussi sur cette prétendu étymologie espagnole pour, très vite, découvre que celle-ci ne serait plus que "probable" et qu'il s'agirait d'un terme désignant une réalité sud-américaine. Il découvre que le mot apparaît en castillan pour la première fois en 1535 dans l'ouvrage de Gonzalo Fernández de Oviedo, Histoire générale et naturelle des Indes, où les deux acceptions du terme apparaissent puisqu'il est question tant de [et JB laisse le mot espagnol] "Indien cimarrón et brave" que de "porcs cimarrones et sauvages". Et, déjà, dans les textes contemporains, cimarrón est employé tant comme adjectif que comme substantif.
Donc, pour résumer:
1535 en espagnol, 1620 en anglais, 1640 en français.
Et voilà le pot aux roses.
En fait, cimarrón ne vient pas du tout de l'espagnol mais de la langue taïno. C'est un "indigénisme" [l'auteur dit: "cimarrón es un indigenismo de origen antillano"]. De fait, on retrouve une occurrence où le terme est écrit simarrón. Et c'est bien cette orthographe qui est juste. Ou plutôt presque juste. Presque. L'étymon original étant simaran qui signifie fugitif. Le Wiktionnaire espagnol nous le confirme:


José Arrom poursuit son explication:
En taïno, simara signifie flèche. Le suffixe -n indique un duratif, simaran renvoie donc à l'idée de la flèche échappée de l'arc et donc du contrôle humain, donc: fugitive.
Or qu'ont entendu les Espagnols? Ils ont cru entendre dans ce mot vernaculaire leur cima castillan et le suffixe -arrón qui forme de nombreux mots. C'est ce qu'on appelle en linguistique une dérivation ou une parasynthèse: un mot se crée par déformation, ici à cause d'une mauvaise compréhension. Si on ajoute à cela la configuration géographique des lieux (montagnes, végétation dense), tout prédispose à cette confusion.

Mais cette erreur illustre remarquablement le machisme linguistique dont il était question plus haut, mais concerne cette fois les linguistes.
Pour les linguistes, forcément continentaux et forcément blancs, cimarrón ne peut venir que de la langue castillane, certainement pas d'une langue amérindienne, laquelle ne peut décemment pas avoir le statut de langue de culture. C'est une langue au bas mot de sauvages, une langue véhiculaire, rien de plus. Et tant pis si la linguistique a appris que de nombreux mots et/ou de tournures syntaxiques sont introduits dans une langue par contact: une langue va importer un terme ou une formule qui n'existent pas chez elle, et pour cause, les deux langues sont issues de deux familles différentes. Malgré cela, le linguiste va s'acharner a trouver une explication autochtone, endogène, et non allochtone, extérieure. C'est SA culture nationale, SON patrimoine linguistique qui doivent être responsables de cette richesse sémantique.


Il s'agit maintenant de savoir comment le cimarrón espagnol (1535) est introduit en français (1640) et, surtout, pourquoi il devient marron?
Comment?
Dans un article passionnant sur l'histoire de marronnage publié dans Africultures en 2008, Dénètem Touam Bona nous explique le processus de circulation lexicographique:


Et JB adore cette explication qui définit le marronnage comme une volonté de "dé-domestication". La dédomestication pour s'extraire de la domination masculine chère à Pierre Bourdieu, donc de la culture blanche, masculine, hétérosexuelle, chrétienne et qui exclut donc tout être qui ne répond pas à ces présupposés. La domination masculine a essayé de domestiquer les homosexuels en leur imposant tantôt la lobotomie, tantôt la stérilisation, tantôt la stage de conversion (toujours en application chez certains communautés évangélistes américaines ou norvégiennes). La domination masculine essaie toujours de domestiquer l'étranger en lui imposant des règles de séjour et de "stationnement" (lutte contre le nomadisme, interdiction des campements, refoulement aux frontières, expulsion vers un pays d'origine réel ou supposé). On peut multiplier les exemples à l'infini.

