lundi 30 mai 2011

Ne pas être à fond de cale

Et JB, qui n'a guère pu dormir mais c'est une autre histoire, doit traduire ce verbe norvégien pas évident à restituer:
kjølhale

Le dictionnaire monolingue norvégien nous explique que le mot a été emprunté au néerlandais et signifie:

 1legge et fartøy over på siden slik at bunnen kan repareres
 2om e forh: trekke en fra den ene skipssiden til den andre under kjølen (som straff)
Le premier sens, c'est celui que donne son équivalent norvégien français: caréner, abattre en carène, dont le TLF nous fournit la signification en français:
 Abattre en carène. Coucher un bateau sur un bord pour contrôler l'état de ses œuvres vives et au besoin les réparer.

Aussi, quand le petit Ole, dix ans, annonce à Tonje, neuf ans:
Jon m’a chargé de te dire qu’il allait te xxx, annonce Ole en sautant de la passerelle, toujours vêtu de son pantalon baggy. Son bateau va faire faillite à cause de toi.
Il évident que Jon ne veut pas caréner (= xxx) Tonje.
Non.
Jon veut, "en guise de punition", ainsi que nous précise le contexte lexical de la locution: "traîner quelqu'un de la proue à la poupe d'un bateau", sous-entendu, "par la peau des fesses".

JB doit par conséquent, à défaut de pouvoir traduire à l'identique (ce qu'il doit, eu égard à l'exigence de fidélité), trouver de préférence une expression qui fait intervenir l'univers maritime dans l'analogie de son lexique. Hum… Pas fastoche. JB se dit dans un premier temps qu'il va éluder le problème et va traduire par:
♦ Être au pain sec. Être réduit au pain pour toute nourriture, être réduit à un régime alimentaire spartiate. Si l'on m'eût mis au pain sec, il m'eût porté des confitures (Sartre, Mots, 1964, p.17).
♦ Mettre au pain et à l'eau. ,,Se dit d'une punition dans laquelle on ne donne au délinquant que du pain pour son repas`` (Littré).

Mais c'est une fausse bonne idée.
Maria Parr, l'auteur, n'a pas employé ce verbe pour rien. Comme on l'a vu plus haut, celui qui veut punir Tonje travaille sur le ferry en tant que vendeur de tickets et contrôleur, et Tonje a le chic pour ne jamais avoir d'argent pour payer.

Aussi JB se creuse-t-il la cervelle et songe illico: Prudence.
Oui, le Dictionnaire analogique de la langue française de Prudence Boissière, publié en 1862. Une mine.
Pas loupé.
Ce cher Prudence propose effectivement trois termes ou locutions, que JB va ranger par ordre de pertinence par rapport à sa traduction:


Bon, courir à la bouline, c'est exclus, même JB ne sait pas ce que ça signifie (ce qui, au demeurant, certes, ne veut rien dire). Ou plutôt, si: si même JB ne sait pas ce que cela signifie, il y a peu de chances pour qu'un enfant (puisqu'il s'agit d'un livre pour enfants) le sache. Si JB ne rit pas, alors le lecteur ne risque pas de rire lui non plus. en traduction, il faut que l'effet comique claque, sinon, comme dans l'humour, c'est mauvais.

Vient ensuite:

Ce que le TLF nous explique ainsi:

2. Réduit où l'on enferme les marins punis. Quand je suis sorti, Olready faisait vingt-deux jours de cale (E. et J. de GoncourtJournal, 1872, p. 869).
♦ P. anal. :
4. Il [le pion] m'a mis aux arrêts; − il m'a enfermé lui-même dans une étude vide, ... Dans une fente, un livre : (...) Robinson Crusoe (...) je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, ... La faim me vient : j'ai très faim. Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude?
J. VallèsJacques Vingtras, L'Enfant, 1879, p. 114.
3. Loc. À fond de cale. Au fond de la cale. On mit les prisonniers à fond de cale (Ac. 1835-78). ... les pauvres bougres qui ramaient à fond de cale (MilleBarnavaux et quelques femmes..., 1908, p. 309).
♦ Pop., fam. Être à fond de cale. Être à bout de ressources.
Alors, certes, c'est déjà un moins obscur; et JB pourrait parfaitement traduire: "(…) il va te mettre à fond de cale." Mais ça résiste toujours un peu. Et JB a peur, pour le coup, d'être à fond de cale, dans le sens dit "populaire" par le TLF.

Reste la troisième et dernière suggestion:

Et c'est ce lexique-là que JB va employer. Il va inverser l'ordre de la phrase, répéter l'image de la "faillite" pour appuyer l'effet comique, ce qui donne:
Jon m’a chargé de te dire qu’il allait faire faillite à cause de toi, annonce Ole en sautant de la passerelle, toujours vêtu de son pantalon baggy. Quand il sera sur la paille, il ne lui restera plus qu’à utiliser son ferry pour t’envoyer aux galères.

Et voilà.
Alors?
Bon, d'accord, c'est plus long. Mais au moins on a l'image maritime.
Sur ce, babaille, hein.

1 commentaire:

Agnès a dit…

j'aime bien chez toi. je te suis dans tes prises de tête au milieu des dictionnaires. Et "passer un savon"? mais les galères, ça fait toujours rire en français. Salut!