mercredi 17 août 2011

Pierrot et le cerveau

Jusqu'à présent, ça ressemblait à ça:


Les petits amis de JB se demandent: c'est quoi, ça?
Ça, c'est un neurone, "observé au microscope électronique à balayage", précise Wikipédia. Or,aujourd'hui, JB apprend que nous sommes en mesure de voir autrement les neurones, grâce à la "microscopie holographique numérique". Au demeurant, ça nous fait une belle jambe. Mais avec son titre tonitruant, "Des hologrammes révèlent l'intérieur du cerveau en 3D" (et JB a presque envie de s'écrier: "Ta-daaah"), l'article paru sur le site de l'École Polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a immédiatement séduit JB, lui qui a toujours rêvé, et plus que jamais depuis plusieurs mois, de voir ce qui se passe dans le cerveau. On va d'abord écouter Pierrot, alias Pierre Magistretti, qui bosse à l'EPFL et qui nous explique en anglais de quoi il retourne exactement.



Les images de la fin de la vidéo, JB les avait d'abord découvertes en début de soirée, rentrant d'une balade en biclou, sur le Spiegel. "Spektakulär", s'exclamait le site internénette de l'hebdomadaire allemand, et JB à sa suite. Car on voyait un neurone au travail, et les images étaient si hypnotisantes que JB en a fait des captures d'écran.
À première vue, les deux neurones "au travail" représentés ressemblent, de l'humble avis de JB, à des espèces de flans. Oui, des flans à la vanille:


Voire, des flans à la vanille en train de cuire dans le four. Et, à bien observer les taches rougeâtres sur le neurone de gauche, on se prendrait à imaginer du sucre en train de caraméliser:


À moins que ce ne soient des gâteaux de riz, continuait de conjecturer JB:


Oui, les neurones ressemblaient davantage à des gâteaux de riz nappés de caramel et posés sur un lit de… crème fraîche? Hum…


En même temps, ils faisaient penser à deux petits volcans singuliers en pleine éruption, un peu fâchés, avec les crêtes rouges faisant penser à des amas de lave…


Oui, JB trouvait que la comparaison entre les neurones à l'ouvrage et la violence des volcans était une belle analogie. Des neurones ignivomes. Les cratères du cerveau. Les synapses éruptifs. Du magma cognitif. La réflexion en fusion. La tectonique du psychisme.


Mais JB s'égare, comme d'hab.
Et Pierrot, qui lui tirait la manche de son polo Ben Sherman, lui expliquait les avantages de cette nouvelle technique:

“Grâce à sa précision à sa rapidité, il est possible de dépister d’infimes changements de propriétés des neurones sur lesquelles on teste un médicament”, souligne Pierre Magistretti. “Une opération qui prendrait normalement 12 heures en laboratoire peut être désormais réalisée en 15 à 30 minutes, ce qui diminue considérablement le temps qu’il faut à un chercheur pour savoir si un médicament est efficace ou non.”

Forcément, JB se demandait à quoi ressemblait ses petits neurones à lui, à la fois quand ils travaillent, quand ils ne travaillent pas, et quand ils sont incapables de travailler. Il aimerait prêter son cerveau à Pierrot pour que Pierrot lui explique ci et ça. JB se disait: "Je pourrais p'têt lui envoyer un mail…?" Genre:
"Cher Pierrot, j'espère que tu vas bien. Moi ça va, mais certains jours ça va moins — un peu comme tout le monde, quoi. J'ai lu le compte-rendu de tes travaux et je les trouve phénoménaux. On a un point commun, toi et moi: on s'intéresse au cerveau. Bon, OK, moi je suis un peu égoïste et je m'intéresse surtout au mien. Mais p'têt qu'on peut s'aider tous les deux (on n'est jamais trop aidé, comme dit un copain à moi) et que je pourrais te prêter mon cerveau pour que tu regardes dedans. P'têt que tu trouveras des trucs que t'as pas encore vus ailleurs. Qu'est-ce t'en penses? J'ai hâte de te lire, hein."

