mercredi 18 août 2010

Une poignée de main

Relisant toujours la traduction avant de l'envoyer, je retombe sur ce groupe nominal qui m'avait valu quelques interrogations. Allais-je traduire "les oreilles tranchées" ou "les oreilles coupées"? Allais-je envoyer un petit bonjour à Vincent (Van Gogh), même si Vincent ne s'est pas tranché l'oreille mais le lobe de l'oreille, et même si Vincent n'a rien à faire dans l'inconscient de ce roman qui parle d'enfants soldats au Liberia.
Au moment de la traduction, j'avais finalement opté pour "les oreilles tranchées".
Au moment de la correction, je choisis en fin de compte "les oreilles coupées".

Et, lors de la traduction, j'avais du coup repris le volume n°3 de la Correspondance générale de Vincent Van Gogh, rééditée en 1990 par Gallimard. La scène que l'on connaît s'est déroulée "dans la soirée du 24 décembre" 1888, précise dans ses notes Georges Charensol, et a donc occasionné la peinture des deux tableaux ci-dessous:


Bon, les couleurs sont à chier sur ces reproductions, mais on fera avec - c'est simplement histoire d'illustrer.

Georges Charensol poursuit son exposé après nous avoir expliqué que le seul témoignage de la scène tragique provenait des allégations de Gauguin lequel aurait "volontairement ou non (…) arrangé les faits", pour se disculper entièrement de toute responsabilité dans le geste d'automutilation que commettra Vincent. Et il dit:

Le soir du 23 décembre, Vincent, assure Gauguin, lui jette au visage son verre d'absinthe, ce dont il s'excuse le lendemain. Parlant de ce 24 décembre, Gauguin dit: "Quelle journée, mon Dieu!" et il raconte que, dans la soirée, Vincent tenta de la frapper avec un rasoir alors qu'il traversait la place Victor-Hugo. Si bien qu'au lieu de rentrer place Lamartine, il préféra aller coucher à l'hôtel. Quand il revint à l'atelier vers 7h30 du matin, le 25 décembre, il vit un grand rassemblement. On lui raconta que, la veille, son ami s'était coupé l'oreille "juste au ras de la tête", — détail d'ailleurs inexact puisque Vincent se sectionna seulement le lobe. Après avoir arrêté l'hémorragie, il avait enveloppé le morceau de chair dans une enveloppe et était allé le porter jusqu'à la maison close où il avait ses habitudes afin qu'il soit remis à une fille nommée Gaby. La police autorise Gauguin à pénétrer dans la chambre où repose Vincent. Il demande qu'il soit transporté à l'hôpital et adressé à Théo [le frère de Vincent - JB] un télégramme lui demandant de venir d'urgence, cependant que lui-même prend le train pour Paris.
Théo arrive et l'interne Félix Rey l'informe que son frère, en proie à un délire furieux, a dû être mis en cellule. mais son état semble devoir s'améliorer rapidement. Théo le recommande à la sollicitude du Dr Rey et du facteur Roulin et, ayant conscience qu'il ne peut rien pour Vincent, regagne Paris. En effet, dès le 29 décembre, Vincent peut être admis dans la salle commune de l'hôpital (…) Le 1er janvier 1889, il se rend à son atelier et adresse [une lettre] à Théo. Le 7, Rey estime qu'il est guéri et qu'il peut reprendre une vie normale.

Voilà pour les faits, pour l'histoire.

Puis j'avais lu quelques lettres, puis d'autres, puis d'autres encore, toutes traduites du néerlandais et de l'anglais par Maurice Beerblock et Louis Roëlandt.
Il y avait d'abord celle du 1er janvier, écrite à Gauguin, qui est véritablement à faire pleurer. Il faut entendre résonner les mots très précis qu'emploie Vincent pour son "cher ami":
Mon cher ami Gauguin,
Je profite de ma première sortie d'hôpital pour vous écrire deux mots d'amitié bien sincère et profonde.
J'ai beaucoup pensé à vous à l'hôpital et même en pleine fièvre et faiblesse relative.
Dites, le voyage de mon frère Théo était-il donc bien nécessaire, mon ami?
Maintenant au moins rassurez-le tout à fait et vous-même je vous en prie ayez confiance qu'en somme aucun mal n'existe dans ce meilleur des mondes où tout marche toujours pour le mieux.
Alors je désire que vous disiez bien des choses de ma part au bon Schuffenecker, que vous vous absteniez jusqu'à plus mûre réflexion faite de part et d'autre de dire du mal de notre pauvre petite maison jaune, que vous saluiez de ma part les peintres que j'ai vus à Paris. Je vous souhaite la prospérité à Paris, avec une bonne poignée de main.


t. à t. Vincent.


Roulin a été véritablement bon pour moi, c'est lui qui a eu la présence d'esprit de me faire sortir de là avant que les autres n'étaient convaincus.
Répondez-moi s. v. p.


Comment faut-il lire cette phrase de Vincent?
(…) et vous-même je vous en prie ayez confiance qu'en somme aucun mal n'existe dans ce meilleur des mondes où tout marche toujours pour le mieux."
Faut-il la lire comme une assertion tout à fait sincère, une opinion à laquelle il souscrit tout à fait, adhérant à la théorie de Thomas More? Ou bien faut-il au contraire la lire comme un commentaire ironique, que l'on pourrait placer du même coup plutôt dans la critique qu'a faite Voltaire dans Candide de L'Utopie du même Thomas More?
Au vu des circonstances (Vincent va mieux), au vu de l'amitié sans bornes qu'il voue à Gauguin (et on se doute qu'au moment de la rédaction de la lettre, il souhaite tout mettre en œuvre pour regagner son amitié), on peut penser que Vincent croit véritablement à cette phrase d'un optimisme d'autant plus effrayant quand on sait qu'il va se suicider un an et demi plus tard - mais ce n'est pas un paradoxe non plus - et quand on pense aux rebuffades que Vincent a dû continûment endurer.

Et puis j'avais été frappé par cette tournure de phrase - et c'est moi qui souligne:
Je vous souhaite la prospérité à Paris, avec une bonne poignée de main.
Et du coup j'avais regardé comme finissaient les lettres suivantes. Et, systématiquement:
Bonne poignée de main.
Encore une fois une vigoureuse poignée de main.
Je te serre bien la main.
Poignée de main (…) Encore une bonne poignée de main à toi et Gauguin.
Poignée de main.
Mes compliments, amitiés et, par la pensée, une poignée de main.
Etc., etc., etc.

Une bonne poignée de main.
Voilà comment Vincent manifestait sa sympathie, sa profonde amitié. Il n'embrassait pas, n'enlaçait pas, il donnait une poignée de main. Il y avait pour lui, dans ce geste, l'amitié et les sentiments les plus sincères et profonds qu'il puisse jamais extérioriser. Il voyait dans ce geste pourtant distant d'apparence, plutôt froid a priori, et plus encore pour nous Français, le témoignage d'une authentique affection.
Et, sans que je comprenne tout à fait pourquoi, ce geste et ce qu'il implique m'émeut particulièrement.
C'est d'ailleurs ainsi qu'on se saluait en RDA… Mais c'est une autre histoire (ou pas).

Allez, on se quitte avec Yvonne Harrison, celle qui a si peu et si joliment chanté. Et l'une de ses rares (3! t-r-o-i-s!!!) chansons s'appelle évidemment… Take My Hand.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

soleil cou coupé
Zone d'Apollinaire
A toi in der Zone

Il y a quelques mois je t'ai envoyé une lettre rue Eteix qui s'achevait ainsi:" j'aime imaginer qu'un jour je pourrai te revoir pour te serrer très fort". Avec des sentiments comme ceux qui vibrent dans la poignée de main de Van Gogh.
L'as-tu jamais reçue?

JB a dit…

Qui qui c'est qui cause dans le poste électronique???

Et puis ça fait 4 ans que j'ai quitté la Rance, alors la rue Playtex…

Anonyme a dit…

c'était Florence 166 Av de Clichy, du temps jadis, bien avant la rue Eteix, peut-etre même Florance?!

JB a dit…

Ne sont rances que le beurre et le pays.
Donc c'était toi, ici aussi, en avril dernier…
Et, non, je n'ai reçu aucune lettre (forcément).