vendredi 14 décembre 2012

La fantasme de fantôme(tte)

Et JB, qui cherche dans le Godefroy (un des dictionnaires du moyen français) le mot fanon, qu'il a employé pour la première fois de sa vie dans une traduction et il n'en est pas peu fier, retombe sans le savoir sur ce mot:


C'était presque il y a deux ans et, à l'époque, JB ne s'intéressait pas aux spectres mais au syntagme nominal (c'est lui qui souligne):
 Spéc., PATHOL. Membre(-)fantôme. Perception illusoire et parfois douloureuse d'un membre amputé ou privé de sensibilité :
5. L'anesthésie par la cocaïne ne supprime pas le membre fantôme, il y a des membres fantômes sans aucune amputation et à la suite de lésions cérébrales. Enfin le membre fantôme garde souvent la position même que le bras réel occupait au moment de la blessure : un blessé de guerre sent encore dans son bras fantôme les éclats d'obus qui ont lacéré son bras réel. Merleau-PontyPhénoménol. perception,1945, p. 90.

Et Wikipédia expliquait (et l'explique toujours, d'ailleurs):


De fait, JB trouvait étonnante cette composition : membre fantôme ou douleur fantôme. Il se demandait: pourquoi fantôme?
Pourquoi? Parce qu'elle n'existe pas (la douleur). Le TLF explique que le substantif est ici utilisé en tant qu'adjectif:
c) En appos. à valeur adj. Qui n'existe pas vraiment, qui n'est qu'en apparence ce qu'il devrait être.
L'évolution sémantique est claire: de spectre, revenant, donc d'un être qui n'existe pas, une apparition comme le précise plus haut le Godefroy, on aboutit à cette valeur-là.

Dans le domaine de la lexicographie, on parle même de "mots fantômes". Ce sont des mots qui, en réalité, n'existent pas. Ou plutôt: ils ont été mal recopiés (les lexicographes disent mal "lemmatisés"). Le lexicographe n'a pas remarqué qu'il était face à une faute d'orthographe et a cru avoir affaire à un mot autonome, donc nouveau. Les mots-fantômes, ghost words en anglais, fantasmas lexicográficos en espagnol (c'est JB qui souligne, on verra pourquoi après), sont le cauchemar des lexicographes, leur hantise. Pour celles et ceux que ça intéresse, ils peuvent lire ici un exemple de découverte, compréhension puis suppression d'un mot fantôme, au départ "faisnieurs", en réalité saisineurs.


Non, ce qui aujourd'hui abasourdissait JB (qui, ses petits amis le voient, n'a jamais peur des mots), qu'il n'avait pas vu à l'époque, c'est le genre du mot fantosme en moyen français. Ou plutôt LES genres. JB cite:
s. m. ou f.
Donc: substantif masculin ou féminin.

Quoi? s'écriait JB dans son palais socialiste. On a dit autrefois une fantôme? Nan?!?!
Le TLF ne propose aucune remarque en ce sens. Ni aucun dictionnaire. Rien dans le Robert historique de la langue française. Même le Cotgrave de 1611 le donnait masculin:


JB adore ces fantômeries, donc des illusions, des châteaux en Espagne (encore l'Espagne…), et que le Godefroy définit quant à lui comme magie, sorcellerie. Bref.

Dans son dictionnaire français > anglais, Cotgrave donne fantosme et fantasme comme synonymes. Et Jean Nicot (oui, la nicotine, c'est lui aussi), dans son Thrésor de la langue française de 1606, le tout premier dictionnaire de français made in la Rance, recense le mot à fantasme dont il donne fantosme comme équivalent. Mais alors? Ça veut dire que fantôme et fantasme sont, à l'origine, un seul et même mot? Bingo!
Ce sont ce qu'on appelle en linguistique des doublets et ils viennent tous deux du grec phantasma, que le latin a ensuite importé.

Le Robert historique de la langue française, bien qu'il accorde aux deux termes des entrées respectives, qui signifient tous deux lors de leur introduction en français "illusion trompeuse" et donc "fantôme", précise cependant:
Il [fantasme] devient un terme médical, avec le sens d'"image hallucinatoire" (1832); son emploi s'est restreint au sens de "production de l'imaginaire qui permet au moi d'échapper à la réalité" (1866, Amiel); le développement de la psychanalyse, où le mot marque l'opposition entre imagination et perception réelle, a rendu cette valeur courante au XXe siècle (il traduit chez Freud l'allemand Phantasie).
Lequel Phantasie allemand (tout comme les équivalents scandinaves par le terme commun fantasi) signifie à la fois imagination et fantasme en français — ce qui, en traduction, suscite toujours un léger trouble: il faut toujours réfléchir une seconde pour savoir lequel est sous-entendu pour nous,lecteurs francophones.