Toutefois, l'analogie entre le cerveau et le volcan, tous deux en fusion, tous deux en pleine excitation, tous deux devenus fous, n'était/n'est pas si fausse puisque le langage l'a fixée. À preuve l'article du TLF sur le verbe fumer, qui dit (et c'est JB qui souligne):
A.− Qqc. fume
1. Dégager de la fumée.
b) [Le suj. désigne le réceptable où a lieu la combustion, ou le conduit destiné à l'évacuation de la fumée] Cheminée, cassolette, bouche d'un canon, (cratère d'un) volcan qui fume. Nuit et jour on voyait fumer légèrement le Vésuve, et la mer réfléchir ses flammes et son ombre (MauroisAriel, 1923, p. 257).
B.− Au fig. Qqc./qqn fume
1. Être le siège d'une excitation (provoquée par l'ivresse la colère, etc.). Le vin qu'ils avaient bu leur chauffait le sang et faisait fumer leur cerveau (FranceContes Tournebroche, 1908, p. 5).

Mieux, l'analogie est plus ancienne qu'on ne le croirait. Le Robert historique de la langue française insiste en ce sens:
◊ Par figure, le verbe intransitif signifie aussi “s'exciter” (fin XIVe siècle) et par extension (1456-1457) “se mettre en colère”.
Le Dictionnaire du moyen français enfonce le clou en révélant que la tournure figurée s'employait même à la forme pronominale. Et qu'on trouve même un emploi absolu au participe passé, qui signifie dès lors ”furieux”:
 Part. passé en empl. adj. Fumé. "Furieux"Et! grosse teste sans cervelle! Vous scavés bien que dictes mal, Puant, infame cardinal! C'est afaire a maistre enfumé, Ha, par Dieu, j'en suis fort fumé, Le cueur m'en deult, j'en suis mary. (S. fol, c.1480-1490, 7).
Et si Antoine Oudin, dans ses Curiosités françaises (1641), relevait déjà "fumer de colère" qu'il définissait par "être fort irrité", c'est la 4e édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie qui synthétise le mieux la fumée, produit de la colère, et la tête (siège du cerveau):
On dit fig. & fam. que La tête fume à quelqu'un, pour dire qu'Il est en colère.

Mais c'est le Grand Robert qui boucle une certaine boucle sémantique en élargissant l'acception du terme ainsi (et c'est toujours JB qui souligne):
Être le siège d'un trouble (-> Les fumées de l'alcool). Cerveau qui fume (d'ivresse, d'excitation). — Fam. Ça fume: il se déploie une activité débordante ou: l'effort de réflexion, de concentration est intense (comparaison avec une machine, un moteur, etc., fonctionnant à plein régime — -> Ça carbure — ou avec une réaction chimique s'accompagnant d'un fort dégagement de chaleur — -> Potasser).
On le constate, l'analogie est donc récente, qui date de l'époque des machines, donc de l'industrialisation. Ce faisant, le glissement sémantique semble irréversible, qui mène lentement mais sûrement l'emploi figuré vers le "trouble", donc la folie. Ce qui amuse cependant JB, et il fait preuve ici d'une subjectivité linguistique pas du tout scientifique, c'est de constater que son analogie à lui, entre les volcans et les neurones, trouve dans l'exemple ci-dessus une illustration parfaite.

Autrement dit, et pour résumer:
fumer/fumée = chaleur = danger < chaleur = explosion = colère = trouble = folie < fumée = colère = tête = cerveau = psychisme = folie.
Avec l'évolution des sciences et des techniques, avec la fortune sémantique qu'a connue le mot tête et ce qui s'y rapporte vont peu à peu associer le siège de la pensée et des émotions à l'accès de colère puis à la crise de nerfs — après tout, neurone est emprunté au grec neuros qui signifie nerf, on est dans le même sémantisme. Le langage est riche en locutions qui désignent la folie d'un individu en axant l'analogie sur la tête et ses dérivés: ne plus avoir toute sa tête, être tombé sur le crâne, cervelle fêlée, monter au cerveau, se triturer les méninges, avoir une araignée dans le plafond, etc.

Et la fumée dans tout ça?
JB y vient justement.
Le français moderne et populaire fournit une analogie sémantique qui réalise parfaitement cette idée:
fumer la moquette
Plus intéressant encore, la lecture des dictionnaires et/ou des sites d'expression nous révèle son évolution en à peine vingt ans.