Ainsi donc on passe par analogie de cimarrón pour désigner le fugitif, à l'animal enfui et ce faisant dédomestiqué, à l'esclave fugitif, à l'appellation stigmatisante "nègre cimarrón" = “nègre fugitif” qui se fixe en français en tant que "nègre marron".
Dans son ouvrage intitulé L'esclave fugitif dans la littérature antillaise, Marie-Christine Rochmann consacre quelques lignes sur l'étymologie du terme. Et, même si elle se trompe, elle nous renseigne elle aussi sur l'importation du terme.


"Marronner, c'était déserter", cite-t-elle. Donc un marron est un déserteur, un fugitif. Donc un esclave est par essence un déserteur, on fuyard. Et comme un marron désigne aussi un animal, le noir est par conséquent un animal.
Mais pourquoi marron en français?
Peut-être pour les mêmes raisons que celles qui ont poussé les Espagnols à entendre et puis à écrire cimarrón. Dans ce terme né par parasynthèse, les Français entendent un mot qu'ils connaissent: l'adjectif marron qui désigne la couleur brune. Ce qui, pour une langue comme la nôtre, est bien pratique: le mot désigne aussi un homme ou une femme à la maison foncée, que celle-ci soit noire ou marron.

Si on continue de dérouler la pelote étymologique qui nous explique l'introduction du mot marron en français, ce sont les Québécois de l'Université de Laval qui, malgré l'erreur linguistique qu'ils commettent, datent très exactement l'importation lexicale:


Du Tertre décrit des événements s'étant déroulés en 1639 et le Robert nous indiquait l'année 1640 comme entrée dans la langue du mot marron. On voit cependant que l'orthographe n'est pas encore fixée puisque le religieux écrit Maron. Mais il faut également lire le mépris qui sourd de ses mots. Dans la même veine, dans un autre ouvrage datant quant  lui de 1654, le même Du Tertre écrit:


Ce qui fait dire à Victor Schoelcher dans ouvrage paru en 1842, Des colonies françaises: Abolition immédiate de l'esclavage:



Puis, un peu plus loin dans l'ouvrage:




Nous en avons donc la preuve ultime si nous en doutions. Tout le lexique qui désigne l'esclave et donc l'homme noir le réduit à un animal (l'animal fugitif + l'animal croisé de deux bêtes différentes), à une chose égarée (la flèche taïno, puis l'animal perdu, puis l'épave), donc à une entité vouée à être perdue, à se perdre, à la perdition. Dans le vocabulaire qu'elle emploie, voilà l'identité et le sort que la domination masculine réserve à l'homme noir. Au "nègre". On peut enfin, comme une espèce de cerise marinée au curare et posée sur un gâteau indigeste, lire la définition que donne au mot "nègre" Pierre Larousse en 1872 dans son Grand Dictionnaire Universel pour voir à quel point l'association de l'homme noir à l'animal est perdurée par les lexicographes, donc ceux qui vont nous aider à bien parler notre langue:


Nègre, justement.
Si le Robert historique de la langue française nous indique qu'il est "emprunté (1529) à l'espagnol", il précise aussi:
◊ Nègre “homme de race noire” a pris au XVIIIe siècle plus particulièrement le sens d'“esclave noir” (1704) , avec les locutions traiter (qqun) comme un nègre (1740-1755) et travailler comme un nègre (1812), cette dernière encore vivante.
De fait, si on consulte le Dictionnaire de l'Académie de 1798, on trouve la définition suivante:


