mardi 27 juillet 2010

Vert-de-gris

Je suis censé traduire cette phrase, qui évoque la végétation ivoirienne, à savoir la jungle (et c'est moi qui souligne):
Sam glor ut av bilvinduet igjen, men det er igenting å hvile øya på, det er en irrgrønn, passerende klode der ute.
Ce qui nous donne (et les XXX qui remplacent le mot problématique sont de moi):
Sam a à nouveau les yeux scotchés sur la vitre, sauf que dehors il n’y a rien sur quoi il puisse les poser: c’est un univers XXX qui défile autour de nous.

Donc le mot a priori problématique, et qui est un adjectif, on l'aura deviné sans peine, c'est irrgrønn. Grønn signifie vert. Irrgrønn, c'est vert-de-gris. On est sérieux, on va quand même vérifier sur ordnett:



La définition dit bien: vert comme du vert-de-gris.
Et là je me dis: Hein? Une jungle vert-de-gris?
Euh…

J'en avais déjà parlé le 1er mars dernier: les Français et les Norvégiens ont une vision différente des couleurs, ce que j'avais appelé l'ethnolinguistique des couleurs et qui, soit dit en passant, ne me facilite pas les choses, moi qui suis daltonien pour les couleurs intermédiaires et qui confond justement… le vert et le gris.
(La blague: Samedi, G passe à la maison avant qu'on aille au nighter. Je porte une chemise Ben Sherman bleue. Puis G me dit: Elle est neuve? JB (qui veut répondre: Non, lavée avec Mir Laine, mais G avec qui il parle allemand ne comprendrait pas la blague): Non, elle a trois ans, pourquoi? G: Tu as vu qu'elle a des boutons roses? JB: Hein??? Mais non! Ils sont beiges… crème, enfin, cette couleur, quoi… G: Non, ils sont franchement roses! JB (qui s'étrangle): Si j'avais su, JA-MAIS je ne l'aurais achetée! Tu comprends maintenant pourquoi je demande à chaque fois au vendeur la couleur des vêtements que j'achète…? G (tout en réconfort): On regardera tout à l'heure, au nighter, quelle couleur ça donne. À coup sûr, dans la nuit, ça se verra pas. Puis, au nighter, JB croise I. Ils se sont tombent dans les bras de l'autre, I est une mignonne et JB l'aime bien. Et I, pas loupé, de dire à JB: Elle est très belle ta chemise. Et avec les boutons roses, hmm… JB était fumasse. C'est décidé, vexé comme un pou, il ne remettra plus sa chemise qu'il trouvait pourtant si jolie.)

D'abord c'est quoi, en français, la définition de vert-de-gris?
Le TLF nous renseigne:


On va re-vérifier le sens de irr en norvégien:


OK, on est sur la même longueur d'onde.
En français c'est quoi une couleur vert-de-gris? On retourne sur le TLF:


Je cite: "D'un vert pâle tirant sur le gris." On ne peut pas dire que la jungle africaine soit de cette couleur…
On va vérifier la nuance exacte du vert-de-gris et c'est celle-ci:


Oui, se dit-on, pas étonnant que la langue française ait utilisé cette teinte pour désigner les soldats du Reich, ainsi que nous en informe de nouveau le TLF:


Or, si je vais regarder dans gougueule images et tape irrgrønn, j'obtiens notamment ça:

© Bård Løken

Il est loin d'être vert-de-gris, ce vert! Même moi qui ai la maladie chromatique des yeux peux le voir.
Hum.
Revenons au norvégien, remontons à la définition de ordnett qui disait: intenst grønn. Soit: vert intense. Aaah, d'accooord…
Minute, papillon.
Même si irrgrønn signifie vert vert-de-gris, comment cette teinte passe-t-elle au vert intense? Soit je suis nigaud (et je le suis), soit il y a un truc qui m'échappe…

Et c'est là que JB sort son arme fatale. Ta-daaah! Il en parlait pas plus tard que hier:


