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mardi 22 juin 2010

Non à l'homonormativité!

Et pendant que M. nous envoie des nouvelles réjouissantes de la Rance…

© M.

(Quoique… c'est pas très gentil pour le fist, hein…)

… pendant ce temps, à Berlin, samedi dernier, pendant la Gay Pride (ou: la Kommerz-CSD, c'est-à-dire la Gay Pride commerciale - comme disent les pédésgouinestrans-machintruc d'extrême-gauche (beurk beurk beurk!) qui organisent leur propre Gay Pride comme tous les ans à Kreubzerg et c'est à celle-là qu'on va, nous personnellement) - pendant ce temps Judith Butler dit non à l'homonormativité et refuse le Zivicouragepreis (donc, hyper difficile à traduire: le prix du courage civique) qui doit lui être décerné. On l'écoute. En plus, elle parle très bien allemand, avec un accent américain a-do-rable, et elle ne fait pas de fautes, contrairement à Renate Künast (la future mairesse, Verte, de Berlin??? ainsi que les rumeurs politiques allemandes le lui promettent) qui paraît-il n'a pas pu s'empêcher d'écorcher le nom des œuvres de Madame Butler pendant son discours la présentant, avant de lui céder la parole.


En revanche, ce dont on n'a pas parlé (à part ici, sur ce blog tatoué et fumeur), c'est que dans le même temps une autre Dame, Madame Angela Davis était invitée, non pas à la Gay Pride (ça va pas la tête ??!! une communiste à la Gay Pride ?!!! une sale coco?! re beurk beurk beurk!), mais à la Fest der Linken (donc: la fête des gauches, organisée le même week-end par le parti Die Linke) et s'exprimait notamment sur le refus par Judith Butler de recevoir le Prix du Courage civique. On l'écoute elle aussi, en buvant du petit lait, cette fois encore.


Ju-dith! An-ge-la!
Ju-dith! An-ge-la!

samedi 6 mars 2010

"the circles that you find"

Cherchant dans la bibliothèque un passage que je ne trouve pas, je prends un livre de Nina Bouraoui. Garçon manqué, publié en 2000. Me revient en mémoire la sensation de lecture éprouvée cette année-là, quand j'avais lu le livre. Car évidemment, lire Nina Bouraoui est aussi une épreuve physique. Aussi car c'est avant tout, pour elle, pour elle en tant qu'auteure, narratrice et personnage de son roman, une épreuve psychique dans toute la dimension du terme: une exploration de l'esprit, de la conscience et de l'inconscient - mais également une recherche linguistique, sémantique et narrative: de la même façon qu'elle va dépiauter ses souvenirs, son ressenti et ses affects, d'alors et d'aujourd'hui, d'alors sur aujourd'hui et inversement, elle équarrit le langage, elle entreprend un démantèlement des structures stylistiques pour réduire l'écriture à sa plus simple expression, pour en dévoiler le noyau, le cœur, l'essence au sens d'essentiel, principal.
Certes, on avait déjà lu ça - répondront les esprits chagrins. Et de citer Marguerite Duras. D'accord, bien sûr.
Mais qu'est-ce qu'il y a de… différent? De dèp au carré, pour reprendre une éphémère expression des années 90, queer avant l'heure, dont la paternité revient à Gérard Lefort, qui est un acronyme signifiant différentes et pas pareilles et a fini par désigner à l'époque une émission de radio ayant fait les grandes heures de Radio FG (et était enfin, le néologisme s'entend, un palindrome par apocope du mot pédé).

L'époque, justement, est importante.
2000 en France est une année charnière qui scande une courte période allant grosso modo de 1996 à 2002, séminale comme disent les Anglo-Saxons, et durant laquelle la question de l'identité va être au centre de la réflexion, que celle-ci soit sociale, politique ou artistique. Cette même idée d'identité qui va dégénérer quelques années plus tard en cette hydre qui a défiguré la Rance ces derniers temps. Non, à l'époque, on s'interroge sur l'identité sexuelle, l'identité sexuée, l'identité de genre, l'appartenance à un groupe, qu'il soit constitué ou pas, marginalisé ou pas, désigné ou pas, ignoré ou pas, homogène ou hétérogène. C'est l'époque de l'exposition fémininmasculin à Beaubourg, l'époque où le glam et son trouble dans le genre revient en force, où la théorie queer fait son apparition, où les malades de sida ne meurent plus en masse, où le corps se transforme en prisme scopique des réalités (sociales, politiques, artistiques, esthétiques, éthiques), où le gouvernement vote des lois sur le pacs et la parité, où la société civile devient une réalité politique inévitable.
C'est dans ce contexte que Nina Bouraoui écrit Garçon manqué. Elle y questionne son lien avec le genre (garçon ou fille), avec son origine (française ou algérienne), avec sa sexualité (homo, hétéro, bi) - et, tout en même temps, puisque c'est une question de corps, de ce qu'on incarne et donne à voir, comme une exposition et peut-être une monstration, et puisque ce dévoilement est aussi regardé par l'autre, donc désigné et défini (en résumé: qu'est-ce qui me définit le plus? le regard de l'autre posé sur mon corps ou la conscience et le savoir que j'ai de mon corps?), Nina Bouraoui tente d'écrire comment ce corps est travaillé et labouré par ces regards kaléidoscopiques, comment cette impression rétinienne et corporelle laboure la langue, la malaxe, la pétrit, la fait. D'où, donc, l'épreuve physique pour le lecteur qu'impose la lecture du roman.