Ce que ne dit pas le Robert et que souligne le Dictionnaire de l'Académie, c'est que l'expression est utilisée "familièrement". Or quel est le destinataire de cette expression? À qui s'adresse-t-on quand on l'emploie? Certainement pas à un noir. Mais bel et bien à un blanc. Autrement dit, la locution, qui naît par analogie avec une réalité, non seulement valide mais consacre cette réalité sans la dénoncer (sous-entendu: il est normal que l'homme noir soit un nègre, donc "employé aux travaux des colonies", donc qu'on le fasse travailler au bénéfice de l'homme blanc sans qu'il jouisse de droits quelconques, donc qu'il soit un esclave et rien d'autre), mais, en revanche, la même réalité devient brusquement péjorative, insultante si elle concerne un blanc.
De plus, d'où qu'on prenne les termes qualificatifs, c'est une sémantique qui se mord la queue. Confer la définition dans le Littré du mot marron que le lexicographe désigne, dans sa définition, donc dans l'identité de l'être décrit, comme un "nègre":


On est toujours, en cette fin de XIXe siècle, confiné dans l'étymologie du début du XVIe siècle où on parlait de "negros cimarrones".

La question suivante qui se pose d'emblée est:
Quel sort réservait-on aux marrons?
Nos amis québécois de l'Université Laval nous renseignent:


Et c'est William Blake qui illustre avec force détails sordides la réalité de ces assassinats. On observera le soin quasi mortifère qu'il a apporté dans le dessin des yeux révulsés et l'importance accordée aux symboles de la mort qui jonchent le sol sur lequel est posée la potence:




Toutefois, il est un phénomène qui nous intéresse à plus d'un titre.
C'est le retournement de l'insulte. La réappropriation pour se désigner de l'injure  initialement proférée contre soi.
Les Noirs vont en effet être les premiers à retourner positivement une terminologie fondamentalement négative. Ce faisant, ils renversent aussi un certain ordre établi. C'est d'abord Marcus Garvey, ce Jamaïcain… marron (et si!) qui devient le symbole du mouvement rastafari, qui fonde en 1917, et c'est JB qui souligne, la United Negro Improvement Association. Puis c'est Aimé Césaire qui, en 1935, parle de "négritude". Puis ce sont évidemment les années 60 avec le slogan "Black is beautiful".
À partir de là, l'insulte aura du souci à se faire.
La manœuvre sémantique est à ce point géniale qu'elle sera copiée par tous les groupes dont il était question plus haut dans ce post.
De même que les homosexuel(le)s américains vont se définir comme gay et annuler le sens négatif qui sous-tendait le mot d'argot, de même qu'ils diront plus tard Gay is Good, copiant Black is Beautiful, les homosexuel(le)s français(es) délaisseront à jamais, à partir des années 70, le terme homophile pour lui préférer les termes à l'origine infamants de pédé ou gouine.
À l'identique, le Manifeste des 343, à savoir en 1971 ces 343 femmes déclarant avoir avorté et exigeant la légalisation de l'avortement et "le libre accès aux moyens anticonceptionnels", adoptera le qualificatif de "salopes" qui a en réalité été employé par Cabu dans un dessin pour ridiculiser les attaques (masculines) dirigées contre elles, qu'il soutenait.
Enfin, les punks dont on présentait hier les crêtes sur ce blog tatoué et fumeur, en utilisant un mot qui à l'origine renvoie à une "personne sans valeur" positivisent une dénomination négative. On lit l'étymologie du mot punk ici:



Dans tous ces exemples, il est question de ce que la linguistique, durant ces mêmes années 70, appelle les "performatifs de l'insulte" (Milner, 1978) ou les "hypothèses opératoires ou opérationnelles" qui sous-tendent les injures (Chastaing & Abdi, 1976/1980) et permettent de "liquider l'adversaire" en les prononçant. Tout ceci fondera indirectement la théorie queer de Judith Butler dans son Trouble dans le genre quand elle parlera du "discours performatif" qui permet de se libérer du genre assigné.
De se libérer de la domination masculine qui, par son langage et son lexique, nous réduit à une entité. Bref, il s'agit de libérer son identité en commençant par se libérer de la sémantique.