Il fonce à la page 331, consacrée aux couleurs. Parcourt… Ah! Page 333: le vert. Et qu'est-ce qu'il lit?
The perceptual variation between ‘blue’ and ‘green’ is often ambiguous between different languages and this ambiguity is strikingly obvious in the reconstructed Proto-Indo-European lexicon.
Compris?
Grosso modo, les proto-Indo-Européens étaient comme JB: daltoniens. Ils faisaient mal la distinction entre le bleu et le vert.
Puis les auteurs précisent:
Somewhat tighter in terms of semantics are the Germanic, Slavic, Anatolian and Tocharian reflecting Proto-Indo-European °m(o)dhro- (e.g. New Modern English madder, Serbo-Croatian modar ‘blue’ [the Germanic and Slavic reflect Proto-Indo-European °modhrós], Hittite antara- ‘blue’, Tocharian motartse ‘green’. This word would be the best candidate for a Proto-Indo-European word for ‘blue’ or at least ‘blue/green’. The association of the Germanic words for ‘red’ arises from the use of the madder root [madder = garance en français - JB] as a red dye [dye = teinture en français - JB]. The current use of madder and its cognates in Germanic to designate the plant rubia tinctorum is itself a secondary transfer, on the basis of the root's use in dyeing, from an earlier reference to the bedstraws [bedstraw = gaillet en français, une plante - JB], some of whose species also have roots used to produce red dye. The bedstraws, however, may have been called °modhrós because of their characteristic yellow-green flowers.
Autrement dit: les peuples germaniques (donc les Norvégiens), contrairement à certains autres (donc par exemple les Latins, donc les Français) avaient un vocabulaire plus limité pour décrire les nuances de bleu et de vert. Qui plus est, l'utilisation par les peuples germaniques de la garance et du gaillet pour l'extraction de la teinture rouge explique pourquoi le rouge vient dans le bleu qui vire au vert. Cela signifie en tout cas que les peuples germaniques avaient une autre perception du vert que nous. Cela explique-t-il pourquoi les Scandinaves ont un lexique chromatique non seulement moins riche que le nôtre, mais dont les équivalents diffèrent sur la palette chromatique?
Selon un ami Norvège artiste, qui donc a étudié les noms précis des couleurs en norvégien, l'explication pourrait être plus empirique: la langue norvégienne, récente, qui par ailleurs n'a jamais été une langue de culture mais une langue qui reflétait le terroir, la réalité populaire, n'a pu développer de notions chromatiques. L'usage aurait ainsi inscrit la constatation empirique plutôt qu'une désignation plus scientifique. D'où, par conséquent, les formations bizarroïdes pour nous Français: gulbrun pour ocre, ou hvitgul pour beige, sans oublier blågul (littéralement bleu-jaune), et sans parler du commun brun qui ne correspond pas exactement à notre brun mais signifie marron.

Si néanmoins on ne se satisfait pas de cette explication, on peut également aller consulter le Dictionnaire étymologique indo-européen de Julius Pokorny (publié en 1959 et révisé en 2007). Lequel consacre sept pages (7!) rien qu'à la racine commune °ghel-, qui signifie à la fois briller et soleil dans certaines langues (albanais ancien), mais aussi: vert (qui a donné le polonais zielony, le breton glaz); jaune (qui a donné le yellow anglais, le gell écossais, le geltas lituanien); gris ou bleu (l'ancien prussien golimban ou la formation du substantif latin columba < la colombe). C'est dire à quel point la vision des couleurs est floue. Mais une chose est sûre: les Indo-Européens faisaient davantage la distinction entre le brillant et mat, de scintillant et le terne, le clair et le foncé, plutôt qu'ils avaient des termes bien définis pour définir des couleurs distinctes. On le constate pour les langues germaniques qui nous intéressent:
Ainsi, le dérivé indo-européen °ghlend(h)- a donné:


Mais aussi:


La langue norvégienne (et suédoise, d'ailleurs) est très riche notamment pour indiquer les jeux de lumière: reflet sémantique (si j'ose dire) d'une réalité météorologique aux changements radicaux ou bien persistance d'une réalité linguistique présente déjà dans les langues anciennes? Ou bien les deux?