Pour un autre Pierrot que JB aime beaucoup, il a nommé Pierre Merle, le sens se rapporte uniquement au lexique de la drogue, ainsi qu'il l'explique dans son Nouveau dictionnaire de la langue verte, qui étudie "le français argotique et familier du XXIe siècle":
Fumer la moquette (…) se dit d'un gros consommateur de cannabis qui fumerait tout ce qu'il trouverait s'il était en manque, y compris la moquette de son appartement.
Certes. Mais comme se demandent beaucoup d'internautes: pourquoi la moquette? "Chez moi j'ai du parquet, alors je ne peux pas savoir…", s'excusait un certain Fed-up. Le toujours tordant site expressio.fr expliquait autrement les choses:
On peut aussi concevoir que cette expression a pu naître par allusion au gars dont la réserve personnelle "d'herbe" est vide, qui est en manque, et qui, faute de grives, coupe des poils de sa moquette pour en mettre dans son joint, avant de partir dans un trip inhabituel.
Cela dit, il ne faut pas non plus oublier que le haschich, c'est du chanvre indien.
Or, à quoi était beaucoup utilisé le chanvre autrefois, jusqu'au XIXe siècle? Comme cette plante est une fibre naturelle très résistante, elle servait (et sert toujours, mais moins fréquemment) à fabriquer de la ficelle, du tissu et même des tapis. Et, dans l'intimité de son chez soi, il n'y a pas une bien grande différence entre "fumer le tapis" et fumer la moquette.

Trêve de bêtises.
Car ce même site donne quant à lui une tout autre signification à la locution, qui est celle que lui attribue JB:


Un sens que donne également Le Robert qui a intégré la locution verbale dans son édition de 1993, ainsi que l'explique l'ouvrage collectif Les dictionnaires Le Robert: genèse et évolution:


Mais, contre toute attente, c'est Wikipédia qui explique le mieux l'évolution sémantique:


En fait, le sens premier est celui indiqué par Pierre Merle (et par Charles Bernet et Pierre Rézeau dans On va le dire comme ça, Dictionnaire des expressions quotidiennes (2008), alors que la plupart de leurs exemples ont la seconde signification!!!), puis, par analogie, "comme sous l'influence d'une drogue", la locution finit par signifier “être (un peu) fou”, qui elle-même nous ramène à la définition du Grand Robert sur le verbe fumer, et notamment son substantif fumée, que JB explique maintenant seulement pour qu'on comprenne bien l'évolution (et c'est toujours JB qui, dans les exemples ci-dessous, souligne):
◊ 3 (Milieu du XVIe siècle). Vapeurs qui sont supposées monter au cerveau sous l'effet de l'alcool, brouillant ainsi les idées. Être troublé par les fumées du vin. Chasser, dissiper les fumées d'un banquet, de l'ivresse. -> Excitation.

Autrement dit, l'idée et le sens sont anciens et ont été, là encore, renouvelés par l'évolution des pratiques, ici de consommation (autrefois l'alcool, aujourd'hui le haschich). La réalisation de l'image est complétée par le nouveau sens que prend le substantif fumée au XIXe siècle, tour à tour une "chose inconsistante et vaine", un "propos, idée qui manque de netteté", enfin, "ce qui peut monter à la tête, étourdir", explique toujours  le Grand Robert. JB ne saurait être exhaustif s'il n'indiquait pas que de là est né (grâce à Sainte-Beuve en 1840) l'évolution de l'adjectif fumeux qui, de "qui répand de la fumée, s'enveloppe de fumée" (vers 1560), finit par signifier "qui manque de clarté ou de netteté".

Quoi qu'il en soit, JB n'a pas fumé la moquette (ce qu'il ne fait jamais de toute manière, du moins dans le premier sens) quand il compare son cerveau à des petits volcans. Il n'y a pas de fumée sans feu, d'accord.

2 commentaires:

Agnès a dit…

Cette lecture et des feux d'artifice dans ma tête!
tu dois voir ce film: http://www.5elephants-lefilm.com/

tes posts sont jubilatoires, merci.

Der JB a dit…

Merci beaucoup, Agnès !
Ce film, je l'ai vu à sa sortie en Allemagne. J'ai un peu regretté qu'on n'ait pas davantage assisté aux moments de traduction, même 'ils sont difficiles à filmer — j'avais trouvé les scènes de dispute entre Svetlana Geier et son ami correcteur à hurler de rire…