Dans toutes les langues romanes principales (putine, si un lecteur sarde ou romanche ou frioul ou corse (aïe aïe aïe! corse!) lit ça, JB est mort!) — dans toutes les langues latines les plus parlées en terme de locuteurs (ouf!), fantôme et fantasme ne sont qu'un seul et même mot: fantasma. En italien, espagnol, portugais, catalan, c'est le même combat au niveau de l'imagination, de l'illusion, du spectre et de la vision: fantasma. Point barre. Quant au provençal, JB a vérifié, le mot ne semble toujours pas y être arrivé… Mais sinon, fantasma.
Sauf en français. Et sauf en roumain (on oublie trop le roumain, JB le premier, c'est un mini-scandale en soi):


Pourquoi en français et pourquoi en roumain? Pourquoi pas dans les autres? La question, JB la pose à ses petits amis en espérant qu'ils vont lui répondre. Et, en attendant il reposera l'autre question, la liminaire:
La fantôme, donc?

En roumain, oui, sans l'ombre d'un doute:
FANTÁSMĂ, fantasme, s. f. 1. Stafie, nălucă, arătare, fantomă. 2. Fig. Imagine, priveliște neclară, ireală. ♦ Închipuire fără o bază reală, produs al imaginației; iluzie, himeră. – Din ngr. fándasma.
FANTÓMĂ, fantome, s. f. Ființă ireală pe care cred (sau pretind) că o văd unii oameni cu imaginația tulburată sau pe care o creează fantezia scriitorilor; nălucă, stafie, strigoi, fantasmă, arătare. ♦ Fig. Ceea ce are o existență incertă, fictivă, ceea ce (nici) nu există în realitate. ◊ (Adjectival) Guvern fantomă. – Din fr. fantôme.

Les Roumains (et les Moldaves avec eux) disent donc la fantôme et la fantasme. Mais chez tous les autres, lusophones, hispanophones, francophones, Italiens, Catalans, c'est masculin: le fantôme/fantasme.

Mais pourquoi les Roumains ne peuvent pas faire comme les autres, bon sang de bois?
On peut poser la question à l'envers: pourquoi nous ne pouvons pas faire comme les Roumains? Et si la logique était chez les Roumains?

JB est allé chercher une explication dans les grammaires, puisque les explications étymologiques ne donnaient rien.
Il est revenu bredouille.
Rien chez Ménage, rien chez Beauzée, rien chez Brunot, (presque) rien chez Dupré, rien chez Grevisse. Mique alors! Seul Kristoffer Nyrop, dans le 3e tome de sa Grammaire historique langue française de 1909 explique que les mots latins en -a sont régulièrement féminins en français (ex: terra < la terre). Puis il ajoute:


Frédérique Biville tempère quelque peu cette assertion étymologique dans son ouvrage Les emprunts du latin au grec (1990) puisqu'elle explique:


Quoi?! Le fantasme est lesbien maintenant? C'est pas assez compliqué comme ça, faut en plus que les gouines nous fassent perdre les pédales? (OK, elle est fastoche.) Même si JB a pas mal de petites amies qui branleront du chef en apprenant ça, que le fantasme est donc lesbien, il n'empêche que, oui, le lesbien est une variété du grec ancien:


Bon, ce qui est sûr, c'est que la difficulté vient… de la Grèce. En tout cas en linguistique et en grammaire, mais aussi dans la finance et pas dans l'orientation sexuelle (donc).
Si on revient à ce que Kris(toffer, danois de nationalité) nous disait sur les neutres en -a en grec ancien, à savoir qu'ils sont devenus masculins. Dans sa Grammaire de l'espagnol (1996) Georges Lebouc nous explique la même chose, sauf qu'il se plante en beauté sur anagramme et épigramme (la teu-hon!):


Les Italiens sont encore plus systématiques et plus logiques, comme l'indique cette grammaire de 1820:



Mais dans ce que disait Kris, si on relit très exactement ce qu'il explique, on se souvient que, JB recite:
Les neutres grecs en -a ont pour une grande partie adopté le genre de leur désinence et sont devenus féminins en français comme dans les autres langues romanes.

Et si c'est ce qui était arrivé à notre fantôme/fantasme? Et s'il avait été d'abord féminin puis masculin, pour des questions de logiques grammaticales. Après tout, le roumain l'a bien gardé féminin…
Parce que, là, attention, les petits amis de JB doivent être bien accrochés, sans quoi ils risquent de tomber de leur méridienne et se faire une commotion cérébrale, car JB va faire une révélation:

Ta-dah ! (roulements de tambour)

Toutes les romanes ont connu un fantôme/fantasme féminin. SI !!!

À commencer par les Italiens. Si on regarde dans le Vocabolario della Crusca,  l'encyclopédie de l'Académie éponyme, on remarque certes que les éditions de 3 à 5 (respectivement de 1691, 1728/1739 et 1809) indiquent toutes un genre masculin à fantasma. Mais tant la 1ère (1612) que la 2nde (1623) précisent:


En première instance le masculin et, pour les cas plus poétiques, le féminin.
En espagnol, idem. Le Diccionario de la Lengua Española, éditée par la tout aussi chic et sérieuse Real Academia Española explique que "en espagnol médiéval et classique, on utilisait majoritairement le féminin (dont on garde des réminiscences dans le parler populaire et, parfois, littéraire); en espagnol contemporain, le mot est de genre masculin":


Le Diccionari de la llengua catalana de 1900 donne également le terme au féminin:


Et même dans le dictionnaire moderne de catalan, deux sens peuvent être mis au féminin: le second, qui renvoie aux spectres et aux revenants; le quatrième, qui définit un individu bluffeur.
Les Portugais? Pas mieux que les autres. Un simple coup d'œil dans le Novo Diccionario da lingua portugueza (1852), d'Eduardo de Faria, montre qu'il y a là aussi une ambiguïté sur le genre:



Chronologiquement, les Français ont été les premiers à céder sur le genre. Sont venus les Italiens. Puis les Portugais. Puis les Espagnols. Et enfin les Catalans. Les Roumains, eux, se sont drapés dans leur dignité linguistique et grammaticale en lâchant, à l'instar de la reine des Pays-Bas: "Je maintiendrai!" La Roumanie, douze points.
Le fantôme est en fait une Fantômette, comme l'héroïne de Georges Chaulet (mort pas plus tard que cette année 2012), ici aux prises dans un combat sinon en lesbien, en tout cas crypto-lesbien:



Mais JB ne saurait terminer son post fantomatique sans le rendre également fantasmatique (ce qu'il vient de commencer à faire) et ainsi revenir à ce qu'il avait, déjà à cette époque, voulu montrer à ses petits amis à propos des fantômes/douleurs fantômes/fantasmes. Et il n'a pas fini sur le portugais pour rien car il pense évidemment au film troublant de João Pedro Rodrigues, O Fantasma (2000), dans lequel réalisateur portugais (qui épate toujours par ces longs plans panoramiques horizontaux et non plus verticaux comme c'est le cas traditionnellement) cristallisait dans son personnage les deux sens du substantif fantasma.


Sergio (joué par Ricardo Meneses, ici de dos, mains ligotées) est un jeune garçon qui travaille en tant qu'éboueur à Lisbonne. Homosexuel, il a une attirance particulière pour les rapports S/M. De temps à autre, il revêt une combinaison intégrale en latex et hante les rues de la capitale ainsi habillé, en quête d'hommes. La fin du film le voit justement dans une décharge publique, où visiblement il veut vivre. La séquence est longue, sans dialogues, hallucinatoire, fantomatique, comme l'étymologie première du mot fantasma.


Ainsi vêtu, avec une allure de fantôme prompt à susciter (chez certains garçons sensibles) des fantasmes, Sergio essaie vraiment de subvenir à ses besoins, dans cette décharge. Il fouille les poubelles en quête de nourriture; aperçoit un lapin, qu'il course et attrape et tue; boit de l'eau croupie, finit par vomir.


Est-ce que, ce faisant, il réalise son fantasme de fantôme? On ne lui souhaite pas autre chose.



PS, samedi 15.12.2012 -
JB est nigaud. Si si. Il a oublié cette fameuse phrase du Marquis (de Sade) que Guibert (Hervé) a inscrite au firmament littéraire en l'utilisant comme titre de roman. On la trouve dans une lettre de 1783, écrite par Sade à sa femme, alors qu'il est emprisonné depuis 1777 au Donjon de Vincennes (il sera transféré à la Bastille l'année suivante, en 1784, sera libéré en juillet 1790 et aura ainsi passé treize ans en prison):
Vous avez imaginé faire merveille en me réduisant à une abstinence atroce sur le péché de la chair. Eh bien, vous vous êtes trompés : vous avez échauffé ma tête, vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise.

La moitié de phrase soulignée devient donc le titre du roman que publie Hervé Guibert en 1987.
JB a trouvé à propos de cette phrase de Sade un commentaire intéressant, où on constate comment les doublets fantôme et fantasme se rejoignent:

2 commentaires:

Sofi rance a dit…

Tout à fait passionnant!
Merci beaucoup.
Danke sehr.

Der JB a dit…

Gern geschehen!