Mais quittons la théorie linguistique pour revenir à la pratique "traductologique".
Car notre jungle ivoirienne, alors, elle est de quelle couleur en français?
Pour les couleurs, je consulte systématiquement le site pourpre.com.
Il nous dit quoi, déjà, sur le vert-de-gris?


Oui, non, décidément, la jungle ne peut pas être vert-de-gris.
On cherche donc un vert intense. Deux teintes ressortent.


Vert prairie serait un équivalent assez juste à l'image qu'on a vue supra. Sauf que. Vert prairie pour décrire une jungle, c'est franchement une fausse bonne idée.
Sinon, il y a celui-là:


Problème ici aussi: qui parle? Le narrateur est un adolescent, une petite frappe, qui vit dans la banlieue d'Oslo, parle un norvégien plutôt relâché. Qualifierait-il un paysage de vert émeraude? J'en doute. Mais alors très fortement.
Hum.
Chlorophylle fonctionnerait aussi. Mais pour décrire, la nature, on tombe dans le pléonasme. Ça fait, comme disait Coluche à propos du schmilblick: "Il tient dans la main, et il tient dans la main."
Hum.

En revanche, cet adjectif, plus haut, saturé, qui est aussi un terme musical, celui-là il conviendrait. Oui, il serait même très bien. On suppose (à tort?) que l'adolescent fictionnel a entendu parler de "guitares saturées" (18 600 résultats sur gougueule, c'est dire…).
De plus, c'est également la façon qu'a le français moderne de déterminer ses nuances. Il a tendance à évincer la précision chromatique des onze "“champs” de couleur désignés par les termes génériques: noir, blanc, rouge, jaune, vert, bleu, brun, gris, violet, orange, rose", comme nous l'explique Annie Mollard-Desfour dans son article passionnant, une analyse de linguistique comparée sur l'étymologie des noms de couleur. Et, donc, à mon sens, le français moderne tend oublier l'exactitude sémantique en adjoignant à ces champs de couleur un adjectif. Dans le langage courant (et j'insiste: dans le langage courant), on parlera davantage de jaune pétard que de jaune mimosa; plutôt de rouge pompier que d'incarnat. Ou encore il formera des adjectifs avec le suffixe -asse (marronnasse, beigeasse).
Donc on garde ce vert saturé.

Ah, marde! Mais j'y pense. J'ai traduit klode par universKlode signifiant en réalité globe. Un univers d'un vert saturé, ça fait un peu cacophonie, ça fait pouèsie…
Ça y est, j'ai trouvé:
une galaxie d'un vert hyper saturé
Ouais?
La phrase donnerait du coup:
Sam a à nouveau les yeux scotchés sur la vitre, sauf qu’il n’y a rien sur quoi il puisse les poser: c’est une galaxie d’un vert hyper saturé qui défile autour de nous.
Ouais.
Tant au niveau du lexique, du registre que du rythme (le rythme! le maître-mot des traductions de qualité! je répète: le rythme!), ça fonctionne.

Allez, on se quitte sur le vert.
Et le morceau qui vient immédiatement en tête, c'est Green Light des Sonic Youth, sur leur (difficile) album de 1986, EVOL. On les voit ici interpréter le morceau en concert en mars de la même année, à St. Louis en Amiland (comme on dit en allemand pour les Stazunis).




Mais j'y pense… On pourrait aussi mettre I'm So Green, de Can, sorti sur l'album Ege Bamyasi de… putain… 1972. Un peu de krautrock de temps en temps, ça nous rappelle d'où on vient et ça nous change certaines idées. Et puis le morceau n'est pas si mal du tout.

2 commentaires:

G a dit…

Hö! Das schöne Hemd! War das nicht neu? - Nein, mit PERWOLL gewaschen!

Mir Laine...pffff...so viel Transferleistung bekomme ich gerade noch hin.

Auch guten Morgen! (nach Archivzeitrechnung)und Grüße an die rosa Knöpfe,
G

JB a dit…

Ach, hier noch ein Beweis der kongenitalen Doofheit des JBs.