Et il y a donc ce passage étonnant - en ce que, aussi, il illustre dans la littérature ce que j'ai tenté plus haut d'évoquer à gros traits, et surtout en ce qu'il exemplifie dans la littérature ce que la théorie queer a tenté de nous expliquer dans la société (même si, on ne l'oublie que trop, la théorie queer, qu'elle ait été définie par Eve Kosofsky Sedgwick ou Judith Butler, part de la lecture de la littérature):
L'idée de la mort s'insinue avec la sensation du rejet. Ce n'est peut-être pas la vérité. Mais c'est une sensation. Comme une piqûre de guêpe. Un pinçon. Une sensation qui vient du silence de la nuit. L'idée de la mort vient avec l'idée d'être toujours différente. De ne pas être à sa place. De ne pas marcher droit. D'être à côté. Hors contexte. Dans son seul sujet. Sur soi. De ne pas appartenir, enfin, à l'unité du monde. Mon visage. Mon corps à vérifier. Mon accent. Très léger mais reconnaissable. Surtout sur les "t". Ma façon de marcher steve-mcqueen. Une scoliose, docteur? Non, L'Affaire Thomas Crown. Steve sans Faye. L'esprit de Steve. Le désir de Steve. Sur un corps de fille. Ma coupe de cheveux trop courte. Bien trop courte. À la Stone. Mes jeux violents. Mes cuisses musclées. Mes épaules de nageuse. Toutes le sfalaises du Rocher plat sur mon corps. Dense. Mon regard qui perce. Qui incendie. Qui entend. Qui dénonce. Mon regard, ma seule arme. J'en userai souvent. Pour faire mal. Pour dévorer. Et pour aimer enfin. Mon regard-miroir sur toutes les familles françaises que je rencontrerai par hasard. leurs mots. Leurs grandes discussions. Leurs familles politiques. Ces gens. Qui disent. Sans penser. Sans le faire exprès, soi-disant. raton, youpin, négro, pédé, melon. Ça part tout seul. C'est une mécanique de mots. Intégrée au langage. Ces gens que je ne connais pas et qui disent toujours, après: Ce n'est pas de toi qu'il s'agit. Et qui disent encore: C'est à cause du vin. Du vin rouge qui excite. Leur obscénité.
Garçon manqué, Nina Bouraoui, 2000, Éditions Stock

Ce passage est important à maints égards, à commencer pour la chose littéraire - dans le sens de chose publique. Mais aussi, je le disais, au regard de la contemporanéité du texte et du contexte dans lequel il s'inscrit. Et, dix ans après la publication, il est étonnant de constater que la modernité thématique de cet extrait est intacte. La dimension socio-politique qui le sous-tend n'a pas pris une ride. On n'a pas avancé. Merci la droite. Merci huit années de droite. Ou si on a avancé, alors on a fait des pas de fourmi.

En guise de conclusion, je souhaiterais dire simplement quelques mots sur le film. L'Affaire Thomas Crown, sorti en 1968, un an après la naissance de Nina Bouraoui. Un film sur la liberté, un air je-m'enfoutiste des conventions.
Car il y a la musique, signée Michel Legrand, qui vaudra à son auteur un Oscar en 1969. Il y a cette chanson, Windmills of your Mind, interprétée dans le film par Noel Harrison, que l'on peut regarder ici, reprise par toutes sortes de musiciens et de genres musicaux, mais qui laisse deux versions émerger du lot. La première est signée Grady Tate et date de 1968. Autant le phrasé de Harrison était rapide, comme une espèce de mitraillette de paroles dont les salves percuteraient les tympans de l'auditeur (et au final nous épuiseraient), autant Grady Tate ralentit le tempo, l'étire jusqu'à scander les paroles; il y insuffle du chromatisme et de la mélodie — il le symphonise. On écoute:

Faye Dunaway / Grady Tate: The Windmills Of Your Mind

schuon25 | MySpace Video


Puis, un an après, en 1969, il y a la version de Dusty Springfield, sur son album Dusty in Memphis, qui devrait figurer dans toutes les bonnes discothèques. Il y a longtemps que je veux parler de Dusty Springfield. Il faut redécouvrir ses deux albums de 1968 et 1969, enregistré pour l'un à Londres et pour l'autre, donc, à Memphis. Mais j'en reparlerai. Je reparlerai de Dusty et du ska, de l'influence de Dusty pour les chanteuses de reggae (et j'écris bien chanteuses, car ici aussi et ici encore, dans cette histoire de l'art, on ignore les artistes femmes), de Dusty comme chanteuse avant l'heure de northern soul. Dusty Springfield choisit le parti pris de Grady Tate et ralentit, par rapport à l'original, le phrasé qu'elle rend délicat et nostalgique à l'extrême. L'orchestration est à l'avenant, qui fait la part belle à aux violons, avec cette guitare triste qui quant à elle intervient comme un contrepoint dans le thème symphonique. Et, quelque dégoulinants qu'ils soient, ils restituent les loopings décrits par l'avion que pilote Steve McQueen au-dessus d'une Faye Dunaway qui se sent sûrement si seule dans son désir.
Comment concilier liberté et désir quand vous êtes deux? Et encore plus quand vous êtes trois, que ce troisième n'est autre que la société et que vous vous perdez dans la multiplicité des regards comme Nina Bouraoui les décrit, et que vous finissez comme dans la chanson par revenir en vous, "like the circles that you find in the windmills of your mind".
Allez, on écoute Dusty Springfield: